III. CRITIQUE, — MATÉRIALISME ET POSITIVISME
1er, mais qui n'est pas le fondement et la base de notre réfutation.
Notre réfutation a porté sur les principes du système, nous en avons montré la fausseté ; quant à leurs conséquences, elles sont fausses, car elles contredisent et renversent Tordre naturel des choses, et en même temps nuisibles, car ce renversement serait une ruine immense.
Cette réfutation de la morale matérialiste par ses Bentham. conséquences immorales est tellement forte et redoutée, que nos adversaires eux-mêmes ont tour à tour essayé de diminuer et de voiler l'énormité de ces conséquences. C'est donc un aveu qu'elles les gênent singulièrement.
Voici comment Bentham a essayé d'améliorer le système deHobbes, en atténuant seulement ses apparences brutales, sans en changer le fond purement utilitaire.
La véritable vertu pour ce philosophe est encore sonprin- « ce qui maximise les plaisirs et miinmiseles peines, '"^^* c'est ce qui contribue le plus au bonheur... » En conséquence, l'action qui ne doit rien apporter à celui qui la fait n'est pas une bonne action; et celle qui ra[)porte le plus est la meilleure. Or, il se trouve que les actions faites pour le bonheur social, ou subordonnées au bonheur de tous, sont les seules qui rapportent au vrai bonheur individuel. La règle suprême des mœurs sera donc de rechercher son bonheur par le bonheur social: «le plus grand bonheur, pour le plus grand nombre. »
Bentham prétend arriver à cette conclusion par un son apsiinple procédé de calcul, qu'il appelle Vdrithmélique m'.iii!d-" v/2orrt/6',etqui consiste à supputer pour chaque action "'■''"''"'■
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la somme totale des plaisirs et des peines, et à en faire la balance.
Pour estimer un plaisir, il faut, nous dit-il, l'apprécier à sept points de vue : son intensité, sa durée, sa certitutJe. sa proximité, sa fécondité en plaisirs dérivés, ou son impureté s'il produit des peines; enfin son étendue à un nombre plus ou moins grand de personnes.
(( En somme, dit M. Guyau, tous les plaisirs, d'après Bentbam, ont sept propriétés. Voulez-vous apprécier la bonté d'une action par comparaison avec une autre, rien de plus facile. Vous êtes enclin, par exemple, à l'ivrognerie ; Bentham ne s'attachera pas à vous montrer dans l'ivrognerie uneaction honteuse, dégradante, mauvaise en elle-même, nullement ; mais il s'engage à vous montrer mathématiquement qu'elle vous sera nuisible. Sans doute, sous le rapport de l'intensité, de la proximité, de la certitude, elle ne laisse rien à désirer, quoique sur ce point une foule d'autres plaisirs puissent rivaliser avec elle. La durée est courte ; il y a là un premier inconvénient. Pourtant à ces quatre premiers points de vue, l'ivrognerie est avantageuse : c'est ce que Bentham appelle, dans le budget moral, la colonne des profils ; mais voyons la colonne des pertes. En premier lieu, fécondité nulle. Quant à l'impureté elle est extrême. EnelTet, faisons entrer en ligne de compte: 1° les indispositions et autres effets préjudiciables à la santé ; 2" les peines contingentes avenir, résultat probable des maladies et de l'affaiblissement de la constitution : 3** la perle de temps et d'argent proportionnée à la valeur de ces deux choses ; 4" la peine produite dans l'esprit de ceux qui nous sont chers, tels que, par exemple, une niêre. une épouse, un enfant ; ")" la défaveur attachée au vice de l'ivrognerie, le discrédit notoire qui en ré-
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suite aux yeux d'autrui ; 6° le risque d'un châtiment légal et la honte qui l'accompagne, comme, par exemple, les lois punissant la manifestation publique de la folie temporaire produisant l'ivresse ; T le risque des châtiments attachés aux crimes qu'un homme ivre peut commettre ; 8° le tourment produit par la crainte des peines d'une vie future (?). Il est évident, conclut Bentham,que mathématiquement l'ivrognerie est une action mauvaise ; la colonne des pertes probables l'emporte de beaucoup sur celles des profits assurés. L'ivrognerie, au point de vue commercial, serait une mauvaise spéculation ; on « achèterait trop c her » le plaisir qu'elle procure (1). » Tous ces beaux raisonnements, tout ingénieux ^^ z^^"-
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qu'ils sont, pourront-ils jamais remplacer la grande voix de la conscience humaine proclamant son redoutable : non licet ! Nous ne le croyons pas. L'expérience en a été mille fois répétée : ni l'ivrogne, ni le débauché, en présence d'un bien présent et certain, et le risque d'un mal à venir et incertain, n'hésiteront à préférer le certain à l'incertain, d'accord avec le bon sens populaire :
Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras,
L'un e.st sûr et l'autre ne l'est pas.
Du reste, est-il bien sûr que la balance entre les avantages et les inconvénients temporels, soient toujours en faveur de la vertu ? Que de cas, au contraire, où lecrimepeutrester secret et impuni ; où.l'injustice et le vol peuvent, sans aucun risque, assurer la fortune d'un chevalier d'industrie ! Oue de fois, par conséquent, où toute l'arithmétique morale de Benlbam ne i)Ourra aboutir qu'à des solutions immorales !...
Quant à sa prétention de subordonner toujours ^f f"^"'
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l'altruisme.
(1) Bentham, Déontologie . t. 1, p. VM. irad. franc.
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riutérêt iiulividiiel à riiil(';rêl social, grâce au même calcul, elle est encore })lus chiuiérique.
EL d'abord, il est facile de remarquer que s'il n'y a pas de principe sup(Tieur à l'intérêt individuel, ce serait au contraire l'intérêt social qui devrait se subordonner à mon intérêt individuel, toujours supérieur pour moi en qualité, alors même(|u'il serait inférieur en quantité; et partant toujours supérieur dans les plateaux de la balance utilitaire.
On comprend que l'égoïste recherche le bien des autres, lorsqu'il tourne largement à son propre profit, ainsi une bienfaisance intelligente et éclairée envers les pauvres, les malheureux, qui lui concilie Festime et les faveurs jiojmlaires ; ou bien encore l'amitié qui le fait aimer des autres hommes et contribue si puissamment à son propre bonlieur. Mais que lui importe le bien de tous, lorsque sa part ne doit être qu'infinitésimale et à échéance lointaine ; que lui importe l'intérêt social, surtout lorsqu'il est en contradiction manifeste avec le sien propre ? Mourir pour la patrie, sera-t-il pour l'égoïste le sort le plus beau et le plus digne d'envie ? 11 est clair que non : ce serait une « mauvaise spéculation » ; il aimera mieux se sauver lui-même que de sauver le drapeau. Bien [dus, il estimera qu'une trahison ou quelqu'autre infamie, si elle doit lui rapporter de très grands avantages, sans nuire notablement à la société, ne serait pas un si mauvais calcul, et l'apjilication rigoureuse de l'arithmétique Bentham lui donnera raison. <Jue de spéculateurs malhonnêtes ont pu s'excuser ainsi d'édifier leur fortune privée, sur les ruines de la fortune publique !
Pour incliner les hommes à subordonner. et au besoin à sacrilier héroïquement, l'intérêt privé à l'intérêt public, il faut donc cher<'her un principe supérieur à
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l'intérêt privé : le principe du devoir ou de la conscience morale. Soutenir le contraire est une utopie qui ne résistera longtemps ni à la critique de la raison, ni à répreuve de l'expérience.
Cependant quelques utilitaires ne désespèrent pas stuan de tirer de l'intérêt privé bien entendu, une morale assez élevée et assez généreuse pour fonder la vie privée et sociale. Stuart Mill va compléter l'arithmétique morale de Bentham en insistant sur la qualité, plutôt que sur la quantitédes plaisirs (l).Ily a,en effet, des plaisirs de qualité supérieure, tels sont les plaisirs artistiques et désintéressés, et d'autres de qualité inférieure, tels que les plaisirs grossiers des sensations. Les premiers sont de beaucoup préférables et doivent l'emporter dans la balance, d'où il tire la maxime: «le critérium utilitaire ne consiste pas dans le plus sa grand bonheur de l'agent, mais dans la plus grande somme de bonheur général. >
De fait, ce sont les mobiles désintéressés qui Tem- son apportent souvent dans la conduite des hommes, et qui, p"*'°"' grâce à la répétition des actes ont développé les vertus et la morale sociale. C'est ici qu'intervient la fameuse théorie de l'association, qui va fonder la nouvelle morale, comme elle a fondé la nouvelle psychologie. Tous les états présents de notre conscience ne sont que le résultat d'associations mentales longuement élaborées dans notre enfance, et même par nos ancêtres. A l'origine, les hommes ne pratiquaient le bien que par motif d'intérêt et de plaisir égoïste. Mais peu à peu, par la répétition des actes, ce bien est devenu agréable et facile; il a ainsi acquis un caractère attrayant,
(1) stuart Mill, HJlUilarisme t. II ; Logique, fin. — Cf. IL Lauret, L'i ])ltilosoi)/iie de Stuar/ Mill.
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qui siiffil désormais à nous le faire pratiquer. Nous clierclions le i>ieM pour le l)ieii, sans le mobile primitif de l'intérêt. Ainsi c'est sans elfortiiue nous préférons la mort à une lâclielé.
On a pu remarquer un pliénoiiiùne analogue chez Siui- l'avare, qui tout d'abord n'aimait l'argent qu'en vue de '*'' son utilité pour certains buts, et >[m a lini par aimer l'argent pour l'argent.
Lors donc (lue ces bonnes habitudes ont été développées et affermies par l'éducation chez l'homme de bien, il s'est formé dans son esprit des associations invincibles entre certains actes et les sentiments agréables de louange, d'estime, d'admiration ; ou bien entre d'autres actes et les sentiments contraires de mépris, de blâme, d'indignation. Voilà ce qui nous explique le phénomène de la conscience morale, tels que le remords ou la joie, le commandement ou la défense. Tout cela n'estqu'affaire d'habitude ou d'associations d'idées, purement arbitraires ou artificielles, variables avec les usages des pays, des temps et des lieux où l'on a été élevé.
Une part TcUc cst l'cxplica tiou que Si uart Mill nous prodeveriie. pQgg g|; q„g j^Q^g adoptcrlous volontiers si elle était moins systématique et exclusive. L'association des images et des sensations est un phénomène psychologique réel et fondamenlal de la vie sensible et animale, même chez l'homme, mais en nous s'ajoute et se superpose la vie raisonnable que la sensation ne suffit j)as à expliquer. Nous avons démontré ailleurs que ridée pure, quoi(|ue abstraite de la sensation, nous élevait du concret à l'abstrait, du relatif à labsolu, du contingent au nécessaire, du lini à linlini. C'est dans ce monde idéal que nousdécouvronsA/ îvrité, ce qui doit être, tandis que ilans le monde sensible nous ue constatons (jui' les faits, ce qui rst.
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Dans le monde des faits nons découvrons des causes et des effets^, avec leurs lois contingentes; dans le monde de la vérité nous découvrons les idées nécessaires de cause et d'effet, avec leur liaison nécessaire : pas d'effet sans cause.
Les notions premières et les principes premiers de premier la morale jouissent de la même évidence et de la même nécessité. Nous avons vu la nécessité des idées d'ordre et de désordre, ou de bien et de mal moral, en même temps que leur relation nécessaire avec l'agent libre : il doit faire le bien ; il doit éviter le mal.
Et de même que le caractère de nécQ&siié évideyite, dont jouissent les premiers principes d'identité, de causalité, etc.. ne sera jamais expliqué par une simple habitude aveugle^ si invétérée qu'on la suppose, de même pour les principes de morale. Ainsi il nous paraît évident que le fils doit avoir un père ; tandis qu'il n'est pas évident que la wmi doit précéder le jour, malgré le fait habituel. De même en morale, il nous paraît évident que le fils doit respect à son père, malgré toute habitude contraire ; tandis que malgré mon habitude de me lover le matin et de me coucher le soir, je n'y découvre aucune nécessité morale. Donc, l'habitude ou l'association habituelle d'idées, n'explique XinWQmewiV évidente nécessité -^vo'qyù à certains principes intellectuels ; il y a là un élément rationnel, — complètementdistinct de l'habitude, puis qu'il est souvent en opposition avec elle, — que le sensualisme a grand tort de négliger, et qu'il laisse inexpliqué, malgré son importance capitale.
A ce premier reproche de mutiler les faits de cons- Deuxième cience, au lieu de les expliquer,j'en ajoute un second. Stuart Mill nous dit qu'il faut préférer les plaisirs qualitatifs, aux plaisirs quantitatifs, et les plaisirs
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désintéressés aux plaisirs intéressés. Certes, c'est une très belle maxime, et son auteur, esprit délicat et généreux, fait bien d'agir ainsi si tel est son plaisir. Mais de quel droit rimj)oser aux autres hommes moins délicats, et qui déclarent n'y trouver que de la gêne et aucun plaisir ? Chacun a le droit de décider de ses intérêts et de ses plaisirs. VA si l'amour de soi-même est la règle première et suprême, jamais Stuart Milln'en pourra faire sortir, logi(pienient et sans arbitraire, l'amour désintéressé du prochain. Troisième Biou plus. Ics assoclatious ayant autant de valeur les unes que les autres, puisqu'elles dépendent de faits arbitraires, d'une habitude, d'un hasard, et qu'aucune ne peut être dite bonne ou mauvaise, mais seulement utile ou nuisible à la société, qui m'empêchera de travailler à les changer? (jue m'importe, par exemple, le remords de ma conscience, s'il n'est qu'une association d'idées ou de préjugés héréditaires, que l'on peut dissiper encore plus vite qu'elle ne s'est formée? Si les tendances altruistes me gênent et m'importunent, si je les estime des préjugés dus à l'ignorance et à la routine, Stuart Mill m'a donné le secret de m'en débarrasser et d'arriver ainsi à la parfaite « liberté de conscience >, caractère primitif de la nature pure. Ce serait le retour à la barbarie, sans doute, mais s'il n'y a plus ni bien ni mal, on ne peut m'interdire de la préférer, si je l'estime plus utile pour moi.
Ne peut Comme on le voit, malgré des intentions plus éleiÏi'irL vées. la théorie de Stuarl Mill, denn-ure aussi fragile et aussi fausse que celle de Bentham et de Hobbes. S'il n'y a pas de principe supr-rieur à l'intérêt et au plaisir, c'en est fait de l'amour désintéressé du bien et du devoir ; c'en est fait de la morale elle-même : il ne reste j)lus (jue des ombres de vertus, qu'on ne
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