‹ Études philosophiquesChapitre 103 sur 112 · LES ATTENTIONS PERDUES · texte numérisé non relu

LES ATTENTIONS PERDUES

Mettez-vous à la place d'une pauvre femme, de oe^uîé contestable, — qui doit à la pesanteur de sa dot un mari longtemps attendu, — qui se donne des peines infinies et qui dépense beaucoup d'argent pour être à son avantage et suivre les modes, — qui se dévoue à tenir richement et avec économie une maison assez lourde à mener, — qui par religion, et par nécessité peut-être, n'aime que son mari , — qu n'a d'autre étude que le bonheur de ce précieux mari, — qui joint, pour tout exprimer, le sentiment maternel au sentiment de ses devoirs. Cette circonlocution soulignée est la paraphrase du mot amour dans le langage des prudes.

Y êtes-vous? Eh bien, ce mari trop aimé a dit par hasard, en dînant ch 'z son ami M. de Fischtaminel, qu'il aimait les cuui^pignons à l'italienne.

Si vous avez observé quelque peu la nature féminine dans ce qu'elle a de bon, de beau, de grand, vous savez qu'il n'existe pas pour une femme aimante de plus grand petit plaisir que celui de voir l'être aimé gobant les mets préférés par lui. Cela tient à l'idée fondamentale sur laquelle repose l'affection des femmes : être la source de tous les plaisirs de l'être aimé, petits et grands. L'amour anime tout dans la vie, et l'amour conjugal a plus particulièrement le droit de descendre dans les infiniment petits.

Caroline a pour deux ou trois jours de recherches avant de savoir comment les Italiens accommodent les champignons. Elle découvre un abbé corse qui lui dit que chez Biffi, rue Richelieu, non-seulement elle saura comment s'arrangent les champignons à l'italienne, mais qu'elle aura même des champignons milanais. Notre Caroline pieuse remercie l'abbé Serpolini, et se promet de lui envoyer en remercîment un bréviaire.

Le cuisinier de Caroline va chez Biffi, revient de chez Biffi, e à madame la comtesse des champignons larges comme les oreilles du cocher.

— Ah bon! dit-elle, et il vous a bien expliqué comment on les accommode?

— Ce n'est rien du tout pour nous autres! a répondu le cuisinier.

Règle générale, les cuisiniers savent tout, en fait de cuisine, excepté comment un cuisinier peut voler.

Le soir, au second service, toutes les fibres de Caroline tressaillent de plaisir en voyant une certaine timbale que sert Le valet de chambre. Elle a véritablement attendu ce dîner comme elle avait attendu monsieur.

Mais, entre attendre avec certitude et s'attendre à un plaisir certain, il existe pour les âmes d'élite, et tous les physiologistes comprennent parmi les âmes d'élite une femme qui adore un mari, il existe entre ces deux modes de l'attente la différence qu'il y a entre une belle nuit et une belle journée.

On présente au cher Adolphe la timbale, il y plonge insouciamment la cuiller, et il se sert, sans apercevoir l'excessive émotion de Caroline, quelques-unes de ces rouelles grasses, dadouillettes, que pendant longtemps les touristes qui viennent à Milan ne savent pas reconnaître, et qu'ils prennent pour un mollusque quelconque.

— Eh bien, Adolphe?

— Eh bien, ma chère?

— Tu ne les reconnais pas?

— Quoi?

— Tes champignons à l'italienne.

— Ça, des champignons? je croyais... Eh! oui, ma foi, c'est des champignons...

— \ l'italienne!

— Ça! c'est de vieux champignons conservés, à la milanaise... je les exècre.

— Qu'est-ce donc que tu aimes?

— Des funqi trifolati.

Remarquons, à la honte d'une époque qui numérote tout, qui

met en bocal toute la création, qui classe en ce moment cent cinquante mille espèces d'insectes et les nomme en us, de façon que, dans tous les pays, un silbermanus soit le même individu pour tous les savants qui recroquevillent ou décroquevillent des pattes d'insectes avec des pinces, qu'il nous manque une nomenclature pour la chimie culinaire qui permette à tous les cuisiniers du globe de faire exactement leurs plats. On devrait convenir diplomatiquement que la langue française serait la langue de la cuisine, comme les savants ont adopté le latin pour la botanique et l'entomologie, à moins qu'on ne veuille absolument les imiter, et avoir réellement le latin de cuisine.

— Eh! ma chère, reprend Adolphe en voyant jaunir et s'allonger le visage de sa chaste épouse, en France nous appelons ce plat, des champignons à l'italienne, à la provençale, à la bordelaise. Les champignons se coupent menu, sont frits dans l'huile avec quelques ingrédients dont le nom m'échappe. On y met une pointe d'ail, je crois...

On parle de désastres, de petites misères!... ceci, voyez-vous, est au cœur d'une femme ce qu'est pour un enfant de huit ans la douleur d'une dent arrachée. Ab uno disce omnes, ce qui veut dire : Et d'une! cherchez les autres dans vos souvenirs; car nous avons pris cette description culinaire comme prototype de celles qui désolent les femmes aimantes et mal aimés.

ta F 1IEE SANS FED

La femme pleine de foi en celui qu'elle aime est une fantaisie de romancier. Ce personnage féminin n'existe pas plus qu'il n'existe de riche dot. La fiancée est restée; mais les dots ont fait comme les rois. La conûance de la femme brille peut-être pendant quelques instants, à l'aurore de l'amour, et elle s'éteint aussitôt comme une étoile qui file.

Pour toute femme qui n'est ni Hollandaise, ni Anglaise, ni Belge, ni d'aucun pays marécageux, l'amour est un prétexte à souffrance, un emploi des forces surabondantes de son imagination et de ses nerfs.

Aussi la seconde idée qui saisit une femme heureuse, une femme aimée, est-elle la crainte de perdre son bonheur; car il faut lui rendre la justice de dire que la première, c'est d'en jouir. Tous ceux qui possèdent des trésors craignent les voleurs; mais ils ne prêtent pas comme la femme des pieds et des ailes aux pièces d'or.

La petite fleur bleue de la félicité parfaite n'est pas si commune, que l'homme béni de Dieu qui la tient soit ass^z niais pour la lâcher.

AXIOME

Aucune femme n'est quittée sans raison.

Cet axiome est écrit au fond du cœur de toutes les femmes, et de là vient la fureur de la femme abandonnée.

N'entreprenons pas sur les petites misères de l'amour; nous sommes dans une époque calculatrice où l'on quitte peu les femmes, quoi qu'elles fassent; car, de toutes les femmes, aujourd'hui, la légitime (sans calembour) est la moins chère. Or, chaque femme aimée a passé par la petite misère du soupçon. Ce soupçon, juste ou faux, engendre une foule d'ennuis domestiques, et voici le plus grand de tous.

Un jour, Caroline finit par s'apercevoir que l'Adolphe chéri la quitte un peu trop souvent pour une affaire, l'éternelle affaire Ghaumontel, qui ne se termine jamais.

AXIOME

Tous les ménages ont leur affaire Chaumontel. (Voir la misèri

DANS LA MlStRE.)

D'abord, la lVmme ne croit pas plus aux affaires que les directeurs de théâtre et les libraires ne croient a la maladie des actrices et des auteurs.

Dès qu'un homme aimé s'absente, l'eût-elle rendu trop heureux, toute femme imagine qu'il court à quelque bonheur tou: prêt.

Sous ce rapport, les femmes dotent les hommes de facultés sur-

humaines. La peur agrandit tout, elle dilate les yeux, le cœur; elle rend une femme insensée.

— Où va monsieur? — Que fait monsieur? — Pourquoi me quitte-t-il? — Pourquoi ne m'emmène-t-il pas?

Ces quatre questions sont les quatre points cardinaux de la rose des soupçons, et régissent la mer orageuse des soliloques. De ces tempêtes affreuses qui ravagent les femmes, il résulte une résolution ignoble, indigne, que toute femme, la duchesse comme la bourgeoise, la baronne comme la femme d'agent de change, l'ange comme la mégère, l'insouciante comme la passionnée, exécute aussitôt. Toutes elles imitent le gouvernement, elles espionnent. Ce que l'État invente dans l'intérêt de tous, elles le trouvent légitime, légal et permis dans l'intérêt de leur amour. Cette fatale curiosité de la femme la jette dans la nécessité d'avoir des agents; et l'agent de toute femme qui se respecte encore dans cette situation, où la jalousie ne lui laisse rien respecter :

Ni vos cassettes, — ni vos habits, — ni vos tiroirs de caisse ou de bureau, de table ou de commode, — ni vos portefeuilles à secrets, — ni vos papiers, — ni vos nécessaires de voyage, — ni votre toilette (une femme découvre alors que son mari se teignait les moustaches quand il était garçon, qu'il conserve les lettres d'une ancienne maîtresse excessivement dangereuse, et qu'il la tient ainsi en respect, etc., etc.), — ni vos ceintures élastiques;

Eh bien, son agent, le seul auquel une femme se fie, est sa femme de chambre, car sa femme de chambre la comprend, l'excuse et l'approuve.

Dans le paroxisme de la curiosité, de la passion, de la jalousie excitée, une femme ne calcule rien, n'aperçoit rien, elle veut tout savoir.

Et Justine est enchantée ; elle voit sa maîtresse se compromettant avec elle, elle en épouse la passion, les terreurs, les craintes et les soupçons avec une effrayante amitié. Justine et Caroline ont des conciliabules, des conversations secrètes. Tout espionnage implique ces rapports. Dans cette situation, une femme de chambre devient la maîtresse du sort des deux époux. Exemple : lord Byron.

— Madame, vient dire un jour Justine, monsieur sort effectivement pour aller voir une femme...

Caroline devient pâle.

— Mais que madame se rassure, c'est une vieille femme...

— Ah! Justine, il n'y a pas de vieilles pour certains hommes, les hommes sont inexplicables.

— Mais, madame, ce n'est pas une dame, c'est une femme, une femme du peuple.

— Ah! Justine, lord Byron aimait à Venise une poissarde, c'est la petite madame Fischtaminel qui me l'a dit.

Et Caroline fond en larmes.

— J'ai fait causer Benoît.

— Eh bien, que pense Benoît?...

— Benoît croit que cette femme est une intermédiaire, car monsieur se cache de tout le monde, même de Benoît.

Caroline vit pendant huit jours dans l'enfer, toutes ses économies passent à solder des espions, à payer des rapports.

Enfin, Justine va voir cette femme appelée madame Mahuchet, elle la séduit, elle finit par apprendre que monsieur a gardé de ses folies de jeunesse un témoin, un fruit, un délicieux petit garçon qui lui ressemble, et que cette femme est la nourrice, la mère d'occasion qui surveille le petit Frédéric, qui paye les trimestres du collège, celle par les mains de qui passent les douze cents francs, les deux mille francs perdus annuellement au jeu par monsieur.

— Et la mère? s'écrie Caroline.

Enfin, l'adroite Justine, la providence de madame, lui prouve que mademoiselle Suzanne Beauminet, une ancienne grisette devenue madame Sainte-Suzanne, est morte à la Salpêtrière, ou bien a fait fortune et s'est mariée en province, ou se trouve placée si bas dans la société, qu'il n'est pas probable que madame puisse la rencontrer.

Caroline respire, elle a le poignard hors du cœur, elle est heureuse; mais elle n'a que des filles, elle souhaite un garçon. Ce petit drame du soupçon injuste, la comédie de toutes les suppositions auxquelles la mère Mahuchet donne lieu, ces phases de la jalousie tombant à faux sont posés ici comme étant le type de cette situation, dont les variantes sont infinies comme les caractères, comme les rangs, comme les espèces.

Cette source de petite misère est indiquée ici pour que toutes les femmes assises sur cette plage y contemplent le cours de leur vie conjugale, le remontent, ou le descendent, y retrouvent leurs aventures secrètes, leurs malheurs inédits, la bizarrerie qui causa leurs erreurs et les fatalités particulières auxquelles elles doivent un instant de rage, un désespoir inutile, des souffrances qu'elles pouvaient s'épargner, heureuses toutes de s'être trompées!...

Cette petite misère a pour corrollaire la suivante, beaucoup plus grave et souvent sans remède, surtout lorsqu'elle a sa cause dans des vices d'un autre genre et qui ne sont pas de notre ressort, car, dans cet ouvrage, la femme est toujours censée vertueuse... jusqu'au dénoûment.

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