‹ Études philosophiquesChapitre 107 sur 112 · LA DERNIÈRE QUERELLE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE QUERELLE

Dans tous les ménages, maris et femmes entendent sonner une heure fatale. C'est un vrai glas, la mort de la jalousie, une grande, une noble, une charmante passion, le seul véritable symptôme de

l'amour, s'il n'est pas toutefois son double. Quand un femme n'est plus jalouse de son mari, tout est dit, elle ne l'aime plus. Aussi l'amour conjugal s'éteint-il dans la dernière querelle que fait une femme.

AXIOME

Dès qu'une femme ne querelle plus son mari , le minotaure est assis dans un fauteuil au coin de la cheminée de la chambre à coucher, et il tracasse ses bottes vernies avec le bout de sa canne.

Toutes les femmes doivent se rappeler leur dernière querelle, cette suprême petite misère qui souvent éclate à propos d'un rien, ou plus souvent encore à l'occasion d'un fait brutal, d'une preuve décisive. Ce cruel adieu à la croyance, aux enfantillages de l'amour, à la vertu même, est en quelque sorte capricieux comme la vie. Comme la vie, il n'est le même dans aucun ménage.

Ici, peut-être l'auteur doit-il chercher toutes les variétés de querelles, s'il veut être exact.

Ainsi, Caroline aura découvert que la robe judiciaire du syndic de l'affaire Chaumonte.l cache une robe d'une étoffe infiniment moins rude, d'une couleur agréable, soyeuse ; qu'enfin Chaumontel a des cheveux blonds et des yeux bleus.

Ou bien Caroline, levée avant Adolphe, aura vu le paletot jeté sur un fauteuil à la renverse, et la ligne d'un petit papier parfumé, sortant de la poche de côté, l'aura frappée de son blanc, comme un rayon de soleil entrant par une fente de la fenêtre dans une chambre bien close ; — ou elle aura fait craquer ce petit billet en serrant Adolphe dans ses bras et lui tâtant cette poche d'habit ; — ou elle aura été comme instruite par le parfum étranger qu'elle sentait depuis quelque temps sur Adolphe, et elle aura lu ces quelques lignes :

Haingra, sèjè ce que tu veu dire avale Hipollte, vlen, e tu vairas si jeu thème.

Ou ceci t

« Hier, mon ami, vous vous êtes fait attendre; que sera-ce demain? »

Ou ceci :

« Les femmes qui vous aiment, mon cher monsieur, sont bien malheureuses de vous tant haïr quand vous n'êtes pas près d'elles; prenez garde, la haine qui dure pendant votre absence pourrait empiétei- sur les moments où l'on vous voit. »

Ou ceci :

« Faquin de Ghodoreille! que faisais-tu donc hier sur le boulevard avec une femme pendue à ton bras? Si c'est ta femme, reçois mes compliments de condoléance sur tous ses charmes qui sont absents; elle les a sans doute mis au mont-de-piété; mais la reconnaissance en est perdue. »

Quatre billets émanés de la grisette, de la dame, de la bourgeoise prétentieuse ou de l'actrice, parmi lesquelles Adolphe a choisi sa belle (selon le vocabulaire Fischtaminel).

Ou bien Caroline, amenée voilée, par Ferdinand, au Ranelaçh, a vu de ses yeux Adolphe se livrant avec fureur à la polka, tenant dans ses bras une des daines d'honneur de la reine Pomaré; — ou bien Adolphe se sera pour la septième fois trompé de nom et aura, le matin en s' éveillant, appelé sa femme Juliette, Charlotte ou Lisa : — ou bien un marchand de comestibles, un restaurateur, envoie en l'absence de monsieur des notes accusatrices qui tombent entre les mains de Caroline.

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