LES MARRONS DU FEU
On ne sait pas combien il y a de nuances dans le malheur; cela dépend des caractères, de la force des imaginations, de la puissance des nerfs. S'il est impossible de saisir ces nuances si variables, on peut du moins indiquer les couleurs tranchées, les principaux accidents. L'auteur a donc réservé cette petite misère pour la dernière, car c'est la seule qui soit comique dans le malheur.
L'auteur se flatte d'avoir épuisé les principales. Aussi les femmes arrivées au port, à l'âge heureux de quarante ans, époque à laquelle elles échappent aux médisances, aux calomnies, aux soupçons, où leur liberté commence, ces femmes lui rendront-elles
justice en disant que dans cet ouvrage toutes les situations critiques d'un ménage se trouvent indiquées ou représentées.
Caroline a son affaire Chaumontel. Elle sait susciter à son mari des sorties imprévues, elle a fini par s'entendre avec madame de Fischtaminel.
Dans tous les ménages, dans un temps donné, les madame de Fischtaminel deviennent la providence des Garolines.
Caroline câline madame de Fischtaminel avec autant de soin que l'armée d'Afrique choie Abd-el-Kader, elle lui porte la sollicitude qu'un médecin met à ne pas guérir un riche malade imaginaire. A elles deux, Caroline et madame de Fischtaminel inventent des occupations au cher Adolphe quand ni madame de Fischtaminel ni Caroline ne veulent de ce demi-dieu dans leurs pénates. Madame de Fischtaminel et Caroline , devenues par les soins de madame Foullepointe les meilleurs amies du monde, ont fini même par connaître et employer cette franc-maçonnerie féminine dont les rites ne s'apprennent dans aucune initiation.
Si Caroline écrit la veille à madame de Fischtaminel ce petit billet :
« Mon ange, vous verrez vraisemblablement demain Adolphe ; ne me le gardez pas trop longtemps, car je compte aller au Bois avec lui sur les quatre heures; mais, si vous tenez beaucoup à l'y conduire, je l'y reprendrai. Vous devriez bien m'apprendre vos secrets d'amuser ainsi les gens ennuyés. »
Madame de Fischtaminel se dit :
— Bien! j'aurai ce garçon-là sur les bras depuis midi jusqu'à cinq heures.
AXIOME
Les hommes ne devinent pas toujours ce que signifie chez uni femme une demande positive, mais une autre femme ne s'y trompa jamais : elle fait le contraire.
Ces petits êtres-là, surtout les Parisiennes, sont les plus jolis joujoux que l'industrie sociale ait inventés : il manque un sens à
ceux qui ne les adorent pas, qui n'éprouvent pas une constante jubila ion à les voir arrangeant leurs pièges comme elles arrangent leurs nattes, se créant des langues à part, construisant de leurs doigts frêles des machines à écraser les plus puissantes fortunes.
Un jour, Caroline a pris les plus minutieuses précautions, elle écrit la veille à madame Foullepointe d'aller à Saint-Maur avec Adolphe pour examiner une propriété quelconque à vendre, Adolphe ira déjeuner chez elle. Elle habille Adolphe, elle le lutine sur le soin qu'il met à sa toilette, et lui fait des questions saugrenues sur madame Foullepointe.
— Elle est gentille, et je la crois bien ennuyée de Charles : tu finiras par l'inscrire sur ton catalogue, vieux don Juan; mais tu n'auras plus besoin de l'affaire Chaumontel : je ne suis plus jalouse, tu as ton passe-port; aimes-tu mieux cela que d'être adoré?... Monstre! vois combien je suis gentille...
Dès que monsieur est parti, Caroline, qui, la veille, a pris soin d'écrire à Ferdinand de venir déjeuner, fait une toilette que, dans ce charmant xvme siècle, si calomnié par les républicains, les humanitaires et les sots, les femmes de qualité nommaient leur habit de combat.
Caroline a tout prévu. L'Amour est le premier valet de chambre du monde : aussi la table est-elle mise avec une coquetterie diabolique. C'est du linge blanc damassé, le petit déjeuner bleu, le vermeil, le pot au lait sculpté, des fleurs partout!
Si c'est en hiver, elle a trouvé des raisins, elle a fouillé la cave pour y découvrir des bouteilles de vieux vins exquis. Les petits pains viennent du boulanger le plus fameux. Les mets succulents, le pâté de foie gras, toute cette victuaille élégante aurait fait hennir Grimod de la Reynière, ferait sourir un escompteur, et dirait à un professeur de l'ancienne Université de quoi il s'agit.
Tout est prêt. Caroline, elle, est prête de la veille : elle contemple son ouvrage. Justine soupire et arrange les meubles. Caroline ôte quelques feuilles jaunies aux fleurs des jardinières. Une femme déguise alors ce qu'il faut appeler les piaffements du cœur par ces occupations niaises où les doigts ont la puissance des te-
nailles, où les ongles roses brûlent, et où ce cri muet râpe le gosier.
— Il ne vient pas!...
Quel coup de poignard que ce mot de Justine :
— Madame, une lettre 1
Une lettre au lieu d'un Ferdinand ! comment se décachettet-elle? que de siècles de vie épuisés en la dépliant! Les femmes savent cela! Quant aux hommes, quand ils ont de ces rages, ils assassinent leurs jabots.
— Justine, M. Ferdinand est malade!... crie Caroline, envoyez chercher une voi ure.
Au moment où Justine descend l'escalier, Adolphe monte.
— Pauvre madame! se dit Justine, il n'y a sans doute plus besoin de voiture.
— Ah çà! d'où viens-tu? s'écrie Caroline en voyant Adolphe en extase devant ce déjeuner quasi voluptueux.
Adolphe, à qui sa femme ne sert plus depuis longtemps de festins si coquets, ne répond rien. Il devine ce dont il s'agit en retrouvant écrites sur la nappe les charmantes idées que, soit madame de Fischtaminel, soi: le syndic de l'affaire Chaumontel, lui dessinent sur d'autres tables non moins élégantes.
— Qui donc attends-tu? dit-il en interrogeant à son tour.
— Et qui donc? ce ne peut être que Ferdinand, répond Caroline.
— Et il se fait attendre...
— Il est mala le, le pauvre garçon.
Une idée drolatique passe par la tête d'Adolphe, et il répond en clignant d'un œil seulement :
— Je viens de le voir.
— Où?
— Devant le Café de Paris, avec des amis...
— Mais pourquoi reviens-tu? répond Caroline, qui veut déguiser une rage homicide.
— Madame Koullepointe, que tu disais ennuyée de Charles, est depuis hier matin avec lui à Ville-d'Avray.
— Et M. Fonll. -pointe?
— Il a fait un petit voyage d'agrément pour une nouvelle affaire Chaumontel, une jolie petite... difficulté qui lui est survenue; mais il en viendra sans doute à bout.
Adolphe s'est assis en disant :
— Ça se trouve bien, j'ai l'appétit de deux loups...
Caroline s'attable en examinant Adolphe à la dérobée : elle pleure en dedans; mais elle ne tarde pas à demander d'un son de voix qu'elle a pu rendre indifférent :
— Avec qui Jonc était Ferdinand?
— Avec des drôles qui lui font voir mauvaise compagnie. Ce jeune homme-là se gâte : il va chez madame Schontz, chez les lorettes, tu devrais écrire à ton oncle. C'était sans doute quelque déjeuner provenu d'un pari fait chez mademoiselle Malaga...
Adolphe regarde sournoisement Caroline, qui baisse les yeux pour cacher ses larmes.
— Comme tu t'es faite jolie ce matin ! reprend-il. Ah! tu es bien la femme de ton déjeuner... Ferdinand ne déjeunera certes pas si bien que moi..., etc.
Adolphe manie si bien la plaisanterie, qu'il inspire à sa femme l'idée de punir Ferdinand. Adolphe, qui se donne pour avoir l'appétit de deux loups, fait oublier à Caroline qu'il y a pour elle citadine à la porte.
La porticre de Ferdinand arrive sur les deux heures, au moment où Adolphe dort sur un divan. Cette Iris des garçons vient dire à Caroline que M. Ferdinand a bien besoin de quelqu'un.
— Il est ivre? demande Caroline furieuse.
— Il s'est battu ce matin, madame.
Caroline tombe évanouie, se relève et court chez Ferdinand, en voua ît Adolphe aux dieux infernaux.
Quand les fenimes sont les victimes de ces petites combinaisons, aussi spirituelles que les leurs, elles s'éc/ient alors :
— Les hommes sont d'affreux monstres 1
DLTIMA RATIO
Voici notre dernière observation. Aussi bien cet ouvrage commence-*-il à vous paraître fatigant, autant que le sujet lui-même, si vous êtes marié.
Cette œuvre, qui, selon l'auteur, est à la Physiologie du mariage
ce que l'histoire est à la philosophie, ce qu'est le fait à la théorie, a eu sa logique, comme la vie prise en grand a la sienne.
Et voici quelle est cette logique fatale, terribl Au moment où s'arrête la première partie de ce livre, plein do plaisanteries sérieuses, Adolphe est arrivé, vous avez dû vous en apercevoir, à une indifférence complète en matière matrimoniale.
11 a lu des romans dont les auteurs conseillent aux maris gênants tantôt de s'embarquer pour l'autre monde, tantôt de bien vivre avec les pères de leurs enfants, de les choyer, de les adorer; car, si la littérature est l'image des mœurs, il faudrait admettre que les mœurs reconnaissent les défauts signalés par la Physiologie du mariage dans cette institution fondamentale. Plus d'un grand talent a porté des coups terribles à cette base sociale sans l'ébranler.
Adolphe a surtout beaucoup trop lu sa femme, et il déguise son indifférence sous ce mot profond : l'indulgence. Il est indulgent pour Caroline, il ne voit plus en elle que la mère de ses enfants, un bon compagnon, un ami sûr, un frère.
Au moment où finissent ici les petites misères de la femme, Caroline, beaucoup plus habile, est arrivée à pratiquer cette profitable indulgence ; mais elle ne renonce pas à son cher Adolphe. Il est dans la nature de la femme de ne rien abandonner de ses droits. Ditx et mon droit... conjugal! est, comme on sait, la devise de l'Angleterre, surtout aujourd'hui.
Les femmes ont un si grand amour de domination, qu'à ce sujet nous raconterons une anecdote qui n'a pas dix ans. C'est une trèsjeune anecdote.
Un des grands dignitaires de la chambre des pairs avait une Caroline, légère comme presque toutes les Carolines. Ce nom porte bonheur aux femmes. Ce dignitaire, alors très-vieillard, était d'un côté de la cheminée et Caroline de l'autre. Caroline atteignait ce lustre pendant lequel les femmes ne disent plus leur âge. Un ami vint leur apprendre le mariage d'un général qui jadis avait été l'ami de leur maison.
Caroline entre dans un désespoir à larmes vraies, elle jette les hauts cris, elle rompt si bien la tête au grand dignitaire, qu'il essaye de la consoler. Au milieu de ses phrases, le comte s'échappe ju^u'à dire à sa femme :
— Enfin, que voulez-vous, ma chère ! il ne pouvait cependant pas vous épouser!
Et c'était un des plus hauts fonctionnaires de l'État, mais un ami de Louis XVIII, et nécessairement un peu Pompadour.
Toute la différence de la situation d'Adolphe et de Caroline existe donc en ceci : que, si monsieur ne se soucie plus de madame, elle cou -crve le droit de se soucier de monsieur.
Maintenant, écoutons ce qu'on nomme le qu'en dira-t-on? objet de la conclusion de cet ouvrage.