‹ Études philosophiquesChapitre 112 sur 112 · U GALE · texte numérisé non relu

U GALE

aimer un seul homme, mais nous autres!... Mon Dieu, la société ne peut pas dompter la nature. Tenez, le mieux, en ménage, est d'avoir l'un pour l'autre une indulgence panière, à la condition de garder les apparences. Je suis le mari le plus heureux du monde. Caroline est une amie dévouée, elle me sacrifierait tout, jusqu'à mon cousin Ferdinand, s'il le fallait!... oui, vous riez, elle est prête à tout faire pour moi. Vous vous entortillez encore dans les ébouriffantes idées de dignité, d'honneur, de vertu, d'ordre social. La vie ne se recommence pas, il faut la bourrer de plaisir. Voici deux ans qu'il ne s'est dit entre Caroline et moi le moindre petit mot aigre. J'ai dans Caroline un camarade avec qui je puis tout dire, et qui saurait me consoler dans les grandes circonstances. Il n'y a pas entre nous la moindre tromperie, et nous savons à quoi nous en tenir. Nos rapprochements sont des vengeances, comprenez-vous? Nous avons ainsi i hangé nos devoirs en plaisirs. Nous sommes souvent plus heureux alors que dans cette fadasse saison appelée la lune de miel. Elle me dit quelquefois : « Je suis grognon, laisse-moi, va-t'en. » L'orage tombe sur mon cousin. Caroline ne prend plus ses airs de victime et dit du bien de moi à l'univers entier. Enfin, elle est heureuse de mes plaisirs. Et, comme c'est une très-honnête femme, elle est de la plus grande délicatesse dans l'emploi de notre fortune. Ma maison est bien tenue. Ma femme ;jie laisse la disposition de ma réserve sans aucun contrôle. Et voilà. Nous avons mis de l'huile dans les rouages; vous, vous y mettez des cailloux, mon cher Fischtaminel. Il n'y a que deux partis à prendre : le couteau du More de Venise, ou la besaiguë de Joseph. Le costume d'Othello, mon cher, est très-mal porté; ce n'est plus qu'un Turc de carnaval ; moi, je suis charpentier, en bon catholique.

choeur, dans un salon au milieu d'un bal. — Madame Caroline est une femme charmante!

une femme a turban. — Oui, pleine de convenance, de dignité.

une femme qui a sept enfants. — Ah! elle a su prendre son mari.

un ami de Ferdinand. — Mais elle aime beaucoup son mari. Adolphe est, d'ailleurs, un homme très-distingué, plein d'expérience.

une amie de madame de fischtam inel. — Jl adore sa femme. Chez eux, point de gêne, tout le monde s'y amuse.

m. foullepointe. — Oui, c'est une maison fort agréable.

une femme dont on dit beaucoup de mal. — Caroline est bonne, obligeante, elle ne dit de mal de personne.

UNE DANSEUSE qui revient à m place. — VOUS SOUVeneZ-VOUS

comme elle était ennuyeuse dans le temps où elle connaissait les Deschars?

madame de fi schta minel. — Oh ! elle et son mari, deux fagots

d'épines... des querelles Continuelles. (Madame de Fischtaminel s'en va.)

un artiste. — Mais le sieur Deschars se dissipe, il va dans les coulisses; il paraît que madame Deschars a fini par lui vendre sa vertu trop cher.

UNE BOURGEOISE, effrayée pour ia fille de la tournure que prend la com-

wsation. — Madame de Fischtaminel est charmante, ce soir.

UNE FEMME DE QUARANTE ANS, sans emploi. — M. Adolphe à

l'air aussi heureux que sa femme.

la jeune personne. — Quel joli jeune homme que M. Ferdinand ! ( Sa mère lui donne vivement un petit coup de pied. ) — Que me VeilX-

tu, maman ?

la mère, eue regarde fixement sa fiiie. — On ne dit cela, ma chère, que de son prétendu ; M. Ferdinand n'est pas à marier.

UNE DAME TRÈS-DÉCOLLETÉE, à une autre non moins décolletée.

(Sotio voce.) — Ma chère, tenez, la morale de tout cela, c'est qu'il n'y a d'henreux que les ménages à quatre.

UN AMI, que l'auteur a eu l'imprudence de consulter. — Ces derniers

mots sont faux.

l'auteur. — Ah! vous croyez?

l'ami, qui vient de se marier. — Vous employez tous votre encre à nous déprécier la vie sociale, sous le prétexte de nous éclairer!... Eh ! mon cher, il y a des ménages cent fois, mille fois plus heureux que ces prétendus ménages à quatre.

l'auteur. — Eh bien, faut-il tromper les gens à marier, et rayer le mot?

l'ami. — Non, il sera pris comme le trait d'un couplet de vaudeville !

l'auteur. — Une manière de iaire passer les vérités.

l'ami, qui tient à son opinion. — Les vérités destinées à passer.

l'auteur , voulant avoir le dernier. — Qu'est-ce qui ne passe pas? Quand ta femme aura vingt ans de plus, nous reprendrons cette conversation. Vous ne serez peut-être heureux qu'à trois.

L»AML Vous vous vengez bien durement dé ne pas pouvoir écrire l'histoire de ménages heureux.

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