‹ Études philosophiquesChapitre 2 sur 112 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

« Un attachement si complet est-il un bonheur? Oui, car des années de souffrances ne payeraient pas une heure d'amour. Hier, ton apparente tristesse a passé dans mon âme avec la rapidité d'une ombre qui se projette. Étais-tu triste ou souffrais-tu? J'ai souffert. D'où venait ce chagrin? Écris-moi vite. Pourquoi ne l'ai-je pas deviné ? Nous ne sommes donc pas encore complètement unis par la pensée? Je devrais, à deux lieues de toi comme à mille, ressentir tes peines et tes douleurs. Je ne croirai pas t' aimer tant que ma vie ne sera pas assez intimement liée à la tienne pour que nous ayons la même vie, le même cœur, la même idée. Je dois être où tu es, voir ce que tu vois, ressentir ce que tu ressens, et te suivre par la pensée. N'ai-je pas déjà su, le premier, que ta voiture avait versé, que tu étais meurtrie ? Mais aussi, ce jour-là, ne t'avais-je pas quittée, je te voyais. Quand mon oncle m'a demandé pourquoi je pâlissais, je lui ai dit : « Mademoiselle de Villenoix vient de » tomber! » Pourquoi donc n'ai-je pas lu dans ton âme, hier? Voulais-tu me cacher la cause de ce chagrin? Cependant, j'ai cru deviner que tu avais fait en ma faveur quelques efforts malheureux auprès de ce redoutable Salomon qui me glace. Cet homme n'est pas de notre ciel. Pourquoi veux-tu que notre bonheur, qui ne ressemble en rien à celui des autres, se conforme aux lois du

monde ? Mais j'aime trop tes mille pudeurs, ta religion, tes superstitions, pour ne pas obéir à tes moindres caprices. Ce que tu fais doit être bien; rien n'est plus pur que ta pensée, comme rien n'est plus beau que ton visage où se réfléchit ton âme divine. J'attendrai ta lettre avant d'aller par les chemins chercher le doux moment que tu m'accordes. Ah ! si tu savais combien l'aspect des tourelles me fait palpiter, quand enfin je les vois bordées de lueur par la lune, notre amie, notre seule confidente. »

« Adieu la gloire, adieu l'avenir, adieu la vie que je rêvais! Maintenant, ma tant aimée, ma gloire est d'être à toi, digne de toi; mon avenir est tout entier dans l'espérance de te voir; et ma vie, n'est-ce pas de rester à tes pieds, de me coucher sous tes regards, de respirer en plein dans les cieux que tu m'as créés? Toutes mes forces, toutes mes pensées doivent t' appartenir, à toi qui m'as dit ces enivrantes paroles : « Je veux tes peines ! » Ne serait-ce pas dérober des joies à l'amour, des moments au bonheur, des sentiments à ton âme divine, que de donner des heures à l'étude, des idées au monde, des poésies aux poètes? Non, non, chère vie à moi, je veux tout te réserver, je veux t' apporter toutes les fleurs de mon âme. Existe-t-il rien d'assez beau, d'assez splendide dans les trésors de la terre et de l'intelligence pour fêter un cœur aussi riche, un cœur aussi pur que le tien, et auquel j'ose allier le mien, parfois? Oui, parfois, j'ai l'orgueil de croire que je sais aimer autant que tu aimes. Mais non, tu es un ange-femme : il se rencontrera toujours plus de charme dans l'expression de tes sentiments, plus d'harmonie dans ta voix, plus de grâce dans tes sourires, plus de pureté dans tes regards que dans les miens. Oui, laisse-moi penser que tu es une création d'une sphère plus élevée que celle où je vis; tu auras l'orgueil d'en être descendue, j'aurai celui de t' avoir méritée, et tu ne seras peut-être pas déchue en venant à moi, pauvre et malheureux. Oui, si le plus bel asile d'une femme est un cœur tout à elle, tu seras toujours souveraine dans le mien. Aucune pensée, aucune action ne ternira jamais ce cœur, riche sanctuaire, tant que tu voudras y résider; XV! t. 6

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mais n'y demeureras-tu pas sans cesse? Ne m'as-tu pas dit ce mot délicieux! Maintenant et toujours! et nu.nc et semper ! J'ai gravé sous ton portrait ces paroles du rituel, dignes de toi, comme elles sont dignes de Dieu. Il est et maintenant et toujours, comme sera mon amour. Non, non, je n'épuiserai jamais ce qui est immense, infini, sans bornes ; et tel est le sentiment que je sens en moi pour toi, j'en ai deviné l'incommensurable étendue, comme nous devinons l'espace, par la mesure d'une de ses parties. Ainsi, j'ai eu des jouissances ineffables, des heures entières pleines de méditations voluptueuses en me rappelant un seul de tes gestes, ou l'accent d'une phrase. Il naîtra donc des souvenirs sous le poids desquels je succomberai, si déjà la souvenance d'une heure douce et familière me fait pleurer de joie, attendrit, pénètre mon àme, et devient une intarissable source de bonheur. Aimer, c'est la vie de l'ange ! Il me semble que je n'épuiserai jamais le plaisir que j'éprouve à te voir. Ce plaisir, le plus modeste de tous, mais auquel le temps manque toujours, m'a fait connaître les éternelles contemplations dans lesquelles restent les séraphins et les esprits devant Dieu : rien n'est plus naturel, s'il émane de son essence une lumière aussi fertile en sentiments nouveaux que l'est celle de tes yeux, de ton front imposant, de ta belle physionomie, céleste image de ton âme; l'âme, cet autre nous-mêmes dont la forme pure, ne périssant jamais, rend alors notre amour immortel. Je voudrais qu'il existât un langage autre que celui dont je me sers, pour t' exprimer les renaissantes délices de mon amour; mais, -'il en est un que nous avons créé, si nos regards sont de vivantes paroles, ne faut-il pas nous voir pour entendre par les yeux ces interrogations et ces réponses du cœur si vives, si pénétrantes, que tu m'as dit un soir : « Taisez-vous ! » quand je ne parlais pas. T'en souviens-tu, ma chère vie? De loin, quand je suis dans les ténèbres de l'absence, ne suis-je pas forcé d'employer des mots humains trop faibles pour rendre des sensations divines? les mots accusent au moins les sillons qu'elles tracent dans mon âme, comme le mot Dieu résume imparfaitement les idées que nous avons de ce mystérieux principe. Encore, malgré la science et l'infini du langage, n'ai-je jamais rien trouvé dans ses expres^i mis qui pût te peindre la délicieuse étreinte par laquelle ma vie se fond

dans la tienne quand je pense à toi. Puis par quel mot finir, lorsque je cesse de t'écrire sans pour cela te quitter ? Que signifieadieu, à moins de mourir ? Mais la mort serait-elle un adieu ? Mon âme ne se réunirait-elle pas alors plus intimement à la tienne ? O mon éternelle pensée ! naguère je t'offris à genoux mon cœur et ma vie; maintenant, quelles nouvelles fleurs de sentiment trouverai-je donc en mon âme, que je ne t'aie données? Ne serait-ce pas t' envoyer une parcelle du bien que tu possèdes entièrement? N'es-tu pas mon avenir 2 Combien je regrette le passé ! Ces années qui ne nous appartiennent plus, je voudrais te les rendre toutes, et t'y faire régner comme tu règnes sur ma vie actuelle. Mais qu'est-ce que le temps de mon existence où je ne te connaissais pas ! Ce serait le néant, si je n'avais pas été si malheureux. »

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