‹ Études philosophiquesChapitre 27 sur 112 · DE LA LUNE DE MIEL · texte numérisé non relu

DE LA LUNE DE MIEL

Si nos premières M ditations prouvent qu'il est presque impossible à une femme mariée de rester vertueuse en France, le dnombremenl des célibataires et des prédestine , nos remarques sur l'éducation des filles et notre examen rapide des difficultés que comporte le choix d'une femme, expliquent jusqu'à un certain point cette fragilité nationale. Ainsi, après avoir accusé franchement la sourde maladie par laquelle l'état social est travaillé, nous en avons cherché les causes dans l'imperfection des lois, dans l'inconséquence des mœurs, dans l'incapacité des esprits, dans les contradictions de nos habitudes. Un seul fait reste à observer : l'invasion du mal.

Nous arrivons à ce premier principe en abordant les hautes questions renfermées dans la lune de miel; et, de même que nous y trouverons le point de départ de tous les phénomènes conjugaux, elle nous offrira le brillant chaînon auquel viendront se rattacher nos observations, nos axiomes, nos problèmes, anneaux semés à dessein au travers des sages folies débitées par nos Méditations babillardes. La lune de miel sera, pour ainsi dire, l'apogée de l'analyse à laquelle nous devions nous livrer avant de mettre aux prises nos deux champions imaginaires.

Cette expression, lune de miel, est un anglicisme qui passera dans toutes les langues, tant elle dépeint avec grâce la nuptiale saison, si fugitive, pendant laquelle la vie n'est que douceur et ravissement ; elle restera comme restent les illusions et les erreurs, car elle est le plus odieux de tous ies mensonges. Si elle se présente comme une nymphe couronnée de fleurs fraîches, caressante comme une sirène, c'est qu'elle est le malheur même; et le malheur arrive, la plupart du temps, en folâtrant.

Les époux destinés à s'aimer pendant toute leur vie ne conçoivent pas la lune de miel ; pour eux, elle n'existe pas, ou plutôt elle existe toujours : ils sont comme ces immortels qui ne compre-

naient pas la mort. Mais ce bonheur est en dehors de notre livre ; et, pour nos lecteurs, le mariage est sous l'influence de deux lunes : la lune de miel, la lune rousse. Cette dernière est terminée par une révolution qui la change en un croissant; et, quand il luit sur un ménage, c'est pour l'éternité.

Comment la lune de miel peut-elle éclairer deux êtres qui ne doivent pas s'aimer?

Comment se couche-t-elle quand une fois elle s'est levée?...

Tous les ménages ont-ils leur lune de miel ?

Procédons par ordre pour résoudre ces trois questions.

L'admirable éducation que nous donnons aux filles et les prudents usages sous la loi desquels les hommes se marient vont porter ici tous leurs fruits. Examinons les circonstances dont sont précédés et accompagnés les mariages les moins malheureux.

Nos mœurs développent chez la jeune fille dont vous faites votre femme une curiosité naturellement excessive ; mais, comme les mères se piquent en France de mettre tous les jours leurs filles au feu sans souffrir qu'elles se brûlent, cette curiosité n'a plus de bornes.

Une ignorance profonde des mystères du mariage dérobe à cette créature, aussi naïve que rusée, la connaissance des périls dont il est suivi ; et, le mariage lui étant sans cesse présenté comme une époque de tyrannie et de liberté, de jouissance et de souveraineté, ses désirs s'augmentent de tous les intérêts de l'existence à satisfaire : pour elle, se marier, c'est être appelée du néant à la vie.

Si elle a en elle le sentiment du bonheur, la religion, la morale, les lois et sa mère lui ont mille fois répété que ce bonheur ne peut venir que de vous.

L'obéissance est toujours une nécessité chez elle, si elle n'est pas vertu ; car elle attend tout de vous : d'abord les sociétés consacrent l'esclavage de la femme, mais elle ne forme même pas le souhait de s'affranchir, car elle se sent faible, timide et ignorante.

A moins d'une erreur due au hasard ou d'une répugnance que vous seriez impardonnable de n'avoir pas devinée, elle doit chercher à vous plaire ; elle ne vous connaît pas.

Enfin, pour faciliter votre beau triomphe, vous la prenez au mo-

ment où la nature sollicite souvent avec énergie les plaisirs dont vous êtes le dispensateur. Comme saint Pierre, vous tenez la clef du Paradis.

Je le demande à toute créature raisonnable, un démon rassemblerait-il autour d'un ange dont il aurait juré la perte les éléments de son malheur avec autant de sollicitude que les bonnes mœurs en mettent à conspirer le malheur d'un mari?... N'êtes-vous pas, comme un roi, entouré de flatteurs?

Livrée avec toutes ses ignorances et tous ses désirs à un homme qui, même amoureux, ne peut et ne doit pas connaître ses mœurs secrètes et délicates, cette jeune fille ne sera-t-elle pas honteusement passive, soumise et complaisante pendant tout le temps que sa jeune imagination lui persuadera d'attendre le plaisir ou le bonheur jusqu'à un lendemain qui n'arrive jamais?

Dans cette situation bizarre où les lois sociales et celles de la nature sont aux prises, une jeune fille obéit, s'abandonne, souffre et se tait par intérêt pour elle-même. Son obéissance est une spéculation; sa complaisance, un espoir; son dévouement, une sorte de vocation dont vous profitez; et son silence est générosité. Elle sera victime de vos caprices tant qu'elle ne les comprendra pas ; elle souffrira de votre caractère jusqu'à ce qu'elle l'ait étudié; elle se sacrifiera sans aimer, parce qu'elle croit au semblant de passion que vous donne le premier moment de sa possession ; elle ne se taira plus le jour où elle aura reconnu l'inutilité de ses sacrifices.

Alors, un matin arrive où tous les contre-sens qui ont présidé à cette union se relèvent comme des branches un moment ployées sous un poids par degrés allégé. Vous avez pris pour de l'amour l'existence négative d'une jeune fille qui attendait le bonheur, qui volait au-devant de vos désirs dans l'espérance que vous iriez audevant des siens, et qui n'osait se plaindre des malheurs secrets dont elle s'accusait la première. Quel homme ne serait pas la dupe d'une déception préparée de si loin, et de laquelle une jeune femme est innocente, complice et victime? Il faudrait être un Dieu pour échapper à la fascination dont vous êtes entouré par la nature et la société. Tout n'est-il pas piège autour de vous et en vous? car, pour être heureux, ne serait-il pas nécessaire de vous défendre des impétueux désirs de vos sens ? Où est, pour les con-

PHYSIOLOGIE DU îMARIAGE. 313

tenir, cette barrière puissante qu'élève la main légère d'une femme à laquelle on veut plaire, parce qu'on ne la possède pas encore?... Aussi avez-vous fait parader et défiler vos troupes quand il n'y avait personne aux fenêtres ; "avez-vous tiré un feu d'artifice dont la carcasse reste seule au moment où votre convive se présente pour le voir. Votre femme était devant les plaisirs du mariage comme un Mohican à l'Opéra : l'instituteur est ennuyé quand le sauvage commence à comprendre.

En ménage, le moment où deux cœurs peuvent s'entendre est aussi rapide qu'un éclair, et ne revient plus quand il a fui.

Ce premier es ai de la vie à deux, pendant lequel une femme est encouragée par l'espérance du bonheur, par le sentiment encore neuf de ses devoirs d'épouse, par le désir de plaire, par la vertu si persuasive au moment où elle montre l'amour d'accord avec le devoir, se nomme la lune de miel. Gomment peut-elle durer longtemps entre deux êtres qui s'associent pour la vie entière, sans se connaître parfaitement? S'il faut s'étonner d'une chose, c'est que les déplorables absurdités accumulées par nos mœurs autour d'un lit nuptial fassent éclore si peu de haines!...

Mais que l'existence du sage soit un ruisseau paisible, et que celle du prodigue soit un torrent; que l'enfant dont les mains imprudentes ont effeuillé toutes les roses sur son chemin ne trouve plus que des épines au retour ; que l'homme dont la folle jeunesse a dévoré un million ne puisse plus jouir, pendant sa vie, des quarante mille livres de rente que ce million lui eût données, c'est des vérités triviales si l'on songe à la morale, et neuves si l'on pense à la conduite de la plupart des hommes. Voyez-y les images vraies de toutes les lunes de miel; c'est leur histoire, c'est le fait et non pas la cause.

Mais que des hommes doués d'une certaine puissance de pensée par une éducation privilégiée, habitués à des combinaisons profondes pour briller, soit en politique, soit en littérature, dans les

arts, dans le commerce ou dans la vie privée, se marient tous avec l'intention d'être heureux, de gouverner une femme par l'amour ou par la force, et tombent tous dans le même piège, deviennent des sots après avoir joui d'un certain bonheur pendant un certain temps, il y a certes là un problème dont la solution réside plutôt dans des profondeurs inconnues de l'âme humaine, que dans les espèces de vérités physiques par lesquelles nous avons déjà tâché d'expliquer quelques-uns de ces phénomènes. La périlleuse recherche des lois secrètes que presque tous les homme.» doivent violer à leur insu en cette circonstance, offre encore assez de gloire à celui qui échouerait dans cette entreprise pour que nous tentions l'aventure. Essayons donc.

Malgré tout ce que les sots ont à dire sur la difficulté qu'ils trouvent à expliquer l'amour, il a des principes aussi infaillibles que ceux de la géométrie ; mais chaque caractère les modifiant à son gré, nous l'accusons des caprices créés par nos innombrables organisations. S'il nous était permis de ne voir que les effets si variés de la lumière sans en apercevoir le principe, bien des esprits refuseraient de croire à la marche du soleil et à son unité. Aussi les aveugles peuvent-ils crier à leur aise; je me vante, comme Socrate, sans être aussi sage que lui, de ne savoir que l'amour; et, je vais essayer de déduire quelques-uns de ses préceptes, pour ép a aux gens mariés ou à marier la peine de se creuser la cervelle, ils en atteindraient trop promptement le fond.

Or, toutes dos obseryaùons précédentes se résolvent en une seule proposition qui peut être considérée comme le dernier terme ou le premier, si l'on veut, de cette secrète théorie de l'amour, qui haïrait par vous ennuyer si nous ne la terminions pas promptement. Ce principe est contenu dans la formule suivante :

Entre deux êtres susceptibles d'amour, la durée de lapassion est en raison de la résistance primitive de la femme, ou des obstacles que les hasards sociaux mettent à votre bonheur.

Si Ton ne vous laisse désirer qu'un jour, votre amour ne durera

peut-être pas trois nuits. Où faut-il chercher les causes de cette loi? je ne sais. Si nous voulons porter nos regards autour de nous, les preuves de cette règle abondent : dans le système végétal, les plantes qui restent le plus de temps à croître sont celles auxquelles est promise la plus longue existence; dans l'ordre moral, les ouvrages faits d'hier meurent demain ; dans l'ordre physique, le seia qui enfreint les lois de la gestation livre un fruit mort. En toui, une œuvre de durée est longtemps couvée par le temps. Un longavenir demande un long passé. Si l'amour est un enfant, la passion est un homme. Cette loi générale, qui régit la nature, les êtres ei les sentiments, est précisément celle que tous les mariages enfreignent, ainsi que nous l'avons démontré. Ce principe a créé les fables amoureuses de notre moyen âge : les Amadis, les Lancelot, les Tristan des fabliaux, dont la constance en amour paraît fabuleuse à juste titre, sont les allégories de cette mythologie nationale que notre imitation de la littérature grecque a tuée dans sa fleur. Ces figures gracieuses dessinées par l'imagination des trouvères consacraient cette vérité.

Nous ne nous attachons d'une manière durable aux choses que d'après les soins, les travaux ou les désirs qu'elles nous ont coûtés.

Tout ce que nos méditations nous ont révélé sur les causes de cette loi primordiale des amours, se réduit à l'axiome suivant, qui en est tout à la fois le principe et la conséquence.

En toute chose, l'on ne reçoit qu'en raison de ce que l'on donne.

Ce dernier principe est tellement évident par lui-même, que nous n'essayerons pas de le démontrer. Nous n'y joindrons qu'une seule observation, qui ne nous parait pas sans importance. Celui

qui a dit : Tout est vrai et tout est faux, a proclamé un fait que l'esprit humain naturellement sophistique interprète à sa manière, car il semble vraiment que les choses humaines aient autant de facettes qu'il y a d'esprits qui les considèrent. Ce fait, le voici :

11 n'existe pas dans la création une loi qui ne soit balancée par une loi contraire : la vie en tout est résolue par l'équilibre de deux forces contendantes. Ainsi, dans le sujet qui nous occupe, en amour, il est certain que, si vous donnez trop, vous ne recevrez pas assez. La mère qui laisse voir toute sa tendresse à ses enfants crée en eux l'ingratitude, l'ingratitude vient peut-être de l'impossibilité où l'on est de s'acquitter. La femme qui aime plus qu'elle n'est aimée sera nécessairement tyrannisée. L'amour durable est celui qui tient toujours les forces de deux êtres en équilibre. Or, cet équilibre peut toujours s'établir : celui des deux qui aime le plus doit rester dans la sphère de celui qui aime le moins. Et n'est-ce pas, après tout, le plus doux sacrifice que puisse faire une âme aimante, si tant est que l'amour s'accommode de cette inégalité?

Quel sentiment d'admiration ne s'élève-t-il pas dans l'âme du philosophe, en découvrant qu'il n'y a peut-être qu'un seul principe dans le monde, comme il n'y a qu'un seul Dieu, et que nos idées et nos affections sont soumises aux mêmes lois qui font mouvoir le soleil, éclore les fleurs et vivre l'univers!...

Peut-être faut-il chercher dans cette métaphysique de l'amour les raisons de la proposition suivante, qui jette les plus vives lumières sur la question des lunes de miel et des lunes rousses :

Page 1