V — DU BUDGET
En esquissant le portrait d'un mari valide (Voyez la Méditation Des prédestinés), nous lui avons soigneusement recommandé de cacher à sa femme la véritable somme à laquelle monte son revenu.
Tout en nous appuyant sur cette base pour établir notre système financier, nous espérons contribuer à faire tomber l'opinion, assez généralement répandue, qu'il ne faut pas donner le maniement de l'argent à sa femme. Ce principe est une des erreurs populaires qui amènent le plus de contre-sens en ménage.
Et d'abord traitons la question de cœur avant la question d'argent.
Décréter une petite liste civile, pour votre femme et pour les exigences de la maison, et la lui verser comme une contribution, par douzièmes égaux et de mois en mois, emporte en soi quelque chose de petit, de mesquin, de resserré, qui ne peut convenir qu'à des âmes sordides ou méfiantes. En agissant ainsi, vous vous préparez d'immenses chagrins.
Je veux bien que, pendant les premières années de votre union mellifique, des scènes plus ou moins gracieuses, des plaisanteries de bon goût, des bourses élégantes, des caresses aient accompagné, décoré le don mensuel; mais il arrivera un moment où l'étourderie de votre femme, une dissipation imprévue la forceront à implorer un emprunt de la Chambre. Je suppose que vous accorderez toujours le bill d'indemnité, sans le vendre fort cher, par des discours, comme nos infidèles députés ne manquent pas de le faire. Ils payent, mais ils grognent; vous payerez et ferez des compliments; soit!
Mais, dans la crise où nous sommes, les prévisions du budget annuel ne suffisent jamais. Il y accroissement dé fichus, de bonnets, de robes; il y a une dépense inappréciable nécessitée par les
congrès, les courriers diplomatique, par les voies et les moyens :1e l'amour, tandis que les recettes restent les mêmes. Alors commence dans un ménage l'éducation la plus odieuse et la plus épouvantable qu'on puisse donner à une femme. Je ne sache guère que quelques âmes nobles et généreuses, qui tiennent à plus haut prix que les millions la pureté du cœur, la franchise de l'âme, et qui pardonneraient mille fois une passion plutôt qu'un mensonge, dont l'instinctive délicatesse a deviné le principe de cette peste de l'âme, dernier degré de la corruption humaine.
Alors, en effet, ^e passent dans un ménage les scènes d'amour les plus délicieuses. Alors, une femme s'assouplit; et, semblable à la plus brillante de toutes les cordés d'une harpe jetée devant le feu, elle se roule autour de vous, elle vous enlace, elle vous enserre; elle se prête à toutes vos exigences; jamais ses discours n'auront été plus tendres; elle les prodigue ou plutôt elle les vend; elle arrive à tomber au-dessous d'une fille d'Opéra, car elle se prostitue à son mari. Dans ses plus doux baisers, il y a de l'argent; dans ses paroles, il y a de l'argent. A ce métier, ses entrailles deviennent de plomb pour vous. L'usurier le plus poli, le plus perfide, np soupèse pas mieux d'un regard la future valeur métallique d'ui) fiîs de famille auquel il fait signer un billet, que votre femme n'estime un de vos désirs en sautant de branche en branche comme un écureuil qui se sauve, afin d'augmenter la somme d'argent par la somme d'appétence. Et ne croyez pas échapper à de telles séductions. La nature a donné des trésors de coquetterie à une femme, et la société les a décuplés par ses modes, ses vêtements, ses broderies et ses pèlerines.
— Si je me marie, disait un des plus honorables généraux de nos anciennes armées, je ne mettrai pas un sou dans la corbeille...
— Et qu'y mettrez-vous donc, général? dit une jeune personne.
— La clef du secrétaire.
La dem iselle fit une petite minauderie d'approbation. Elle agita doucement sa petite tête par un mouvement semblable à celui de l'aiguille aimantée; son menton se releva légèrement, et il semblait qu'elle eût dit :
— J'épouserais le général très-volontiers, malgré ses quarantecinq ans.
Mais, comme question d'argent, quel intérêt voulez-vous donc que prenne une femme dans une machine où elle est gagée comme un teneur de livres0
Examinez l'autre système.
^n abandonnant, à votre femme, sous couleur de confiance absolue, les deux tiers de votre fortune, et la laissant maîtresse de diriger l'administration conjugale, vous obtenez une estime que rien ne saurait effacer, car la confiance et la noblesse trouvent de puissants échos dans le cœur de la femme. Madame sera grevée d'une responsabilité qui élèvera souvent une barrière d'autant plus forte contre ses dissipations qu'elle se la sera créée elle-même dans son cœur. Vous, vous avez fait d'abord une part au feu, et vous êtes sûr ensuite que votre femme ne s'avilira peut-être jamais.
Maintenant, en cherchant là des moyens de défense, considérez quelles admirables ressources vous offre ce plan de finances.
Vous aurez, dans votre ménage, une cote exacte de la moralité de votre femme, comme celle de la Bourse donne la mesure du degré de confiance obtenu par le gouvernement.
En effet, pendant les premières années de votre mariage, votre femme se piquera de vous donner du luxe et de la satisfaction pour votre argent.
Elle instituera une table opulemment servie, renouvellera le mobilier, les équipages; aura toujours dans le tiroir consacré au bien-aimé une somme toute prête. Eh bien, dans les circonstances actuelles, le tiroir sera très-souvent vide, et monsieur dépensera beaucoup trop. Les économies ordonnées par la Chambre ne frappent jamais que sur les commis à douze cents francs; or, vous serez le commis à douze cents francs de votre ménage. Vous en rirez, puisque vous aurez amassé, capitalisé, géré le tiers de votre fortune pendant longtemps; semblable à Louis XV qui s'était fait un petit trésor à part, en cas de malheur, disait-il.
\insi, votre femme parle-t-elle d'économie, ses discours équivaudront aux variations de la cote bursale. Vous pourrez deviner i les progrès de l'amant par les fluctuations financières, et vous aurez tout concilié. E sempre bene.
Si, n'appréciant pas cet excès de confiance, votre femme dissipait un jour une forte partie de la fortune, d'abord, il serait diffi-
cile que cette prodigalité atteignît au tiers des revenus gardés par vous depuis dix ans; mais, ensuite, la Méditation sur les péripéties vous apprendra qu'il y a dans la crise même amenée par les folios de votre femme d'immenses ressources pour tuer le miuotaure.
Enfin le secret du trésor entassé par vos soins ne doit être connu qu'à votre mort; et, si vous aviez besoin d'y puiser pour venir au secours de votre femme, vous serez censé toujours avoir joué avec bonheur, ou avoir emprunté à un ami.
Tels sont les vrais principes en fait de budget conjugal.
La police conjugale a son martyrologe. Nous ne citerons qu'un seul fait, parce qu'il pourra faire comprendre la nécessité où sont les maris qui prennent des mesures si acerbes de veiller sur euxmêmes autant que sur leurs femmes.
Un vieil avare, demeurant à T..., ville de plaisir, si jamais il en fut, avait épousé une jeune et jolie femme, et il en était tellement épris et jaloux, que l'amour triompha de l'usure; car il quitta le commerce pour pouvoir mieux garder sa femme, ne faisant ainsi que changer d'avarice. J'avoue que je dois la plus grande partie des observations contenues dans cet essai, sans doute imparfait encore, à la personne qui a pu jadis étudier cet admirable phénomène conjugal; et, pour le peindre, il suffira d'un seul trait. Quand il allait à la campagne, ce mari ne se couchait jamais sans avoir secrètement ratissé les allées de son parc dans un sens mystérieux, et il avait un râteau particulier pour le sable de ses terrasses. 11 avait fait une étude particulière des vestiges laissés par les pieds des différentes personnes de sa maison ; et, dès le matin, il en allait reconnaître les empreintes.
— Tout ceci est de haute futaie, disait-il à la personne dont j'ai parlé, en lui montrant son parc, car on ne voit rien dans les taillis...
Sa femme aimait un des plus charmants jeunes gens de la ville. Depuis neuf ans, cette passion vivait, brillante et féconde, au cœur des deux amants qui s'étaient devinés d'un seul regard, au milieu d'un bal; et, en dansant, leurs doigts tremblants leur avaient
révélé, à travers la peau parfumée de leurs gants, l'étendue de leur amour. Depuis ce jour, ils avaient trouvé l'un et l'autre d'immenses ressources dans les riens dédaignés par les amants heureux. Un jour, le jeune homme amena son seul confident d'un air mystérieux dans un boudoir où, sur une table et sous des globes de verre, il conservait, avec plus de soin qu'il n'en aurait eu pour les plus belles pierreries du monde, des fleurs tombées de la coiffure de sa maîtresse, grâce à l'emportement de la danse, des brimborions arrachés à des arbres qu'elle avait touchés dans son parc. Il y avait là jusqu'à l'étroite empreinte laissée sur une terre argileuse par le pied de cette femme.
— J'entendais, me dit plus tard ce confident, les fortes et sourdes palpitations de son cœur sonner au milieu du silence que nous gardâmes devant les richesses de ce musée d'amour. Je levai les yeux au plafond, comme pour confier au ciel un sentiment que je n'osais exprimer. « Pauvre humanité!... » pensais-je... — Madame de... m'a dit qu'un soir, au bal, on vous avait trouvé presque évanoui dans son salon de jeu?... lui demandai-je.
— Je crois bien, dit-il en voilant le feu de son regard; je lui avais baisé le bras!... Mais, ajouta-t-il en me serrant la main et me lançant un de ces regards qui semblent presser le cœur, son mari a dans ce moment-ci la goutte bien près de l'estomac...
Quelque temps après, le vieil avare revint à la vie, et parut avoir fait un nouveau bail; mais, au milieu de sa convalescence, il se mit au lit un matin, et mourut subitement. Des symptômes de poison éclatèrent si violemment sur le corps du défunt, que la justice informa, et les deux amants furent arrêtés. Alors, il se passa, devant la cour d'assises, la scène la plus déchirante qui jamais ait cemué le cœur d'un jury. Dans l'instruction du procès, chacun des deux amants avait sans détour avoué le crime, et, par une même pensée, s'en était seul chargé, pour sauver, l'une son amant, l'autre sa maîtresse. Il se trouva deux coupables là où la justice n'en cherchait qu'un seul. Les débats ne furent que des démentis qu'ils se donnèrent l'un à l'autre avec toute la fureur du dévouement de l'amour. Ils étaient réunis pour la première fois, mais sur le banc des criminels, et séparés par un gendarme. Ils furent condamnés à l'unanimité par des jurés en pleurs. Personne, parmi ceux qui eurent le
courage barbare de les voir conduire à l'échafaud, ne peut aujourd'hui parler d'eux sans frissonner. La religion leur avait arra :hé le repentir du crime, mais non l'abjuration de leur amour. L'échafaud fut leur lit nuptial, et ils s'y couchèrent ensemble dans la longue nuit de la mort.
MÉDITATION XXI l'art de rentrer chez sot
Incapable de maîtriser les bouillants transports de so:i inquiétude, plus d'un mari commet la faute d'arriver au logis et d'entrer chez sa femme pour triompher de sa faiblesse, comme ces taureaux d'Espagne qui, animés par le banderillo rouge, éventrent de leurs cornes furieuses les chevaux et les matadors, picadors, tauréadors et consorts.
01.: rentrer d'un air craintif et doux, comme Mascarille qui s'attend à des coups de bâton, et devient gai comme un pinson en trouvant son maître de belle humeur!... voilà qui est d'un homme sa^e!...
— Oui, ma chère amie, je sais qu'en mon absence vous avi ■/. tout pjuvoir de mal faire!... A votre place, une autre aurait peutêtre jeté la maison par les fenêtres, et vous n'avez cassé qu'un carreau! Dieu vous bénisse de votre clémence. Conduisez-vous toujours ainsi, et vous pouvez compter sur ma reconnaissance.
Telles sont les Idées que doivent trahir vos manières et votre physionomie : mais, à pari, vous dites :
— Il est peut-être venu!...
Apporter toujours une figure aimable au logis est une des lois conjugales qui ne souffrent pas d'exception.
Mais l'art de ne sortir de chez soi que pour y rentrer quand la police vous a révélé une conspiration, mais savoir rentrer à propos!... ah! ce sont des enseignements impossibles à formuler. Ici, tout est finesse et tact. Les événements de la vie sont toujours plus fécond- que l'imagination humaine. Aussi nous contenteronsnous d'essa\er de doter ce livre d'une histoire digne d'être inscrit-
dans les archives de l'abbaye de Thélême. Elle aura l'immense mérite de vous dévoiler un nouveau moyen de défense légèrement indiqué par l'un des aphorismes du professeur, et de mettre en action la morale de la présente Méditation, seule manière de vous instruire.
M. de B***, officier d'ordonnance et momentanément, attaché en qualité de secrétaire à Louis Bonaparte, roi de Hollande, se trouvait au château de Saint-Leu, près de Paris, où la reine Hortense tenait sa cour et où toutes les dames de son service l'avaient accompagnée. Le jeune officier était assez agréable et blond ; il avait l'air pincé, paraissait un peu trop content de lui-même et trop infatué de l'ascendant militaire; d'ailleurs, passablement spirituel et très-complimenteur. Pourquoi toutes ces galanteries étaient -elles devenues insupportables à toutes les femmes de la reine?... L'histoire ne le dit pas. Peut-être avait-il fait la faute d'offrir à toutes un même hommage! Précisément. Mais chez lui, c'était astuce. Il adorait, pour le moment, l'une d'entre elles, madame la comtesse de ***. La comtesse n'osait défendre son amant, parce qu'elle aurait, ainsi avoué son secret, et, par une bizarrerie assez explicable, les épigrammes les plus sanglantes partaient de ses jolies lèvres, tandis que son cœur logeait l'image proprette du joli militaire.
Il existe une nature de femme auprès de laquelle réussissent les hommes un peu suffisants, dont la toilette est élégante et le pied bien chaussé. C'est les femmes à minauderies, délicates et recherchées. La comtesse était, sauf les minauderies, qui, chez elle, avaient un caractère particulier d'innocence et de vérité, une de ces personnes-là. Elle appartenait à la famille des N..., où les bonnes manières sont conservées traditionnellement. Son mari, le comte de..., était fils de la vieille duchesse de L..., et il avait courbé la tête devant l'idole du jour : Napoléon l'ayant récemment nommé comte, il se flattait d'obtenir une ambassade ; mais, en attendant, il se contentait d'une clef de chambellan; et, s'il laissait sa femme auprès de la reine Hortense, c'était sans doute par calcul d'ambiton.
— Mon fils, lui dit un matin sa mère, votre femme chasse de race. Elle aime M. de B***.
— Vous plaisantez, ma mère : il m'a emprunté hier cent napoléons.
— Si vous ne tenez pas plus à votre femme qu'à votre argent, n'en parlons plus ! dit sèchement la vieille dame.
Le futur ambassadeur observa les deux amants, et ce fut en jouant au billard avec la reine, l'officier et sa femme qu'il obtint une de ces preuves aussi légères en apparence qu'elles sont irrécusables aux yeux d'un diplomate.
— Ils sont plus avancés qu'ils ne le croient eux-mêmes!... #dit le comte de *** à sa mère.
Et il versa dans l'âme aussi savante que rusée de la duchesse le chagrin profond dont il était accablé par cette découverte amère. Il aimait la comtesse, et sa femme, sans avoir précisément ce qu'on nomme des principes, était mariée depuis trop peu de temps pour ne pas être encore attachée à ses devoirs. La duchesse se chargea de sonder le cœur de sa bru. Elle jugea qu'il y avait encore de la ressource dans cette âme neuve et délicate, et elle promit à son fils de perdre M. de B*** sans retour. Un soir, au moment où les parties étaient finies, que toutes les dames avaient commencé une de ces causeries familières où se confisent les médisances, et que la comtesse faisait son service auprès de la reine, madame de L... saisit cette occasion pour apprendre à l'assemblée féminine le grand secret de l'amour de M. de B*** pour sa bru. Toile général. La duchesse ayant recueilli les voix, il fut décidé à l'unanimité que celle-là qui réussirait à chasser du château l'officier rendrait un service signalé à la reine Hortense qui pn était excédée, et à toutes ses femmes qui le haïssaient, et pour cause. La vieille dame réclama l'assistance des belles conspiratrices, et chacune promit sa coopération à tout ce qui pourrait être tenté. En quarante-huit heures, l'astucieuse belle-mère devint la confidente et de sa bru et de l'amant. Trois jours après, elle avait fait espérer au jeune officier la faveur d'un tête-à-tête à la suite d'un déjeuner. Il fut arrêté que M. de B*** partirait le matin de bonne heure pour Paris et reviendrait secrètement. La reine avait annoncé le dessein d'aller avec toute la compagnie suivre, ce jourlà, une chasse au sanglier, et la comtesse devait feindre une indisposition. Le comte, a\ant été envoyé à Paris par le roi Louis, don-
nait peu d'inquiétudes. Pour concevoir toute la perfidie du plan de la duchesse, il faut expliquer succinctement la disposition de l'appartement exigu qu'occupait la comtesse au château. Il était situé au premier étage, au-dessus des petits appartements de la reine, et au bout d'un long corridor. On entrait immédiatement dans une chambre à coucher, à droite et à gauche de laquelle se trouvaient deux cabinets. Celui de droite était un cabinet de toilette, et celui de gauche avait été récemment transformé en boudoir par la comtesse. On sait ce qu'est un cabinet de campagne : celui-là n'avait que les quatre murs. Il était décoré d'une tenture grise, et il n'y avait encore qu'un petit divan et un tapis; car l'ameublement devait en être achevé sous peu de jours. La duchesse n'avait conçu sa noirceur que d'après ces circonstances, qui, bien que légères en apparence, la servirent admirablement. Sur les onze heures, un déjeuner délicat est préparé dans la chambre. L'officier, revenant de Paris, déchirait à coups d'éperon les flancs de son cheval. Il arrive enfin, il confie le noble animal à son valet, escalade les murs du parc, vole au château, et parvient à la chambre sans avoir été vu de personne, pas même d'un jardinier. Les officiers d'ordonnance portaient alors, si vous ne vous en souvenez pas, des pantalons collants très-serrés, et un petit schako étroit et long, costume aussi favorable pour se faire admirer le jour d'une revue qu'il est gênant dans un rendez-vous. La vieille femme avait calculé l'inopportunité de l'uniforme. Le déjeuner fut d'une gaieté folle. La comtesse ni sa mère ne buvaient de vin ; mais l'officier, qui connaissait le proverbe, sabla fort joliment autant de vin de Champagne qu'il en fallait pour aiguiser son amour et son esprit. Le déjeuner terminé, l'officier regarda la belle-mère, qui, poursuivant son rôle de complice, dit :
— J'entends une voiture, je crois !...
Et de sortir. Elle rentre au bout de trois minutes.
— C'est le comte!... s'écria-t-elle en poussant les deux amants idans le boudoir.
— Soyez tranquilles!... leur dit-elle. — Prenez donc votre schako... ajouta-t-elle en gourmandant par un geste l'imprudent jeune homme.
Elle recula vivement la table dans le cabinet de toilette, et, par
ses soins, le désordre de la chambre se trouva entièrement réparé au moment où son fils apparut.
— Ma femme est malade?... demanda le comte.
— Non, mon ami, répond la mère. Son mal s'est promptement dissipé; elle est à la chasse, à ce que je crois...
Puis elle lui fait un signe de tête comme pour lui dire : « Ils sont là... »
— Mais êtes-vous folle, répond le comte à voix basse, de les enfermer ainsi?...
— Vous n'avez rien à craindre, reprit la duchesse, j'ai mis dans son vin...
— Quoi?...
— Le plus prompt de tous les purgatifs.
Entre le roi de Hollande. Il venait demander au comte le résultat de la mission qu'il lui avait donnée. La duchesse essaya, par quelques-unes de ces phrases mystérieuses que savent si bien dire les femmes, d'obliger Sa Majesté à emmener le comte chez elle. Aussitôt que les deux amants se trouvèrent dans le boudoir, la comtesse, stupéfaite en reconnaissant la voix de son mari, dit bien bas au séduisant officier :
— Ah ! monsieur, vous voyez à quoi je me suis exposée pour vous...
— Mais, ma chère Marie! mon amour vous récompensera de tous vos sacrifices, et je te serai fidèle jusqu'à la mort. {A pari et en lui-même : Oh! oh! quelle douleur!...)
— Ah! s'écria la jeune femme, qui se tordit les mains en entendant marcher son mari près de la porte du boudoir, il n'y a pas d'amour qui puisse payer de telles terreurs!... Monsieur, ne m'approchez pas!...
— Oh! ma bien-aimée, mon cher trésor, dit-il en s'agenouillant avec respect, je serai pour toi ce que tu voudras que je sois!... Ordonne... je m'éloignerai. Rappelle-moi... je viendrai. Je serai le plus soumis comme je veux être... (S... D..., j'ai la colique!) le plus constant des amants... Oma belle Marie !... (Ah! je suis perdu. C'est à en mourir!)
Ici, l'officier marcha vers la fenêtre pour l'ouvrir et se précipiter la tête la première dans le jardin; mais il aperçut la reine Hor-
tense et ses femmes. Alors, il se tourna vers la comtesse en portant la main à la partie la plus décisive de son uniforme; et, dans son désespoir, il s'écria d'une voix étouffée :
— Pardon, madame; mais il m'est impossible d'y tenir plus longtemps.
— Monsieur, êtes-vous fou?... s'écria la jeune femme, en s' apercevant que l'amour seul n'agitait pas cette figure égarée.
L'officier, pleurant de rage, se replia vivement sur le schako qu'il avait jeté dans un coin...
— Eh bien, comtesse... disait la reine Hortense en entrant dans la chambre à coucher d'où le comte et le roi venaient de sortir, eomment allez-vous?... Mais où est-elle donc?
— Madame! s'écria la jeune femme en s'élançant à la porte du boudoir, n'entrez pas !... Au nom de Dieu, n'entrez pas!
La comtesse se tut, car elle vit toutes ses compagnes dans la chambre. Elle regarda la reine. Hortense, qui avait autant d'indulgence que de curiosité, fit un geste, et toute sa suite se retira. Le jour même, l'officier part pour l'armée, arrive aux avant-postes, cherche la mort et la trouve. C'était un brave, mais ce n'était pas un philosophe.
On prétend qu'un de nos peintres les plus célèbres, ayant conçu pour la femme d'un de ses amis un amour qui fut partagé, eut à subir toutes les horreurs d'un semblable rendez-vous, que le mari avait préparé par vengeance; mais, s'il faut en croire la chronique, il y eut une double honte; et, plus sages que M. c!e B***, les amants, surpris par la même infirmité, ne se tuèrent ni l'un ni l'autre.
La manière de se comporter en rentrant chez soi dépend aussi de beaucoup de circonstances. Exemple.
Lord Catesby était d'une force prodigieuse. Il arrive, un jour, qu'en revenant d'une chasse au renard à laquelle il avait promis d'aller, sans doute par feinte, il se dirige vers une haie de son parc où il disait voir un très-beau cheval. Comme il avait la passion des chevaux, il s'avance pour admirer celui-là de plus près. 11 aperçoit lady Catesby, au secours de laquelle il était temps d'accourir pour peu qu'il fût jaloux de son honneur. Il fond sur un gentleman, et en interrompt la criminelle conversation en le saisissant à la
44$ ÉTDDES ANALYTIQUES.
ceinture; puis il le lance par-dessus la haie au bord d'un chemin.
— Songez, monsieur, que c'est à moi qu'il faudra dé jrmais vous adresser pour demander quelque chose ici..., lui dit-il sans emportement.
— Eh bien, milord, auriez-vous la bonté de me jeter aussi mon cheval?...
Mais le lord flegmatique avait déjà pris le bras de sa femme, et lui disait gravement :
— Je vous blâme beaucoup, ma chère créature, de ne pas m' avoir prévenu que je devais vous aimer pour deux. Désormais, tous les jours pairs, je vous aimerai pour le gentleman, et les autres jours, pour moi-même.
Cette aventure passe, en Angleterre, pour une des plus belles rentrées connues. Il est vrai que c'était joindre avec un rare bonheur l'éloquence du geste à celle de la parole.
Mais l'art de rentrer chez soi, dont les principes ne sont que des déductions nouvelles du système de politesse et de dissimulation recommandé par nos Méditations antérieures, n'est que la préparation constante de péripéties conjugales dont nous allons nous occuper.