RÈGLE GÉNÉRALE
Aucun homme n'a pu découvrir le moyen de donnor un conseil d'ami à aucune femme, pas même à la sienne.
— Que veux-tu, ma chère ! peut-être es-tu trop serrée dans ton corset, et Ton se donne ainsi des maladies...
Aussitôt qu'un homme a dit cette phrase, n'importe à quelle femme, cette femme (elle sait que les buses sont souples) saisit son buse par le bout qui regarde en contre-bas, et le soulève en disant, comme Caroline :
— Vois, on peut y mettre la main ! jamais je ne me serre.
— Ce sera donc l'estomac...
— Qu'est-ce que l'estomac a de commun avec le nez ?
— L'estomac est un centre qui communique avec tous les organes.
— Le nez est donc un organe ?
— Oui.
— Ton organe te sert bien mal en ce moment... (Elle lève les yeux et hausse les épaules.) Voyons! que t'ai-je fait, Adolphe?
— Mais rien, je plaisante, et j'ai le malheur de ne pas te plaire, répond Adolphe en souriant.
5v* ÉTUDES ANALYTIQUES.
— Mon malheur, à moi, c'est d'être ta femme. Oh 1 que ne suis-je celle d'un autre!
— Nous sommes d'accord!
— Si, me nommant autrement, j'avais la naïveté de dire, comme les coquettes qui veulent savoir où elles en sont avec un homme : « Mon nez est d'un rouge inquiétant ! » en me regardant à la glace avec des minauderies de singe, tu me répondrais : « Oh! madame, vous vous calomniez ! D'abord, cela ne se voit pas : puis c'est en harmonie avec la couleur de votre teint... Nous sommes d'ailleurs tous ainsi après dîner! » et tu partirais de là pour me faire des compliments... Est-ce que je te dis, moi, que tu engraisses, que tu prends des couleurs de maçon, et que j'aime les hommes pâles et maigres?...
On dit à Londres : Ne touchez pas à la hache! En France, il faut dire : « îNe touchez pas au nez de la femme... »
— Et tout cela pour un peu trop de cinabre naturel ! s'écrie Adolphe. Prends-t'en au bon Dieu, qui se mêle d'étendre de la couleur plus dans un endroit que dans un autre, non à moi... qui t'aime... qui te veux parfaite, et qui te crie : « Gare! »
— Tu m'aimes trop, alors, car, depuis quelque temps, tu t'étudies à me dire des choses désagréables, tu cherches à me dénigrer sous prétexte de me perfectionner... J'ai été trouvée parfaite, il y a cinq ans...
— Moi, je te trouve mieux que parfaite, tu es charmante 1...
— Avec trop de cinabre?
Adolphe, qui voit sur la figure de sa femme un air hypérboréen, s'approche, se met sur une chaise à côté d'elle. Caroline, ne pouvant pas décemment s'en aller, donne un coup de côté sur sa robe comme pour opérer une séparation. Ce mouvement-là, certaines femmes l'accomplissent avec une impertinence provoquante; mais il a deux significations : c'est, en termes de whist, ou une invite au roi, ou une rmonce. En ce moment, Caroline renonce.
— Qu'as-tu? dit Adolphe.
— Voulez-vous un verre d'eau et du sucre? demande Caroline en s'occupant de votre hygiène et prenant (en charge) son rôle de servante.
— Pourquoi?
— Mais vous n'avez pas la digestion aimable, vous devez souffrir beaucoup. Peut-être faut-il mettre une goutte d'eau-de-vie dans le verre d'eau sucrée? Le docteur a parlé de cela comme d'un remède excellent...
— Gomme tu t'occupes de mon estomac !
— C'est un centre, il communique à tous les organes, il agira sur le cœur, et de là peut-être sur la langue.
Adolphe se lève et se promène sans rien dire, mais il pense à tout l'esprit que sa femme acquiert ; il la voit grandissant chaque jour en force, en acrimonie; elle devient d'une intelligence dans le taquinage et d'une puissance militaire dans la dispute qui lui rappellent Charles XII et les Russes. Caroline, en ce moment, se livre à une mimique inquiétante : elle a l'air de se trouver mal.
— Souffrez-vous? dit Adolphe pris par où les femmes nous prennent toujours, par la générosité.
— Ça fait mal au cœur, après le dîner, de voir un homme allant et venant comme un balancier de pen Iule. Mais vous voilà bien : il faut toujours que vous vous agitiez... Êtes-vous drôles!... Les hommes sont plus ou moins fous...
Adolphe s'assied au coin de la cheminée opposé à celui que si femme occupe, et il y reste pensif : le mariage lui apparaît avec ses steppes meublés d'orties.
— Eh bien, tu boudes?... dit Caroline après un demi-quard'heure donné à l'observation de la figure maritale.
— Non, j'étudie, répond Adolphe.
— O'.i! quel caractère infernal tu as!... dit-elle en haussant les épaules. Est-ce à cause de ce que je t'ai dit sur ton ventre, sur ta taille et sur ta digestion? Tu ne vois donc pas que je voulais te rendre la monnaie de ton cinabre? Tu prouves que les hommes sont aussi coquets que les femmes... (Adolphe resce froid.) Sais-tu que cela me semble très-gentil à vous de prendre nos qualités!... (Profond silence.) On plaisante, et tu te fâches... (Elle regarde Adolphe.), car tu es fâché... Je ne suis pas comme toi, moi : je ne peux pas supporter l'idée de t'avoir fait un peu de peine ! Et c'est pourtant une idée qu'un homme n'aurait jamais eue, que d'attribuer ton impertinence à quelque embarras dans ta digestion. Ce n'est plus mon Dodofe! c'est son ventre qui s'est trouvé assez grand
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pour parler... Je ne te savais pas ventriloque, voilà tout... Caroline regarde Adolphe en souriant : Adolphe se tient comme gommé.
— Non, il ne rira pas... Et vous appelez cela, dans votre jargon, avoir du caractère... Oh! comme nous sommes bien meilleures!
Elle vient s'asseoir sur les genoux d'Adolphe, qui ne peut s'empêcher de sourire. Ce sourire, extrait à l'aide de la machine à vapeur, elle le guettait pour s'en faire une arme.
— Allons, mon bonhomme, avoue tes torts! dit-elle alors. Pourquoi bouder? Je t'aime, moi, comme tu es! Je te vois tout aussi mince que quand je t'ai épousé..., plus mince même.
— Caroline, quand on en arrive à se tromper sur ces petites rhoses-là..., quand on se fait des concessions et qu'on ne reste pas fâché tout rouge..., sais-tu ce qui en est?...
— Eh bien? dit Caroline inquiète de la pose dramatique que prend Adolphe.
— On s'aime moins.
— Oh! gros monstre, je te comprends : tu restes fâché pour me faire croire que tu m'aimes.
Hélas! avouons-le! Adolphe dit la vérité de la seule manière de la dire : en riant.
— Pourquoi m'as-tu fait de la peine? dit-elle. Ai-je un tort? ne vaut-il pas mieux me l'expliquer gentiment plutôt que de me dire grossièrement (Elle enfle sa voix.) : « Votre nez rougit! » Non, ce n'est pas bien ! Pour te plaire, je vais employer une expression de ta belle Fischtaminel : Ce n'est pas d'un gentleman!
Adolphe se met à rire et paye les frais du raccommodement; mais, au lieu d'y découvrir ce qui peut plaire à Caroline et le moyen de se l'attacher, il reconnaît par où Caroline l'attache à elle.
NOSOGRAPUIE DE LA VIf.LA
Est-ce un agrément de ne pas savoir ce qui plaît à sa femme quand on est marié?... Certaines femmes (cela se rencontre encore en province) sont assez naïves pour dire assez promptement ce qu'elles veulent ou ce qui leur plaît. Mais, à Paris, presque toutes
les femmes éprouvent une certaine jouissance à voir un homme aux écoutes de leur cœur, de leurs caprices, de leurs désirs, trois expressions d'une même chose! et tournant, virant, allant, se démenant, se désespérant, comme un chien qui cherche son maître.
Elles nomment cela être aimées, les malheureuses!... Et bon nombre se disent en elles-mêmes, comme Caroline : « Comment s'en tirera-t-il ? »
Adolphe en est là. Dans ces circonstances, le digne et excellent Deschars, ce modèle du mari bourgeois, invite le ménage Adolphe et Caroline à inaugurer une charmante maison de campagne. C'est une occasion que les Deschars ont saisie par son feuillage, une folie d'hommes de lettres, une délicieuse villa où l'artiste a enfoui cent mille francs, et vendue à la criée onze mille francs. Caroline a quelque jolie toilette à essayer, un chapeau à plumes en saule pleureur : c'est ravissant à montrer en tilbury. On laisse le petit Charles à sa grand'mère. On donne congé aux domestiques. On part avec le sourire d'un ciel bleu, lacté de nuages, uniquement pour en rehausser l'effet. On respire le bon air, on le fend par le trot du gros cheval normand sur qui le printemps agit. Enfin l'on arrive à Marnes, au-dessus de Ville-d'Avray, où les Deschars se pavanent dans une villa copiée sur une villa de Florence et entourée de prairies suisses, sans tous les inconvénients des Alpes.
— Mon Dieu! quelles délices qu'une semblable maison de campagne! s'écrie Caroline en se promenant dans les bois admirables qui bordent Marnes et Ville-d'Avray. On est heureux par les yeux comme si l'on y avait un cœur!
Caroline, ne pouvant prendre qu'Adolphe, prend alors Adolphe, qui redevient son Adolphe. Et de courir comme une biche, et de redevenir la jolie, naïve, petite, adorable pensionnaire qu'elle était!... Ses nattes tombent! elle ôte son chapeau, le tient par les brides. La voilà rejeune, blanche et rose. Ses yeux sourient, sa bouche est une grenade douée de sensibilité, d'une sensibilité qui paraît neuve.
— Ça te plairait donc bien, ma chérie, une campagne?... dit Adolphe en tenant Caroline par la taille, et la sentant qui s'appuie comme pour en montrer la flexibilité.
— Oh! tu serais assez gentil pour m'en acheter une?... Mais,
pas de folies!... Saisis une occasion comme celle des Deschars.
— Te plaire, savoir bien ce qui peut te faire plaisir, voilà l*étude de ton Adolphe.
Ils sont seuls, ils peuvent se dire leurs petits mots d'amitié, défiler le chapelet de leurs mignardises secrètes.
— On veut donc plaire à sa petite fille?... dit Caroline en mettant sa tête sur l'épaule d'Adolphe, qui la baise au front en pensant : « Dieu merci, je la tiens I »
AXIOME
Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait celui qui tient l'autre.
Le jeune ménage est charmant, et la grosse dame Deschars se permet une remarque assez décolletée pour elle, si sévère, si prude, si dévote :
— La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables. M. Deschars indique une occasion à saisir. On veut vendre une
maison à Ville-d'Avray, toujours pour rien. Or, la maison de campagne est une maladie particulière à l'habitant de Paris. Cette maladie a sa durée et sa guérison. Adolphe est un mari, ce n'est pas un médecin. Il achète la campagne et s'y installe avec Caroline, redevenue sa Caroline, sa Carola, sa biche blanche, son gros trésor, sa petite fille, etc.
Voici quels symptômes alarmants se déclarent avec une effrayante rapidité : on paye une tasse de lait vingt-cinq centimes quand il est baptisé, cinquante centimes quand il est anhydre, disent les chimistes. La viande est moins chère à Paris qu'à Sèvres, expérience faite des qualités. Les fruits sont hors de prix. Une belle poire coûte plus prise à la campagne que dans le jardin (anhydre I) qui fleurit à l'étalage de Chevet.
Avant de pouvoir récolter des fruits chez soi, où il n'y a qu'une prairie suisse de deux centiares, environnée de quelques arbres verts qui ont l'air d'être empruntés à une décoration de vaudeville, les autorités les plus rurales consultées déclarent qu'il faudra dépenser beaucoup d'argent, et — attendre cinq années 1... Les
légumes s'élancent de chez les maraîchers pour rebondir à la Halle. Madame Deschars, qui jouit d'un jardinier-concierge, avoue que les légumes venus dans son terrain, sous ses bâches, à force de terreau, lui coûtent deux fois plus cher que ceux achetés à Paris chez une fruitière qui a boutique, qui paye patente, et dont l'époux est électeur. Malgré les efforts et les promesses du jardinier-concierge, les primeurs ont toujours à Paris une avance d'un mois sur celles de la campagne.
De huit heures du soir à onze heures, les époux ne savent que faire, vu l'insipidité des voisins, leurs petitesses et les questions d'amour-propre soulevées à propos de rien.
M. Deschars remarque, avec la profonde science de calcul qui distingue un ancien notaire, que le prix de ses voyages à Paris cumulé avec les intérêts du prix de la campagne, avec les impositions, les répartitions, les gages du concierge et de sa femme, etc., équivalent à un loyer de mille écusl II ne sait pas comment lui, ancien notaire, s'est laissé prendre à cela!... car il a maintes fois fait des baux de châteaux avec parcs et dépendances pour mille écus de loyer.
On convient à la ronde, dans les salons de madame Deschars, qu'une maison de campagne, loin d'être un plaisir, est une plaie vive.
— Je ne sais pas comment on ne vend que cinq centimes, à la Halle, un chou qui doit être arrosé tous les jours, depuis sa naissance jusqu'au jour où on le coupe, dit Caroline.
— Mais, répond un petit épicier retiré, le moyen de se tirer de la campagne, c'est d'y rester, d'y demeurer, de se faire campagnard, et alors tout change...
Caroline, en revenant, dit à son pauvre Adolphe :
— Quelle idée as-tu donc eue là, d'avoir une maison de campagne? Ce qu'il y a de mieux en fait de campagne, est d'y aller chez les autres...
Adolphe se rappelle un proverbe anglais qui dit : « N'avez jamais de journal, de maîtresse, ni de campagne; il y a toujours des imbéciles qui se chargent d'en avoir pour vous... »
— Bah! répond Adolphe, que le taon conjugal a définitivement éclairé sur la logique des femmes, tu as raison; mais aussi, que veux-tu ! l'enfant s'y porte à ravir.
Quoique Adolphe soit devenu prudent, cette réponse éveille les susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement à son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame se tait; le lendemain, elle s'ennuie à la mort. Adolphe étant parti pour ses affaires, elle l'attend depuis cinq heures jusqu'à sept, et va seule avec le petit Charles jusqu'à la voiture. Elle parle pendant trois quarts d'heure de ses inquiétudes. Elle a eu peur en allant de chez elle au bureau des voitures. Est-il convenable qu'une jeune femme soit là, seule? Elle ne supportera pas cette existence-là.
La villa crée alors une phase assez singulière, et qui mérite un chapitre à part.