‹ Études politiques (volume 3)Chapitre 2 sur 51 · MOYENS DE PRÉVENIR LES UNES EN ACCOMPLISSANT LES AUTRES · texte numérisé non relu

MOYENS DE PRÉVENIR LES UNES EN ACCOMPLISSANT LES AUTRES

Paris est la ville de France où la presse périodi que exerce le plus tyranniquement son empire , où l'on est le plus ignorant et le plus indifférent sur tous nos grands intérêts agricoles , industriels, commerciaux, coloniaux, maritimes. Paris se soucie peu que la France récolte du blé pour peu qu'il mange du pain. Paris suppose que toutes les autres villes ont des rues pavées et éclairées, des fontaines, des écoles, des bibliothèques publiques, qu'elles ne manquent enfin d'aucune des choses qu'il possède. Paris s'imagine que tous les départemens ont abondamment des routes et des canaux, parce qu'il reçoit exactement de Strasbourg, de Marseille, de Nantes, de Rayonne, de

toutes les extrémités du royaume , les produits et les objets nécessaires à son existence et à son luxe 9 ou plutôt , Paris ne s'enquiert pas de tout ce qui manque encore à la prospérité de la France^ de tous les progrès qu'il reste à faire à la civilisation dans la plupart de nos départemens ; aussi Paris , qui ne voit que par les yeux de ses journaux, n'aperçoit-il les questions politiques que par les points où elles touchent au renversement des cabinets, et à l'exercice de la prérogative royale.

Le nom de « Industrialisme abject » a été dédaigneusement donné par un journalisme ignorant à toute autre politique qui consisterait à rendre l'assiette des impôts moins imparfaite, la circulation des capitaux plus rapide, te transport des marchandises plus économique , à réformer les vices de la législation hypothécaire qui s'opposent aux progrès de l'agriculture , à développer le principe fécond du crédit public , industriel et foncier, à restreindre l'esprit malMsant d'uae fiscalité ignorante , à accélérer les rapports du centre à . la circonférence , à multiplier le nombre des écoles communales, à fonder des écoles rurales

gratuites 9 à réparer les églises en ruines , k améliorer le régime pénitentiaire , à s'occuper efficacemeiit du sort des enfans trouvés, à mieux entretapir les routes et les chemins qu'on perce, à compléter notre système de navigation , à. porter elQifin partout le travail , l'instruction et le Wen-ôtre.

a La politique de$ iritéréts matériels est, — diton, — une politique abrutissante. » Par intérêts moraux et par intérêts matériels que faut-il donc entfendre? Où commencent les premiers, où unissent les seconds? Est-ce que donner aux ouvriers du travail , ce n'est pas en même temps leur donner les moyens de faire instruire leurs enfans , même de lire, s'ils le veulent, les journaux qui se prétendent les seuls défenseurs éclairés des intérêts démocratiques ?

Est--ce que de bonne foi les intérêts matériels et les intérêts moraux se peuvent isoler? Est-ce qu'ils ne se lient pas étroitement ? Est-ce qu'ils ne sont pas alternativement par rapport à euxmêmes cause et effet ? Il n'y a que l'ignorance qui ait jamais pu établir entre eux une distinction plus fausse encore que subtile.

 Paris 9 la politique consiste à recueillir quelques suffrages, à se concilier l'opinion de quelques salons et l'appui de quelques journaux, à lutter de petites rancunes , à se venger d'une épigranune par une invective , à se faire des amis douteux et des ennemis mortels, à agiter incessamment des questions stériles ; dans les départemens, la politique emprunte une forme plus matérielle et moins futile ; les passions d'un au-tre temps ont fait place aux intérêts du jour; l'impatience de renverser les cabinets n'est pas celle qui agite les esprits; ce qu'on voudrait, en province , c'est voir imprimer une marche plus rapide à l'expédition des affaires qui souffrent souvent du temps que leur dérobent les ministres pour le donner à des soins et à des détails peu dignes d'eux ; ce qu'on voudrait , c'est que les routes qu'on perce et les canaux qu'on creuse, s'exécutassent avec plus d'ensemble et d'une façon moins saccadée ; trop souvent les formes rigoureuses de notre comptabilité sont des entraves fâcheuses qu'il serait facile de faire disparaître. Ainsi , beaucoup de travaux commencés avec ardeur traînent en longueur et ne s'achèvent qu'a-

Tec peine. Ce sont là, dans les dëpartemens , de frëquens motifs de plaintes.

A Paris , on se plaft aux changemens de cabinets; les crises ministérielles sont une distraction ; en province, on préfère les ministères qoi durent ; à Paris , on aime le faux éclat , les passed'armes parlementaires, on veut des ministres brillans; en province, on veut des bureaux actifs et des ministres laborieux. Les bons ministres pour les départemens , ce sont ceux qui ne laissent aucune affaire attardée , aucune réclamation fondée sans réponse ; qui savent également résister aux partis et aux coteries , auprès de qui les brigues ne peuvent rien et pour qui les intérêts généraux sont tout.

A force d'entendre répéter qu'il n'y a de respectable et de digne que les intérêts moraux, Paris l'a cru, au grand préjudice de la province. Paris s'est imaginé qu'il serait indigne de lui de s'occuper de toute politique qui ne consisterait pas à disserter sans fin sur les chartes octroyées et les chartes synallagmatiques, sur la question de savoir si le roi doit régner et gouverner , ou régner seulement, et à batailler sans trêve sur les

bases de réformes électorales sans fixité. Les dangers de cette politique étroite les voici ; c'est de traquer le gouvernement dans une impasse , c'est de tirer tous les. jours à bout portant sur la royauté 9 c'est au lieu de les réunir de diviser le peu d'hommes d'état qui nous restent, c'est de les contraindi*e k s'entre-détruire , c'est de rendre enfin chaque année les cabinets plus instables et les combinaisons ministérielles plus difficiles.

Entre:^ dans un cercle, dans un cabinet de lecture, danà un café, jetez un regard sur tous les journaux que vous y trouverez réunis ^ et si vous croyez ce que vous lisez, vous resterez convaincu que la Charte est méconnue , que la royauté est en lutte ouverte avec les autres pouvoirs de l'état^ que les ministères^ quels qu'ils soient, ne se maintiennent en fonctions que par la volonté royale et contre la majorité parlementaire , qu'ils ne sont composés que d'hommes hostiles aux libertés publiques, et traîtres aux intérêts de la France.

C'est considérée sous ce point de vue qu'on peut dire que la situation politique du pays est grave. Le nombre des esprits faibles et des jour-

naux yiolens est si considérable que géhéraléiïient on finit par croire ce dont on avait commencé par douter. C'est de leur action continue que les journaux tirent leur principale puissance. Il y a beaucoup de gens qui, par la crainte de parattre ministériels, sefont révolutionnaii^es, sans le savoir et sans le vouloir. On ne croit pas qu'A sdt possible de louer ou d'appuyer un ^ministère sans en recevoir de l'aiigeilt, ou saris lui deimander une place. L'homme d'état qu'on prônait la v^llede son avènement au ministère, et qu'on défendra le lendemain de sa chute , oh l'attaque dès qu'il devient l'un des dépositaires du pouvoir. La France est la nation qui possède les meilleures institutions sociales , mais qui a les plus mauvaises mœurs politiques. En fait de ministérialisme , sa Êiusse pudeur ressemble fort à celle des malheureuses filles qui commettent un crime pour cacher une tante. On reconnaît que Finstabilité ministérielle, lorsqu'elle tombe dans l'excès, devient un grave danger politique , et on travaille sans relâche à renverser les cabinets qui se succèdent !

 quoi cela tient-il donc ?

Cela tient à ce qu'on n'est pas dans le vrai;

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cela tient ii ce que beaucoup de lecteurs irréfléchis se laissent égarer par les journaux passionnés qu'ils lisent^ cela tient à ce qu'on voit la politique là où elle n'est pas, et à ce qu'on ne la voit pas là où elle est; cela tient à l'importance exagérée qu'on donne à la discussion et au peu de cas qu'on fait de l'administration^ cela tient enfin à la facilité de s'empreindre des généralités politiques et à la difficulté de se pénétrer des principes abstraits de la science économique.

Le dédain pour l'art d'administrer est poussé chez nous à un tel point, que prétendre au mérite de bon administrateur , c'est faire acte d'abnégation et renoncer au titre d'homme d'état pour lui préférer celui de commis. Il y a contre les bons administrateurs la même prévention dé fevorable que celle qui existe contre les hommes d'esprit qui ont une belle écriture, comme si Turçot n'eût pas pu être le premier de ses expéditionnaires !

Aussi , pense-t-on qu'un ministère n'a plus rien à faire dès qu'il a duré assez de temps pour n'avoir plus rien à dire qui ne soit déjà su.

Cependant, on ne peut pas éternellement dis-

cuter ce qui a été convenu et résolu déjà mille fois , Datais on peut agir sans fin. Le champ de la discussion a des limites , celui de l'administration n'en a pas. Ce qu'on a dit est dit , mais il n'en est pas ainsi des routes, des canaux et des monumens ; après qu'on les a terminés il les faut entretenir , et l'entretien n'est pas une chose qui ne dure qu'un jour. En administration, plus on a fait et plus il reste à faire. Depuis vingt ans, en France 9 on a disserté beaucoup, mais administré peu ; pour s'en convaincre , il n'y a qu'à parcourir les départemens et qu'à compter les volumes du Moniteur remplis par nos débats parlementaires. Depuis vingt ans , combien d'utiles progrès économiques l'art d'administrer aurait faits, combien d'importans problèmes sociaux l'art de gouverner aurait résolus , si , au lieu de gaspiller en discours et en audiences inutiles un temps précieux , nos hommes d'état avaient agi avec la suite d'idées , la persévérance d'efforts , l'économie de moyens, l'esprit d'analyse, de méthode et d'invention qui a caractérisé les hommes utiles à qui l'industrie moderne est redevable de ses conquêtes et de ses perfectionnemens ; car, pour ré-

pandre partout l'aisance et nireler le bieii-être sans porter atteinte à la {propriété , <|tte €3iut4l ? — Créer des moyens de travail en rapport exact avec le nombre des familles qui n'ont d'autre capital que leur force , leur dextérité ou leur intelligence. Le travail exerce une action analogue à celle du carré multiplié par iui-loié'inë : poui^ un seul produit qu'il crée, il se forme desmadses de consommateurs , et plus la consommation est active et générale, plus la production perfectionine ses moyens de travail et les rend économiques. Le bien-être général auquel aspirent maintenant tous les peuples plus ou mofins impatiemment n'est pas une utopie impraticable , mais ce a^est point par des spoliations violentes qu'on pewt l'assurer ; c'est par le parfait accord établi entre le travail , la production et la consommation ; c'est par la multiplication la plus infinie des objets d'échange.

Pour résoudre le problème de civilisation posé par les peuples aux gouvememens modernes , à savoir : que tout homme intelligent, moral et laborieux, avec huit heures par jour d'un travail rationnel puisse : — nourrir substantiellement ,

— loger sainement , — vêtir convenablement sa famille , — en assurer l'avenir et le présent , — profiter d'un loisir de six heures pour s'instruire utilement et élever avec soin ses enÊms; pour résoudre ce grand problème social du nécessaire et du bien-être assuré à tous , il suffirait de pouvoir mathématiquement déterminer le prix vrai , c'est-à-dire le prix de revient le plus bas de la production la plus perfectionnée, calculé sur l'échelle de la consommation la plus vaste.

Que dans un État toutes les forces et les intelligences soient habilement stimulées, utilement employées, et cette valeur réelle établira d'ellemême son niveau. Que toutes les dépenses exagérées, inutiles, soient réduites, supprimées. Il le faut afin de pouvoir féconder, par un large fonds 'd'épargnes, toutes les branches productives de revenus publics, encourager tous les talens utiles, récompenser dignement tous les services rendus , alléger le plus onéreux des impôts , peut-être , celui que prélève le mauvais état des chemins et des routes sur les produits de l'agriculture et de l'ii^dustrie; il le faut afin de pouvoir ouvrir des issues nouvelles au travail,

cette source vive d'où jaillit le bien-être et la moralité des peuples ; il le faut afin de pouvoir réduire ou abolir tout impôt excessif ou vexatoire, et accroître, en raison même de ces rëductions , la richesse publique ; car la première garantie que donne un gouvernement de sa moralité , c'est son économie ; s'il n'est judicieusement économe , il ne saurait être grand , juste , prévoyant , ni généreux. Tout gouvernement dont les seuls frais d'administration absorbent de Timpôt plus qu'il ne peut ou ne doit donner, n'a jamais d'argent pour vivifier le pays , commanditer le génie , stimuler le patriotisme par la reconnaissance nationale ; fâcheusement placé dans la dépendance des hommes qu'il a corrompus, des abus qu'il a créés, plus il demande d'argent aux contribuables , et plus il faut qu'il en donne pour le prélever ; alors , on peut dire qu'il ne perçoit plus l'impôt , mais qu'il l'achète.

Les réformes politiques qui se formulent par des lois plus ou moins légèrement votées ou dé> crétées sont faciles à opérer : mais les réformes économiques sont moins faciles à accomplir, car elles ont pour obstacles tous les abus qu'elles

menacent. Le moyen le plus sûr, cependant , de prévenir les réformes subversives et prématurées, c'est d'opérer opportunément les réformes utiles et nécessaires ; et le moyen de rendre celles-ci plus rapides et plus fécondes, ce serait de stimuler l'émulation parmi tous les esprits réformateurs de leur nature^ en établissant en principe que chaque auteur d'une amélioration administrative, financière ou fiscale, reconnue telle, profitera d'une partie de ses avantages concurremment avec le gouvernement.

Alors on ne tarderait pas a voir beaucoup d'esprits ingénieux et d'imaginations ardentes changer de direction d'idées , quitter Tomière profonde des théories anarchiqués et de& critiques subversives , pour se frayer la route neuve , large et sans fin , des réformes utiles et des améliorations praticables, et s'appliquer avec persévérance à l'étude approfondie dé la science sociale et politique , administrative et financière , afin d'en appliquer les principes justes à la simplification de l'appareil gouvernemental et au perfectionnement de ses rouages.

Ce n'est pas en répétant sans cesse d'une ma-

chine imparfaite qu'elle esl mauvaise, qu'un manufacturier parvient à la rendre meilleure , mais c'est en s'occupant efficacement des moyens de la perfectionner ou de l'approprier à ses besoins»

C'est cet exemple que devraient suivre ceux dont le talent excelle à mettre à découvert tous les matins, dans un journal, les vices de nos institutions et Fimperfection de nos lois.

Nous disons tous assez communément et répétons tous fort légèrement que ceux qui nous gouvernent sont ignorans et incapables ; celaestsouvent vrai , mais ce qui n'est pas un mal moins grand , c'est que personne ne songe à se montrer supérieur en savoir el en esprit à ceux dont il est si facile de faire une critique sévère. En France , on pense trop à s'élever par les places et trop peu par les idées ; les émetteurs d'idées y sont aussi rares que les solliciteurs y sont nombreux ; aussi le dénigrement n'a-t-il qu'un domaine infiniment borné, et qu'une maigre pâture, toujours la même ! On y craint de faire toute proposition un peu hardie ; la crainte de passer pour innovateur est générale et invétérée ; elle frappe les

meilleurs esprits de stupeur et de stérilité. L'ambition n'a pas de proportions larges ; elle ne conçoit rien de plus élevé que de s'emparer des emplois lucratifs ; elle aime à se parer de titres et de rubans ; elle affectionne le travail des bureaux ; elle se complaît à donner des signatures; elle s'agite beaucoup , fait peu , ne réfléchit pas et n'imagine rien ; elle enlève enfin aux méditations le temps précieux qui leur appartient pour le prodiguer aux détails. Aussi ne doit-on pas s'étonner que y de nos jours , tant d'hommes aient traversé tant de ministères sans y laisser de traces mémorables de leur passage.

Nous n'avons de révolutionnaires que d^une seule sorte ; j'en voudrais de deux. Ceux qui existent, et que je connais, appliquent toutes les ressources de leur imagination à trouver les moyenf? d'entraver, d'affaiblir, de déconsidérer, de renverser enfin le gouvernement établi; ceux qui manquent, et au nombre desquels j'aimerais à me compter, loin de rechercher les places , même les plus élevées , n'en voudraient aucune ; ce qu'ils voudraient, c'est consolider le gouvernement existant, le rendre le plus savant et le plus simple, le

plus ferme et le plus doux, le plus juste ei le plus fort qui $oit , eu lui faisant subir tous les retranchemens et toutes les additions qui seraient la conséquence d'idée$ long< temps mûries.

L'appareil gouvernemental que nous avons est imparfait, il fonctionne péniblement, ses rouages manquent de précision , mais le système est bon ^l pourrait devenir excellent s'il était perfectionné; tel qu'il est, il ressemble fort aux mouveooiens de montres qu'on fait à Genève , lesquels n'acquièrent de valeur qu'après qu'ils ont été repassés par une main habile. Par cette comparaison, je le sais, je m'exppse au reproche de ne vouloir qu'un gouvernement mécanique, de n'être qu'un esprit étroit exclusivement occupé par les détails matériels et les intérêts positifs ; ce rçproche que j'ai encouru depuis long-temps n'a rien qui m'intimide. Dans une montre, ce que j'admire d'abord, c'est la théorie de ses mouvemens; ce que j'examine ensuite, c'est la précision de ses nouages.

Ainsi dans un gouvernement, dont j'ai admis 1^ principe, je ne m'occupe que d'en rendre la marche plus simple, plus régulière, plus parfaite.

Les questions de savoir , si le pouvoir absolu serait préférable en France à la forme constitutionnelle , ou la présidence élective à la royauté héréditaire , si le principe aristocratique n'est pas à la fois plus conservateur et plus progressif que le principe démocratique , si le roi doit régner et ne pas gouverner , si deux chambres l^islatives valent moins qu'une seule, me paraissent maintenant vaines , vides et épuisées.

En Angleterre , la forme représentative a donné à la royauté pour étaie l'aristocratie. En France, c'est le principe monarchique et l'élément démo- 43ratique qu'elle a étroitement unis. Dans chacim des deux pays , elle s'est servie des matériaux difierens qu'elle a trouvés. En Angleterre , le res* pect qu'on a pour les traditions politiques est égal à l'empressement avec lequel sont accueillies les innovations industrielles. En France, c'est le contraire, on est timide en industrie et téméraire ep politique; ce sont là. des différences de caractères dont il importe de tenir compte lorsqu'on étudie les deux pays, afin de faire servir l'exemple de l'un à l'expérience de l'autre v ?

Une nouvelle classification des attributions mi"-

nistérielles serait , dans l'ordre des améliorations que je conçois , le premier acte de la réforme administrative que devrait accomplir l'homme d'état appelé par la confiance du roi à former un cabinet homogène et solidement assis sur un ensemble d'idées digne enfin de porter ce nom de système dont on a tant abusé ; car, de nos jours , quels ministres ont montré, par le parfait accord de leurs actes et la supériorité de leurs vues, qu'ils eussent un système? — Aucun.

Résister au désordre , n'est pas un système ; de la part de simples citoyens , c'est un acte de raison et de courage ; de la part de ministres , c'est le premier de leurs devoirs. Intimider à outrance , n'est pas un système , mais le contraire d'un système , car c'est faire éclater toute son ignorance des causes du mal et des moyens de le guérir. L'intimidation est à l'art de gouverner ce qu'est l'empirisme à l'hygiène ; l'intimidation n'a jamais été, n'est pas, ne sera jamais un système. Laisser faire sans direction et laisser passer sans contrôle ne saurait non plus constituer sérieusement un système. Pour voir à J'œuvre ce que c'est qu'un système, il faut que la France attende

qu'elle ait produit un homme vraiment supérieur, c*est-à-dire doué d*une imagination puissante, d'une volonté inflexible, d'une activité infatigable, de la passion exclusive du juste et du vrai ; qui puise sa force dans le religieux sentiment du devoir, afin de rester également insensible aux injures et aux adulations; qui soit indépendant enfin de toutes les petites considérations auxquelles tous les jours nos ministres font , sans s'en rendre compte , le sacrifice de l'avenir.

Celui-là , s'il sait bien parler, saura mieux encore se taire; pendant que les uns réclameront le rappel des lois des 10 décembre 1830 sur les crieurs publics , 10 avril 1834 sur les associations et 9 septembre 1835 sur les délits de la presse et les décisions du jury, ou que d'autres protesteront contre ; pendant que ceux-ci appelleront de leui*s vœux discordans une réforme électorale , et que ceux-là la repousseront , d'autres soins l'occuperont , il se posera d'autres problèmes à résoudre.

Il se demandera :

S'il y a concordance entre notre enseignement public , notre r^me piunicipal , et notre forme constitutionnelle ?

Si aotre enseignement public ne devrait pais être divisé en plusieurs degrés, tous marqués par une série de €|ip]ôni^s : le premier d'aptitude électorale justifiant qu'on sait lire, écrire, parler et compter; le dernier, à' aptitude professionnelle établissant qu'on a été reçu^ après examen, ^gronooie, manufacturier, çqnimerçant, ingénieur, avocat, médecin, ecclésiastique, professeur, militaire, etc., etc.?

Si tous les contribuables , ayant d'exercer les fonctions d'électeur et de juré , ne devraient pas ^tre tenus de justifier de ce premier diplôme attestant qu'ils possèdent les connaissances prescrites par le programme de l'instruction nationale (l)?

Si la France est assez instruite pour fournir à sa consommation de 500,000 conseillers municipaux, de 38,Q00 maires, de 459 députés et de 8 ministres?

^'il est raisonnable et possible de maintenir l'organisation communale , telle qu'elle se çom-

(1; De l'Instruction publique, un vol. in-S*», pat M. Emile de GirardiD. Page 7, Nécessité de mettre en hçirmonie l'instruction publique et la constitution politique des peuples, — Pages 51 , 55, 5S3 , 565 , 570, 383, 584 et 400.

pose de 38^000 iadividualités cbétÎYes, sans lien , sans force, sans hiérarchie, saos Vitalité?

Si notre agriculture, notre industrie, notre commerce, ne sont pas à la fois victimes d'un morcelle* ment excessif et d'une centralisation exorbitante?

Si une réforme municipale, quelque difficile ^ quelque périlleuse qu'elle pût être, né serait pas Tune des trois premières réformes qu'il devrait accomplir^ afin de mettre d accoi^ et de diriger nos trois branches de richesses, qui trop souvent se contrarient et se nuisent?

Si, avant d'avoir exécuté cette réforme , il est possible de concevoir un plan Vaste,. solide, praticable, qui, sans atteinte portée au libre arbitre individuel , régisse le travail national, et fonde la prévpya^nce sociale sur le principe fécond de la mutualité:, le seul qui puisse reWer ta dignité hujQd^iQe, réaliser la irateri^ité chrétienne, éteindre la mendicité qu'une charité Êiiblê , iùsour ciant^, routinière, encourage et ne soulage point ?

Si nos douanes, qui ne sont qu'une grande balance politique et commeitciale, maintiennent en juste équilibre , dans l'un de ses deux plateaux, l'intérêt de nos travailleurs, dans l'autre l'intérêt

de nos coDsoramateurs; dans l'un l'intérêt de la France, dans l'autre celui de ses alliés?

Si la même pensée règle nos douanes et régit nos alliances ?

Si nos alliances politiques ont pour garantie de leur sincérité et de leur durée, non la mobilité des sympathies populaires, mais Fidentité des intérêts nationaux ?

Si , par la profondeur de leurs racines, par l'étendue de leurs rameaux, le commerce et le crédit européens ont établi une solidarité telle , qu'elle lui permette, avec certitude, de fiiire sur la durée de la paix générale un calcul de probabilités rigoureux ?

Si les contingens annuels de notre armée sont les conséquences logiques de 1 état de nos relations extérieures et de nos ressources intérieures?

S'il n'est pas de moyens nouveaux de satisfaire la nécessité des armées permanentes et de résoudre ce problême , que l'armée produise à peu près ce qu'elle coûte ?

Si nos maisons de détention et de travail doivent continuer d'être une charge du budget et une atteinte grave portée à l'industrie de nos ateliers ?

Si nos impôts ne sont pas exagérés, s'ils sont assez variés ; s'ils ne devraient pas , comme les semences confiées à la fertilité de la terre , s'alterner afin de féconder L» consommation? S'ils sont tels enfin que la justice les ait exactement répartis , qu'ils ne portent point le peuple à la fraude, qu'ils ne le poussent point à la démoralisation ?

Si nos lois fiscales et pénales ne sont pas conçues en sens contraire de la religion, de la morale et de la science économique ; car dans un système tout s'enchaîne, tout se tient?

Si la liberté des cultes, la liberté de l'enseignement et la liberté de la presse, doivent être sans bornes et assimilées à la liberté de l'industrie ^ comme n'étant dans la réalité que l'exploitation trinitaire de la crédulité, de l'ignorance et de l'ambition publiques?

Si la publicité qui éclaire, la science politique qui découvre, la polémique qui juge tout et n'approfondit rien, ne sont pas trois choses distinctes ?

Si l'enseignement des journaux continue celui des écoles ; s'il y a accord entre eux ?

Mais d'abord il se demandera :

(âO )

S*il y a concordance entre nos codes, notre charte et nos lois, entre nos besoins, nos mœurs et nos institutions?

Si la seconde des trois réfonnes qu'il aura méditées ne devt'ait pas être la révision et la refonte générale dans un même esprit des cent mille lois qu'ont faites tour à tour la royauté absolue, l'assemblée constituante, la convention, le directoire , le consulat , Tempire et le gouvernement constitutionnel ?

Si toutes ces Ipis, qui ont été mises h la double épreuve de l'expérieiice et de la désuétude, ne devraient pas être ramenées aux termes les plus isimples^ et réduites à un petit nombre, écartant toutes celles qui feraient une violation des principes immuables de la raison et de la justice éternelles ; faisant à la jurisprudence et à l'administration deux larges parts : laissant à la première la responsabilité des interprétations , à la seconde celle des réglemens ?

Or, comme une œuvre aussi vaste ne saurait s'entreprendre sans dés moyens d'exécution parfaits, il sera naturellement conduit à reconnaître que le pouvoir exécutif, tel qu'il est arbitraire -

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ment partagé en huit déj^rtemens^ est condainné, par le fait du morcellement des attributions ministérielles, à Timlpuissance et à Timmobilité; qu'il n'est point un corps, mais une réunion de membres sans lien suffisant entre eux; que rien de grand, de complet, de durable he saurait s'accomplir sans une réforme administrative préalable et radicale.

Il se dira : ^

Que le premier devoir d'un ministre est de multiplier partout les unités, de les soumettre toutes à une hiérarchie judicieuse, à un contrôle inflexible ;

Qu'il ne doit travailler qu'à gagner et qu'à amasser du temps, car, quoi qu'il fasse, il n'en aura jamais assez ;

Que , sans relâche , il doit former des hommes qui sachent à leur tour en former d'autres ;

Qu'il ne doit lui rester d'autre soin que celui de regarder, d'écouter, d'examiner, de contrôler, de réfléchir et de comprendre ;

Que la conséquence de l'obligation de parler beaucoup, c'est de faire peu et de n'imaginer rien ;

Qu'il doit se garder d'entraver jamais l'initia-

tive individuelle : qu'il la faut au contraire dëve* lopper de toutes parts, en en réglant partout l'exercice par la responsabilité ;

Qu'enfin, il doit faire le contraire de ce qui a présentement lieu; qu'il doit attirer toutes les supériorités et repousser toutes les médiocrités , rejeter loin de lui les détails et se réserver les grandes pensées.

Réduire le nombre des ministres, étendre leurs attributions et restreindre leur responsabilité en simplifiant le travail de leurs bureaux où la division et Tuntlé manquent, où la confusion et la rivalité régnent, où tout arrive, d'où rien ne s*expédie , où tout est accaparement et non centralisation , serait donc la première des réformes que devrait opérer l'homme d'état qui se proposerait l'exécution des choses grandes dont la France a le vague instinct qui la tourmente. C'est aussi l'ordre qui a été adopté dans ces études politiques, entreprises sans autre mobile que le désir de rendre la tâche de nos ministres plus facile , et leur passage aux affaires plus utile pour leur pays , plus glorieux pour leur mémoire !

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