EXPOSÉ
Pendant plusieurs siècles à la vénération du peuple, dans la ci-devant église métropole de Besançon, comme une relique précieuse qui s'était conservée miraculeusement jusqu'à ce jour.
Gejourd'hui 27 ventôse, l'an second de la République française, une et indivisible, à Besançon:
Nous, Pierre-Henri Roland, Jean-Baptiste Dangel, Claude-Louis Quirot, Henri-Joseph Calamard, Joseph Gouvernet, Pierre-Marie Blondeau l'aîné, et Charles- Joseph Battandier, administrateurs du département; Jacques Brégand, président du district; Jean-François Barrey, Louis Rambour, Joly, administrateurs du district de Besançon; Jean-Claude Marrelier, maire; Robert et Jean Détrey, officiers municipaux de cette commune; Melchior Prou<lhon aîné, et François Olivier,
membres du comité de surveillance, tous commissaires nommés pour, en présence des citoyens, comparer le poncis 1 trouvé hier aux archives du ci-devant chapitre métropolitain, parmi les papiers intitulés inutiles, et dont procès-verbal a été dressé, avec le linge que l'on avait assuré à nos ancêtres avoir servi de suaire à Jésus, et qui, depuis des siècles, faisait l'objet de la vénération de la multitude trompée ;
Nous avons invité le citoyen Roy, prêtre, ci-devant vicaire épiscopal, et François Muguet, les deux membres de la fabri(|ue dite métropolitaine de Besançon, à nous communiquer cette relique appelée saint-suaire : elle était placée dans l'intérieur de l'autel ; et les citoyens Roy et Muguet, après avoir ouvert phisieurs grilles et serrures, l'en ont retirée et l'ont apportée, en notre présence, dans l;i salle du directoire du district, où était déposé le poncis dont est question.
La séance publique ouverte, un grand nombre de citoyens s'y sont rencontrés. D'abord, sur la motion d'un membre, il a été arrêté que, pour donner plus d'authenticité à la reconnaissance que l'on allait faire, les ministres du culte catholique y seraient appelés.
Les citoyens Froissardey, curé de la paroisse Saint- Marcelin; Paliard, curé de la paroisse Sainte-Magdeleine ; Tuaillon, vicaire de cette dernière paroisse; Bourgeois, vicaire de la paroisse Saint-Pierre, et autres prêtres convoqués, entrés à la séance, il a été procédé à la reconnaissance du linge appelé saint-suaire, et à sa comparaison avec le poncis qui servait à le peindre.
Nous avons fait étendre sur une table le prétendu suaire; tous les citoyens présents, ainsi que les prêtres qui assistaient à cette opération, après avoir donné la
1. Poncis, forme ancienne do poncif : « dessin dont les contours ont été piqués et sur lequel on promène un sachet de poudre pour le calquer » (Dictionnaire Hatzfeld-Darmestetor).
j)lus exacte attention à sa vérification, ont reconnu que ce linge prétendu miraculeux n'était point fort ancien, et que son tissu était celui d'une nappe ordinaire.
Tous les assistants ont ensuite examiné scrupuleusement avec nous le poncis ou découpure en papier trouvé dans les archives, et l'enveloppe qui le renfermait. Sur cette enveloppe était dessiné au crayon le tableau d'an homme portant ses mains croisées sur le ventre, de la manière dont on avait coutume d'ensevelir les morts. La découpure ou poncis était empreinte d'une drogue semblable à [de] la cire ou à de la gomme.
Appliquant ensuite sur le linge dit suaire la découpure ou poncis. il a été reconnu qu'il lui était parfaitement conforme pour la longueur, la largeur, le dessin, les nuances, la couronne d'épines, les plaies au côté, dans les mains et les pieds, les traces du sang sur la barbe, et enfin dans tous ses détails; tous remarquèrent encore que les bras et les doigts des mains et des pieds avaient été tracés au crayon. Qioique cette conformité parfaite ne devait (sic) plus laisser aucun doute sur la fausseté de la prétendue relique, sur l'artifice des prêtres scélérats qui avaient trompé le peuple jusqu'à présent, les prêtres présents s'expliq:ièrent encore avec plus de particularité : ils étaient instruits.
Froissardey dit : « Voilà bien la planche au saintsuaire, nul être raisonnable n'oserait en douter; mais depuis vingt-cinq ans je n'y crois pas : d'ailleurs, jamais ce n'a été un article de foi ».
Sur l'observation d'un citoyen qui lui demanda pourquoi il ne l'annonçait pas plus tôt aux citoyens qui, trompés, y avaient foi? Froissardey répondit : « Doucement, citoyen, j'aurais eu dans ce temps de la pèle (sic) au cul ».
Paliard, curé de Sainte-Magdeleine, dit aux citoyens présents : « La fraude est manifeste, mais elle ne m'é-
tonne pas; les citoyens ont toujours été bien simples de croire à une pareille bêtise ». Un citoyen lui demanda pourquoi il n'avait pas prévenu plus tôt ses concitoyens. Il répondit : « Qu'il eût été alors trop dangereux ».
Roy, ci-devant vicaire métropolitain, s'expliqua en ces termes: « Bien fou a été et sera celui qui a cru, croit et croira que ce linge a enveloppé le corps de notre sauveur; c'est bien là cependant celui que du haut des balcons de notre clocher nous avons exposé aux regards religieux de ceux qui encore y ajoutaient foi ; ma remarque est sûre, car voilà ilans cette (sic-) angle le trou qu'y lit (la dernière fois) mon collègue ïournier ; d'ailleurs cette toile en lin, et en deux pièces rapportées, est ouvrée dans un genre qui n'est pas fort ancien, et qui bien sûrement n'était pas connu lorsque Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus : quoi qu'il en soit, jamais je n'y ai cru et ne m'aviserai d'y croire. »
Bourgeois, vicaire à Saint-Pierre, dit : « Je n'ai jamais cru davantage que mes confrères à ce bienheureux saint-suaire; une preuve certaine de ce que j'avance, c'est qu'il me souvient d'avoir eu la hardiesse de prêcher contre ».
Plusieurs prêtres présents ont tenil les mêmes discours.
Sur quoi les commissaires, considérant que le premier devoir des bons citoyens est d'éclairer le peuple, d'arracher le bandeau dont le fanatisme et la superstition se sont servis pour voiler la vérité ;
Qu'il est de la plus grande importance d'achever enfin de désabuser, par tous les moyens possibles, les victimes de l'erreur et ceux de nos concitoyens qui ont eu le malheur d'être les dupes de la friponnerie que l'intérêt, l'amour de dominer et la scélératesse firent commettre ;
Déclarent que le présent procès-verbal sera remis
au directoire du district, qui est invité à prendre les arrêtés nécessaires pour qu'il soit connu de tous les citoyens ; qu'il est également invité d'en adresser copie à la municipalité, aux comités de surveillance, à la Société populaire de Besançon, à celles ipii lui sont affiliées, et aux communes du ressort, afin que ceux de nos frères qui ont cru à cette relique conçoivent une juste indignation contre les prêtres (fui se jouaient ainsi de leur crédulité, et qu'ils se prémunissent pour l'avenir, s'il était possible <iue, dans un siècle de liberté et de vertus, des pieux scélérats voulussent encore les tromper ; dont procès-verbal que nous avons signé avec plusieurs citoyens présents, et le citoyen Magnin, secrétaire du district.
Signé à laminute : Dangel. Battandier. Bloxdeau l'aîné. QuiROT. Roland. Galamard. Gouvernet, Barrey. Chauvin. Odille. Brégand, président. Rambour, vice-président, Magnin. Joly. Falco- NET aîné, témoin, Dutilleul, Ferrey. Moxnoye, RuFFiER. Mortreux. Roy, commissaire du bureau. Proudhon aîné, commissaire. Détrey aîné, officier municipal. B. Jacquet. Olivier, gypseur. Robert, officier municii»al. Pras, substitut de l'agent national. Clerc. Froissardey, curé de Saint-Marcelin. Olivier. Paliard, curé de la Magdeleine. Tuaillon, vicaire de Sainte-Magdeleine. Breune. François Muguet, notable et président du bureau de la ci-devant fabrique .
Froissardey a déclaré qu'ayant lu, il y a environ vingt-cinq ans, sur la Vie des Saints par Baillet, et sur les Commentaires ou Dissertations de dom Calmet, que les églises de Besançon et de Turin se flattaient faussement d'avoir les véritables suaires qui avaient enveloppé le corps du sauveur, il s'était rendu sans peine aux sentiments de ces deux auteurs, l'un et l'autre aussi judicieux qu'érudits; déclare en outre qu'à la question à lui faite par un membre de l'assemblée,
pourquoi, sachant que le saint-suaire de Besançon était une relique apocryphe, il n'avait pas prêché contre, il n'a répondu autre chose, sinon qu'il n'aurait pas été sage de sa part de [trécher p^ur ou contre l'authenticité de cette relii^ue.
Froissardey.
Extrait du Procès-verbal de la Société populaire et montagnarde de Besançon, à sa séance du 28 ventôse, Van second de la République française
Un membre du district a ensuite fait lecture à la socii'dé du [»rocès-verhal dressé par des commissaires dudistrict de Besançon et des corps constitués, appelés, ainsi que les dififérents curés de cette commune, à l'ouverture du coffre qui renfermait ce que l'on appelait ci-devant le très bienheureux saint-suaire; après quoi, cette sainte guenille a été montrée par le vice-président du district à la tribune de la société, où le peuple, d'après les observations du vice-président et du citoyen Morel, chirurgien, membres de la Société, a reconnu plusieurs traits de difformité à la vrais'emblance de l'homme, qui ont prouvé aux spectateurs que les prêtres avaient toujours employé toutes les ruses imaginables pour assujettir le peuple à la crédulité et à l'erreur, dont ils tiraient le plus grand parti pour s'en engraisser.
Plusieurs membres ont ensuite fait différentes propositions à l'égard de ce soi-disant saint-suaire; et, après une longue discussion, la Société a délibéré l'im- ]iression du procès-verbal du district, et qu'il serait invité d'en faire une descrij)tion exacte.
Pour extrait conforme : Delgky, secret, gén.
Extrait du Registre des arrêtés du district de Besançon.
Séance du 2 germinal, seconde annûe de la République française, une et indivisible.
Il a été fait lecture d'une lettre de la Société popu-
laire de Besançon, datée du présent jour, par laquelle elle invite l'administration à donner la plus grande pul)licité au procès verbal de la translation du suaire qui était déposé à l'église dite de Saint-Jean, et à celui relatif à la découverte du poncis dudit suaire.
Ensuite, le citoyen Kambour, qui avait été chargé de faire part à la Société de cette heureuse découverte, et de lui présenter le poncis et le suaire, a dit qu'il s'était acquitté de sa mission, que le peuple avait vu cette fourberie sacerdotale avec autant de sécurité (sic) que d'indignation, et qu'il avait demandé que l'on en fit une prompte justice.
Sur quoi l'objet mis en délibération :
Le district, considérant que plus les marques extérieures du fanatisme et de la superstition ont acquis de crédit dans l'opinion publique, plus l'on doit s'empresser de les faire connaître au peuple, afin de le dépouiller entièrement des idées superstitieuses et chimériques dont sa crédulité peut encore le rendre dupe ;
Considérant enfin que le suaire dont il s'agit a fixé plus d'une fois les regards et l'attention des districts lointains, et en particulier ceux du département du Doubs ;
Arrête, après avoir entendu le substitut de l'agent national :
o le le département demeure prié de rendre publics, par la voie «le l'impression, les procès-verbaux qui constatent la découverte du poncis et du suaire dont il s'agit 1, l'arrêté du district qui ordonne sa translation 2, ensemble la présente délibération, et de faire parvenir le tout aux communes des six districts du département; qu'à cet effet, il lui sera adressé des doubles desdits procès-verbaux et arrêté;
1. L'Extrait montionne deux procès-verbaux distincts, celui de la découverte du poncis, et celui de la reconnaissance du suaire; le premier de ces procès-verbaux n'a pas été imprimé.