L'HYMNE A L'ÊTRE-SUPRÊME A LA FÊTE DU 20 PRAIRIAL AN II
Nous allons examiner diverses questions assez embrouillées se rattachant à la tête de FEtresuprème (20 prairial an II), questions sur lesquelles le livre si instructif de M. Aulard, Le culte de la Raison et le culte de r Etre-suprême, les recherches très méritoires de M. Constant
1. L'étude donnée ici sous ce litre n'a pas paru dans la Révolution française : elle est extraite du tome IV (pages 559- 605) des Procès -verbaux du Comité d'instruction publique de la Convention nationale, publiés et annotés par J. Giillaime ([mprimerie nationale, 1901), J'ai abrégé le plus possible ce morceau, en en retranchant tout ce qui n'avait pas trait directement à l'hymne à l'Etre-supréme ; j'y ai fait, en outre, quelques corrections tant dans le texte que dans diverses notes. La reproduction de ces pages était nécessaire pour l'intelligence des quatre études qui suivent celle-ci, sous les numéros xv, xvt, xvii et xvrii. et qui sont consacrées à diverses questions, fort compliquées et restées longtemps obscures, relatives à l'hymne à l'Etre-supréme de Chénier et Gossec, à celui de Desorgues et Gossec, et au Chant du Départ de Chénier et Méhul.
Pierre, et celles, non moins utiles, de M. Julien Tiersot, ont apporté déjà des lumières nouvelles. Sans prétendre résoudre toutes les difficultés qui subsistent encore, j'espère parvenir à élucider quelques-uns des points demeurés obscurs.
Par un arrêté du 26 floréal an II, le Comité de salut public avait ordonné à la Commission executive de Tinstruction publique ' « de prendre les mesures nécessaires pour Texécution du décret sur la fête du 20 prairial », et avait chargé l'architecte Hubert, le beau-frère du peintre David, « de diriger l'exécution de cette fête ». Des travaux considérables furent entrepris au Champ de Mars, où il fallut ériger une montagne artificielle, et dans le jardin des Tuileries, où l'on plaça devant le château, sur le bassin^ recouvert d'un plancher, une statue de la Sagesse, dissimulée sous un groupe représentant l'Athéisme et d'autres « ennemis de la félicité publique » ; où l'on dressa des portiques qui devaient être décorés de guirlandes, et où l'on construisit, pour recevoir la Convention, un amphithéâtre adossé
au pavillon de l'Unité
Ce fut Marie-Joseph Chénier qui reçut la mission d'écrire les paroles des chants destinés à la solennité du 20 prairial; et ce mandat dut na-
\. Composée de Joseph Payan, commissaire, Marc-Antoine Jullien fils et Pascal-Thomas Foureade, adjoints. Cette première Commission executive fonctionna du commencement de floréal an II jusqu'au 9 thermidor.
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turellement lui être confié par celui des membres du Comité de salut public qui dirigeait la section de l'instruction publique, c'est-à-dire par Barère. Le plan de David * parlait de trois strophes que devaient chanter, sur la montagne du Champ de Mars, d'abord les pères accompagnés de leurs fils, puis les filles avec leurs mères, puis le peuple tout entier. La Commission executive de l'instruction publique décida que la montagne serait occupée, non par une foule confuse, mais par cinquante délégués de chaque section, hommes, femmes et enfants, et que les strophes seraient chantées par eux seuls. — ce qui faisait un total formidable de deux mille quatre cents chanteurs, — le peuple répandu dans la vaste plaine devant s'associer au refrain. Puis, sans doute sur l'avis des musiciens, qui savaient combien il serait difficile d'enseigner un air nouveau à tant d'exécutants, on résolut de faire chanter un air déjà connu, et on choisit celui de la Marseillaise. Chénier adapta à cet air trois strophes exprimant les idées et les sentiments qu'avait indiqués par avance David ^. Chénier écrivit en outre un hymne à l'Etre-suprème ; c'est celui qui commence par ce vers:
Source de vérité, qu'outrage l'imposture ;
1. Plan lu à la Convention le 18 floréal précédent, et adopté par elle.
2. On trouvera une citation de son plan, relative aux strophes à faire chanter sur la montagne du Champ de Mars par les délégués des sections, dans une étude reproduite plus loin (voir p. 286.)
il fut entendu que cet hymne (comprenant vingt stances de quatre vers) serait chanté aussi sur la montagne, avant les trois strophes, mais par les chœurs de l'Opéra, accompagnés par l'orchestre de l'Institut national de musique * ; Gossec composa sur les vers de Chénier un chœur religieux en mi bémol majeur, d'un caractère majestueux et large, qu'il fit suivre d'un finale belliqueux ^ ; et l'Institut national fit copier et graver aussitôt les parties vocales ; la gravure complète, voix et orchestre, ne fut faite que plus tard, pour la quatrième livraison de la Musique à l'usage des fêtes nationales (\o\v p, 234). Les strophes à chanter sur l'air de la Marseillaise furent imprimées à l'Imprimerie nationale, pour être distribuées au peuple.
La Commission executive de l'instruction publique fit paraître vers le milieu de prairial, sans doute avec la collaboration de David, un programme détaillé de la fête, intitulé Détail des cérémonies et de l'ordre à observer dans la fête à r Etre-suprême (imprimé de 12 p. in-8°). Dans ce programme sont intercalées les trois strophes de Chénier sur « l'air des Marseillais » ; et les
1. L'Institut national de musique devait devenir en l'an III le Conservatoire national de musique.
2. En réalité, la musique qui devait se chanter sur les vers de Chénier comprend non pas deux, mais quatre morceaux, comme l'ont fait voir M. Constant Pierre, dans son ouvrage Lps Hymnes et Chansons de la Bévoltilion (Paris, l'J04), et M. Julien Tiersot dans un appendice de son livre Les Fêtes et les Chanls de ia Révolution française {Paris, 1908). Voir, plus loin, la note 2 de la p. 237. {Noie ajoutée en 1908.)
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quatre dernières pages sont occupées par les vingt stances de l'Hymne à l'Etre-suprême, du même Chénier, qu'avait adopté la Commission, d'accord avec Barère.
Dès le 16 prairial, le Comité de salut public avait eu connaissance du contenu du Détail des cérémonies. Celui des membres du Comité qui prenait l'intérêt le plus direct à la fête, et qui, élu le jour même (16 prairial) président de la Convention, devait parler au peuple au nom de l'assemblée, Robespierre, réclama contre une des dispositions du programme : la Commission executive annon<;ait, dans son imprimé, qu'un hymne à la Divinité serait chanté au Champ de Mars, et serait exécuté « par le corps de musique seul )) ; Robespierre demanda qu'il n'en fût pas ainsi, et que l'hymne fût chanté par tout le peuple. Il parla de ce désira Sarrette *, qu'il vit ce jour même à la Commission executive - ; et comme celui-ci objectait sans doute que le chœur composé par Gossec ne pourrait être chanté que par des artistes, Robespierre indiqua un moyen fort simple de supprimer la difficulté : c'était de renoncer à l'hymne de Chénier et de Gossec, et d'en composer sur-le-champ un autre plus sim-
1. Sarrette était » commandant de la musique de la garde nationale parisienne »; ce sont les artistes de ce corps de musique qui formaient, depuis le 18 brumaire an II, l'Institut national do musi({uo ; en sorte que leur commandant Sarrette était devenu l'administrateur de cet Institut.
2. Ce détail est fourni par le récit de Zimmermann, qui sera reproduit plus loin (p. 2i0).
pie, qu'on ferait apprendre d'urgence au peuple réuni dans les sections. Sarrette se retira en promettant d'obéir.
Le temps pressait. Fort heureusement, le lendemain matin, un jeune poète déjà connu par quelques essais lyriques, Théodore Desorgues, d'Aix en Provence, vint apporter à Gossec les vers d'un hymne à l'Etre-suprème. Desorgues savaitil que l'hymne de Chénier avait été écarté, et lui avait-on demandé d'écrire pour Gossec d'autres paroles ? ou bien ignorait-il ce qui s'était passé et avait-il agi de son propre mouvement? Il existe sur ce point des versions contradictoires. Quoiqu'il en soit, les vers de Desorgues furent communiqués au Comité de salut public. Celui-ci les adopta le jour même, 17 prairial, ainsi que nous l'apprend le texte des « Lettres de députation » remises par l'Institut national de musique à ses membres le 19 (voir plus loin, p. 221) ; et, pour employer la formule que nous fournit la quatrième livraison de la Musique à Vusage des fêtes nationales, l'hymne de Desorgues, par arrêté du Comité, fut immédiatement « envoyé à l'Institut national pour être chanté '
1. G'est-à'dire « pour être mis en musique, de façon à pouvoir être chanté ». Ce serait à tort qu'on voudrait voir autre chose dans cette formule. Il est certain qu'au moment où les vers de Desorgues furent communiqués au Comité de salut public et où celui-ci les adopta, la musique sur laquelle ces vers furent chantés les 18, 19 et 20 prairial n'était pas encore composée — Gossec ne se serait pas risqué une seconde fois à l'aventure qu'il avait courue avec Chénier
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à l;i fête du 20 prairial et envoyé dans les départements ». L'hymne de Dcsorgues, commençant par ce vers :
Père de ruuivers, suprême inlelligence,
était formé de huit stances, écriti^s sur le patron hahituel (trois alexandrins suivi d'un vers de huit syllahes), et par conséquent de môme coupe que celles de Chénier. Gossec composa sur-lechamp la musique du nouvel hymne, seize mesures à six-huit, en ut majeur, d'un mouvement lent {Larghetto) ; cette musique était écrite pour être chantée à Funisson, en sorte que l'hymne pourrait être entonné par le peuple entier.
Le Comité de salut puhlic, en envoyant à l'Institut l'hymne de Desorgues, avait autorisé les musiciens — soit que l'Institut l'eût demandé lui-même, soit que l'initiative de la mesure vint du Comité — à réunir les élèves des écoles primaires pour leur cnseig-ner le nouvel hymne. Il fit en outre convoquer par le maire Pache les quarante-huit sections de Paris dans leurs chefslieux respectifs, pour le 19 prairial à sept heures du soir : les citoyens et citoyennes devaient y apprendre, sous la direction de musiciens envoyés par rinstitut national, Pair de l'hymne à PEtre-suprême, et répéter également les trois
et Barère : le Couiilé de salut public n'adressait donc pas à l'Institut national un hymne déjà mis en musique, paroles et chant, mais un hymne à mettre en musique.
strophes de Chénier adaptées à la mélodie de la Marseillaise.
L'air nouveau composé par Gossec sur les vers de Desorgues fut aussitôt gravé * et copié; on y mit tant de célérité qu'il fut possible de le faire chanter dès le i8 à des élèves des écoles, réunis à trois heures (à l'église Saint-Joseph, probablement). Ce détail nous est révélé par un billet adressé le 18 prairial par Sarrette au comité civil de la section Lepeletier, pour l'inviter à envoyer le jour même, à trois heures, « les écoles primaires de sa section à colle de l'Institut, rue Joseph, section de Brutus, pour y répéter l'hymne consacré par le Comité de salut public pour être chanté à la fête de TEtre-suprême ».
Quant à la répétition qui devait avoir lieu le 19 dans les sections, voici comment elle fut organisée : l'Institut députa auprès de chacune des assemblées de section un (ou deux) de ses membres, assisté d'un ou deux élèves ; le musicien emporta avec lui des exemplaires de l'hymne de Gossec et Desorgues, des strophes de Chénier sur l'air de la Marseillaise, du Détail des cérémonies, et d'un imprimé supplémentaire intitulé Instruction particulière pour le 30 prairial, que la Commission executive venait de faire paraître ; il était en outre muni d'une lettre de créance ainsi libellée :
4. Trois pages in-S" : la première page contient la musique (la mélodie, accompagnée d'une basse cliiirrée), avec la première stance, les pages 2 et 3 les paroles des sept autres stances.
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Liber U. ÉQalilé.
INSTITUT NATIONAL DE MUSIQUE Le 19 prairiaL an 2" de la Réi)ul)liqiie, une et indivisible.
Citoyen président,
L'Institut national députe vers la Section de
... de ses membres, le citoyen , pour y
enseipjner au peuple l'hymne adoptée par le Comité de salut public, le 17 prairial, pour être chantée à la fête de TEtre-supréme.
Salut et fraternité.
Au nom de l'Institut : Vexy, secrétaire.
Les députés se firent délivrer par les sections, après larépétition, des certificats attestant qu'ils s'étaient acquittés de leurs mandats à la satisfaction générale ; puis les lettres de députation et les attestations qui y étaient jointes furent adressées par l'Institut national do musique au Comité de salut public, afin de montrer à ce Comité quel zèle les musiciens avaient apporté aux préparatifs de la fête. Ces pièces, remises à la section de l'instruction publique du Comité, furent versées plus tard au Comité d'instruction publique lorsque le Comité de salut public eut supprimé sa section de l'instruction publique à la suite du décret du 7 fructidor an II. La chemise qui contient les pièces porte le titre suivant, écrit par un employé de la section de Tinstruction publique :
Lettres de dé[iutation des artistes de l'Institut nati mal de mnsi([ue pour enseigner anx citoyens, dans
les sections, le chant des hyni-ncs qui ont été exécutées le 20 prairial dernier ;
Témoignages flatteurs rendus par les sections au zèle civique des artistes musiciens dans cette circonstance.
Ce dossier, où quarante-quatre sections sur quarante-huit sont représentées, est fort intéressant à parcourir: les attestations délivrées par les présidents des assemblées de section donnent des détails curieux sur la façon dont se fit la répétition de l'hymne de Gossec.
A la section des Tuileries, les députés furent Méhul' et Guthmann -.
A la section de la Fontaine de Grenelle, c'est Duret \. accompagné de plusieurs élèves, qui « a indiqué les différents airs, et les a fait répéter aux citoyens et citoyennes ».
A la section de Popincourt, l'hymne de Desorg"ues et les strophes sur l'air des Marseillais ont été « cliantées avec accompagnement de violon par le citoyen Levasseur * etc.. depuis sept heures jusqu'à dix heures sonnées ».
A la section du Panthéon Français, « le citoyen Hardouin % accompagné du citoyen L'Etonné, élève, se présente, au nom de l'Institut national
1. Méhul était déjà l'auteur d' Euphrosine et Coradin, «le Coca, du Médecin d'amour, de Mélidore el Phrosine; il venait de comi)oser le Chant du Départ.