‹ Etudes révolutionnaires, première-[deuxième] sérieChapitre 19 sur 79 · DEUX LETTRES DE J.-B. VALENTIN ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE DE MARS · texte numérisé non relu

DEUX LETTRES DE J.-B. VALENTIN ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE DE MARS

Nous avons reçu communication de deux autographes fort intéressants, qui appartiennent à la collection de notre collègue M. Noël Cliaravay. Ce sont deux lettres adressées à Lamartine, en 1847, par Valentin de Lapelouze, ancien directeur-gérant du Courrier français, et ancien chef de bataillon de la garde nationale, à Paris. Un article de M. Félix Bouvier, publié dans la Révolution fj'ançaise du 14 novembre 1899, a déjà présenté aux lecteurs de cette Revue Jean-Baptiste Yalentin, qui fut en l'an II l'un des six élèves envoyés par le district de Bruyères (Vosges) à l'Ecole de Mars. Ils savent que ce jeune homme, après le licenciement du camp des Sablons, servit à l'armée du Rhin comme secrétaire aide de camp du général Férino ; qu'employé ensuite dans l'administration, il remplit sous le Consulat et l'Empire les fonctions de chef du bureau de la comptabilité de la Loterie; que, marié à la fille d'un officier émigré, le colonel J. de Lapelouze, il fut autorisé, en 1814, à ajouter à son nom celui de

sa femme; puis que, de 1821 à 18 i2, il fui gérant d'un journal qui fit au gouvernement de la Restauration une g-uerre acharnée, et qui, sous la monarchie de Juillet, resta l'un des principaux organes de l'opposition libérale; qu'enfin, s'étant retiré de la vie publique, il mourut à Paris en 1858.

La première de ces lettres, écrite au lendemain de l'apparition du dernier volume de VHistoire des Girondins, a trait à l'Ecole de Mars, et renferme quelques renseignements nouveaux; il s'y trouve aussi quelques erreurs, dues à des défaillances de mémoire bien naturelles chez un vieillard qui écrivait plus d'un demi-siècle après les événements.

Je donne d'abord le texte de la lettre, en l'accompagnant de quelques notes. Je résumerai ensuite les indications utiles qu'elle nous fournit.

A Momieur de Lamartine, membre de la Chambre des députés et de r Académie française, etc., etc., etc. i.

Paris, le 10 juillet 1847.

Monsieur, En qualité d'ancien élève de l'Ecole de Mars, j'ose vous demander la permission de vous signaler deux er-

1. La lettre est écrite sur du papier portant l'en-tête imprimé suivant :

Garde nationale de Paris. — f" légion.

Paris, le 183 .

Le chef du {"bataillon.

re:irs concernant cette Ecole, que j'ai remarcfuées dans le huitième volume de votre Histoire des Girondins.

A la page 354, vous mettez ai nombre des présages sinistres, que l'on se communiquait à voix basse dans la séance nocturne de la Convention du 9 thermidor, « l'approche des trois mille jeunes élèves de la nation, accourant du Champ de Mars à la voix de Labretêche et de Sjubsrbielle, pour inaugurer dans le sang le régne du nouveau Marins ».

D'abord l'Ecole de Mars n'était pas ca npée au Champ de Mar5, mais bien à la plaine des Sablons, plaine aride alors et sans un brin de végétation, qui s'étendait de la porte Maillot du bois de Boulogne à Neuilly. C'est le terrain- où l'on voit aujourd'hui le village de Sablonville, élevé il y a 25 ou 30 ans.

Nous ne pouvions accourir à la voix de Lab.'etèche ^ et de Souberbielle, attendu que Labretêche était arrêté depuis plusieurs heures lorsque la rumeur des événements de la journée parvint au camp. Quant à Souberbielle, chirurgien en chef de notre hôpital, il n'avait aucune action sur l'école, et le pauvre homme, mort seulement il y a quelques mois à un âge très avancé, aurait été bien fier de l'importance que vous lui donnez, s'il avait assez vécu pour pouvoir lire son nom dans la phrase que j'ai copiée.

Plus loin, page 358, je lis : « Fréron et ses aides de camp lui succèdent à la tribune (à Barras). Ils rendent compte de l'état de Paris du côté du Champ de Mars. « Nous avons coupé la marche aux élèves de la Patrie, « que le traître Le Bas était chargé d'insurger pour « Robespierre », s'écrie Fréron. »

J'ai vérifié dans le Moniteur que Fréron, qui n'avait et ne pouvait avoir d'aides de camp, n'a pas prononcé

1. Valenlin de Lapeloiize écrit « Labretêche », comme l'a fait Lamartine, comme ront fait tous les historiens qui l'ont précédé et presque tous ceux qui l'ont suivi. Le nom du général commandant l'Ecole de Mars était Berièche.

un mot qui ressemblât à ceux-là. Voici ses seules paroles à ce sujet : « Le criminel Hanriot et le Gatilina Robespierre avaient si bien concerté leurs mesures, qu'ils avaient nommé le traître Le Bas pour inspecter le camp des Sablons; mais tout est déjoué i ».

On ne devine pas ce que fait là le nom de Hanriot ; mais en tout cas Fréron n'a pas dit qu'il nous avait coupé la marche, et il ne pouvait le dire, car jusqu'alors nous n'avions fait aucun mouvement ; et si Le Bas avait été chargé de nous insurger pour Robespierre, il aurait singulièrement rempli sa mission, puisque le 9 et plusieurs jours avant le 9 on ne l'avait pas aperçu au camp. Il n'y était resté que son collègue Peyssard, représentant du peuple comme lui près de l'Ecole, depuis sa création.

La vérité est que Brial 2 et Bentabole furent députés par la Convention pour sonder les dispositions de l'Ecole. Ils arrivèrent au camp à la nuit close et après la retraite battue et sonnée, précédés de flambaaux. On battit la générale, et en un clin d'œil les tentes furent abattues, ployées et rangées sur le front de bandière, derrière les trois milleries et la centurie de piquiers formées en bataille. Après l'allocution des représentants, les dispositions des élèves se manifestèrent par des acclamations unanimes contre Robespierre et le régime dont il était la personnification. Il n'en pouvait être autrement; un grand nombre d'élèves avaient quitté leurs parents rangés au nombre des suspects, pour le moins ; et si nous avions été destinés à servir de garde prétorienne à Robespierre, les agents nationaux des districts auraient été au rebours de leurs

1. Il est probable que les paroles de Fréron sont mal rapportées par le Moniteur; s'il nomma Hanriot, ce fut sans doute pour dénoncer sa tentative de correspondance avec Bertèclie. Une lettre de Hanriot au commandant de l'Ecole de Mars venait d'être interceptée par Barras.

2. Il s'agit de Brival, député de la Gorrèze, dont le correspondant de Lamartine écrit le nom inexactement.

instructions en choisissant généralement des jeunes gens de famille, qu'ils crjyaient vexer en les envoyant à l'Ecole de Mars ^

Nous pouvions certes diriger la journée du 9 thermidor dans un sens tout opposé. Trois mille cinq cents jeunes gens, de seize à dix-sept ans, pleins d'ardeur, Ijien armés, exercés suffisamment, j)ossédant quarante pièces de canon qu'ils manœuvraient déjà fort bien et des munitions pour tout cela, pouvaient mettre dans

1. Ce que dit Valentin de Lapelonze de la façon dont les élèves de Mars avaient été choisis par les agents nationaux, qui auraient désigné de préférence des jeunes gens « de famille », pour les vexer, est en contradiction avec les renseignements recueillis par M. Arthur Chuquet (L'Erole de Mars, chap. m, pages 40-57). On voit partout les agents nationaux choisir les élèves, comme d'ailleurs le décret leur en faisait une loi, « parmi les enfants des sans-culottes », et dans des familles dont le dévouement à la Révolution était bien constaté. Il peut y avoir eu quelques exceptions sur le premier point : .J.-B. Valentin lui-même en était une, car il avait reçu de l'éducation, et sa famille était aisée. Mais si, parmi les élèves envoyés à Paris, il se trouva quelques jeunes gens qui n'appartenaient pas à la classe des paysans et des ouvriers, il n'y en eut certainement aucun dont les parents fussent « rangés au nombre des suspects, pour le moins v ; car le décret exigeait que les candidats « eussent donné constamment des preuves de civisme », et Barére avait dit expressément : « Le projet du Comité n'est pas de placer dans cette institution cette classe de jeunes gens qui ressemblent plus aux hochets de la monarchie qu'aux hommes d'une République..., ces muscadins qui forment dans nos cités une espèce particulière et dégénérée ». Valentin sortait lui-même d'une famille très attachée à la Révolution : son père était secrétairegreffier du district; trois de ses frères, partis comme volontaires, étaient devenus officiers dans les armées républicaines, et deux d'entre eux venaient de succomber en Vendée; une de ses sœurs, Marie-Thérèse, qui était d'une beauté remarquable, fut choisie pour figurer la Liberté et la déesse Raison dans les fêtes de la Révolution (cette sœur, mariée ensuite, et morte en 1841 à l'âge de soixante-cinq ans, est l'arrière-grand'mére de notre collègue M. Félix Bouvier, de l'obligeance duquel je tiens ce renseignement).

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