‹ Etudes révolutionnaires, première-[deuxième] sérieChapitre 30 sur 79 · Moniteur dn 19 juillet 1793, p · texte numérisé non relu

Moniteur dn 19 juillet 1793, p

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quatre-vingt-six toises de la galerie du Louvre sont garnies, et qu'au dire des artistes elle surpasse déjà les plus belles galeries de l'Europe », et faisait décréter (27 juillet) que le Musée de la République serait inauguré le 10 août, à l'occasion de la fête de l'acceptation de la Constitution républicaine, et qu'une somme de cent mille livres par an serait consacrée à l'achat d'œuvres d'art dans les ventes particulières. Mais on s'étonne moins, quand on réfléchit que Lakanal était, comme Grégoire, un prêtre: son style est le style ecclésiastique, si volontiers exagéré dans l'expression ; l'enflure et la virulence en sont les traits distinctifs. A l'occasion, Lakanal pouvait avoir la repartie brutale et grossière. On connaît la jolie anecdote rapportée par Sieyès, qui nous montre Lakanal, le 26 juin 1793, lisant rénumération des fêtes contenues dans le projet de décret pour l'établissement de l'instruction nationale : lorsqu'il en vint à la fête « des animaux compagnons de l'homme », il y eut dans l'asseQiblée des exclamations. « Le rapporteur du Comité, un peu étonné des murmures que son seul énoncé occasionnait, et des reproches qu'on semblait lui adresser, répondit à des personnes qui lui disaient : Qu'est-ce donc que la fête des animaux? Mes amis, c'est la vôtre. »

Peu de temps après sa lettre à Lavoisier, Lakanal, ayant fait voter, au nom du Comité d'instruction publique, un décret réorganisant l'Observatoire (31 août), et ayant été nommé inspec-

teur de cet établissement, se trouva en conflit avec Cassini. Celui dont une légende, complaisamment propag"ée par lui-même,, a fait le « protecteur des savants », écrivit, le 28 septembre 1793, à l'illustre astronome, membre de la ci-devant Académie des sciences, une lettre dont Cassini a dit (Mémoires manuscrits conservés à l'Observatoire) qu'elle était « d'un style à peu près semblable à celui qu'emploie l'empereur du Maroc lorsqu'il écrit au dernier de ses vassaux ^ ». Ce jour-là, c'est Lakanal qui fut le « barbare ».

1. On trouve le texte de cette lettre, ainsi que le mémoire de Cassini, dans les Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la Convention nationale, t. II, pages 479-484.

MICHELET, QUiNET, ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Le nouveau volume de Madame Edgar Quinet, Cinquante ans cVamiiié : Michelet-Quinet S mérite à tous égards d'être signalé à nos lecteurs. Avec des documents inédits fort intéressants, on y trouvera, entre autres choses, des jugements sur Michelet contenant plus d'une vérité qui n'avait pas été dite encore, du moins de cette façon. Madame Quinet, qui « chérissait Michelet et lui portait un vrai culte » (p. 319), et pour laquelle il n'a pas cessé d'être un « maître vénéré» (p. 190), met en pleine lumière les qualités éminentes du lyrique passionné que fut l'auteur de VHistoire de France et de V Amour, du magicien puissant qui fît vivre d'une vie fantastique tout un peuple d'ombres transfigurées, du poète qui célébra les fêtes sublimes de la Révolution et

1. Paris, Armand Colin, sans date (1899), in-12 de 370 pages.

l'idéal de justice et de fraternité rêvé par les hommes de la grande époque. Mais elle a su tout voir, et elle n'omet aucun des traits caractéristiques de cette physionomie originale; elle note, par exemple, — et comme c'est finement observé et finement dit! — queMichelet « avait le don de la pitié très grande, très humaine, mais plutôt confinée dans le domaine de l'histoire; il s'indignait bien plus des atrocités des treizième et quatorzième siècles que de celles qui se passaient sous ses yeux ; il était républica,in dans Vhistoire » (p. 185) ; — et encore : « L'esprit de Michelet était un microscope braqué sur des objets dont la petitesse échappe à la vue ordinaire » ; il « aimait le bizarre » ; en toutes choses, il était « frappé par un détail qui avait échappé à tout le monde », et auquel, l'ayant découvert, il attachait une importance outrée (p. 18i); — et ceci surtout, 011 maint lecteur retrouvera l'impression que donnent certaines pages de VHistoire de la Réoolution française : « Le souci de la réalité était la moindre préoccupation historique de Michelet... C'est par la puissance d'évocation d'un magicien qu'il entrevoyait les hommes, les événements, ne prenant plus aucun souci des pièces de conviction qui établissent ou démentent les affirmations... 11 possédait magistralement l'érudition et la dédaignait, V estimant inférieure à son système d'éoocation » (p. 187). N'estce pas que c'est bien cela ? — Voici un dernier trait qui vaut aussi qu'on le relève, car, sous une

forme lég"ère, il laisse entrevoir le fond de l'homme : « Toujours préoccupé de ses idées intérieures, il disait en riant (c'était à Veytaux) qu'il se faisait un devoir de ne pas écouter quand on lui parlait. De même, il affirmait qu'il ne lisait jamais. » (P. 183.)

Forcément, le livre, par endroits, tourne au parallèle entre Quinet et Michelet ; et ce parallèle met en relief certains côtés trop peu connus de la noble fîg'ure de l'auteur à'Ahasvéï^us et de Merlin. Madame Quinet montre très bien comment, des deux amis, c'est Edgar Quinet qui fut l'homme d'action, qui entraîna Michelet à sa suite, tandis que tant de gens mal informés croient le contraire. « Grâce à vingt ans d'exil, il s'est établi une véritable légende ; on a dépouillé le proscrit de tous ses titres acquis au Collège de France, son caractère militant, son initiative de l'enseignement laïque ; on a reporté tous ces titres sur Michelet, qui n'en avait pas besoin » (p, 146). Ce fut toujours Quinet qui prit l'initiative des hardiesses; on le savait bien, à l'époque : aussi c'est son cours qui fut fermé en 1846, c'est lui qui fut banni en 1851. En 1831, Quinet écrit sa fameuse brochure, L'Allemagne et la Réoolution : Michelet fait tout ce qu'il peut pour détourner son ami de la publier. Le 24^février 1848, Quinet prend son fusil et marche avec les insurgés contre les Tuileries ; il fut ensuite chef de légion de la garde nationale et représentant du peuple : Michelet, quoique très heu-

reux de la proclamation de la République, ne prit aucune part à la révolution, et refusa la candidature. Vers la fin de l'Empire, Quinet, irréconciliable, déplore l'abaissement des consciences, ne cesse de s'indigner et de prédire une catastrophe, fait une campagne ardente contre le plébiscite; tandis que, dans ses conversations à Veytaux avec son ami, Michelet, à moitié converti à l'Empire libéral, « trouvait toujours quelque excuse ingénieuse à opposer ; par exemple, les chemins vicinaux qui transformaient la France, le progrès des paysans qui lisaient Boileau, etc. » (p. 308).

Quinet, on le sait, fut un novateur en plus d'un domaine. 11 signala le premier, en 1831, les vieilles épopées françaises du douzième siècle. Il atteignit les plus hauts sommets de Fart dans cet Ahasvérus (1834) qui faisait dire à Lamartine : (( On nous broierait tous dans un mortier que nous ne fournirions pas la quantité de poésie qu'il y a dans cet homme », et à Henri Heine (dans Lutèce) : « Il n^y a pas trois poètes en Europe qui aient l'imagination de Quinet ». Dans V Histoire de la campagne de 1815 (1861), il montra qu'il n'était pas nécessaire d'être un général pour s'initier aux mystères de la tactique. Dans la Création (1869), il entreprit « d'établir les rapports de la conception nouvelle de la nature avec l'histoire, les arts, les lettres, l'économie sociale et la philosophie ». Enfin, le premier, dans un tout petit livre qui fut un acte, la Philo-

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Sophie de r histoire de France (iS^ït), il réfuta la thèse qu'avait soutenue toute l'école historique de la première moitié du siècle : l'utilité du despotisme pour établir la liberté.

Je me reprocherais de ne pas citer ce que Michelet écrivit à Quinet après avoir lu la Philosophie de l'histoire de France :

Ceci est une révolution, et celle que nous avions tous dans le cœur. Voici Thierry, Guizot, Bûchez sur le carreau. Moi-même et tous, nous avons plus ou moins erré, sauf à échapper plus ou moins au mauvais système, selon que nous avions en nous la réclamation de la vie... Les conséquences seront incalculables. (3 mars 1855.)

Vous avez porté un coup terrible. Augustin Thierry est bouleversé. Il perce l'air de ses cris. Lui seul est digne de sentir et d'apprécier la profondeur du coup. Les autres,' bien plus blessés peut-être, feront moins de bruit. (28 mai 1855.)

Un point particulièrement intéressant pour nous, c'est de savoir ce que Quinet pensait de V Histoire de la Révolution française de Michelet,. et comment Michelet, d'autre part, jugeait la Révolution, publiée par Quinet en 1865. 11 y eut entre eux une divergence profonde sur un point capital : la question religieuse ; et cette divergence fit passer même un nuage, bientôt dissipé, sur leur longue et fidèle amitié.

Le 17 septembre 1853, en recevant le dernier volume de V Histoire de la Révolution française, Quinet avait écrit à son ami une lettre très remarquable, oii se trouvent ces mots :

Je pense depuis longtemps que la seule chance de salut est de délivrer la France de la religion du moyen âge ; et que pour cela il faudra une volonté semblable à celle qui, vers la fin de l'antiquité, a fermé par un décret de trois lignes les temples du paganisme dans toute l'étendue de l'empire. Je le pense encore; je crois encore que les temples de cette autre antiquité, que nous voyons se survivre, ne se fermeront pas d'eux-mêmes et sans qu'on les aide; mais j'avoue que votre livre me donne beaucoup à songer ^

Quinet voulait donc la destruction du catholicisme, et il regrettait que la Révolution eût échoué dans cette entreprise, ou plutôt, à l'en croire, ne l'eût pas tentée; mais il la voulait au profit d'une autre forme du christianisme, le protestantisme, qu'il regardait comme la religion des nations libres.

Michelet, lui, est l'adversaire non du catholicisme seulement, mais du christianisme. La mort du christianisme, la mort du passé, est nécessaire, dit-il ; et c'est pour cela qu'il approuve la tentative de Cloots et de Chaumette. «Le culte de la déesse Raison, dit madame Quinet, est une des questions que l'historien de la Révolution avait le plus à cœur, celle où il ne supportait pas la contradiction. » (P. 213.)

Quinet avait dit, dans son livre la Réoolution : « L'ardeur des iconoclastes fut peut-être le seul mouvement où le peuple ait pris Viniticative ^ ».

1. Madame Quinet s'est bornée à faire allusion à cette lettre, sans la reproduire. On en trouve le texte dans les Lettres d'exil, t. I", p. 57.

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