Jusqu'au 9 thermidor, M. Sarrette, qui avait compris
reconnaissait coupable du choix incriminé, s'esquive, et laisse le citoyen Sarrette aux prises avec le farouche proconsul. Robespierre, cette fois, ne veut pas seulement des vers nouveaux ; il veut encore que le peuple entier chante l'hymne à l'Etre-suprême. Il donne, en conséquence, à M. Sarrette l'autorisation nécessaire pour convoquer les citoyens à se rendre au chef-lieu de chacune des quarante-huit sections. Là, tous doivent entendre, doivent apprendre le chant patriotique. Le citoyen Sarrette est rendu responsable de la bomw exécution. Il comprend sa position, et, en toute hâte, il fait parodier U'hymne de Ghénier par un petithomme contrefait, nommé Désoignes {sic), autant poète que bossu. Les membres de l'Institut de musique, sans perdre de temps, se transportent au poste qui leur est assigné : Gossec a les Halles en partage 2, Lesueur exploite les boulevards '\ Méhul, plus heureux, se tient
le danger que courait son ami Ghénier, lui donna asile chez lui et le cacha dans la chambre occupée habituellement par Gatel [le jeune proesseur d'harmonie]. G'est là que Ghénier composa le l'ameux Cha7it du Départ, que plus lard Méhul mit en musique, [Note de Zbnmermann.) — Le Chant du Départ ne fut pas mis en musique « plus tard », mais bien dans le courant de floréal; il a été gravé dès les premiers jours de messidor, et a figuré au programme du concert du 16 messidor an II ; il a été publié, paroles et musique, avec les noms de Ghénier et de Méhul, dans laquatrièmelivraison, parue en messidor, de l'Ouvrage périodique de chansons et romances civiques, dont il forme le n" 14 (voir Gonstant Pierre, Le Magasin de musique à l'usage des fêtes nationales et du Conservatoire, 1895, p, 132).
1. « Parodier », dans la terminologie musicale, désigne l'action de substituer des vers. nouveaux, de mesure identique, aux vers sur lesquels a été écrit un air.
2. Gossec ne parait pas s'être occupé du tout de la répétition de l'hymne à l'Etre-supréme. Les musiciens qui furent envoyés aux Halles (section des Marchés) sont, d'après les Lettres de députation, le violoniste P. Rode et Leievre (il y avait deux Lefèvre, Jean-Xavier et Louis, tous deux clarinettistes).
3. Lesueur ne figure pas parmi les musiciens envoyés en députation dans les sections.
L'HYMNE A L'ÊTRÈ-SUPRÉME 243
à la porte de- Tlnstitut i. Les uns et les autres, tous huches, perchés sur une chaise ou sur la borne, chantent avec civisme et comme ils peuvent, en s'accompagnant d'un violon faux comme la voix de leurs innombrables élèves.
Ceux-ci attaquent, hurlent en même temps et dans tous les tons le chant de Gossec. Le soir, la ville est jonchée de virtuoses aux larges poumons. Ils arrosent leur enthousiasme pour l'accroître encore, se disputent le prix du chant et portent Gossec en triomphe au son de sa mélodie.
De cette incommensurable émulation, je dois dire, de ce brûlant enthousiasme, résulte cependant un effet imposant, immense.
Le 20 prairial, un colossal unisson plane sur la capitale qui, à son réveil, entend cinquante mille voix entonner Thymne à l'Etre-suprême.
M. Sarrette y perdit son gendarme-.
On voit que, sur un fond vrai, la fantaisie de l'écrivain s'est donné libre carrière. J'ai relevé en note quelques-unes des inexactitudes commises par lui ^; il faut encore examiner deux autres de ses assertions. 11 dit que les paroles de l'hymne de Chénier ne furent envoyées à Barrette par le Comité de salut public que le 13 prai-
1. Méhul, on l'a vu, fut envoyé à la section des Tuileries (église des Feuillants), en compagnie de Guthmann.
2. Ce n'est pas après la fête de l'Etre-supréme, mais bien le 21 floréal, c'est-à-dire un mois avant, qu'un arrêté du Comité de sûreté générale mit Barrette en liberté définitive et ordonna que le gendarme commis à sa garde se retirerait.
3. Les erreurs de Zimmermann avaient déjà été signalées en partie par MM. Julien Tiersot {Ménestrel du 29 avril 1894) et Constant Pierre {B. Sarrette, etc., 1895, pages 4-6, 72-80).
rial: or, cela ne saurait être, car le 16 prairial la musique de cet hymne était déjà gravée, et les parties vocales déjà copiées; qu'une composition aussi vaste eût été improvisée, gravée et copiée en un seul jour, serait chose matériellement impossible K Cependant il y a un détail qui semble ne pas avoir été inventé, c'est celui des signatures de Barère, Garnot et Robert Lindet. Zimmermann a pu se tromper sur la date,, sans qu'il faille pour cela contester l'existence de l'arrêté ^, L'autre assertion est relative au motif qui fit rejeter l'hymne de Chénier. D'après Zimmermann, Chénier aurait passé, aux yeux de Robespierre, pour un « Girondin », un (( fédéraliste », qui ne pouvait être chargé d'écrire un hymne national. Mais si tel eût été, en effet, le motif qui fit écarter l'hymne composé par Gossec sur les paroles de Chénier, on ne concevrait pas comment le Comité ne trouva pas mauvais que les strophes chantées au Champ de Mars sur l'air de la Marseillaise eussent pour auteur le même Ché-
1. 11 peut se faire que V « envoi » des paroles de l'hymne par le Comité n'ait été qu'une simple formalité ; Gossec aurait composé sa musique sur les vers de Chénier — ou aurait adapté à ces vers une musique précédemment composée—longtempsavantle ISprairial; les paroles sur lesquelles cette musique devait se chanter n'auraient été communiquées au Comité qu'après coup, et celui-ci aurait alors accordé son approbation sous la forme de l'envoi de l'hymne à l'Institut. (Note écrite en 1908.)
2. Ni l'arrêté du Comité de salut public relatif à l'envoi de l'hymne de Chénier, ni le second arrêté (qui est du 17 prairial : la date en est établie par les Lettres de députation du 19 prairial), relatif à l'envoi de -l'hymne de Desorgues, n'existent aux Archives nationales.
l'hymne a l'être-suprême 245
nier. Nous sommes là en présence d'une légende d'origine thermidorienne, qui a audacieusement altéré le véritable caractère des faits. Ce qui fit rejeter le premier hymne à l'Etre-suprême,, je l'ai déjà dit, ce ne sont pas les paroles deChénier, c'est la musique trop difficile de Gossec, qui n'aurait pu être chantée par le peuple.
Lamartine, dans son Histoire des Girondins, a arrangé les choses selon sa fantaisie. Il savait probablement que l'hymne « Source de vérité, qu'outrage l'imposture » n'avait pas été chanté; mais il ne connaissait pas l'hymne de Desorgues, dont le Moniteur ne parle pas; et, voulant néanmoins citer les paroles d'un hymne quelconque, il a pris dans ce journal et reproduit tout au long les trois strophes de Chénier sur l'air de la Marseillaise; il les donne, en contradiction formelle avec tous les documents, comme ayant été chantées aux Tuileries, après le second discours de Robespierre.
Michelet, au tome VII de son Histoire de la Révolution française (1853), a dit:
Une montagne symbolique s'élevait au Champ de Mars, assez grande pour recevoir, outre la Convention et les musiciens, deux mille cinq cents personnes, envoyée des sections, mères et filles, pères et fils, en écharpes tricolores, qui devaient chanter l'hymne à l'Etre-suprême. Au plus haut, une colonne était chargée de trompettes, dont la voix perçante dirigeât, annonçât les mouvements dans l'espace immense . L'hymne chanté, le coup d'œil fut un moment ravissant : les jeunes filles jetèrent des fleurs au ciel, les mères élevè-
rent leurs petits enfants, les jeunes gens tirèrent leurs sabres et reçurent la bénédiction de leurs pères.
L'écrivain a évidemment confondu l'hymne à l'Etre-suprême avec les strophes de Ghénier sur l'air des Marseillais.
Le littérateur Hédouin a publié en 1856, sur la question de l'hymne à l'Etre-suprême, des détails qu'il dit tenir de Panseron, « l'élève chéri de Gossec ». Ils sont assez semblables à ceux qu'avait déjà donnés Zimmermann, et s'en distinguent seulement par quelques erreurs plus grossières. Voici le récit de Hédouin:
Gossec, ainsi que Ghénier, avait été mis en réquisition pour composer l'hymne de rigueur en ces sortes de solennités. Quatre jours avant la cérémonie ^, Robespierre fit appeler près de lui Sarrette, le grand directeur de la partie musicale des fêtes nationales, et lui demanda si tout était prêt. « Oui, citoyen représentant, lui répondit Sarrette. Voici les paroles de Thymne mis en musique par Gossec et qui sera exécuté par tous les artistes de l'Opéra. » Il convient de faire observer qu'a cette époque il existait entre le proconsul et Ghénier sinon une guerre déclarée, du moins une guerre sourde, et que ce dernier, en enveloppant sa pensée des formes poétiques, avait laissé percer sa haine contre la puissance criminelle, sa pitié pour l'innocence malheureuse et proscrite, dans l'avant-dernière strophe 2 de son hymne ainsi conçue :
\. Hédouin place donc, comme Zimmermann, et probablement d'après lui, la conversation entre Robespierre et Sarrette au 46 prairial.