SUR LA FORMATION DE LA LÉGENDE DANTONIENNE
(documents inédits)
La légende dantonienne est de date relativement récente. Elle n'a eu cause gagnée dans le parti républicain et dans l'enseignement officiel qu'aux environs de l'année 1890. Mais elle est le résultat d'une longue campagne menée avec obstination par la famille de Danton, d'une part, et par la chapelle positiviste de la rue Monsieur-le- Prince, d'autre part.
Les premiers mémorialistes et historiens qui écrivirent sur la Révolution, au temps du premier Empire et de la Restauration, exprimèrent sur Danton l'opinion bien assise qu'avaient eue de lui ses contemporains. Ils le représentèrent comme un homme d'argent, affamé de jouissances, dépourvu de toute conviction et de tout scrupule, justement condamné pour ses intrigues politiques et financières. Personne parmi eux ne s'avisa de
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contester le bien fondé de la sentence définitive qu'avait portée sur le Mirabeau de la po[)ulace la Convention thermidorienne elle-même, qui pourtant n'était pas dilïicile en matière de vertu.
Danton et les siens restèrent sous cette flétrissure.
Deux ans après les journées de juillet i83o, entra premier, à l'Ecole normale supérieure, un jeune Champenois de dix-huit ans qui portait le nom de Joseph-Arsène Danton. Il s'assit sur les bancs de l'Ecole aux côtés der Coiset, qui fut professeur de seconde au lycée Saint-Louis ; de Faurie, qui devint inspecteur général ; d'Ernest Havet, qui entra à l'Académie des sciences morales et politiques ; du physicien Trouessard, etc. 11 put connaître à l'Ecole, Jules Simon, qui écrira en 1870 sa notice nécrologique dans l'Annuaire de l'association des anciens élèves ; Victor Duruy, qui le prendra plus tard comme chef du personnel ; Henri Martin, Amédée Jacques, Saisset, etc. Il eut pour professeurs Cousin et Damiron pour la philosophie, Guigniaut et Ampère pour les lettres, Michelet pour l'histoire. L'enseignement de Michelet le passionnait et il se serait préparé à l'agrégation historique si un désir, qui était un ordre, de Victor Cousin ne l'avait forcé de choisir la philosophie. Il resta du moins en relations étroites avec Michelet, qui l'appelle dans ses lettres son élève et son ami.
Joseph-Arsène Danton ne rougissait pas de son
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nom, bien au contraire. Né à Plancy, dans l'Aube, le i*"" janvier 181/4, d'un père médecin, il pouvait se découvrir, en remontant la série de ses ancêtres, une parenté éloignée avec le célèbre conventionnel, dont le grand-père, Jacques Danton, était originaire de Plancy*. Il avait fait une partie de ses études à Arcis-sur-Aube à l'Institution que dirigeait un ami et un camarade de collège du cordelier Danton, l'ancien prêtre défroqué Louis- Robert Béon, qui consacra à la jeunesse du révolutionnaire une notice indulgente et fantaisiste parue dans VEcho d'Arcis de I836^ Pendant son séjour à Arcis, il avait pu apercevoir les fils du conventionnel, Antoine et Georges, qui y possédaient une filature de coton ^.
Le jeune normalien faisait profession d'admirer la Révolution, mais la Révolution sage, celle des débuts. S'il était fier de porterie nom d'un tribun de la grande époque, il s'efforçait du moins de le laver des taches qui le ternissaient. Danton était à ses yeux un génie calomnié et incompris. Ce
I . Voir Arsène Thévenot, Notice généalogique et biographique sur le conventionnel Danton et sa famille, Arcis-sur-Aube, 1904.
3. Une copie de cette notice, plus complète que celle qui fut communiquée à Rousselin de Saint-Albin et que reproduisit le docteur Robinet en appendice de la première édition de son mémoire sur la vie privée de Danton, figure au dossier Dubuisson conservé aux manuscrits de la bibliothèque de la ville de Paris. Ce dossier provient du docteur Dubuisson, gendre de M. Robinet.
3. Voir l'article sur la descendance de Danton dans les Annales révolutionnaires, 191a, t. V, p. 669-678.
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soi-disant homme de sang avait fourni maintes preuves de son humanité et de sa modération. Ce soi-disant voleur avait donné l'exemple de toutes les vertus privées. Toute sa vie, Arsène Danton s'efforça de faire partager aux autres les convictions qui l'animaient. Il ne prit jamais la plume, gueje sache, mais il puisa dans ses relations et dans l'importante situation universitaire qui allait lui échoir des moyens de propagande qui ne furent pas négligeables.
Professeur au collège de Versailles après l'agrégation, où il avait été reçu premier, il y rencontra Vacherot qui épousa sa sœur. Une extinction de voix l'obligea à demander un congé en 1837. Trois ans plus tard, Villemain, devenu ministre de l'Instruction publique, le prenait comme chef de son secrétariat. En juin i844, il devenait chef du cabinet du ministre. C'était au moment où la lutte de l'Université contre l'Eglise battait son plein. Villemain venait de faire voter par la Chambre des pairs un projet de loi sur l'enseignement libre, dont la discussion à la Chambre des députés était commencée \
Le Journal de l'Aube, en annonçant en termes flatteurs la nomination d'un compatriote à un haut emploi auprès d'un ministre, crut pouvoir ajouter que l'universitaire Danton descendait de
1. Voir Villemain, par G. Vauthier. M. Vaulhier, trompé par les apparences, a cru qu'Arsène Danton était le fils du conventionnel.
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l'illustre Montagnard. Arsène Danton aurait pu rectifier cette information inexacte. Il préféra consulter auparavant les fils de Danton et il écrivit à l'aîné, Antoine, la lettre suivante qui nous éclaire sur ses opinions et sur son caractère :
Cabinet Ministère
DU Ministre. de l'Instruction publique.
Paris, le i6 juin I8l^!^.
Monsieur,
J'éprouve le besoin de vous écrire au sujet d'une note qui a paru dans le Journal de l'Aube en date du i4 juin et qui vient de m'être communiquée par un de mes amis. On annonce dans cette note, d'après les journaux de Paris, que je viens d'être nommé chef du cabinet du ministre de l'Instruction publique et que je réunis ces fonctions à celle de chef du secrétariat général dont j'étais chargé depuis longtemps. On dit ensuite que je descends de V illustre tribun de la Convention.
Je ne voudrais pas me laisser attribuer un honneur qui ne m'appartient point, et mon premier mouvement était d'écrire au rédacteur en chef du Journal de VAube pour lui faire connaître que je ne suis pas le petit-fils âni célèbre Danton, niais je réfléchis que, dans l'opinion de certaines personnes qui détestent les souvenirs de la Révolution française, ma démarche pourrait recevoir une fausse interprétation. On croirait que je suis empressé, non pas tant de rectifier une assertion inexacte que de désavouer toute relation de famille avec un révolutionnaire. Or, je serais désolé qu'on fit une pareille supposition sur mon compte. J'honore infiniment, la mémoire de M. votre père. J'ai vu, il y a quelques jours encore, des papiers de lui qui ajoutent à
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l'idée qu'on avait déjà de la générosité de son caractère. Je suis attaché de cœur aux principaux résultats de la grande révolution qu'il a servie. C'est pour cela que je ne voudrais pas qu'on me crût embarrassé du nom que je porte et des souvenirs qu'il réveille.
Si vous êtes de mon avis, Monsieur, je ferai de deux chosps l'une, ou de demander au rédacteur en chef une rectification en son nom et non au mien, ou bien de laisser passer sans la relever une note qui sera promptement oubliée et dont tout le monde aura reconnu l'inexactitude.
Veuillez agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.
A, Danton*.
Nous n'avons pas la réponse que firent les fils de Danton à ce témoignage de sympathie qui dut les toucher profondément, mais nous possédons la lettre qu'Arsène Danton leur écrivit aussitôt après :
Paris, le ai juin i844.
Messieurs, Je m'empresse de vous remercier de votre aimable lettre. M. Girardin, qui était chargé de vous porter la mienne, vient de m'écrire qu'il est absent d'Arcis, au moment où elle est parvenue chez lui. C'est ce qui m'explique comment votre réponse, que j'attendais impatiemment, a tardé quelques jours. Ne voyant pas cette réponse arriver, j'avais pris le parti de la prévenir.
I . Dossier Dubuisson. Les lettres inédites que nous publions pins loin proviennent de la même source.
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J'ai chargé la personne de Troyes, qui m'avait communiqué le Journal de VAiibe, de passer chez le rédacteur en chef pour l'avertir de son erreur. S'il tient à la vérité, il fera une rectification. S'il est comme les journalistes de Paris, qui répugnent à se donner à eux-mêmes des démentis, il laissera tomber son article dans l'oubli.
Quelque parti qu'il prenne, cette petite affaire m'aura procuré le plaisir d'entrer en relations avec vous, et je m'en félicite sincèrement. Si mes occupations me permettaient de faire bientôt le voyage de Plancy et d'Arcis, j'irais certainement vous voir, et je vous prie d'agir de même avec moi si vous veniez à Paris. Je serais très charmé de faire directement votre connaissance.
Je vous parlais dans ma dernière lettre de la générosité du caractère de votre père. J'en ai des preuves nombreuses, indépendamment de celles qui sont dans l'histoire. Ainsi, j'ai vu, entre les mains d'un juge de Paris, les pièces du procès qui avait été commencé contre Adrien Duport et la lettre impérieuse que votre père écrivit, en sa qualité de ministre de la Justice, pour le sauver d'une mort certaine'. Ainsi encore je me rappelle (c'est un ancien ministre du i*"' mars i84o qui me l'a rapporté) que M. de Talleyrand, dans les derniers temps de sa vie, se louait beaucoup de la bonté avec laquelle votre père lui avait procuré des passeports pour l'étranger, au moment où M. de Talleyrand allait être jeté en prison "^.
1. Il s'agit sans doute de la lettre que Danton écrivit, le 7 septembre 1792, au commissaire du pouvoir exécutif du tribunal de Nemours et que Mortimer-Ternaux a publiée dans son Histoire de la Terreur, t. III, p. 354, note. Michelet a eu communication du même dossier.
2. Nous avons publié le passage des mémoires de Théodore Lameth qui confirme la lettre d'Arsène Danton dans les Annales révolutionnaires, t. VI, 191 3, p. 13-17.
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Au surplus, voici ce qui m'est arrivé à moi-même il >" a quatorze ans. Je venais de remporter plusieurs prix au concours général des collèges de Paris et mon nom avait été répété par les journaux. Un homme très âgé, que je ne connaissais pas et qui avait remarqué mon nom dans son journal, me fit dire qu'il désirait me voir ; je lui donnai rendez-vous. Ma surprise fut extrême de voir cet homme nïettre à ma disposition sa personne et une partie de sa fortune. Je le priai de s'expliquer. Il m'apprit alors qu'il avait été arraché à la mort par le célèbre Danton et que, me croyant son petit-fils, il serait heureux de me témoigner sa reconnaissance. Je le félicitai de ses sentiments, mais en l'avertissant que je n'étais pas ce qu'il pensait et je lui laissai votre adresse, en supposant qu'il voulait se mettre en rapport avec vous.
Je fais demander en ce moment même à un de mes amis une lettre autographe de votre père pour vous la communiquer. Je pense que vous aurez du plaisir à la voir. Je vous prie de me la renvoyer promptement en la recommandant à toute l'attention de la poste. J'aimerais mieux perdre un billet de banque que d'égarer un pnreil autographe auquel le propriétaire attache un prix infini. Si vous voulez en prendre copie pour vous, vous le pouvez, mais je vous prie en grâce de ne laisser voir et surtout de ne laisser copier cette lettre à qui que ce soit. On finirait par la publier et ce serait une désolation pour l'ami qui me l'a prêtée et qui a le droit de la garder inédite ou de la livrer au public comme bon lui semblera.
Veuillez, Messieurs, agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
A. Danton.
Cette lettre était prête depuis plusieurs jours. Elle a été retardée parce que je voulais y joindre la lettre de votre père qui ne m'a pas été communiquée immédiatement.
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On voit par ces lettres que l'universitaire Arsène Danton n'avait pas attendu d'entrer en relations directes avec les fils de Danton pour entreprendre la campagne de réhabilitation. Déjà, il s'était mis à la recherche des documents et des témoignages qui pouvaient contribuer à intéresser, en faveur de sa mémoire, les bourgeois libéraux qui constituaient la classe dirigeante sous la monarchie de Juillet. Danton n'apparaissait plus comme un furieux anarchiste. C'était un cœur sensible, toujours prêt à sauver, gratis bien entendu, ces royalistes contre lesquels il tonitruait, ces « feuillants » qui avaient gouverné sous la Constituante et dont les fils gouvernaient sous Louis-Philippe. L'un de ces feuillants, qui avait été mêlé au grand drame, Théodore de Lameth, venait justement de terminer ses Souvenirs où il s'efforçait de dresser de Danton devant la postérité une image semblable, qui n'est point fausse, mais qui est incomplète.
Arsène Danton quitta le ministère de l'Instruction publique en même temps que Villemain en i8/i5. Il se présenta l'année suivante aux élections législatives dans l'arrondissement de Bar-sur- Seine comme candidat de l'opposition. Il fut battu. Il n'eut pas plus de chance en 18^8. Le nom de Danton n'était pas encore une recommandation auprès des électeurs de l'Aube.
Arsène Danton se consola des déboires de la vie publique en faisant une belle carrière dans
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l'administration. Il devint successivement inspecteur de l'Académie de Paris, inspecteur général et enfin directeur de l'enseignement secondaire sous le ministère Duruy. Il mourut en fonctions le 19 décembre 1869.
La mémoire de Danton a trouvé ainsi pendant plus d'un quart de siècle, de i84o à 1870, au ministère qui est en relations continuelles avec les écrivains, un défenseur passionné et influent. Sous la plupart des apologies de Danton qui parurent au temps de Napoléon III, il n'est pas difficile de retrouver sa trace.
Au moment même où le dantonisme faisait son entrée aux côtés de Villemain dans les hautes sphères universitaires, il s'apprêtait à pénétrer dans le domaine historiqu-e, sous l'influence plus directe encore de la famille de Danton.
Un avocat de Pont-à-Mousson, sincère républicain et travailleur consciencieux, Nicolas Villiaumé', préparait alors la grande histoire de la Révolution qu'il publia en quatre volumes chez Michel Lévy en i85o. Villiaumé s'efforçait d'interroger les acteurs survivants du grand drame. Dès i835, il voyait à Paris Albertine Marat, qui lui communiquait les papiers de son frère et la précieuse collection des numéros de VAmi du peuple, que celui-ci avait annotés de sa main. Il
I. Né à Pont-à-Moasson le 12 août 181 8, mort à Paris le 9 août 1877.
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recueillait des lèvres de la vieille fille des anecdotes curieuses sur les derniers jours de Danton. Il s'entretenait avec Rousselin de Saint-Albin, qui avait été l'ami ou plutôt la créature du tribun, avant de passer au service de Barras. Il échangeait toute une correspondance avec Sergent, qui lui adressait de Nice en i846 et 1847 des lettres qui ont la valeur de documents historiques'. Un avocat, qu'il ne désigne que par l'initiale S..., lui communiquait l'original des fameuses notes que Robespierre fournit à Saint-Just pour son rapport d'accusation contre les dantonistes. Il voyait le vieux Buonarroti qui lui faisait ses confidences. Bref, il ne négligeait aucune source d'information. Ayant appris, sans doute par l'universitaire Arsène Danton, que les fils de Danton existaient toujours, il leur écrivit à Arcis et tâcha d'obtenir d'eux des renseignements précis sur la fortune de leur père. Nous n'avons plus ses lettres, mais nous possédons les réponses des fils de Danton :
Monsieur Villiaumé, avocat, à Nancy (Meurthe).
Arcis-sur-Aube, le i4 juillet i846.
Monsieur,
Les deux lettres que vous nous avez fait l'honneur de nous adresser nous sont parvenues.
Nous n'avons malheureusement pas le moindre docu-