I. Tome LX, 1906, i
3j6 études ROBESPIERRUSTBS
Et maintenant voici le texte du discours rapporté par le Moniteur :
Posons donc de bonne foi les principes du droit de propriété, il le faut d'autant plus qu'il n'en est point que les préjugés et les vices des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais.
Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c'est que la propriété ; il vous dira en vous montrant cette longue bierre qu'il appelle un navire, où il a encaissé et serré des hommes qui paraissaient vivants : Voilà mes propriétés, je les ai achetées tant par tête. Interrogez ce gentilhomme qui a des terres et des vassaux ou qui croit l'univers bouleversé depuis qu'il n'en a plus ; il vous donnera de la propriété des idées à peu près semblables.
Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne, ils vous diront que la plus sacrée des propriétés est, sans contredit, le droit héréditaire dont ils ont joui, de toute antiquité, d'opprimer, d'avillir et de s'assurer légalement et monarchiquement les 35 millions d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon plaisir...
Vous voyez de quel langage magnifique et imagé Robespierre savait habiller à la tribune les notes hâtives qu'il traçait le soir, sous la lampe de Duplay. Vous voyez avec quelle facilité, avec quelle souplesse il passait d'un argument à un autre.
Je ne crois rien exagérer en concluant que Maximilien Robespierre fut un des plus grands orateurs qui aient jamais existé, en le mettant aux côtés d'un Périclès, d'un Démosthène, d'un Cicéron, bien plus haut qu'un Danton ou qu'un Gambetta.
Il a uni la hauteur et la noblesse des vues à la
perfection de la langue et de la diction. Il a fait vibrer toutes les passions humaines. Il a gouverné la République pendant l'époque la plus tragique par le seul prestige de sa vertu et de son génie.
Ce grand homme n'a été jusqu'ici si contesté que parce que les idées qu'il représentait ont été vaincues avec lui. Tous les conservateurs sociaux, le nombre en est plus grand qu'on ne pense, et ceux de gauche ne sont pas moins redoutables que ceux de droite, se sont appliqués depuis un siècle à rabaisser le talent de l'ora'teur afin de rabaisser en même temps l'idéal qu'il incarnait. Le calcul a réussi jusqu'ici. Aveuglée par les faux docteurs, notre démocratie les a crus sur parole et n'est pas allée se retremper et se purifier aux sources vives de la parole du grand ancêtre. Il fut un temps où Robespierre et Démocratie étaient synonymes. Ce temps reviendra. Alors, quand on n'aura plus peur des idées de Robespierre, on sera plus libre pour admirer son génie. Alors, peut-être, au lieu de faire expliquer à nos enfants les sermons d'un Bossuet, pompeux et surannés, leur fera-t-on expliquer les discours de Robespierre contre le marc d'argent, sur la propriété, contre la guerre, contre Danton. Alors, notre Ecole sera vraiment l'Ecole d'une démocratie, une Ecole qui doit former des hommes de bien capables de bien penser, de bien parler et de bien agir.