‹ Études Robespierristes; la corruption parlementaire sous la terreurChapitre 22 sur 80 · I. Archives parlementaires, t. LU, p. 564 et sq · texte numérisé non relu

I. Archives parlementaires, t. LU, p. 564 et sq

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secrétaire de TAssemblée, donna lecture de son. «

compte de dépenses secrètes et de dépenses i

extraordinaires, compte très détaillé. Les applau- ;

dissements recommencèrent plus vifs.

Rebecquy, le fougueux député de Marseille qui avait accompagné les fédérés au lo août, s'écria : « Je demande que tous les ministres rendent compte comme Roland. » i

Après que Monge, ministre de la Marine, eut .

déclaré qu'il n'avait fait aucune dépense extraor- }

dinaire ou secrète, Danton, le fier Danton monta >

à son tour à la tribune, mais ce fut pour se réfu- j'

gier dans les distinguo et derrière le Conseil exécutif : « Je l'ai déjà dit à l'Assemblée, je n'ai rien fait que par ordre du Conseil pendant mon ministère, et le Conseil a pensé que, d'après le décret de l'Assemblée législative, il n'était comptable qu'en masse ; d'ailleurs il est telle dépense qu'on ne peut énoncer ici ; il est tel émissaire qu'il serait impolitique et injuste de faire connaître ; il est telle mission révolutionnaire que la liberté approuve et qui occasionne de grands sacrifices d'argent ». C'était parler en véritable opportuniste. L'assemblée applaudit, mais Danton eut la fâcheuse inspiration de continuer ses explications : « Lorsque l'ennemi s'empara de Verdun, lorsque la consternation se répandait même parmi les meilleurs et les plus courageux citoyens, l'Assemblée législative nous dit : N'épargnez rien, prodiguez l'argent, s'il le faut, pour

ranimer la confiance et donner Timpulsion à la France entière. Nous Tavons fait, nous avons été forcés à des dépenses extraordinaires ; et pour la plupart de ces dépenses, j'avoue que nous n'avons point de quittances bien légales. Tout était pressé, tout s'est fait avec précipitation : vous avez voulu que les ministres agissent tous ensemble, nous l'avons fait et voilà notre compte ». A ces mots, le Moniteur note que des murmures éclatèrent. Alors Danton posa en quelque sorte la question de confiance et il avoua derechef que ses comptes n'étaient pas en règle : a On a dû attacher une confiance morale à ceux qui ont été choisis pour faire la Révolution ; et il serait bien pénible, bien flétrissant pour des ministres patriotes de les forcer à remettre toutes les pièces qui constatent ces opérations extraordinaires. Il est vrai que Roland n'a point assisté au compte que les ministres se sont rendus mutuellement, mais il pouvait y assister. J'observerai en finissant que si le Conseil eût dépensé dix millions de plus, il ne serait pas sorti un seul ennemi de là terre qu'ils avaient envahie. Au reste, je vous prie de ne rien prononcer qu'autant que les ministres vous auront rendu compte collectivement de ce qu'ils ont fait ensemble^ ».

I. Le décret du a 3 juillet 1793 avait rendu tous les ministres solidairement responsables tant de leurs actes délibérés au Conseil que de la négligence des mesures qui auraient dû être prises, tant que durerait le danger de la patrie.

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Soit que la franchise de ces aveux l'eût touché, soit qu'il ait été sensible à l'éloge que Danton lui avait adressé précédemment, soit qu'il ait craint que la prolongation du débat ne fit tort à la République, Cambon admit qu'on ne pouvait pas exiger des ministres un compte public de leurs dépenses secrètes, mais il conclut que ces comptes devaient être vérifiés par tous les ministres réunis en conseil et il invita Roland à se faire présenter ces comptes et à venir ensuite devant la Convention faire connaître le résultat de son examen.

Interpellé par Cambon, Roland s'expliqua de nouveau : « Je suis très éloigné de blâmer les dépenses secrètes faites par mes collègues pour opérer le salut de la chose publique, au contraire, j'en approuve l'objet; mais j'ai dû déclarer que j'ignorais comment ces dépenses avaient été faites et à quoi on avait employé les fonds pris sur les deux millions. Je ne le pouvais savoir^ il est vrai, puisque je n'ai point assisté au conseil où les comptes ont été rendus; mais j'en ai cherché les traces sur les registres du Conseil et je ne les ai point trouvées... » C'était dire, en termes aussi clairs que possible, que les comptes que Danton avait soi-disant rendus au Conseil étaient des comptes fictifs puisque aucune trace écrite et au-« thentique n'en était restée.

Un membre s'écria : « Je demande que le registre du Conseil soit vérifié ».

Danton interrompit : « J'observe que le compte

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des dépenses secrètes ne se porte point snr le registre du conseil ». Cette observation, dit le Moniteur^ fut accueillie par des murmures et de vives interruptions.

Lidon, traduisant la pensée des Girondins, résuma et conclut : « Je demande que tous les ministres soient mandés pour attester si le compte a été oui ou non] rendu et pour savoir quel est celui de Danton ou de Roland qui déguise la vérité ».

Les Montagnards réclamèrent Tordre du jour.

Le président qui était Delacroix, un ami de Danton, mit Tordre du jour aux voix. Il proclama que Tordre du jour était adopté. Alors ce fut une protestation véhémente sur les bancs girondins. Henry Larivière demanda la parole. Lidon proposa Tappel nominal. «On ne peut passer à Tordre du jour, s'écria Larivière, quand il s'agit de défendre les intérêts du peuple et d'empêcher la dilapidation de ses trésors. » Au milieu des applaudissements et des murmures qui se croisaient. Camus vint apporter aux adversaires de Danton Tappui de sa haute autorité morale : «• Je vote pour le décret d'accusation contre les ministres qui ont dilapidé les finances de l'État, à moins qu'on ne me prouve, par la présentation du registre du conseil, que le compte de toutes les dépenses quelconques a été approuvé. » Camus fut applaudi. Après quelques instants de tumulte, Lasource fit décider qu'une nouvelle discussion Mathiez. Robespierre. 6

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s'engagerait sur la manière dont les ministres justifieraient qu'ils ont bien rendu leurs comptes au conseil exécutif.

Henry Larivière déclara q^e l'intention de la Législative avait été « que chaque ministre rendrait compte à ses collègues des sommes dépensées par lui et qu'il serait fait un arrêté du tout ».

ce 11 ne s'agit donc pas, conclut-il, d'exiger aujourd'hui de chacun des ministres un compte individuel et public, mais bien la représentation de l'arrêté général qu'ils ont dû prendre entre eux, arrêté d'autant plus nécessaire qu'il est la base unique de la responsabilité morale à laquelle fut soumis le conseil exécutif. » Au milieu de vifs applaudissements, la proposition de Larivière fut adoptée et vingt-quatre heures données au conseil exécutif pour justifier de la délibération qu'il avait dû prendre à l'effet d'arrêter le compte des sommes mises à sa disposition pour dépenses secrètes.

Pour la seconde fois, la Convention manifestait à Danton une hostilité, une défiance évidentes.

Le nouveau décret de la Convention plaçait le conseil exécutif dans une situation très embarrassante. Il ne pouvait pas justifier de la délibération qu'on lui commandait d'exhiber dans les vingt-quatre heures puisque, comme l'avait dit Roland, cette délibération n'existait pas. Il ne

pouvait pas, d'autre part, inviter Danton à se rendre de nouveau dans son sein et à présenter une seconde fois ses comptes. Il prit le parti de ne rien faire en opposant simplement la force d'inertie.

Malheureusement Danton commit Fimprudence, quelques jours plus tard, de réveiller les préventions dont il était l'objet en intervenant à la tribune dans une affaire financière, l'affaire de Guillaume, directeur de la maison de secours, banque qui avait émis des billets de confiance et qui était tombée en déconfiture par suite d'une mauvaise gestion V

Comme les porteurs des billets de la maison de secours étaient des gens du peuple, la Commune de Paris fit de continuels appels à l'Assemblée nationale pour obtenir les fonds nécessaires au désintéressement des créanciers. Le 28 septembre, elle réclamait deux millions. Cambon s'opposa à cette demande et s'éleva avec vigueur contre la horde d'agioteurs qui avaient émis des billets de confiance pour voler le peuple. Danton, au contraire, essaya de défendre la demande de la Commune : ce L'Assemblée ne voudra pas, <iisaît-il, que le citoyen indigent soit victime du défaut de lois pour réprimer l'agiotage. »

Ce n'était là qu'une escarmouche. Un nouveau

I . Nous reviendrons sans doute un jour sur TafTaire de Guillaume et sur le rôle qu'j joua Danton.

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et grand débat s'engagea les 25 et 26 octobre et, encore une fois, Danton et Cambon s'affrontèrent,

A cette date, l'affaire Guillaume s'était compliquée. Le 2^ octobre, le banquier avait pris la fuite emmenant avec lui à l'étranger les deux officiers municipaux qui étaient chargés de le garder.

Le 25 octobre, la Commune réclama à la Convention un subside de six millions pour terminer la liquidation des billets de la maison de secours. Cambon se fâcha et fit décréter, après un véhément discours, que la municipalité de Paris serait tenue de fournir le lendemain à midi l'état de situation et les comptes de la maison de secours et qu'elle justifierait des mesures qu'elle avait dâ prendre relativement à la fuite de Guillaume et des deux commissaires qui l'avaient accompagné.

Le lendemain, la Commune vint satisfaire au décret. Mais, au moment où son orateur invitait l'administrateur Bidermann à donner lecture des comptes de la maison de secours, ^on s'aperçut que Bidermann était absent. La Convention se crut jouée. Elle s'imagina que cette absence était une comédie arrêtée d'avance.

C'est alors que se produisit un incident très vif où la question des comptes de Danton fut remise sur le tapis.

Comme l'orateur de la Commune était interrompu, Danton voulut le soutenir : <x On n'inter-

rompt pas même un criminel et ici on a Taudace ...» Danton ne put pas finir sa phrase. Des murmures violents lui coupèrent la parole. On demanda qu'il fût rappelé à Tordre et le président, qui était Guadet, lui infligea cette peine. PuifS le girondin Lidon s'écria : « Je demande que le pouvoir exécutif soit tenu de déclarer, en exécution du décret prononcé dans une séance précédente, si chaque ministre a rendu le compte de l'emploi des sommes destinées aux dépenses extraordinaires et secrètes. » C'était rouvrir toute la question des comptes de Danton et c'était la rouvrir au cours d'un débat provoqué par la fuite d'un banqueroutier dont Danton était soupçonné à juste titre d'être le protecteur!

Danton essaya de payer d'audace : « J'appuie cette proposition et je rendrai compte, s'il le faut, de toute ma vie. Mais je vois qu'on poursuit avec acharnement les bons citoyens... ». Des murmures couvrirent sa voix. Soutenu par quelques applaudissements des tribunes il voulut continuer. Mais l'Assemblée refusa de l'entendre. Elle passa à l'ordre du jour.

Cet incident si grave montre bien en quelle estime la majorité des Conventionnels tenait la probité de Danton. Celui-ci avait évidemment la réputation d'un politicien d'affaires.

Le conseil exécutif, autrement dit le conseil des ministres, sortit enfin de sa torpeur et s'efforça de chercher une solution à la question

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toujours pendante du compte des dépenses secrètes. Roland, cela est visible, aurait voulu forcer Danton à se présenter de nouveau devant le conseil. Le 19 octobre, il avait lui-même consigné sur le registre le compte de ses dépenses secrètes qui se montaient à 5i 200 livres et le compte de ses dépenses extraordinaires qui s'élevaient à 38 42 5 livres. Lebrun, après lui, avait fait inscrire sur le registre qu'il n'avait ordonnancé aucune dépense secrète ou extraordinaire sur le fond spécial de deux millions mis à la disposition du Conseil après le 10 août. Mais si Lebrun n'avait pas touché à ces deux millions, c'est qu'il disposait pour son propre ministère de ressources beaucoup plus considérables. Au moment de la déclaration de guerre, la Législative avait voté une somme de six millions pour les dépenses secrètes du seul ministère des affaires étrangères.

Les six millions des affaires étrangères ne furent pas employés seulement à des objets diplomatiques. Ils servirent à alimenter la police politique du régime.

M. Frédéric Masson a dressé, dans son livre Le département des affaires étrangères pendant la Réçolutiony un état des principaux bénéficiaires des fonds secrets distribués par Lebrun. Je le remercie ici d'avoir bien voulu me .signaler cet état qui ne manque pas d'éloquence.

« On payait la police secrète de Paris. Pour-

voyeur, le fameux agent, recevait 3 o5o livres par mois. La Gazette nationale coûtait cher. Outre les employés du ministère payés spécialement pour la rédiger : Noël, Rosenstiel et Hernandez, on payait Champfort (600 livres par mois), Fréron (i 5oo livres), puis Koch et Fabre d'Églantine; puis c'étaient les apôtres qu'envoyait Roland à toiiis les coins de la France, les vingt-quatre commissaires envoyés, le 3 septembre^ par la Commune de P^ris, pour prêcher le massacre (4o 000 livres) ; c'étaient les cinquante petits ballons fabriqués sur l'ordre de Dumouriez, par le sieur Lallemand de Saint-Charles, pour répandre hors des frontières des écrits politiques. C'était une mission donnée à Brune pour l'armée de Dumouriez, sur î^equéte de Danton, On sait que Camille Desmoulins était auprès de Danton et qu'il était très lié avec Brune. On trouve là cette série de pamphlets de Condorcet imprimés à 3 4oo exemplaires : Lettre de Condorcet, Crimes dévoilésy pamphlet en allemand, tiré à g 000 ; Lettres de Marçal, Apis aux Espagnols par Condorcet, V Indépendant n" i et 2, Adresse aux Bataves par Condorcet. C'étaient encore des agents à Londres, comme Du Roveray, le Genevois, ancien collaborateur de Mirabeau (16 800 livres en septembre). C'était surtout Danton, le ministre des massacres. Ici les chiffres et les dates ont leur éloquence :

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AvAîïCES FAITES A M. Danto:îî.

Le 2j août lygs ^o ooo Iwres

Le a 8 août //g^, à Fabre d'Églantine, secrétaire général du ministère de la justice pour le compte de Danton 3 o5o livres

Le 2g août i^ga, à Fabre pour le ministre de la. justice

Le 2g août //p^, à Danton

Le 2 septembre i'jg2y au même.

Le 2 septembre ijga^ au même.

Le 8 septembre iyg2, au même.

Le 1 5 septembre I y g2 y au même.

Le 2j septembre ijg'^y au même.

livres

Si nous totalisons ces sommes mises par Lebrun à la déposition de Danton dans l'intervalle d'un mois, nous arrivons au total respectable de 1^7 910 livres. Il faut ajouter cette somme aux 268 684 livres que Danton dépensa sur les fonds qui lui furent spécialement affectés pour dépenses secrètes et extraordinaires. Les dépenses extraordinaires, les seules dont il rendit un compte écrit et détaillé, se montèrent à 68 684 livres, les dépenses secrètes de Danton s'élevèrent donc à 200000+ 147910=347910 livres..

I. Frédéric Masson, Le département des affuirei êtranghres pendant la Révolution, 1877, p. a6a-a63.

Nous comprenons alors devant ce chiffre coquet que V émotion qui se manifesta à la Convention n'était pas une émotion artificielle, provoquée uniquement par J'intérêt de parti.

L'état dressé par M. Frédéric Masson a été établi par lui sur les pièces comptables elle-mèmes. Son authenticité ne saurait être douteuse.

Pour en avoir le cœur net, j'ai écrit à M. Frédéric Masson pour lui demander de vouloir bien m'indiquer les cotes des cartons des affaires étrangères où je pourrais me reporter pour vérifier et compléter les curieuses données de son livre, Il m'a répondu aussitôt : « Au temps où j'étais aux affaires étrangères*, j'ai exploré avec l'autorisation du ministre dans mon service une suite des cartons qui n'ont jamais été communiqués et qui sont les cartons des finances. Ils n'avaient même pas de cotes et n'avaient je crois, jamais été ouverts. Ils ne l'auront pas été depuis et peut-être ont-ils été détruits. »

J'espère que l'éventualité envisagée dans cette dernière ligne ne s'est pas produite et que ces précieux cartons, dont M. Frédéric Masson nous révèle ainsi l'intérêt, existent encore pour la joie des historiens et les droits de la vérité historique, qui décidément est en marche et qu'aucun état-major n'arrêtera.

I. On sait que M. Frédéric Masson a été bibliothécaire du ministère des affaires étrangères.

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Quoi qu41 en soit, le 19 octobre, quand il contresigna le registre après Roland, Lebrun se 1

garda bien de noter l'emploi qu'il avait fait des fonds spéciaux qui lui étaient alloués. Les autres à

ministres s'abstinrent.

Mais, le 3o octobre, le député Borie fit voter un décret qui le mit au pied du mur : « Les ministres seront tenus d'énoncer dans leur compte chaque article de dépense, le décret qui l'a autorisé. — Ils rappelleront le montant des fonds accordés pour chaque nature de dépense et ce qui en a été employé par leurs prédécesseurs. — Ils détailleront les motifs qui ont donné lieu à chaque ordonnance et produiront à l'appui des marchés, des états et pièces qui peuvent constater la nécessité i

de la dépense, etc. »

Cette fois, il n'y avait plus moyen de se dérober. Le 4 novembre, Clavière, ministre des contributions publiques, imita àson^tour Roland et Lebrun et inscrivit ses comptes au registre. Puis le 7 novembre, les trois ministres Monge, Clavière et Lebrun se résignèrent à couvrir Danton et à obéir tardivement au décret du 18 octobre. Ils exposèrent que, dans la séance du 6 octobre, Danton et Servan, tous les deux démissionnaires, ce avaient donné connaissance par détail de l'emploi des fonds [des dépenses secrètes qui leur avaient été attribués], en accompagnant leur rapport de la présentation de différentes quittances et pièces justificatives que chacun des

membres présents eut la faculté de parcourir* », que le conseil, après en avoir délibéré, n'avait pas cru devoir tenir registre de cette reddition de comptés, puisqu'il s'agissait de dépenses secrètes. On aurait pu croire que la Convention se déclarerait satisfaite de ces explications. Plusieurs membres cependant observèrent que les ministres n'avaient point obéi complètement au décret, et cela était vrai, puisqu'ils n'avaient pas délibéré de nouveau et en commun sur les comptes déjà rendus et puisqu'ils n'avaient pas pris une délibération pour arrêter et apurer ces comptes. Des murmures s'élevèrent. Mais Brissot rçprit : « Puisqu'on murmure, je demande que Danton rende son compte publiquement». Cambon à son tour refusa de désarmer : a Danton tient encore 3o 000 livres ^ à la disposition de la nation ; mais il s'agit de savoir si des redditions de comptes qui ne sont pas inscrites sur les registres doivent suffire. Il y a aussi un arjicle de 16000 livres' pour gratification de commis ». Encore^ une fois

I. La lettre analysée aux Archives parlementaires, t. LUI, p. a85 (séance du 7 novembre) est assez différente de celle donnée d'après une copie^ par M. Aulard dans son étude citée, pp. i6i-i63.

a. Les Archives parlementaires impriment 3 000, c'est évidemment 3oooo, les 3oooo cpii lui restaient en caisse sur ses dépenses extraordinaires.

3. Les Archives parlementaires impriment a6 000 par une faute d'impression. Il s'agit des 16000 livres déjà portées au compte détaillé rendu par Danton de ses dépenses extraordinaires.

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la Convention refusa de donner quitus à Danton. La lettre des ministres fut renvoyée au Comité de l'examen des comptes. Danton cette fois ne broncha pas.

A plusieurs reprises encore, il fut question des comptes de Danton à la tribune de la Convention, mais d'une façon épisodique.

Ainsi, le 3o mars 1798, Lauze Deperret, au cours d'une vive discussion, s'écria pour fermer la bouche à Danton : ce Je démanche que Danton rende ses comptes » et Cambon ajouta : ce Qu'il nous dise a quoi il a employé les 4 millions (sic) de dépenses secrètes. » Danton répliqua qu'il avait rendu ses comptes, mais que si on désirait des K comptes itératifs », c'est son expression, il était prêt à en fournir. Le débat dévia et la Convention ne prit encore aucune décision.

Madame Roland a écrit dans ses Mémoires :

« Jamais Danton n'a rendu de compte à l'Assemblée. Il s'est contenté de lui attester qu'il l'avait rendu au Conseil et, à ce Conseil, il s'est borné à dire, dans une séance où Roland n'était pas, pour cause d'indisposition, qu'il avait donné aoooo francs à tel, lo à tel autre, et ainsi du reste, pour la Révolution, à cause du patrie tisme, etc. C'est ainsi que Servan me l'a répété. Le Conseil, interrogé par l'Assemblée sur la question de savoir si Danton avait rendu des comptes, répondit simplement que Oui, Mais Danton avait acquis tant de puissance que ces

hommes timides craignaient de Toffenser. » Si on précise que par compte, M"' Roland entend parler du compte des dépenses secrètes, ce passage des Mémoires de M"* Roland me parait renfermer la vérité. Danton n'a-t-il pas avoué lui-même qu'il n'avait pas de quittances bien légales ? Il a rendu un compte verbal à ses collègues du Ministère. Ceux-ci s'en sont contentés et par camaraderie, l'ont ensuite couvert, mais ils l'ont couvert tardivement et presque de mauvaise grâce. Quant à la Convention, elle s'est toujours refusée à suivre les ministres, comme si elle n'était pas dupe du sentiment de solidarité auquel ils obéissaient.

Au tribunal révolutionnaire, la que^ion des comptes de Danton fut de nouveau soulevée, mais elle fut loin d'être tirée au clair, Cambon, d'après le Bulletin du tribunal, déposa que Danton avait reçu 4oo 000 livres pour dépenses secrètes et autres (en réalité il avait eu à sa disposition 200 000 livres pour dépenses secrètes et 200 000 livres pour dépenses extraordinaires). Il ajouta que Danton avait remis iSoooo livres en numéraire, ce qui laissait croire qu'il avait dépensé 270000 livres. Or, comme Danton a remis un compte de ses dépenses extraordinaires qui se monte à 68 684 livres, il en résulterait qu'il avait dépensé la totalité des sommes mises à sa disposition pour dépenses secrètes. Danton répondit en effet : « Je n'ai dépensé à bureau ouvert que 200000 livres. Ces fonds ont été les leviers avec

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lesquels j'ai électrisé les départements. J'ai donné 6 ooo livres à Billaud-Varenne et m'en suis rapporté à lui. J'ai laissé à Fabre la disposition de toutes les sommes dont un secrétaire peut avoir besoin pour déployer son âme et, en cela, je n'ai rien fait que de licite. »

D'après les notes que rédigea à l'audience le juré Topino-Lebrun, Danton aurait précisé un peu plus. Il aurait dépensé les 200 000 livres de dépenses secrètes devant Marat et Robespierre pour tous les commissaires envoyés dans les départements. Les 6 000 livres qu'il aurait données à Billaud-Varenne auraient été destinées à la mission dont il le chargea auprès de Dumouriez au lendemain de Valmy. Il aurait laissé à Fabre la besogne de payer les commissaires parce que Billaud-Varenne l'avait déclinée*.

Ce qui a rendu Danton suspect, ce qui a donné prise aux accusations persistantes de Cambon et des Girondins, ce sont pas seulement les irrégularités qu'on peut relever dans la reddition de ses comptes et ses propres aveux, c'est surtout qu'on savait Danton mal entouré, qu'on connaissait ses collaborateurs immédiats et particulièrement ce Fabre d'Eglantine, auquel il nous dit luimême qu'il remit le maniement de ses fonds

1. M. Aulard a essayé de calculer le chiffre exact des dépenses secrètes faites par Danton. Il l'arréie à 16^690 Ii>Tes 10 sols, mais ses raisonnements me paraissent reposer sur des bases assez fragiles.

secrets. M. Aulard a reconnu que ce fut Fabre qui eut, en fait, la haute main sur les affaires du ministère de la justice et M. Aulard a regretté que Danton lui ait donné sa confiance. Il a même regretté que Danton lui ait adjoint Camille Desmoulins : « C'iétait, dit M. Aulard, une impardonnable faiblesse et un grave manque de tact de s'être laissé imposer à titre de collaborateurs officiels précisément les deux personnages les plus incapables de tenue et de caractère qu'il pût rencontrer dans son entourage. Le bon Camille faisait l'effet d'une girouette et il semblait qu'il eût été toujours le séide de quelqu'un, avant-hier de Mirabeau, hier de Robespierre. Tous deux étaient nerveux, sensibles à l'excès et bavards*. » S'ils n'avaient eu que ces défauts ! Mais ce que M. Aulard ne dit pas, ce qui était bien plus grave, c'est que Fabre d'Eglantine était, au pire sens du mot, un homme d'argent et un homme d'argent criblé de dettes. Au moment même où, selon son expression, Danton était l'adjudant du ministre de la Guerre, Fabre, son secrétaire, passait avec Servan un marché pour la fourniture de souliers à l'armée^.

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