‹ Études slaves; voyages et littératureChapitre 34 sur 45 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

M. Palacky et ses derniers travaux. — Ses débuts littéraires, — Le Radhost. — Carrière littéraire et politique de M. Palacky. — La résurrection de la littérature bohème. — Le comte François Sternberg. — Analyse du Radhost. — Rôle de M. Palacky en 1848. — La Gleicliberechligung. — Lettre au parlement de Francfort. — Opinion de M. Palacky sur le rôle de l'Autriche. — Question des nationalités. — M. Palacky à Moscou. — Son opinion sur la Russie et le Panslavisme.

Le nom de M. Palacky est depuis longtemps connu chez nous. Son histoire de Bohême est devenue classique. Tout en remaniant cette œuvre capitale, le doyen des historiens slaves n'a cessé de compléter son œuvre par des publications auxiliaires qui expliquaient sa pensée et sa méthode et qui provoquaient en Allemagne et dans le monde slave de vives polémiques. Aujourd'hui, arrivé vers la fin d'une carrière laborieuse, M. Palacky a senti le besoin de revenir sur quelques-unes des œuvres de sa jeunesse; il a entrepris de réunir en un corps unique les nombreux travaux qu'il a, pendant cin-

quantG années d'activité littéraire, dispersés dans divers recueils. Tous ces travaux sont en langue tchèque, idiome auquel certains Allemands prétendent que M. Palacky est absolument étranger. Ils ne forment pas moins de trois volumes et témoignent par leurs dates de l'amour que l'illustre historien a toujours professé pour cet idiome de ses pères, naguère si tlorissant, longtemps persécuté et dont la renaissance coïncide, heureusement pour nous, avec les progrès du germanisme.

C'est à l'année 1817 que M. Palacky fait remonter ses premiers essais littéraires en tchèque; il vivait alors à Presbourg en Hongrie. Une ode, écrite par lui en l'honneur d'une montagne de Moravie, le Radhost^ a paru à M. Palacky digne d'êtte congervée et de donner son nom au recueil qui nous occupe; on comprend cette faiblesse paternelle pour un péché de jeunesse qui, à défaut d'un rare mérite littéraire, affirme du moins la foi que dès cette époque M. Palacky nourrissait dans l'histoire et dans l'avenir de la race slave : « Salut à toi, autel des Slaves, lidèle monument de la race slave, s'écriait le jeune poète,.... je veux puiser dans les sources vives la

force slave, je veux répandre au loin les sons de ma lyre slave. » Ces deux vers répondent suffisamment à ceux qui n'ont vu dans le slavisme de M. Palacky que le produit artificiel de l'ambition politique. L'année suivante, M. Palacky publiait à Presbourg, en collaboration avec Schafarik, un essai sur la prosodie tchèque que nous regrettons de ne pas voir reproduit dans le recueil actuel. Mais l'auteur a tenu à n'y faire figurer que les articles publiés dans les journaux ou dans les revues.

Le recueil Radhost se divise en trois parties : la première renferme les travaux purement littéraires; la seconde, des notices et mémoires historiques ; la troisième, des études et fragments politiques. L'ouvrage entier reflète donc le triple aspect de la carrière de l'auteur, tour à tour littérateur, historien et publicisle. Un épilogue sur lequel nous reviendrons tout à l'heure résunie l'ensemble de ses idées. « Ces écrits, dit lui-même M. Palacky, sont nés en des temps bien divers. Ils portent chacun le cachet de leur temps, une expression particulière, ils n'ont point d'autre unité que celle qui se manifeste en chaque personne par le souvenir de sa position et de ' son attitude dans les circonstances changeantes de la vie. La différence des sujets et du style a dépendu du moment où tel ou tel travail s'est produit à la lumière. Le Radhost atteste non-seulement les aspirations et les tendances de l'auteur, mais aussi les

nombreux obstacles contre lesquels il a eu à lutter.» Il ne faut pas oublier, en effet, que l'Autriche constitutionnelle, où fleurit aujourd'hui la liberté de la presse... pour les Prussiens et les Hongrois, a jadis été l'Autriche de M. de Metternich et de M. de Bach et qu'elle a connu un régime de censure impitoyable; pour ne citer qu'un fait, certains travaux purement historiques de M. Palacky ont dû être d'abord publiés en Allemagne.

M. Palacky divise lui-même sa vie en trois périodes : la première, de 1817 à 1823, où il a tâtonné dans la recherche d'une voie spéciale et d'une vocation sérieuse; la seconde, de 1824 à 1848, où les études historiques absorbent presque toute son activité; la troisième, de 1848 jusqu'à nos jours, dans laquelle il fait à la politique une part prépondérante.

La vocation historique n'est pas la première qui se soit révélée chez M. Palacky. L'étude des lois de la beauté dans la littérature et dans les arts l'attirait tout d'abord; dès 1821 il publiait, dans un journal bohème Krok, une histoire et une bibliographie de l'esthétique; dès ce moment, l'idiome tchèque commençait à aborder les plus hautes questions scientifiques et littéraires. Un peu plus tard, M. Palacky entreprenait un grand traité d'esthétique; cet ouvrage devait avoir cinq livres; l'auteur n'en écrivit que deux. Un séjour à Prague, en 1823,

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des recherches relatives ù l'histoire des Hussites, déterminèrent la vocation historique de M. Palacky. Son esthétique resta inachevée; il a pourtant gardé une certaine tendresse pour cet essai de sa jeunesse, qui « montre, dit-il, comment, il y a un demisiècle, notre langue se prêtait aux études philosophiques, et m'a permis d'exposer et de développer la pensée fondamentale de ma théorie d'une façon assez claire pour les connaisseurs en esthétique. »

Au moment où M. Palacky vint s'établir à Prague, cette ville était déjà le théâtre d'une activité littéraire qui n'a fait que se développer depuis. La langue bohème, chassée de la vie publique après la défaite de la Montagne hlanche (1620), s'était conservée cependant dans l'usage et dans la littérature populaire ; exhumée à la fin du xviii*^ siècle par des philologues tels que Dobrowsky, elle se mit à refleurir d'autant plus rapidement que les empereurs d'Autriche s'efforçaient plus de germaniser la Bohême. Le début de notre siècle voit naître une foule de poètes et de grammairiens; les uns s'appliquent à reconstituer la langue, les autres l'essayent dans des productions un peu lourdes où domine encore le mauvais goût du pseudo-classicisme. En 1817, la découverte des anciens poèmes de Kralove-Dvor appelle l'attention vers le véritable génie de la poésie populaire ; une nouvelle école surgit : Kollar qui, ainsi qu'il le dit lui-même, « porte en son cœur la

nation slave, », écrit la Fille de la gloire, œuvre mystique et grandiose où il chante les malheurs de sa race et de sa patrie ; Czelakovsky introduit dans la haute littérature les grâces naïves de la muse populaire ; autour d'eux se groupera toute une école où hrillent les noms de Hanka, de Mâcha, de Vocel et de bien d'autres noms que nous ne pouvons signaler ici.

Cependant, beaucoup de ceux-là mêmes qui s'appliquaient avec tant d'ardeur à relever la langue et la littérature tchèques avaient peu de confiance dans l'avenir de leur œuvre. Pour plusieurs, c'était une aiïaire 'de pur dilettantisme. Leurs tentatives n'étaient point alors sans analogie avec celles de nos poètes provençaux. « Sans doute, nous dit AL Palacky, le peuple parlait tchèque; mais quiconque voulait passer pour un homme éclairé avait recours à l'allemand et regardait avec pitié, sinon avec dédain, les originaux qui s'occupaient de Jeur langue maternelle. Sans doute on trouvait encore dans les principales familles bourgeoises quelques douairières de l'époque antérieure à Joseph II qui savaient à peine quelque mot d'allemand ; elles n'en étaient pas moins mortes et fermées à tout sentiment national ; leurs petits-fils avaient peine à se faire comprendre d'elles... Certains poètes allemands, Ebert, Meissner, Hartmann, élevaient déjà sur la tombe du slavisme bohème un poétique monument

d'élégies; mais dès que le prétendu mort parut renaître à la vie, non-seulement ils s'arrêtèrent, mais encore ils se mirent à la tête des ennemis de la patrie ressuscitée. ■»

On ne sait pas assez aujourd'hui avec quels obstacles eurent à lutter les précurseurs de cette renaissance. La langue bohème était interdite dans la vie publique; la censure était d'une rigueur impitoyable contre toutes les idées slaves et nationales; c'était peu : les écrivains n'arrivaient point à s'entendre sur les questions d'orthographe, de purisme, de néologisme ; l'usage d'un mot ou d'une consonne soulevait des querelles interminables, et détournait des novateurs ceux que l'apathie ou le respect humain retenait encore sous l'intluence du germanisme.

C'est au milieu de ces circonstances que M. Palacky fut introduit chez un homme dont le nom reste intimement lié aux souvenirs de cette époque, le comte François Sternberg. Ami éclairé des arts et des sciences, le comte avait puissamment contribué à la fondation du musée de Prague ; il invita M. Palacky, au nom de la Société des sciences, à préparer le troisième volume des Scriptores rerum boliemicarum (1825). L'année suivante, M. Pala'jky proposa à la direction du musée de publier deux recueils, l'un en allemand, l'autre en bohème; cette proposition fut acceptée, et M. Palacky devint rédacteur en chef de cette double publication. Elle

excita même en Allemagne de sérieuses sympathies, et Goethe, dont le génie s'élevait au-dessus des bornes étroites des nationalités, applaudit aux tentatives de celui que les Allemands devaient plus tard dénoncer comme leur plus grand ennemi. M. Palacky n'a pas recueilli ici les travaux qu'il publiait alors en langue allemande ; le recueil dont nous nous occupons ne donne donc qu'une idée incomplète de son activité à cette époque. On trouve dans ces pages aujourd'hui un peu refroidies, l'analyse d'ouvrages depuis longtemps oubliés, l'écho de controverses qui paraîlraient maintenant sans objet, l'examen de questions qui n'ont certes qu'un bien maigre intérêt pour notre monde, mais qui ont passionné et passionnent encore aujourd'hui certains esprits. M. Palacky s'y montre tour à tour critique, philologue et grammairien. Cette ardeur, qu'il apporte à l'examen des moindres détails, prouve la sincérité, la spontanéité du patriotisme dont il fut toujours animé. « J'ai toujours, écrivait-il en 1827, sincèrement aimé ma nation; son histoire, sa langue, sa littérature me sont plus chers que tout au monde. Je n'ai pas de désirs plus ardents que de me vouer à son service autant que mes forces le permettront.» Ces paroles, qu'il écrivait en 1827, M. Palacky a le droit de les relire et de les répéter aujourd'hui. Nous n'entrerons pas dans le détail des questions qu'étudie ce premier volume du Radhost; il serait aussi

difficile de les faire comprendre à nos lecteurs qu'il serait peu aisé de faire entendre à des Slaves les disputes de grammaire qui divisaient jadis Balzac et Vaugelas.

Le second volume renferme des monographies ou notices historiques qui n'ont également qu'un intérêt secondaire. Signalons cependant un travail sur les précurseurs de Jean Huss qui ne saurait être négligé par ceux qu'intéresse l'histoire générale de la réforme européenne.

Le troisième volume, en revanche, nous appartient tout entier ; il contient le texte des discours, articles ou brochures publiés par M. Palacky depuis qu'il est entré dans la vie politique. La carrière de M. Palacky touche par maints côtés à l'histoire contemporaine de l'Allemagne et de l'État austrohongrois, et ne saurait manquer de nous intéresser à bien des points de vue ; il n'est pas hors do propos d'en rappeler les principaux épisodes. Les travaux littéraires de M. Palacky, la popularité qu'ils lui avaient acquise, l'appelaient naturellement aux affaires après la révolution de 1848. M. Palacky employa l'autorité dont il disposait, d'une part pour faire prévaloir l'idée encore mal comprise du droit

égal de toutes les nationalités autrichiennes à l'existence civileetpolitique [Gleichberechtigung), del'autre pour tenir en respect les Allemands dont les prétentions absorbantes commençaient à se faire jour. C'est à cette époque que se rattache sa célèbre lettre au comité de Francfort. Le président de ce comité, M, Soiron, avait invité M. Palacky à prendre part aux délibérations de cette assemblée, en vue d'accélérer la convocation d'un parlement germanique. M. Palacky remercie le président de l'honneur qu'il lui fait; il déclare qu'il n'est point l'ennemi de l'Allemagne, mais qu'il ne peut cependant collaborer à l'œuvre du comité : « Le but de votre assemblée est de remplacer la diète des souverains allemands par l'union des peuples germaniques. J'honore vos efforts et vos sentiments, mais par cela même je ne puis m'y associer. Je ne suis pas Allemand, du moins je n'ai pas conscience de l'être et certainement vous n'avez pas voulu m'appeler auprès de vous pour remplir le rôle d'un comparse sans opinion et sans volonté; je devrais ou nier mes sentiments et jouer la comédie, ou vous faire une opposition déclarée. J'ai trop de franchise pour le premier rôle, trop peu d'impudence pour le second; je ne puis me résigner à troubler par des paroles discordantes l'entente et la concorde que je désire voir régner non-seulement chez nous, mais encore chez nos voisins.

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« Je suis Tchèque, Slave, et le peu que je vaux est tout entier au service de ma nation ; cette nation est sans doute petite, mais elle constitue depuis ses origines une individualité historique; ses princes sont entrés dans le concert des princes allemands, mais le peuple lui-même ne s'est .jamais considéré comme allemand... D'autre part vous voulez affaiblir à jamais, rendre même impossible l'existence de l'Autriche comme État indépendant; or l'intégrité, le maintien de l'Autriche sont d'une haute importance, non-seulement pour mon peuple, mais pour l'Europe entière, pour l'humanité et la civilisation elle-même. » Et M. Palacky démontre que l'Autriche fait obstacle à la monarchie universelle rêvée par la Russie, monarchie dont il ne peut, bien que Slave, désirer l'établissement; l'équilibre de l'Europe, la liberté du monde, lui sont plus chers que les intérêts mêmes de sa race. « Si l'État autrichien n'existait pas depuis longtemps, il faudrait, dit-il, l'inventer dans l'jntéiêt de l'Europe et de L'humanité. »

M. Palacky ne se dissimule pas aujourd'hui qu'il se faisait alors sur l'avenir de l'Autriche des illusions dont il a depuis reconnu l'inanité. Dans la suite de sa lettre il expose, du reste, la cause principale de la faiblesse de cet État; c'est le tort. qu'a eu l'Autriche de ne point reconnaître l'égalité des divers éléments qui la composent : « Le droit des

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nations est un droit naturel. Aucun peuple ici-bas n'a le droic de demander que ses voisins s'immolent pour ses intérêts; nulle naliou n'est obligée de se sacrifier pour autrui. La nature ne connaît ni peuples maîtres, ni nations serves. Pour rendre solide et durable l'union de peuples différents, en un tout politique, il faut qu'aucune nation n'ait lieu de craiudre dans celte union la perte de ses biens les plus cliers. Elles doivent toutes avoir la ferme assurance de trouver dans le pouvoir central une protection sérieuse contre les attaques de leurs voisins. Je suis convaincu qu'il n'est pas encore trop tard pour que l'Autriche proclame ce principe fondamental de justice et d'équité... Metlernich est tombé non-seulement parce qu'il était le plus grand ennënii de la liberté, mais aussi parce qu'il était le plus grand ennemi de la nationalité slave en Autriche. » Ces principes d'une politique tout ensemble libérale, nationale et conservatrice, ne cessèrent d'inspirer M. Palacky pendant la période orageuse que l'Autriche traversait en 1848. Il joua un rôie important, soit comme membre du comité national bohème, soit comme président du congrès slave de Prague ; l'impatience de certains esprits, les excitations d'agents secrets amenèrent à Prague une émeute que M. Palacky ne put empêcher, mais dont il n'a cessé de déplorer l'inopportunité. Soit à la diète de Vienne, soit à celle de Kromaritz [Kreinsier],

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il défendit contre les prétentions de l'Allemagne l'intégrité de l'État antrichien, et les droits égaux des diverses nationalités autrichiennes. Ses efforts écliouèrent contre la constitution octroyée pour la forme le 9 mars 1849. Dans un article publié quelques mois plus tard par la Gazette nationale de Prague, M. Palacky esquissait le plan d'une cons- .titution idéale répondant au caractère spécial de l'État autrichien. L'unité de l'empire, selon lui, se concentrait dans les éléments suivanls : l'empereur,

— les affaires étrangères, — la guerre et la marine,

— Les finances, — le commerce et les voies de communication; les antres affaires devaient être laissées à la compétence des diètes représentant les diverses autonomies nationales ; les nationalités seraient organisées par groupes qui auraient chacun à leur tête un ministre spécial. M. Palacky en comptait sept : Allemand, — Tchèque, — Polonorulhène, — Magyare, — Roumain, — Jougo-Slave, — Italien. Chacun de ces groupes aurait eu sa diète et une cour de cassation. Plus tard, M. Palacky développa ses idées, tout en les modifiant, dans une brochure publiée en tchèque et en allemand sous ce titre : l'Idéede l'État autrichien. Il faisait sortirles principes de la conaitution autrichienne de ce triple axiome :

1° L'Autriche doit être gouvernée par le droit et la loi (c'est-à-dire la volonté de la majorité), et non par la force matérielle, ou par l'arbitraire.

2<' L'Etat autrichien se compose de nationalités diverses.

3° Aucune nationalité n'a un droit naturel sur une autre nationalité.

Dans cette brochure, M. Palacky reconnaît qu'il faut tenir compte des individualités historiques , comme sont par exemple les royaumes de Bohême et de Hongrie; cet élément historique complique la question des nationalités au lieu d'en simplifier la solution. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici quelques pages d'une œuvre qui eut un grand succès en son temps et qui du reste a paru en allemand sous ce titre : Die OEsterreichische Staatsidee. (Prague, 1865.)

Les doctrines politiques de M. Palacky n'ont pas, comme on le sait, triomphé dans la reconstitution de l'Autriche après Sadowa. En 1867, il se rendit avec son gendre, M. Rieger, à l'exposition slave de Moscou; ce voyage fit grand bruit dans la presse allemande et polonaise. Il fut généralement mal interprété chez nous; on en a profité pour faire de M. Palacky un panslave, un moskovite (avec un /•, s'il vous plaît), par suite un ennemi de la liberté et de la civilisation européenne. Les Polonais l'atta-' quèrent d'autant plus vivement que M. Palacky s'était montré l'adversaire de leur révolution. Il est curieux de relire aujourd'hui les articles qu'il écrivait au fort même de l'insurrection polonaise pour

mettre ses jeunes compatriotes en garde contre un entraînement généreux mais impolitique.

Sans contester la légitimité de certaines revendications, M. Palacky n'admettait nullement le droit pour les Polonais de rétablir leur domination dans des provinces où ils ne forment qu'une infime minorité; il prédisait l'échec de l'insurrection et démontrait l'impossibilité où serait la Pologne affranchie de vivre par elle-même. Les événements lui ont donné raison; ses compatriotes se sont rangés à ses idées et nous avons sous les yeux en ce moment même toute une série de brochures écrites par des Polonais et qui prêchent une réconciliation sincère avec la Russie.

Le Radhost se termine par un épilogue où l'auteur résume ses idées littéraires et politiques. Ce document, tiré à part et traduit en allemand, a produit une sensation profonde dans le monde slave et germanique; quelques fragments plus ou moins exacts sont arrivés jusqu'aux journaux français. M. Palacky examine tour à tour les rapports de la nation bohème et de la race slave avec l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie et la Russie. Il rappelle sa

fameuse lettre au comité de Francfort et déclare qu'il commit en l'écrivant une lourde erreur; ce fut de croire à la sagesse et à la justice des Allemands. « Gomment, s'écrie-t-il, pouvais-je prévoir que les Allemands parleraient de liberté et de constitution et qu'ils proclameraient la domination d'un peuple sur un autre, qu'ils exalteraient les droits des individus et qu'ils fouleraient aux pieds ceux des nations?... Je n'ai point à m'étendre ici sur les événements qui m'ont depuis longtemps douloureusement arraché à mon erreur. Je ne puis plus croire aujourd'hui même à l'existence de l'Autriche ; sans doute elle est désirable et même possible; mais la domination de deux peuples dans un Etat aussi complexe est une absurdité.., » Et M. Palacky prédit non- seulement la ruine de l'Autriche, mais l'anéantissement même de la nation magyare, dont pas un débris ne restera, dit-il, pour fêter le deuxième millénaire du royaume d'Arpad.

Faute de comprendre le patriotisme et les expériences politiques de M. Palacky, on n'eût certes pas manqué il y a quelques années de lui jeter à la tête les épithètes de panslave, ou d'agent russe. Mais M. Palacky prend soin de nous exposer lui-même ses rapports avec la Russie et ses idées sur elle. Dans les articles sur la Pologne auxquels nous faisions allusion tout à l'heure, M. Palacky a prononcé des paroles sévères et que ne connaissaient point

"assurément ceux qui l'ont accablé d'injures à pro-' pos du voyage à Moscou. Il déclarait, lui, le patriarche de l'histoire slave en Occident, que l'empire russe avait pour hase non pas les principes slaves, mais un amalgame de principes allemands et mongols. Gomment justifier alors le voyage de Moscou en 1867? C'est tout simplement que M. Palacky voulait étudier la Russie, — crime irrémissible, attentat inouï contre la liberté et la civilisation. Les Allemands, qui plus d'une fois se sont indignés des préjugés français à leur égard, voudraient qu'on traitât la Russie comme ils se plaignaient d'avoir été traités eux-mêmes. M. Palacky se félicite que son voyage lui ait permis de redresser plus d'une Ojiinion erronée; il pense qu'à beaucoup de points de vue on s'abuse encore sur la Russie.

11 ne voit plus, par exemple, aucune raison de redouter cette monarchie universelle de la Russie qui l'effrayait en 1848. « Les Russes éclairés, — et le nombre en est grand, — non-seulement ne désirent pas l'extension de leurs frontières vers l'Occiilent, mais ils la regarderaient comme un malheur si les circonstances leur en imposaient la nécessité. L'empire est déjà si vaste, que toute augmentation accroîtrait les embarras de l'État; toute annexion de nouveaux éléments menacerait d'altérer le caractère historique de la Russie. On confond à tort i'aft'ection. naturelle des Russes pour leurs coreli-

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gionnaires et congénères de Turquie avec le désir de les dominer. » M. Palacky envisage avec regret la lutte des Russes et des Polonais et leur reproche de s'être trop écartés des principes et de l'esprit slaves. Qu'est-ce que cet esprit slave? C'est le respect du bien d'autrui, l'absence de l'esprit de conquête. Aujourd'hui que la Russie est définitivement constituée, elle n'a qu'à gagner à revenir à cet esprit de désintéressement. Elle pourra devenir la tutrice des Slaves; mais elle ne doit songer à absorber ni leur littérature ni leur religion. M. Palacky se distingue ici bien nettement de quel(]ues fanatiques russes qui appliqueraient volontiers aux rapports des peuples slaves des méthodes et des procédés germaniques. Il n'admet ni le panrussisme, ni l'absorption des Slaves catholiques ou prolestants dans l'orthodoxie, ni la création d'une langue unique pour les Slaves. Les Tchèques ne consentiront pas plus à se soumettre aux Russes qu'ils ne consentent à se fondre dans l'unité allemande ; mais la conquête allemande ne pourrait q\ie les rapprocher de la Russie. Cette puissance parait être aujourd'hui dans les meilleurs termes avec la cour de Rerlin ; la diplomatie russe semble négliger à dessein les intérêts des Slaves occidentaux menacés par les Allemands. On signale à Pétersbourg les chefs tchèques comme des révolutionnaires et des démagogues; mais les princes et leurs ministres passent; les nations restent. M. Pa-

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lacky désire qu'un rappi'ochemeiU moral et intellectuel s'opère entre des peuples encore trop ignorants l'uu de l'autre. Ce rapprochement aura lieu et M. Palacky ne désespère pas du triomphe définitif de la cause qu'il a si longtemps défendue; quelles que soient d'ailleurs les destinées qui attendent ses compatriotes, il espère qu'ils resteront fidèles à euxmêmes, à la vérité, à la justice.

Nous ne prenons point encore congé de M. Palacky; l'illustre historien consacre sa verte vieillesse à revoir et à compléter cette grande histoire de Bohême qui sera son meilleur titre à l'estime de la postérité; partout où il nous a été donné de le rencontrer, soit à Paris, soit à Prague, soit dans son château de Malecz, nous l'avons vu infatigable dans le travail, plein de sérénité et de confiance dans l'avenir malgré les amères désillusions de la vie politique. Nous lui souhaitons ces longues années auxquelles les Slaves ne manquent jamais de faire allusion dans leurs toasts; M. Palacky n'a point encore terminé sa carrière, il est de cette famille de vigoureux esprits auxquels nous devons les Thiers et les Guizot; Dieu sait ce que nous réserve encore celte activité dont il nous a donné de si précieux témoignages. <v

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