‹ Études sociales et économiques sur le Canada [microforme]Chapitre 13 sur 38 · LA POPULATION FRANÇAISE ASPIRE AU DÉVELOPPEMENT INDUSTRIEL · texte numérisé non relu

LA POPULATION FRANÇAISE ASPIRE AU DÉVELOPPEMENT INDUSTRIEL

ES Canadiens d'origine française ou belge demeu-

rant au Canada sont au nombre de 1,651,880,

Les Métis français ne figurent pas dans ce chif-

fre. On trouve en outre aux Etats-Unis environ

un million de personnes d'origine franco-cana-

dienne; la plupart d’entre elles conservent pieu-

sement la langue et la religion des ancêtres ; pour

beaucoup d'entre elles, le Canada c'est tou jours

la patrie où l'on espère pouvoir revenir pour y

terminer ses jours, Le Canada et la Nouvelle-

Angleterre contiennent donc environ 2,500,000

Personnes de sang français et de formation in-

tellectuelle française, La province de Québec

contient 150,599 cultivateurs, lesquels, avec leurs familles, si l’on compte cinq individus par famille, forment une population agricole d'environ 755,000 âmes. Ce chiffre est trop peu élevé, vu le nombre ordinaire de nos familles; fixons donc approximativement, la population agricole de Québec à 800,006. Pour trouver la population agricole française du ( ‘anada, il faut déduire du chiffre ci-haut, les cultivateurs anglophones de la province de Québec, mais il faut y ajouter les cultivateurs francophones des autres provinces, Ces chiffres se compensent, et nous restons avec une population agricole francophone d’environ 800,000. Retranchons c2 nombre du total et de la population de langue française (1,650,000) il restera 850,000. Retranchons encore 400,000, lesquels représenteront les religieux, les hommes de profession, marchands, artisans. pêcheurs, mineurs, etc. Cette déduction est assurément suffisante, si l’on

réfléchit qu'il n'existe qu'une bien faible dans la population urbaine des autre principales villes de la province de Québec ne comptent guère plus de 477,000 âmes, en forte Proportion anglophone. [1 reste done dans le pays à peu près 150,000 Canadiens-Français qui devraient être des entrepreneurs onu d

es ouvriers industriels.

Mais nous savons bien die la grande industrie ne s'est pas encore implantée au Canada «

€ que sous le rapport industriel, la Population française est beaucoup moins avancée que la population anglaise, Leur valeur économique n'est donc pas utilisée comme elle devrait l'être, et il est certain qu'ils en souffrent énormément, et le PAYS avec eux. Rapprochons ceux-ci qu mil. lion de leurs compatriotes que notre imprévoyanee a exilés et nous pourrons construire un petit tableau beaucoup plus utile qu'agréable à étudier.

Proportion francophone ‘“ provinces et que les dix

POPULATION CANADIENN E-FRANCAISE

Classe agricole en Canada... .. S00,000 Professions et arts usuels en Ne 400,009 1,200,000 Classe industrielle (puissance économique en partie perdue 450,000 Emigrés aux E.-U, ( puissance Pa). ne 1 +. 1,000,000 1,450,000

Cette statistique dressée d'après des données imparfaites, n’est, il est vrai, qu'approximative, Elle est suffisante néanmoins pour établir bien clairement ceci: Si près d’une moitié de la population française qui se réclame de la patrie canadienne, commence à sortir du marasme économique, l’autre moitié attend encore les réformes qui lui permettront de tra. vailler utilement comme les autres citoyens à la richesse et à la grandeur de son pays. Le Canada français perd la moitié de son effectif en ponulation par suite des mauvaises conditions économiques qu'on y laisse subsister, Aussi longtemps qu’il en sera ainsi, la population française restera sous le coup d'une langueur mortelle qui la Paralysera, elle sera une malade dont

le système nerveux est dét raqué, Une rumeur sourde et constante fatiguera son oreille, Cette rumeur c'est la plainte d'un peuple dont l'essor national est comprimé,

Hélas! Cette plainte nous l'entendons comme ceux qui vivent dans le voisinage d'une cataracte entendent le bruit des eaux. Nous y sommes habitués et l'idée ne nous vient pas de tirer parti de cette force immense fournie par la nature, Nous constatons bien, puisque la chose est évidente, qu'une moitié de notre population est perdue pour le pays et nous en sommes attristés. Nongeons-nous à découvrir Ja racine du mal et à l’extirper?

Par suite du malheureux état de choses que nous venons de constater, le Canada perd une moitié de ses forces vives, Gardons-nous cependant de croire que la statistique puisse nous révéler toute l'étendue de notre perte. [l s'en faut de beaucoup que cette perte soit en population seulement. L'émigration c'est surtout là manifestation extérieure du mal. Tous les Canadiens ont au cœur une confiance inébranlable dans les grandes destinées de leur pays, Mais pour qu'il devienne grand il est essentiel qu'on puisse y retenir sa population native, Et cela ne suffit pas; il faut encore qu'on en fasse un foyer d'appel aux travailleurs. On voit combien nous sommes loin de cet idéal, surtout dans la province de Québec. L'émigration des habitants d'un pays jenne, peu peuplé et riche en ressources naturelles, est la preuve certaine que ce pays souffre de quelque maladie économique très sérieuse, Or, un vice économique radical, c'est pour un peuple la boîte de Pandore; tous les fléaux eu sortent (1). L'émigration entraîne des conséquences déplorables trop évidentes pour qu'il soit nécessaire de les démontrer. De l'apathie, de la paralysie morale et matérielle qu'entrainent avec eux les malaises économiques, il résulte des choses plus tristes encore; nous avons déjà touché du doigt une de ces con: séquences : la richesse agricole de Québec tombée à moins de la moitié de celle d'Ontario. Chaque unité de population qui émigre est un capital important perdu pour le pays. Mais

(1) A consulter J. Van Kan. Causes économiques de la crir'inalité.

62 ETUDES SOCIALES ET Et ‘ONOMIQUES

chaque homme, chaque femme, chaque enfant qui reste inoccupé, qui végète dans quelque occupation qui lui ferme l'avenir OÙ qui next pas Préparé pour les luttes de la vie, constitue non. seulement une perte, mais une cause de démoralisation.

La souffrance est la condition des existences humaines ; elle est aussi inévitable que la mort, Mais toute souffrance ne conduit pas à la démoralisation publique, Chaque fois que nous Nous trouvons en présence de celle-à, il faut la combattre et la faire disparaitre, car elle n'est pas naturelle; elle est contre vature, Certes, l'état des ouvriers industriels dans tous les pays n'est pas idéal, Pour le grand nombre la vie est bien étroite, le chômage terrible, l'espoir lointain, Mais cet espoir existe : c'est ce qui sauve l'ouvrier, c'est ce qui lui rend la vie supportable, 1] coopère, bien humblement il est vrai, à une œuvre utile à la grandeur de Sa patrie; son pain est amer, mais c'est du pain gagné, La vie est donc possible puisqu'il souffre avec diguité, 1] rétinira À ses confrères; ensemble ils cherche. ront à améliorer leur sort et une voix secrète leur dira à tous que cette amélioration est possible et qu'elle viendra à l'heure que marquera la Providence par le progrès, par l'évolution.

La souffrance démoralisatrice et dégradante est celle qui échappe à l'évolution et qui exelnt Presque l'espérance.

Ceux qui la subissent sont les vrais misérables, Ils sont les

[otes d'Athènes, les sombres soldats de Spartacus, Sisvphe roulant éternellement Son rochei; — travaillant toujours, L'accomplissant rien, sachant qu'ils ne sont rien. Cerveaux Pauvrement meublés, esprits qui s'étiolent toujours davantage en subissant sans espoir et bientôt sans lutte les coups inexorables du destin. Les faibles courbent à jamais la tête, ils demandent à l’alcool l'insensibilité d'où ils se réveillent ensanglantés Par quelque crime brutal et Stupide, Leurs enfants porteront les stigmates de Lombroso, Les plus forts combattent. Ils se feront sous une forme vu sous Une autre les ennemis actifs de la société. Déjà ils sont en Kuerre contre la société canadienne. Il est officiellement constaté qu'il a surgi sur les terres publiques dans les forêts de la province de Québec une classe de Personnes qui sont devenues un vrai danger pour la société, Tandis que d'une Part le commercant de bois, par son mode

d'exploitation, appauvrit la forêt et nous enlève une certaine proportion du capital national, le colon d'autre part reste pauvre, ignorant et souvent miséreux par l'action combinée du com- Mmerçunt et des autorités, et le Pays en général souffre comme lui de son infériorité économique, Entre le commerçant et le colon apparaissent les personnes dont nous parlons, elles se recrutent parmi les déclassés; la commission de colonisation les appelle spéculateurs et squatters. Parfois même, oubliant le décorum du style officiel, elle Jos qualifie d'‘engeance. "Il vaudrait mieux leur donner tout de suite leur vrai nom, Ce sont des bandits, comme ceux qui parurent soudain en France à l'époque de la révolution, et qui existent par les mêmes causes. Ils dévastent le domaine publie, brûlent les forêts, pillent le pays au détriment du trésor, du commerçant et du colon. Ainsi, tandis que de la mauvaise organisation de l'exploitation forces tière et de la colonixation il résulte des pertes matérielies immen.ses en Capitaux et en revenus tant publies que privés, le mal éco nomique, encore plus sérieux, répand une démoralisation géné rale affectant plusieurs des parties vitales de notre économie. Les illégalités se multiplient et restent impunies, le gouvernement ne sait plus faire exécuter la loi. Ne sait-on pas, en effet, que les délinquants trouvent des encouragements et des complices jusque dans la classe dite dirigeante, [ne faut pas s'en étonner, Aucune classe ne reste longtemps saine lorsqu'une partie notable du corps social est malade et la gangrène pénètre de jour en jour plus profondément dans les chairs,

Les pays qui négligent de cautériser leurs plaies tombent dans l'impusssance, dans la décadence et dans la honte, l'esprit public disparaît, la loi devient une lettre morte, Bientôt l’on pourra adresser à leurs classes dirigeantes l'apostrophe terrible de Ruy Blas aux grands d'Espagne :

Ah! j'ai honte pour vous!... Au dedans, routiers, reîtres, Vont battant le pays et brûlant la moisson,

L'escopette est braquée au coin de tout buisson.

Comme si c'était peu de la guerre des princes,

Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces, Tous voulant dévorer leur voisin éperdu.

Morsures d'affamés sur un Vaisseau perdu:

Notre église en ruine est pleine de couleuvres:

L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais Pas d'œuvres, Tout se fait par intrigue et rien par loyauté. + Espagne est un égoût où vient l'impureté

De toute nation. ..

La moitié de Madrid bille l’autre moitié, Tous les juges vendus, pas un soldat payé.

Si le groupe français du Canada veut conserver sa part légitime d’intluence dans la chose publique, il ne doit pas se contenter de vivre dans la contemplation de ses gloires passées. S'il reste dans l’infériorité économique, ses aieux feront sa honte par la comparaison qu'on fera entre eux et les générations vivantes. “Les grands noms abaissent, au lieu d'élever ceux qui ne les savent pas soutenir.” C’est en vain qu'on s’efforcera de hausser où même de maintenir le niveau des études dans les collèges et les universités, c'est en vain aussi qu’on espérera maintenir le commencement de renaissance agricole que nous avons précédemment signalée, si on reste avec une plaie vive à côté.

Nous savons que parmi la population française le développement industriel est tout à fait insuffisant, puisqu'elle a perdu par cette cause surtout, une moitié de son effectif, pour le moins. Il s'ensuit tout naturellement qu'au point de vue des intérêts financiers, si importants dans l'économie d’un peuple, elle ne compte guère; carces choses se tiennent. Les grandes voies de communication et la banque sont les auxiliaires du haut commerce et de la grande industrie. Ceux qui les possèdent et qui les gouvernent seront tou jours les vrais puissants, la classe vraiment dirigeante, Les autres groupes de population auront beau produire de temps à autre quelques hommes éminents, ils resteront toujours dans l’infériorité sociale, La richesse éclairée par le savoir et guidée par l'énergie sera toujours maîtresse, Il en est ainsi même lorsqu'une observation superficielle semblerait démontrer le contraire, On en trouve un exemple frappant dans l’état social de la France d'avant la Révolution. La caste noble comptait, nous le savons, quelques sujets d'élite, mais en général la noblesse vivait dans l'ignorance, tont au moins dans le dilettantisme et dans l’inaction. Naturellement elle rétrogradait et bien-

tôt elle ne fut plus que nominalement la classe dirigeante, En réalité, c'était le Tiers-Etat, la bourgeoisie qui gérait les finances et gouvernait le royaume. Elle administrait la chose publi. que et dictait la loi dans les parlements, D'un trait de plume, ces hommes pouvaient réduire la noblesse, le haut clergé et le roi lui-même à l’impuissance, Officiellement, ils n'étaient riea, pratiquement ils étaient tout, et c’est certainement leur inter. vention qui rendit la révolution possible.

Nous avons essayé de démontrer précédemment que l'avenir du Canada dépend en grande partie de l’état social et économique du groupe français, Nous commençons maintenant à entrevoir les causes Principales de l’infériorité alarmants que l’on constate chez lui à certains points @ vue, Ceux qui accepteront nos prémices ne Contesteront L : notre conclusion, c'est que le premier et le principal remède à appliquer c’est l’encouragement au développement industriel. Mais on se demandera peut-être: Les Canadiens-Français possèdent-ils vraiment les qualités requises Pour entreprendre une grande œuvre de développement industriel ? Il ne s'agit pas ici de citer l’exemple honorab!e d’un certain nombre de manufacturiers et d'hommes d’affaires qui ont surgi dans le groupe français. Leur mérite est d'autant plus grand qu'ils ont en plus de difficultés à surmonter, mais ce ne sont que des exceptions, I] s'agit d’examiner ce groupe dans son ensemble et de tirer une couclusion générale."

Le Canadien-Français nous paraît posséder à un très haut degré le goût et le talent des arts industriels, Espérons que les amis de l'agriculteur ne s’alarmeront pas en entendant énoncer cette proposition générale, Celui qui l’énonce regarde le s0l comme la plus importante de nos conquêtes ; il ne parle du développement industriel que parce qu'il désire que nous ne le perdions pas, N’est-il pas vrai, d’une part, que nous ne conserverons le so] que si nous savons le bien cultiver? N'est] pas constant, d'autre part, que la seule réforme agricole que nous AYOns pu faire accepter par nos cultivateurs a pris la forme d'une industrie, l’industrie laitière?

Cet argument a bien son importance, mais pris isolément il Be serait pas concluant, Nous trouvons d’autres preuves en

De cam.

suivant les Franco-Canadiens émigrés dans la république voisine, On n'abandonne Pas sans raison son pays et son village qui en est le diminutif. Ces Pauvres gens s’exilent ou plutôt s’exilaient,—<car le mouvement, nous le savons, est enrayé—par nécessite, Sont-ils devenus là-bas commerçants comme les Juifs, journaliers comme la plupart des Irlandais et des Italiens” Presque tous, nous le savons, sont entrés dans les fabriques; ils sont aujourd'hui des ouvriers industriels, = Voilà donc, clairement constatés, deux phénomènes sociaux d’une portée générale qui viennent appuyer la proposition. Plus concluant encore le succès qu'ont en général] remporté les ouvriers Canadiens, malgré les conditions désavantageuses où ils se trouvaient placés. 11 n’est guère de paroisse dans la province de Québec qui n'ait fourni son contingent à l’émigration. Et si vous interrogez les Parents sur le compte des jeunes hommes qui sont partis, on vous répondra presque invariablement : “Dieu merci, mon fils va bien, il a du succès et gagne beaucoup.” Puis, suivant le cas: “I] est contre-maître ; c’est lui qui fait les dessins ou les modèles Pour sa fabrique; il conduit une machine; il est chef des machinistes.” Enfin, la plupart du temps, on vous parlera d’un avancement rapide qui vous rendra un peu sceptique. Allez aux renseignements, vous trouverez que ces indications sont le plus souvent exactes. Il est très vrai que parmi les ‘amilles canadiennes qui entrent dans les fabriques de la Nouveile-Angleterre, les femmes et les vieillards occupent les derniers rangs. On les retient pour le travail à bon marché. Mais, en revanche, Presque tous les jeunes gens font preuve de talent et obtiennent de l'avancement dès les premières années.

Dans des conditions ordinaires, il n’y aurait dans ces humbles succès rien de remarquable, Que de Canadiens-Français, toutes choses égales d’ailleurs, réussissent aussi bien que les autres, c'est tout naturel. Qu'ils excellent même dans certaines branches spéciales, c’est encore normal. Ces résultats ne surprennent que si nous tenons compte de l'ignorance profonde où sont plongés au début la plupart de ces ouvriers. Elle est beaucoup plus grande que celle de nos ouvriers de Québec et de Montréal, bien que ceux-ci ne soient pas des savants, “I] faut

le voir pour le croire,” disait un jour en notre présence Ferdinand Gagnon, qui n'était Pourtant pas un pessimiste, mais qui avait au contraire l'espoir robuste qui anime les grands cœurs.

La faculté de produire des objets d’un art rudimentaire se manifeste partout dans notre province, Qui n'a Pas rencontré sur les grèves du bas Saint-Laurent des troupes d'enfants faisant flottor dans des flaques d'eau d’admirables modèles de goélettes et de chaloupes? Ces petits chefsd'œuvre reproduisent jusque dans leurs moindres détails et en respectant les proportions, la carène et le gréement de nos bateaux de cabotage; ils vnt été façonnés sans autre outil qu'un couteau et par les enfants eux-mêmes, Plus tard, ces enfants devenus grands construiront, sans avoir jamais étudié les éléments de la construction navale, des goélettes sûres et rapides. C'est un talent qu’on retrouve chez les grecs modernes. Eux aussi excellent en tout ce qui exige peu d'étude et d'apprentissage. C'est ainsi que se manifeste l'intelligence chez les peuples bien doués qui manquent d'instruction et de direction. Si On pouvait communiquer aux Hellènes le goût des sciences et l'élan social qui en est toujours le résultat, on verrait peut-être leurs vaisseaux, comme autrefois ceux de Thémistocle, couvrir la Méditerranée ; ils pourraient ériger des Monuments d'art immortels comme le Parthénon.

Avec l'apprentissage, nous le Savons, nos artisans improvisés du Saint-Laurent sont devenus, dans les chantiers de Québec et de Lévis, d'excellents constructeurs de navires au long cours; les plus énergiques se sont rapidement élevés au rang d’entre- Preneurs et d’afmateurs. Cette grande industrie a disparu depuis que le fer remplace le bois dans les constructions maritimes. Que sont devenus les artisans qui en faisaient naguère le succès? Ils exercent toujours dans nos villes, mais dans des conditions défavorables, les métiers qui se rapprochent le plus de celui qui leur a échappé. Il n'y a pas très longtemps un entrepreneur de cozstructions dans une de nos grandes villes faisait voir à l’auteur de cette étude des maisons qu’il venait de terminer, maisons très logeables mais dans le genre bon marché. “C’est du travail français, dit-il, tout ce qu’il faut pour des bons logements de seconde classe.” Et comme nous lui de-

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Mmandions, tout en prévoyant quelle seruit à peu près sa réponse, comment il se faisait que le travail français était ainsi sans façon relégué an second plan, il répondit ceci: ’armi les artisans réguliers ayant fait l'apprentissage voulu, on trouve des hommes de toutes origines sûins en eXcepter la française, bien que ces derniers ne soient pas très nombreux. Mais en dehors de ces artisans spécialisés, nous trouvons

toujours parmi vos compatriotes un nombre suffisanc de maîtres-Jacques qui savent faire un peu de tout sans

avoir rien appris et dont le travail moins soigné coûte naturellement bien moins cher.” On retrouve cette classe d'ouvriers dans beaucoup de villes, et c'est presque exclusivement parmi les Canadiens-Français qu'elle se recrute, Ils font preuve de beaucoup d'ingénuité dans la pose des appareils électriques et plusieurs sont devenus de bons electriciens, Du reste, tous sont également intelligents et actifs, mais aussi à peu près également illettrés et ignorants, C’est Ce qui nuit le plus à leur prospérité et à leur avancement. Nous ne sommes guère plus avancés qu'il y a quarante ans, alors que Charles Levêque s'écririt : “Les ouvriers canadiens-français sont, de l'aveu de tous, les meilleurs et les plus habiles travail.

leurs de l'Amérique, Ils sont très recherchés par les entrepre- Leurs, Donnons-leur la culture; cette espèce de patriotisme vaudrait mieux que beaucoup d'autres.”

L’instinet artistique de l’ouvrier canadien-français se manifeste plus que partout ailleurs, peut-être, dans la construction el l’ornementation des églises, M. Napoléon Bourassa nous signalait, il y a plusieurs années, la naissance de cette industrie: “Nos églises, disait-il, se sont élevées, comme nos maisons, sans grande architecture; on tenait surtout aux gros murs et à dorer quelques zigzags jetés en travers de la voûte, Un peintre d’enseignes transcendant, après avoir peint la voiture, la maison et le portrait du curé du village, faisait aussi dans ses loisirs quelques saints pour le sanctuaire.”

La génération de ces artistes et architectes rustiques est devenue très nombreuse, car depuis trente ou quarante ans les églises de la province ont été en grande partie reconstruites. Notre pays leur doit quelque chose de cette physionomie carac-

téristique qui frappe l'étranger et lui fait aussitôt comprendre qu'il est entré dans un milieu social nouveau. Le groupement des villages autour des clochers plaît à l'œil comme à la pensée ; on Y retrouve comme un reflet de l'inspiration de Millet ou de Huot, Le clocher lui-même, en bois recouvert de tôle et grossièrement exécuté, n'est point une chose laide dans ce milieu, Souvent les lignes sont belles, Ces édifices sont pour la plupart l'œuvre de simples maçons, d'après les plans très sommai- “ement indiqués par le curé OÙ par la fabrique. L'intérieur choque souvent par l'abus des tons criards, et pour comprendre ‘üsqu'à quel point ce peinturage s'éloigne de l’art véritable, il n'est pas besoin de le mettre en regard d'un travail d'artiste comme, par exemple, des peintures de voûte de Saint-Sauveur de Qrébec que nous devons à M. Hnot, ou des fresques de la chapelle de Lourdes, à Montréal, qui sont l’œuvre de M. Bourassa lui-même, Non, nos décorateurs d’églises sont bien les continuateurs des peintres d’enseignes dont nous parle cet artiste, Il n’est pas même tou jours vrai de dire que ce sont des décorateurs naïifs. Quelquefois leur travail décèle une prétention que rien ne justifie,

En ce genre toutefois il faut admettre qu’il est des degrés “du médiocre au pire.” Dans l'intérêt général nous pouvons, nous ‘devons critiquer. Mais gardons-nous de mépriser ou de décourager ces manifestations d’un art nai

+ qui n'avaient guère plus de mérite artistique que nos décorateurs. Le genre trop nébuleux de l'Allemagne se mêlant aux imperfections du dessin français chargé d’inutiles détails, donnait souvent à leur travail un effet grotesque, de même que chez les nôtres le mauvais zoût emprunté à nos voisins vient souvent déparer ce que l’inspiration naturelle de l’artisan pourrait avoir d’agréable, malgré les imperfections. En examinant sans parti Pris, nous devrons admettre que quelques-uns des édifices qui ont passé par les mains de ces ouvriers sont joliment décorés. Leur travail est meilleur que celui du même genre tenté ailleurs en Amérique, en autant du moins que nous avons pu le constater, Parmi eux, de loin en loin, surgiront de véritables peintres, statuaires, ar.

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chitectes et presque tous pourraient devenir des artisans supérieurs s’ils étaient instruits et convenablement dirigés, Cette réflexion revient toujours comme le refrain d’une chanson.

“Personne plus que moi, écrit l’abbé Lindsay, de Québec,

n’est convaincu du talent artistique de l’ouvrier canadien-fran- Sais. 11 me semble que c’est surtout dans la sculpture du bois qu’il excelle; et je érois que Québec est le foyer de cet art particulier. Le peintre Wickenden, dont on peut admirer plusieurs tableaux à l’archevêché, en a été frappé. Mgr de Laval, qui avait établi à Saint-Joachim une école d'art et d'industrie pour laquelle il fit venir de bons professeurs, est à mon avis l’initiateur de ces traditions artistiques. Plusieurs de nos anciennes églises, comme celles de Saint-Joachim, de l’Ange-Gardien, de la Rivière-du-Loup (en haut), des Ursulines de Québec, contienpent d'admirables sculptures en bois qui remontent au commencement du XVIIle siècle, Les sculptures de la Basilique de Québec, dues aux Baillargés sont fort bien exécutées.” Cette tradition artistique que constate l'abbé Lindsay et qui paraît prendre sa source dans une école fondée il y a deux siècles, confirme bien les paroles que prononçait Ernest Parent, en 1848: “Mettez notre peuple, par la culture de l'esprit, en état de goûter les belles choses et d'apprécier les grandes, et rassurez-vous sur son avenir.”

En essayant de mettre en lumière les manifestations spontanées du goût des arts industriels, parmi les Canadiens-Français, nous devons autant que possible éviter les points qui ne sont pas essentiels à la démonstration. C’est pour cela que nous ne parlerons pas des corps de métiers dans nos villes, organisations très dignes d'attention, ni des industries domestiques dont les produits hautement estimés deviennent de plus en plus rares. Nous ne nous attarderons pas d'avantage sur une multitude d'exemples isolés, lesquels auraient plus d'importance s’il s’agissait de défendre une proposition contestée. Or nous n’avons la prétention ici que de grouper, pour en tirer une conclusion, quelques faits que le lecteur admettra. Dans cette matière trop abondante il faut faire un choix, et ce choix doit porter de préférence sur les faits d’une portée générale. C’est à ce titre que nous citerons un exemple de la faculté que possèdent.

les Canadiens-Francçais de se rendre rapidement les maîtres de toute carrière utile, dès qu'on leur en ouvre l’entrée.

A une époque où l’enseignement commercial était à peu près inconnu parmi nous, un collège du district de Montréal résolut de préparer ses élèves aux emplois de comptables et de commis, Après qu’on eut donné l'instruction nécessaire à un certain nombre de sujets, on écrivit aux différentes maisons de commer. ce de la ville, toutes anglaises, naturellement, et n'ayant que des employés anglais, leur offrant des commis compétents, de langue française, L'offre fut si généralement acceptée que tous les élèves sortant de l'institution trouvèrent aussitôt à se placer. Ce fut là le début de l’enseignement commercial parmi nous. C’est par cette porte que nous entrâmes dans la carrière commerciale qui jusqu'alors nous était restée fermée, et nous vimes apparaître le commis-marchand canadien-français devenu aujourd’hui par le nombre une puissance dans nos villes.

Mais le commerce, pour important qu'il est bien certainement, n’est pas la fin de notre étape, Cette fin c'est l’industrie, l’industrie vers laquelle nous porte l’atavisme et où les talents de notre peuple pourront librement se développer. Nous devons continuer en Amérique la tradition française, cultiver les facultés que nous tenons de notre mère-patrie. “Nous ne sortons pas de la barbarie,—dit encore M. Bourassa, déjà cité—Nous nous sommes tout simplement éloignés de la civilisation. Avanturiers, nous sommes venus chercher fortune et fonder de nouvelles sociétés avec les éléments primitifs de celles dont nous sommes sortis. À mesure que notre vie devient meilleure, nous demandons au berceau de notre sang et de nos croyances ses raffinements intellectuels, ses corruptions avec ses splendeurs. Nous n'avons pas le choix de créer une nouvelle civilisation, nous pouvons tout au plus espérer de donner une physionomie un peu différente à celle que nous avons reçue, Notre art et notre devoir c’est l’éclectisme, la recherche du meilleur. Tant pis si nous choisissons mal. Nous y sommes bien exposés. Au lieu d’être en progrès sur la civilisation mère, nous pouvons facilement n’être qu’une décadence... Le génie de notre race a fait de nos pères, en Europe, les maîtres du goût: conservons ici cette maîtrise dans toutes les chaires des sciences, dans toutes les expressions de l’art, Cela ne tient qu’à nous.”

2 ETUDES SOCIALES ET Et ‘ONOMIQUES

Ces belles paroles, écrites il y a déjà plusieurs années, sont encore aujourd'hui pleines d'actualité. Oui, efforçons-nous de devenir les continnateurs de cette France, mère des arts industriels, fondatrice de la grande industrie, Si depuis un siècle. grâce à des circonstances fortuites, grâce à la houille surtout, d’autres peuples ont pu fabriquer en plus grande abondance, en revanche l'histoire nous enseigne, la Statistique nous confirme qu'aucun peuple ne sait fabriquer dans une aussi grande perfection. L’Angleterre, malgré sa vaste industrie, l’Allemage et les Etats-Unis, en dépit de leur barrières douanières quasi infranchissables, pour tout ce qui se fait de plus beau et de plus rare, sont les tributaires de cette race qui la première en Europe tissa la soie, Et qu'on le remarque bien, il n'est pas ici question des Exportations de tableaux ou de Statues, œuvres d'artistes, mais des produits inimitables de l'art iudustrie] français : tissus de soie et brocard, tapisseries des Gobelins dont l'institution remonte à 1450, tapis-savonnerie, d’origine presque aussi ancienne et qui vont sans cesse se perfectionnant. Ces tapis se vendent souvent plus de mille dollars le mètre carré, chiffre qui n’étonne pas lorsqu'on sait qu’un mètre de tapisserie représente quelquefois le travail d'une année et qu'il entre dans ces compositions jusqu'à quinze mille nuances différentes, A côté de ces tissus miraculeux de soie et de laine viennent se placer les merveilles de la céramique, sèvres inestimables, émaux précieux. Mais l'industrie française est pratique aussi. Elle produit en grande quantité des objets plus à la portée des bourses ordinaires, mais tous marqués au coin du bon goût et d’une exquise délicatesse qui les font Partout rechercher, et où rien ne sent le truquage dont les industries américaines et allemandes sont coutumières, Enfin, la supériorité industrielle du groupe fran- Çais brille dans les genres les plus opposés. Les modes sans cesse cChangeantes des confections féminines sont to:.ies de son invention. Mais il manie l’acier aussi artistement que le chiffon, et si l'Angleterre dans les Himalayas, la Russie dans la Sibérie veulent ouvrir des routes militaires dignes des Romains ou de Napoléon, c'est À lui qu'elles confieront la fonte scientifique et précise des pièces des viadues et des ponts,

La race française dont nous faisons partie possède donc toutes

ge

SUR LE CANADA 13 les qualités pour réussir dans ces carrières, [l est même possible qu’elle reprenne £u siècle actuel la prépondérance industrielle. Nous savons également que le développement de la grande industrie en Canada est très possible, puisqu'on y trouve en abondance la matière première et la force motrice pour les machines. À ce point de vue Québec est mieux situé que les autres provinces: ses cataractes sont plus accessibles, ses débouchés plus faciles, sa population enfin joint au goût francais quelque chose du sens pratique anglo-saxon. Ce dernier point n'est pas à négliger pour qui veut étudier ce grand problème social, le développement du Canada français, On peut sans témérité prédire un brillant avenir pour l'industrie canadienne le jour où tous ces éléments seraient mis en action. L'histoire nous montre en Mmaints endroits les résultats merveilleux obtenus par cet effort combiné de deux races intellectuellement puissantes. Nulle part ils se manifestèrent plus éclatants qu'en Flandre, où l’industrie, le commerce et l'art atteignirent un développement inoui sous la double influence allemande et française,

Le développement des provinces flamandes et brabançonnes a été arrêté par le défaut d'espace et de territoire. Sans ces entraves elles seraient sans doute devenues le noyau d’une des plus puissantes nations de l'univers; elles sont, même sans ces avantages, rangées parmi les plus illustres et les plus glorieuses. Nous avons, nous Canadiens. à utiliser à peu près les mêmes éléments sociaux, mais dans des conditions plus avantageuses, Puisque nous possédons un vaste territoire où nous pourrons nous développer sans entraves. L'idée d’une fusion des qualités de chaque race, où de part et d’autres il n’entrerait pas d’abdication, a toujours été celle que les personnes les plus éclairées de notre pays ont constamment cherché à faire prévaloir. Les bommes publics qui ont fait appel aux idées contraires sont bientôt rentrés dans l'obscurité. Ce sont les partisans de la paix, de l’harmonie, de l'union qui ont toujours, dans notre pays, obtenu et conservé la confiance populaire. Résultats politiques invariables qui doivent nous faire comprendre que rien en dehors de nous ne s'oppose à notre avancement.

Cette puissance industrielle que nous venons d'entrevoir, c'est donc un héritage que nous avons à recueillir, un talent que

Dieu nous a confié pour que nous le développions. Allons- Dous, comme le serviteur infidèle de l'Evangile, l’enfouir sous terre et encourir la punition des peuples qui restent sourds à la voix de la Providence? Allons-nous, en dédaignant ce don du ciel, détruire notre idéal, tarir la source de nos gloires, brûler la pépinière dont sont sortis nos grands hommes, en élevant des générations qui, faute de carrières, grandiront dans l’indifférentisme, l’oisiveté, l’ivrognerie et toutes les odieuses immoralités qui aboutissent au crétinisme et à l’anéantissement? Ce serait une impiété de le supposer, surtout en ce moment où nous sommes témoins des magnifiques résultats que produit la science industrielle appliquée à l’agriculture, Mais ce n’est là qu’un premier pas. Il faut ceindre les Laurentides d’une couronne de fabriques. Qu’ellks deviennent les puissantes assises d’une civilisation qui s’alimente également des arts agricoles et des arts industriels; dont la pensée revêtant les innombrables formes de l’inspiration populaire et répandue au loin par le commerce, mette sur tous les fronts le signe que laissèrent jadis sur tous les rivages nos explorateurs et nos pionniers. C’est en adaptant aux conditions du nouveau monde le génie que nous tenons de nos pères que nous y parviendrons. Nous ne sommes Pas en présence d’une question de simple prospérité matérielle. I ne s’agit nullement d’enrichir quelques individus pour nous glorifier stupidement des dollars qu’ils pourront amasser. Non. C’est au premier chef un problème social et moral qu’il nous faut résoudre sous peine de déchoir. A ce titre aucun Canadien n’a droit de s’en désintéresser. Mais à l’homme public qui saura parfaire cette grande œuvre, ontre la sai:sfaction du devoir accompli, il sera donné Par surcroît une gloire immortelle.

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