APPLICATIONS
Je crois avoir montré que les recherches spectroscopiques peuvent aider puissamment à élucider certains problèmes de la physiologie. Je ne doute pas que les substances colorantes de la bile et de l'urine, aussi bien que la substance mélanique qui constitue le pigment, ne pussent fournir la matière d'études intéressantes. Pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe, je signalerai seulement une application, qui serait facilement réalisable, des résultats auxquels ces travaux ont conduit pour le sang : c'est celle qui consisterait à se servir des phénomènes spectroscopiques pour déterminer la quantité de sang contenue à un moment donné dans le corps d'un animal.
Welcker a proposé de résoudre cette question par un procédé chromométrique. A cet effet, il commence par pratiquer sur un animal une petite saignée; puis, en injectant de Teau dans les vaisseaux, il en chasse tout le le liquide sanguin qui y est contenu ; enfin, le peu de sang qui pourrait rester dans les tissus est recueilli dans de l'eau, où il fait macérer le corps entier de l'animai préalablement haché en petits morceaux. Cette opération
donne une solution sanguine plus ou moins étendue, dont il mesure le volume. Enfin , ajoutant de Teau au sang de la saignée jusqu'à ce qu'il présente la même intensité de coloration que cette solution, il détermine, par un calcul très-simple, la quantité totale de sang que possédait
ranimai.
Le seul point délicat de la mise en pratique de cette méthode est l'appréciation de la teinte de la liqueur sanguine ; l'incertitude à cet égard est assez grande pour pouvoir causer des erreurs considérables dans les résultats. Aussi vaudrâit-il mieux remplacer cette partie de l'opération par l'examen des spectres d'absorption. Si on songe, en effet, qu'une goutte de sang en plus ou moins dans 100" d'eau se trahit manifestement au spectroscope, on comprendra que ce serait substituer à un moyen incertain et infidèle un procédé sûr et rigoureux, et qu'on pourrait ainsi apporter une précision nouvelle dans l'étude d'une question sur laquelle on ne possède encore aujourd'hui que des données fort incomplètes.
Ne pourrait-on pas aussi appliquer les procédés spectroscopiques à la comparaison des sangs de l'artère et de la veine spléniques, et en tirer peutrêtre quelque lumière pour l'histoire encore obscure des fonctions de la rate?
Appliquée à certains cas pathologiques, la spectroscopie du sang fournirait peut-être des données curieuses, par exemple dans l'ictère, dans les affections typhoïques, où le sang prend une coloration noirâtre toute particulière , ou encore dans la mélanémie, cette dyscrasie rare et singulière, caractérisée par la présence d'éléments colorés dans le sang.
Mais c'est en médecine légale que les études spectroscopiques sur le sang ont paru, dès Torigine, devoir trouver leur plus importante application. Il nous reste à examiner si elles ont réellement une valeur à ce point de vue, et si le médecin légiste peut en tirer parti pour la résolution des problèmes sur lesquels il est appelé à se prononcer. Cette question est assez importante pour valoir la peine d'un sérieux examen. C'est par là que nous terminerons.
Remarquons d'abord que les médecins experts se trouvent presque toujours, non en présence de sang liquide, mais en présence de taches, portées par des vêtements, des meubles, par la lame d'un couteau ou un autre instrument vulnérant quelconque. Ces taches peuvent être petites et d'origine plus ou moins ancienne. En les soumettant à l'examen de l'expert, le magistrat lui demande de se prononcer nettement sur les deux chefs suivants :
1* Les taches observées ont-elles été produites par du sang?
2" Dans le cas de l'affirmative . le sang est-il du sang humain ?
Mettons tout d'abord de côté cette seconde question, pour la résolution de laquelle notre méthode ne peut évidemment fournir aucune lumière. Nous avons vu que le sang de tous les animaux présente à l'analyse spectroscopique des caractères identiques; et, puisque le sang humain ne se spécifie que par la forme et la dimension de ses globules, rien ici ne remplacera le microscope, qui peut permettre de donner, jamais une réponse affirmative, mais au moins, dans certains cas, une réponse négative.
Uuant à la première question, il tauL pour voir si la spectroscopie peut aider à la résoudre, examiner les points suivants :
Les caractères optiques du sang se conservent-ils dans les taches?
Persistent-ils longtemps ?
La sensibilité de la méthode est-elle suflisante pour permettre de reconnaître de petites quantités de sang ?
Dans le cas où Ton obtiendrait des résultats positifs, n'y aurait-il pas erreur possible, et n'est-on pas exposé à attribuer au sang des phénomènes qui pourraient provenir d'une autre matière colorante ?
Si l'on découpe dans un linge une tache de sang parfaitement sèche, et qu'on suspende le petit morceau à la partie supérieure d'un tube de verre rempli d'eau froide, on voit la matière colorante se détacher sous forme de fins filaments, et tomber au fond du liquide. Si on agite, ce liquide prend une teinte rosée ou rouge, selon la grandeur de la tache et l'abondance de la matière colorante; examiné au spectroscope, il donne parfaitement distinct le spectre caractéristique du sang.
Si la tache était portée par du bois ou du fer, il suffirait de racler la portion tachée, de laver la poussière dans de l'eau, puis de filtrer, pour arriver exactement au même résultat.
Cependant les taches de sang peuvent, dans certains cas, présenter, à part les deux bandes caractéristiques, une troisième bande dans le rouge, d'intensité très- variable. En comparant scrupuleusement ces spectres avec celui
que Ton obtient en traitant le sang par l'hydrogène snlfiu'é, je me suis assuré qu'ils n'étaient que des transformations sulfhydriques du spectre normal plus ou moins avancées. Dans certains cas. j'ai vu des taches donner exactement le spectre représenté PL II. 18. Ce fait m'a paru se produire surtout lorsque les taches, étant épaisses . avaient dû se sécher lentement, et je l'ai trouve notamment trés-marqué dans un fragment de caillot qui s'était peu à peu desséché au fond d'une capsule de porcelaine. On pourrait en conclure qu'il s'était produit de l'acide sulfhydrique par la décomposition de l'un des éléments du sang lui-même. Il est bien certain d'ailleurs que si l'atmosphère dans laquelle s'est trouvée l'étotfe tachée contenait de l'hydrogène sulfuré, la même transformation a dû se produire.
Il m'a toujours suflB de laisser le liquide au contact de l'air pendant quelques heures, pour voir la bande supplémentaire s'effacer graduellement, et le spectre reprendre tous les caractères de celui de la cruorine rouge.
En traitant la solution par les reactifs appropriés, on peut obtenir à volonté les specti'es de cruorine réduite , d'hématosine, d'hémine, etc., c'est-à-dire qu'on peut caractériser le sang, non par un seul spectre, mais par six ou sept spectres différents.
Il est bien entendu que la netteté des caractères , et par conséquent la précision et la certitude des résultats, dépend de la quantité de matière colorante teuue en dissolution dans la liqueur. Gomme cette quantité est en général très-petite . il faut compenser cet inconvénient par Tac-
croissement de l'épaisseur. Il serait facile de construire à cet effet des auges étroites et longues, en forme de gouttières profondes , qui contiendraient très-peu de liquide , et permettraient cependant de l'examiner en couches épaisses.
Les taches de sang subissent, avec le temps , une décomposition qui doit nécessairement porter aussi sur sa matière colorante et affaiblir ses caractères optiques. Aussi paraissent-ils d'autant moins tranchés que les taches sont plus anciennes. Ces transformations s'accomplissent toutefoisavec une extrême lenteur; c'estainsi, par exemple, que Valentin a constaté très-nettement la présence du sang « sur une ancienne planche de table de dissection, qui était restée sans usage depuis trois ans, dans un endroit humide, et sur un vieux crochet rouillé qui avait servi autrefois à suspendre de la viande dans une boucherie ' . »
Je n'ai pas à insister sur la question de sensibilité que j'ai traitée précédemment, je rappellerai seulement qu'on distingue encore le spectre caractéristique, lorsque la liqueur sanguine est assez étendue pour ne plus offrir à l'œil de coloration sensible.
Enfin, n'existe-t-il pas des matières colorantes susceptibles de présenter un spectre que l'on puisse confondre» avec celui du sang? L'expérience seule nous répondra. Or, sur la longue liste de substances que Valentin a passées en revue, il n'y en a pas une qui put laisser dans l'esprit
1 Valentin, toc. cit., 9b.
même un doute a cet égard. J'ai moi-même examiné un grand nombre de matières colorantes, particulièrement de matières rouges , et le spectre que j'ai trouvé le plus semblable à celui du sang est celui du carmin en dissolution dans l'ammoniaque; il s'en distingue pourtant parfaitement. Les bandes y sont beaucoup moins nettement limitées et autrement placées (plus réfrangibles) que dans le spectre du sang ; la seconde est de beaucoup la plus foncée et disparaît la dernière ; enfin l'absorption est nulle pour les rayons violets. Ce spectre est représenté PL I, 1, et il suffit de le comparer à PL II, 11, pour saisir d'un coup d'œil toutes les différences. Sorby a aussi signalé deux spectres qui rappellent un peu celui du sang; ce sont ceux de la cochenille et de l'orcanette , traitées l'une et l'autre par l'alun * ; ils s'en distinguent encore par la réfrangibilité différente des deux bandes, et par une absorption nulle du violet. Enfin, à supposer qu'il pût se présenter un cas plus embarrassant que les précédents, l'emploi des réactifs et l'apparition des spectres d'hémine ou d'hématosine feraient disparaître toute incertitude.
Qu'il me soit permis de faire remarquer encore l'extrême simplicité de la méthode spectroscopique, qui n'exige ni manipulations difficiles ni opérations délicates, qui n'exige même pas les précautions que l'on est obligé de prendre dans l'emploi du microscope. On sait, par exemple, que dans la recherche ordinaire des taches de sang sur des objets en fer, une condition essentielle est que le métal ne reste pas trop longtemps en contact avec l'eau,
1 Sorby, loc. cit., 438.
pour qu'il ne se produise pas de rouille. La formation de cet oxyde empêcherait l'examen microscopique. Or il m'est arrivé d'abandonner une lame de canif dans une solution sanguine étendue, librement exposée à l'air. Au bout de trois semaines, cette lame était profondément oxydée, la liqueur était très-trouble et présentait une coloration verte. Elle répandait une odeur fade et un peu nauséeuse. Filtrée à plusieurs reprises, elle m'a donné un liquide transparent et jaune-rougeâtre, dans lequel j'ai retrouvé les caractères optiques du sang parfaitement distincts.
En résumé, si ce mode d'investigation appliqué aux recherches médico-légales peut, dans certaines circonstances, faire défaut comme les autres, il n'en présente pas moins des caractères de simplicité, de sensibilité et de sûreté, qui, à mes yeux, lui permettent do rivaliser avec les procédés exclusivement mis on usage jusqu'ici. Il conduirait même peut-être à des résultats satisfaisants, dans des cas où les méthodes chimique et microscopique resteraient impuissantes. Associé à ces deux méthodes, il ap[)orterait toujours un élément de certitude de plus, ce qui ne peut paraître indifférent dans des questions où l'on ne saurait réunir trop do preuves de la véritô.
Le sujet que j'ai abordé dans cet essai ouvre à l'observateur un champ d'une étendue considérable. Je ne l'ai envisagé que sous une de ses faces, et cependant les résultats constatés mo- paraissent lui assurer déjà une place légitime dans la science générale. On peut présumer les
conséquences auxquelles conduirait Tapplication du même procédé d'étude aux divers liquides ou solides colorés de l'économie humaine, soit normaux, soit pathologiques, aussi bien qu'aux matières analogues que Ton rencontre dans les différentes espèces animales. Je me propose du reste de poursuivre des recherches intéressantes, auxquelles dans ma pensée ce travail est destiné à ser\'ir seulement d'introduction.