SABLE
Etude sur Joseph de Maistre
A Vocciu^ion du ( entenaire de Joseph de Mauitre, M. S. R'tchebUnê nous a permis de reprendre et de publier des fftges écrites naguère pour un concours de l'Académie française, où elles furent couronnées, et dont quelques fragments seulement amiient jxiru dans une revue heljdomadaire.
On a très diversement jjarlé, surtout df^jmis trente ans, de l'auteur du Tape et des Soirées de S*-P6tersbourg. Tout récemment encore M. Georfjes Goijau, en de curieux articles de la Revue des Deux-Moodes, réunis depuis en volume, nous présentait un Joseph de Maistre plus corn- ])lexe et plus paradoxal que jamais, franc-maçon, catholique modernisant, épris de l'union des églises, et même, par moments, « philtjsophe > autant que ses adversaires. Bref une sotie de précurseur.
Est-ce là le vrai Joseph de Maistre, et faut-il changer sur lui ds point de vue'^ A ce compte Sainte-Beuve, et tant d'autres à fut suite, 9$ seraient trompés'^ Sous ne le croyons pas. L'étude (pii suit^ conçue sans arrière-pensée de rajeunissement comme de dénigrement, nous replace, semble-t-il, en face d'un Joseph de Maistre exact, qui, sous d'apparentm concessions à l'esprit du siècle, demeure avant tout l'homme de Vancien régime, patricien résolu, esprit dédaigneux quoique très âêti, encore jJus altier que haut, j)lus catholique que reliijieux, bref un défenseur et une sorte de séide du passé, uniquement orienté vers le passé, non vers l'avenir.
Aussi nous a-t-il semblé <jue, même en un temjts oii les livres vont si vite, ces pages très tivatUes, sur un des penseurs et des écrirains les plus attachants de notre littérature, fumvaient offrir quelque actualité.
Peu do vies ottVent au même iîe^rt5 que colle du Coiuto Joseph de ^laistre le caractère de TuniU^.
Ce beau spectacle d'uiu* Ame toujours é^ale à elle-même, toujours supérieui'e aux événements; d'un espnt ferme en ses prin-
cipes, sans cesse épris du même idéal, et toujours le pressant d'une même et brûlante poursuite, nul ne le présente à un aussi haut point que l'auteur des Considérations sur la France, du Pape et des Soirées de S^-Pétersbourg.
Né en 1754, à Chambéry, d'une famille française d'origine, mais depuis plus d'un siècle piémontaise de fait et de cœur, Joseph de Maistre grandit à l'école du respect. Toutes les vertus publiques et privées habitaient au foyer paternel, qu'un orgueil de caste quasi-féodal et des convictions séculaires préservaient aisément de la contagion des idées nouvelles. Gentilshommes d'antique fierté plutôt que de grand avoir, magistrats intègres, soldats sans peur et sujets sans reproche, les Maistre étaient de père en fils dévots à la foi, au roi, à la loi, et justifiaient leur devise : « Fors l'honneur, nul souci » . Quand tout pouvoir vacillait en Europe, l'autorité avait encore là son asile, dans un âpre canton des Alpes, non loin des neiges éternelles; et, si quelque écho de tempête montait parfois vers ces pauvres manoirs, contigus à deux foyers de révolutions, il se dissipait vite au vent salubre des glaciers. Joseph de Maistre ne respira jamais l'air de son siècle que de loin, et de haut. Son père, président du Sénat de Savoie, catholique austère qui pouvait montrer dans sa garde-robe, à côté de ses habits de gala, le capuce du pénitent noir, forma de bonne heure son fils Joseph à l'obéissance. Il n'y eut aucune peine. L'âme ardente de l'enfant s'élançait à la soumission comme d'autres à la liberté. Sa mère, une femme de piété, de silence et de tendresse, était pour lui l'objet d'une véritable adoration. «Mon bonheur, écrit-il lui-même, était de deviner ce qu'elle désirait de moi. » Un aïeul attentif et doux, M. de Motz; quatre frères, tous égaux de l'aîné par le cœui', l'un même son émule par les plus rares dons de l'esprit, Xavier étant la grâce et Joseph étant la force; cinq sœurs avenantes, dont le sourire à quarante ans de là avait encore conservé sa fraîcheur, — tel était le cercle de famille où se déployaient les premières qualités du jeune Maistre, et la ferveur « amoureuse » de son respect filial. Années de bonheur, impressions ineffaçables, dont le lointain souvenir rouvrira la source des larmes chez le stoïque exilé de S^-Pétersbourg: «à six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma
lîi^ro (jui se piMjinrne dans ma cliaiiibn; avec sa hjfure sainu% ^^ ^^ écrivant ceci je pleure coinnie un enfant».
De tout temps, les .Jésuites avaient été en honneur dans eett<» maison. I/mfant avait neuf ans, et il s'ébattait Kî*i**'nent dans une eliamhrc, (|uan(l arriva de France la nouvelle du décret d'expulsion. « rius bas, fiKJii fils, lui dit hsl mAre, un grand malheur est arrivé. » .lainais il nOublia ces paroles, ni l'accent dont elles furent prononcées. Confié de bonne heure k un précepteur, mais sans cesse guidé par les .Jésuites, il lit en (|uel(jue fa(;on sous leurs yeux ses études (riiuinanités, qui furent à la fois précoces et renuiniual)les. Ses écrits attestent (ju'il possédait h» latin en maître et savait le ^tcc en érudit. Cette forte culture était «l'un autre temps. Joseph de Maistre en est-il redevable s^'ulement à 868 premiers instituteurs? Ne dut-il rien au collège de Chambér}'? Ne dut-il pas beaucoup plus à lui-môme, au travail solitaire, aux vastes lectures, à la méditation? Quoi qu'il en soit, il ne voulut se souvenir jamais que de l'enseignement des Jésuites, et c'est à ce souvenir attendri qu'on doit la défense ou plutôt l'apologie passionnée (\\\ï\ écrivit plus tard de leurs méthodes d'éducation. Il prêtait à celles-ci une force, un sérieux, une profondeur, que justement à la même date d'excellents esprits regrettaient de n'y pas voir; et, parce qu'il trouvait en lui toutes ces (|ualités, il croyait que ses maîtres les y avaient mises. Illusion généreuse qui peut déjà servir à le jugei*: il n'est pas d'une ûme médiocre de pousser la reconnaissance envers autrui juscju'à la méconnaissance de soi-même.
Envoyé de bonne heure h liinivei-sité de Turin \K>ur y étudier le droit, le jeune Maistre revenait ii vingt ans armé de toutes pièces, et entrait dans la carrière (jui s'ouvrait naturellement devant lui, la magistrature. Il en parcourut tous les degrés, de 1774 à 17S8, puis il tut nommé sénateur. La critique qui voudniit expliquer |>ar le Maistre de cette époque le Maistre d(»s Soirées, si ingi''nieuse fût-elle, ne réussirait (pi'ii demi. Les rares écrits du Contte avant la révolution, éloges ou discours, ne révèlent ni un écrivain maître de son style, ni un esprit maîtiv de sa jH^nsée. Des souvenirs, des aspirations confuses flottent v^ et là dans ces « morceaux », et la gravité se montre tantôt pompeuse et tantôt sentimentale. Un vague idéal d'humanité, de justice, voire de liberté, décèle Thomme,
naturellement doux et bon, plutôt que le lecteur convaincu de Jean- Jacques. Maistre est alors, si l'on peut dire, banal par sécurité et demi-libéral par imprévoyance. Seul, le fonds religieux apparaît déjà ferme, résistant. Sur ces entrefaites, il s'était marié. Deux enfants, un fils et une fille, avaient encore élargi le cercle domestique. Quatre générations s'abritaient maintenant dans la gentilhommière de Bissy, assise au bord d'un torrent, dans un paysage de montagne. Et, si tout promettait à Joseph de Maistre un avenir de paisible et patriarcal bonheur, rien ne promettait encore à la Savoie qu'un irréprochable magistrat de plus.
Le coup de tonnerre qui ébranla tout à coup l'Europe bouleversa la destinée de Joseph de Maistre. La révolution française venait d'éclater.
Comment la nation Savoisienne (si tant est qu'elle fût une nation), se serait-elle préservée ? Française de langue, et jamais de cœur très piémontais, elle tendit les mains à ses nouveaux frères: Montesquiou n'eut qu'à se montrer. Alors commença la douloureuse épreuve pour les fidèles de la royauté Sarde, pour ces gentilshommes, ces officiers, ces magistrats esclaves de l'honneur, du drapeau, du serment. Tous les maux de l'invasion, dénuement, fuite, confiscation, ruine, Maistre les vit et les subit : Hier citoyen, aujourd'hui « émigré » ; hier l'honneur du Parlement de Savoie, aujourd'hui justiciable de la Loi des Allobroges ; hier père heureux, aujourd'hui mari éperdu, à la recherche d'une femme que le dévouement maternel jette, en Janvier, dans les neiges du S*-Bernard.
La Révolution lui apporta le triste privilège de l'épreuve, à savoir la conscience aiguë de ses croyances, de ses regrets, de ses espoirs ; il lui dut sa personnalité, son talent, sa gloire. Maistre, suivant le mot du poète, «ne se connaissait pas tant qu'il n'eut pas souffert». Pour lui, comme pour tant d'autres grands esprits que cette époque créa en les provoquant, ia Révolution fut vraiment une révélation. Meurtri dans ses afiections les plus chères, froissé dans tous ses sentiments, resté seul en face de lui-même et des événements implacables, réduit à méditer, à regarder et à souffrir, son talent devait se faire jour par toutes ses blessures: son génie fut l'expression suprême de son deuil. Il prit la plume dès la première heure; il préludait à son premier ouvrage d'envergure
par (les plaidoyers chaloureux en faveur des proscrits, par un pamphlet de rude verve h l'adresse des naïfs AUobrogee, par roraison fuiiM>re d'un Iktos adolescent. Tout n'<»st pas égal dans ces opuscules restes longtemps inconnus; mais l'hunieur gen^*reufle y est partout pr(''sente, et déjà s'annonce lYOcrvation des pensées, jointe à la force du style. Certes, le panégyriste du doux Eugène de Costa est fort loin de Bossuet, puisqu'il Timitc; mais il est parfois près de Tauteur des Annales; et les dernières pages, où l'on voit la sombre méditation d'un Tacite chrétien, font déjà pressentir les ( ofisviérations.
C'est en Suisse, terre neutre où se réfugiaient les exilés de toutes les nations, et se coudoyaient les épaves de tous les partis, (|ue furent écrites les Considérations sur ht France. Klh^ parurent en 179(). L'auteur remplissait alors à l^usanne des fonctions aussi délicates (jue mal définies, servit<'ur sans mandat d'un souverain sans royaume, mais serviteur (|uand même, pour le principe et pour l'honneur. Mal placé pour agir, il l'était à merveille pour observer et pour penser.
Point de colère, point de protestation; ni un pamphlet ni une étude d'histoire ou de philosophie; mais plutôt une sorte d'£V«^V^i/K». sur les desscûns mystérieux de la Providence au sujet de la révolution t'ran(;aise. Oeuvre de parti, en un sens, puisque lauteur, catholique et royaliste^ convie la F'rance avec l'Europe à une double restauration; mais œuvre surtout d'une haute |>ensée |)olitique et religieuse, puisque la monarchie du Comte de Maistre est en quel- (jue sorte idéale, abstraite, bore du temps, qu'il rêve pour les hommes une Cité de Dieu terrestre, et (jue le roi de ses vœux est avant tout l'exécuteur des volontés divines, un Moïse couronné. Considérée de cette hauteur, la Révolution lui appaniît comme une le<;on c^u'il faut savoii* entendre, et (ju'au surplus il se charge dexplii|uer. Car ce rôle d'interprèti» de la Providence n'est pas pour l'intimider. 11 s'en empare môme comnie du seul qui lui convienne, prêt à s'écri(M', lui aussi: « Vos voies ne sont pas mes voit^s, et vos pensées ne sont |)as mes pensées». Ce n est plus, dès lors, à Ta*'ite (\\\\\ emi)runte ses couleui*s, ni à Montescjuieu ses nuiximes ^encore (|U il s'(Mi souvi(Mm(* à loccasion), c'est à la Hible, c\^t à I^ossuet. On ret'onnaît les considérants de la Politique tiret de VEcrUurt sainte
et le verdict du Discours sur Vhistoire universelle. — Avec une grandeur parfois digne de Bossuet, et une hardiesse que celui-ci eût peut-être admirée sans la suivre, il juge des événements contemporains comme le grand évêque jugeait des empires disparus. — Il ne se borne pas à commenter les Prophètes, il passe prophète à son tour. A ses yeux, la Révolution prépare l'avènement définitif de la monarchie, tout comme (ou peu s'en faut) les anciens Empires préparaient l'avènement du Messie; et l'excès même de ses crimes montre clairement le plan de Dieu. Rois et peuples, dès longtemps dégradés par l'impiété, avaient oublié qu'une « chaîne souple » les rattache à la main de Dieu; et voici qu'à la fin cette chaîne se raidit et qu'une brusque secousse les entrechoque, éperdus, et les meurtrit les uns par les autres. — Et nunc intelligite. La Révolution, « satanique » dans son principe, sera salutaire dans ses conséquences en ce qu'elle ramènera le règne du vrai roi et du vrai Dieu, du vrai Dieu par le vrai roi. Par elle, la droite de l'Eternel s'appesantit indistinctement sur tous les coupables; car coupables, ils le sont tous. L'innocence, où la trouverait-on? Est-ce dans une noblesse oublieuse de toutes ses traditions, de sa foi, de son honneur ? Est-ce dans une magistrature rebelle, dans une armée sans dignité ? Dans un clergé descendu à peu près autant que l'armée de la place qu'il avait occupée dans l'opinion générale? Mais l'innocence ellemême ne saurait suspendre la loi terrible des responsabilités, et le roi est comptable pour la royauté entière. Les temps sont donc venus. Une certaine accumulation de crimes rend toujours une certaine révolution nécessaire. « Il fallait que la grande épuration s'accomplît; il fallait que le métal français, dégagé de ses scories aigres et impures, parvînt plus net et plus malléable entre les mains du roi futur. » Mais pourquoi la France plutôt que toute autre nation? Parce que la France «est à la tête du système religieux >, que son roi s'appelle avec raison très-chrétien. Or, «comme elle s'est servie de son influence pour contredire sa vocation et démoraliser l'Europe, il ne faut pas être étonné qu'elle y soit ramenée par des moyens terribles». Mission douloureuse à coup sûr, mais surtout glorieuse, en ce qu'un seul innocent, par la vertu de son sang volontairement répandu, peut assurer à l'humanité des siècles de bonheur. «11 peut y avoir eu dans le cœur de Louis XVI,
dans celui (i(; la céleste Elisabeth, tel mouveiiiont, tollo acceptation capables de sauver la France. »
Telles sont les fins dernières de la lii'v<jluiion, et ?e8 vues (jue la l^rovidence a sur elle, (^uant aux 6\^tnenu'ntH eux-rnr'rnes, nul contemporain n'en a mieux senti que Maistre la tra^cjue j^randeur. Là se montrer la su|)eriorit<3 de son juK<*nient, et le genre d'im[)artialite dont il est capable. Du premier coup, des 1794, il a proclamé (jue la Kévoliition «n'était pas un événement, mais une époque >. Et il ajoutait, dans un trait (jue lui eût envié Sénè<|ue ou IMine l'Ancien: « Encelade se tourne: Pouvons!» Il ne fuyait pas cependant; il restait là, tout près du j)hénomene, l'observant non pas avec sympathie, certes, n;ais avec cette curiosité pliilosol)lii(iue (jui attirait un Empédocle au sommet de l'Etna. Sans doute il n'écrit pas encore, connue il fera plus tard, que la Révolution est un fait aussi considérable (|ue la chute de l'Enipire romain; mais il en note déjà la force aveugle, surhumaine, irrésistible. Il remaniue justement (|u'elle < mène les hommes plus que les hommes ne la mènent » ; et, pour tout dire d'un mot, qu elle « va toute seule». 11 voit bien (lue ce monstre insatiable, comme jadis Saturne, n'engendre ({ue pour dévorer; et il peint de traits saisissants la démarche fatale» et sûre de la béte déchaînée. Chose plus fra[)pante encore: il rend [)leine justice au farouche jacobinisme de la Convention. ^ (^u'on y réfléchisse bien, on verra (|ue le mouvement révolutionnaiic une fois établi, la France et ia monarchie (ces mots ainsi accouplés n ont plus de (juoi surprendre), ne pouvaient être sauvées (jue par le jacobinisme. » Tant de sang versé à tlots servit à «tremper l'ilme des Français», et à 1'* endurcir >, et ce «phénomène éi)Ou van table, (ju'on n'avait jamais vu et (|ue sans doute on ne reverra januiis, était tout à la fois un chi\timent effroyable pour les Français, et le seul moyen de sauver la France*. Mais ce salut, viendra-t-il enfin? Il viendra, Maistiv ne nous |H»nnet pas d'en douter. Quand et comment, c'est aflaire à Dieu. Mais tant de crinu^s ne |)euvent avoir été pernns que pour le triomphe de la veitu; pouniuoi tant de ruines amoncelées, sinon |K)ur reconstruire y 11 faut donc admirer l'ordre dans le désonliv. * Si la Providence (efface, c'est sans doute pour écrire.» En attendant, la magie noire opère: observons et adorons. Quand son obscur be-
sogne sera accomplie, nous saluerons avec transport l'aurore nouvelle : — « Oui, l'ère de la Liberté ! » s'écriera une enthousiaste, en qui nous reconnaîtrons Madame de Staël. » — « Non, répond Joseph de Maistre, l'ère de l'autorité. »
Dans ce livre étrange et puissant, Maistre venait de donner
sa mesure. En face des catastrophes où l'Europe sombrait avec
lui, il se révélait écrivain et penseur, comme d'autres se révèlent
capitaines, sur le champ de bataille. On peut même dire qu'il ne
fut jamais plus lui-même que dans ce premier écrit. Le meilleur
de son esprit et de son cœur est déposé là: illusions et foi, vues
et visions, vérités et contre-vérités, tout Maistre est en abrégé dans
les Considérations^ avec je ne sais quelle douceur émue qui lui fera
défaut dans la suite. Déjà excessif, il est encore jnodéré ; ce grand
justicier cache un homme. Avec lui, une force prend conscience
d'elle-même: ce n'est plus avec des armes seulement qu'on luttera
contre la Révolution, c'est avec des raisonnements et des croyances.
Voici l'avocat des partis vaincus, l'apologiste du passé, le vengeur du
présent, l'hiérophante de l'avenir. Il va se jeter dans la mêlée . . .
Non, il y disparaît un instant, englouti, submergé, lui et son livre.
Nommé Régent de la grande chancellerie du royaume de
Sardaigne, — ce ne furent jamais les titres qui manquèrent à Joseph
de Maistre — il s'appliqua de son mieux à ses fonctions de magistrat
suprême. Il n'y réussit guère. Peu sympathique aux Sardes comme
étranger, trop digne pour être souple, et trop homme de pensée
pour être homme d'action, il irrita et s'irrita. Les détails minutieux
de sa charge l'excédaient : il se sentait « écrasé, aplati sous l'énorme
poids du rien». Pour tromper son ennui, il se plongeait dans
d'austères études, approfondissait les langues orientales. Pendant
qu'il apprenait le copte, la Révolution «allait son train». Le vain-
(lucur d'Arcole était devenu le Premier Consul. Charles-Emmanuel
sentait-il déjà Napoléon percer sous Bonaparte ? Voulut-il réparer son
erreur en délivrant Joseph de Maistre? Comprit-il peut-être quels
services pouvaient lui rendre un tel ambassadeur à l'étranger ? Un
beau jour, vers la hn de 1802, Maistre fut relevé de ses fonctions
do chancelier, et invité à représenter sa Majesté Sarde à S^-Péters-
bourg en qualité de ministre plénipotentiaire. — Il y avait de quoi
faire reculer le i^lus résolu. Maistre ne pouvait imposer à sa femme,
à 808 enfants, les dangers d'une telle aventure. Lui-mémo, que devait-il en attendn;':' Dans ({w^\ dessein le jetait-on à Tautre exti/irnité de rEuro|)e? Pour (|U(?lle durée? Suj(ît loyal, autant (|ue chrétien soumis, il ne n^^iinha point. Exil, faveur ou disgrâce, le chemin de S^-Pétersbourg était celui de l'honneur. Il partit.
Maistre croyait à la mission de la noblesse; il croyait à la divinité de l'institution royale; il croyait a la sainteté du serment. « Le sennent n'a point de condition, et n'en aura jamais. > L'occasion était belle d'accorder les actes aux paroles: il la chérit en la maudissant. «Partez, Monsieur, pour Si-Pétershourg". — Comme il vous plaira. Sire. » Dès le printemps de 1H<).'^ il était à l'œuvre en Russie, et il devait y rester (juator/e ans ' sans boire ni manger >.
Quel début dans la (^arriére d'ambassadeur! Qu'on imai^ine la fi^'ure que pouvait faire à la cour brillante d'Alexandre l*^ à la veille de l'Empire et des guerres de TP^mpire, parmi les généraux et les diplomates des grandes puissances européennes, ce représentant d'un royaume bitfé de la carte d'Europe depuis onze ans, ce «plénipotentiaire» sans pouvoir, ce légat sans mandat précis, ce ministre sans hôtel, sans équipage, sans secrétaire, presjjue sans traitement! IjC Comte de Maistre ne «représentait» vraiment de la royauté que sa déchéance: il n'était pas l'ambassadeur de la maison de Savoie, il en était le revenant. Ingi-at office, apparition indiscrète qui dut exciter plus de curiosité, sinon de comjwssion, (juc de bienveillance. Maistre but le calice en frémissant, mais sans murmure. « Quand je songe, écrivait-il plus tard, à l'inconcevable destinée» (|ui m'a envoyé ici, sans une lettre de reconunandation, au sein du dénuement le plus désespérant, montn^ à deux cent mille regards, comme un être jeté et même fxposé^ mon sang se glace encore après dix ans. » Sa situation à S^-lVtersbourg était une sorte de spectacle. Il ne prodiguait pas inutilement sii iH'rsunne; il lui fallait ce|)endant paraître aux cérémonies, tenir le rang dû au roi son maîtri\ En ces jours de gala, le Comte de Alaistre s'acheminait à pied, sans pelisse, « ce qui est précisément comme de n'avoir pas de chemise à Cagliari >, vers le palais impérial ou vers la place Piern* l*""; il assistait, demi-gelé, à des revues de plusieurs heures. Il lui arrivait nu*m(» de passer deux hivers «sans bottes et sans chapeau \ l>ans ses meilleui's moments, il n'avait
parmi toute cette pompe de l'Asie «qu'un fort vilain laquais pour lui jeter sur les épaules un manteau de boutique». Bientôt il fut réduit, par économie, à partager avec le drôle la soupe que celui-ci faisait venir pour lui de Tauberge. Après tout, c'étaient là les moindres privations de Joseph de Maistre. Il n'en souffrait que pour la royauté abaissée en sa personne, et c'est un cri admirable que celui de ce Job de la monarchie: «Mon Dieu! mon Dieu! je pense à la maison de Bourbon, ou à celle de Savoie, lorsque je suis tenté de m'affliger sur moi». Malgré ce délabrement, il était utile ; et le moindre service à rendre à quelque gentilhomme savoyard égaré en Russie le comblait de joie, lui faisait oublier ses misères. Dans ces occasions, il se multipliait ; que dis-je ? il trouvait pour autrui l'argent dont il manquait pour lui-même: il avait le cœur royal des pauvres. C'est ainsi que, jusque dans l'accomplissement des devoirs presque surhumains auxquels il avait voué sa vie, il ne manquait pas toujours d'amères et de délicieuses satisfactions.
Ce qui restait toujours inassouvi en lui, c'étaient ses affections de famille, que décuplaient l'éloignement et les alarmes; c'était, surtout, cette tendresse paternelle, si particulièrement touchante chez les forts. Là était la blessure secrète de son âme, la plaie toujours vive et saignante. Il avait accepté Texil par honneur, il y l'estait par devoir, il l'épargnait aux siens par aff'ection. D'ailleurs, ce rappel de tant d'êtres chéris, à le supposer possible à travers l'Europe embrasée, était un luxe interdit à son indigence. Toutes ces pensées torturaient cet époux sans compagne, ce père sans enfants. Le jour, il peut les combattre encore; mais la nuit! Il a perdu le sommeil; s'il se couche, mille tourments Tassaillent sur son lit de sangle. « Des idées poignantes de famille me transpercent : Je crois entendre pleurer à Turin . , . Mille noirs fantômes s'agitent dans mes rideaux d'indienne». Il ne vit pas, il se survit: «Dans le vrai, je suis mort en 1798, les funérailles seules sont retardées». La fortune du condamné est meilleure. L'homme frappé par des liommos sait après quel nombre de jours il reverra femme, enfants, pati'ie. Maisti'e sert de jouet aux événements ; il est le patient que l'on doit toujours délivrer demain — ou jamais. Et cette peur le hante : « le jamais ne plaît jamais à l'homme ; mais qu'il est terrible lorsqu'il tombe sur la patrie, les amis et le printemps » !
A tant do préoccupations morales il fallait un divortissoniont, — nulle raison humaine n'y eût résist^^*. Joseph de Maistre en avait Juscju'à deux. \a' premier est cette Corresponrlance^ <'*ditét* vers 1(S<)(), et ({ui devait à cette date surprendre h»8 amis de Joseph de Maistre (ît réjouir ses adversaires, à ce |K)int que l'auteur faillit, dit joliment Sainte-Beuve «changer de parti» quarante ans ai)i'ès sa mort. Krreur, semhle-t-il, et des uns et des autres. Car le libéralisme du Comte de Maistre (si tant est (ju'on puisse lui ai)pli(iuer un mot dont il se fût olfensé), n'est jamais (|U une fausse manceuvre, imposée à son patriotisme par la nécessité, ou l'inadvertance du théoricien entraîné malgré lui sur le terrain des faits. Un roi à défendre, une patrie à reconquérir d(»s scru[)ules d'honnête homme et pourtant un e(eur de citoyen, voilà de fâcheux emix^^chements pour un esprit à |)rincipes. Si donc Maistre s'est quelque peu contredit, il serait aussi injuste de lui en faire un reproche que naïf de lui en faire un mérite. Ce sont là des inconséquences dont aucun parti, pas même celui de la liberté, ne doit se hâter de triompher. Tout au plus nous disent-elles éloquemment, à leur manière, (juo la patrie a des raisons, que la raison ne connaît pas. De telles leçons ne sont point pour nous surprendre. Si la CarresjHjndance diplomatique nous étonne aujourd'hui, ce n'est plus f|ue par la justesse des observations, par la [iénétration des jugements. On est frappé d'y voir les situations jugées d'un coup d'œil, les hommes toisés d'un mot, la p()liti(|ue de demain prédite en une phrase. Maistre est constamment dans le vif des choses; il s'y meut rapidement, sûrement; le geste est bref, mais le doigt i)08e exactement sur les points vulnérables: d'autant plus infaillil)lo qu'il est impuissant, et (jue sa (li[)Iomatie est toute en aguets. Il ne peut agir. Mais qu'il sait profiter! p]t dans (juelle langue forte et nue vient s'empreindre et comme s incruster le relief de sa pensée î \Jx se trouve l'exemple de ce vrai style ministériel i^u il a si su|HTieurement défini, et [)Our cause; de ce langage «sévère et laconique qui atteint la racine des choses, les causes, les motifs secrets, les effets présumablos, les toui*s de passe-passe et les vues souterniines de l'intérêt particulier^. Ce que Ton trouve aussi dans ces pages, c'est une chaleur d'o[)inion, une intrépidité de conseil, et, si Ton ixnit ainsi s'exprimer, un despotisnu^ dans la S(nunission qui rend ses
bienfaits redoutables. Ce n'est pas sur ce ton que les rois veulent être servis: il faut qu'en prisant le service ils puissent aimer le serviteur. Il peut leur plaire encore d'être les débiteurs de leurs sujets, surtout quand ils sont de grands rois, et qu'ils se sentent solvables: mais quand ils n'ont qu'une ombre de majesté, peu de génie et beaucoup de besoins, il faut apprivoiser leur fierté ombrageuse et ne les point obliger à leur corps défendant. Joseph de Maistre aurait-il, dans son zèle, poussé la générosité jusqu'à l'impiiidence ? Se serait-il rendu à la fois indispensable et importun? Il le semble bien. Jamais il ne fut courtisan, pas même « courtisan de l'exil » : on le sent à ses plaintes hautaines, à ses amères protestations de dévouement, au silence blessé et blessant de son maître. Ce roitelet jaloux et ce fier ministre furent toujours plus enchaînés par leur cause, qu'attachés par leurs sentiments.
Par bonheur, Maistre portait toujours en lui-même un remède contre le découragement. Le travail, ce spécifique suprême, était son divertissement favori, et l'unique joie, peut-on dire, de sa vie austère et solitaire. Il disait lui-même, — et il se connaissait bien — : «Dieu me fit pour penser, et non pas pour agir». Mais chez lui la pensée était vraiment une action. Combien peu elle ressemblait à ce bercement aimable des sceptiques, à cette méditation rafraîchissante des purs spéculatifs! La pensée de Maistre a la chaleur du sang, la tension du muscle; on en compte les frémissements comme les pulsations d'un pouls; elle est chair de sa chair, et vie de sa vie. Que faire en un tel gîte à moins que l'on n'y pense? Et Maistre écrit avec entraînement, avec furie. Seize heures de suite il ne bouge de son fauteuil à pivot que pour faire demi-tour à droite, et expédier en quelques instants un repas de Spartiate. Il lit, il extrait, il annote ; il relit dans les immenses registres, si bien ordonnés, où de tout temps il a consigné le résultat de ses lectures et de ses méditations; il écrit enfin, sur plusieurs matières à la fois, et il entasse feuille sur feuille, cahier sur cahier dans ses fameux « portefeuilles russes » d'où vont sortir bientôt le Principe générateur^ le livre sur les Délais de la Justice divine, celui du Pape, celui de V Eglise gallicane; il prépare enfin ces Soirées de S^-Pétersbourg que la mort l'empêchera d'achever, et cet Examen de la Philosophie de Bacon que connaîtra seulement la génération siii-
vanU'. \)v tant d'ouvraj^'os, et de tant d'autres opasculcs <^*rrit8 en Russie, le Prtncij)€ (jénérateur est le seul (jui paraisse durant son séjour à 8*-IY'tersbour^; et encore, achève^* en 1H(>9, lu dès lors à plusieurs amis, n'est-il publii'? quen 1814. !>e 1810 à 1817, Maistre mène de front cinq ou six ouvrages diH(^»rent8. Il écrit en 1816 au mar(|uis do Costa: «Mes portefeuilles re<'èlent dans ce moment des ouvrages considérables, ce (|u'on ap|M»Ile des ouvratjeê. Mais qu'est-ce (juo cela vaut? Et comment pourront-ils paraître? CTeat ce que j'ignore. La chose dépend en grande partie du sort qui m'attend». Ainsi, la même incertitude qui planait sur le sort du ministre, menaçait encore les productions de l'écrivain; et ses ouvrages conçus, exécutés pres(jue simultanément et destinés à se faire valoir l'un par l'autre, durent paraître sans ordre an hasard des événements. De là la nécessité, pour (juiconcim» veut bien comprendre Maistre et le juger écjuitablement, de négliger les dates, et de ramener cette ceuvre à l'unité j)ar un groujKMnent logique des princij)ales idées. Au premier abord, l'ceuvre semble hétérogène: tel ouvrage est décousu et te! autre ordonné; l'un est grave et l'autre causticjue; chez un autre tous les tons se mêlent; un quatrième offrira des pensées contradictoires. Raison de plus de chercher l'accord entre les diverses parties, et de saisir un tout qui doit exister, (jui existe chez Jos(»ph de Maistrt». Il serait en effet pas trop surpn^nant que le grand défenseur de l'unité temporelle et spirituelle» n'eût mis aucune unité dans sa doctrine. On peut lui reprocher d'autres inconsécpiences, mais non point celle-là.
A y regarder de près, on 8*a|x»n,'oit bientôt que tous les ouvrages de Maistre sortent des (ousiilérations par voie de déduction logicjuc et (h* développem(»nt théori(|ue. Les CotisUiêrations étaient le préambule, ou, si l'on veut, Ii» prologue du système. Ix» système s'annonce avec h» IVimipe générateur, s'attermit avec le P^tpe, se couronne avec les Soirées. Tout le reste est épisodi^, travaux de défense ou d'attaiiue. Autour de la citadelle, les remparts; autour des HMuparts les redoutes, puis les forts détachés plantés en plein sol ennemi. Tel est Maistre tacticien; tel est Maistiv penseur. Il a « considéré > dans la Révolution un fait siitaniijue et providentiel ; il attend, il espère la victoire de la bonne cause. Mais celle-ci ne
— lèse hâte pas d'arriver. Que dis-je, la Révolution s'est incarnée dans un homme nouveau «fléau de Dieu»; et «l'Hégire du Corse», depuis dix ans ouverte, ne semble pas près de se fermer. Après vingt années le problème de la monarchie n'est pas encore résolu. Mais il va l'être, il ne peut pas ne pas l'être bientôt, — nous reconnaissons ici la foi robuste de Maistre : il ne faut plus qu'aider la Providence, en adoptant les principes politiques dont le plan de Dieu comporte l'application rigoureuse. D'oii l'axiome qui domine toute la théorie: «La Révolution est satanique; si la contre-révolution n'est pas divine, elle est nulle. » Dieu inspirateur du Roi, le Roi collaborateur de Dieu, et le Comte de Maistre interprète de l'un et inspirateur de l'autre, apôtre pour tout dire d'une sorte de Révélation d'Etat, d'où dépend l'avenir de la monarchie chrétienne, voilà sous quel aspect se présente à nous cette nouvelle politique sacrée, justement connue dans l'histoire sous le nom de théocratie. Ce qui la caractérise, c'est la substitution constante du divin à l'humain dans les règles du gouvernement des hommes, ou encore la correspondance et l'équivalence de l'humain et du divin dans le premier principe de toute société. C'est, par suite, la transformation des lois mouvantes, souples, accidentelles de la politique humaine en manifestations éternelles, fixes, immuables de l'ordre divin: Système rigide et complet qui vous entraine presque jusqu'où l'auteur vous veut mener, pour peu qu'on soit tenté de lui accorder — peu de chose, en vérité — seulement deux ou trois petits postulats.
Le point de départ de cette politique est un dogme religieux : la doctrine du salut de la société sort directement, comme celle du salut spirituel, du péché originel. L'homme est né déchu, impuissant. La Révélation l'a fait pensant et parlant. L'homme ne saurait avoir créé son langage, et « il faut être possédé de quatre à cinq diables pour croire à Vinvenfion des langues». Il a encore moins créé sa pensée, et cette pensée elle-même est limitée aux connaissances que le Créateur a jugées bonnes pour lui, et dont il a, une fois pour toutes, déposé le germe en son esprit.
« Comment Fliomme, ainsi fait, créerait-il la société ?» La politique et la religion se fondent ensemble; on distingue à peine le législateur du prêtre, « voilà le principe » ; ouvrez l'histoire : vous no verrez pas une création politique; que dis-je, vous ne verrez
pas une situation (juel(on(|U(% |)Our jh'u qu'elle ait de force et de durée, <|ui ne repOHe sur urn' idée divine: he quelque nature qu'êlU Hoit, nimjjorfe: car il neat point de Mystèm^ religieux entirrement faux. « I /homme ne se donne donc pas une institution, il la reçoit de |)i(îu. Il ne se donne pus davantage une loi, ni un roi. 1^ production des rois est encore un de ces phi^'Honiènes mystérieux, où il faut adorer la tout<»-puissance divine. * l^rwjue la Providence a décrété la formation |)lus rapide d'une constitution |>oliti(iue, il parait un homme revôtu d'une puissance indéfinissable: il parle, et il se fait obéir. ♦^ II parle, dit Maistre, et il suffit qu'il parle. Car les lois écrites sont inutiles, dangereuses même, et la force des institutions ne succombe jamais (|ue sous le nombre des lois. Partout, dans le systcme, s'oppose le droit '<enti au droit écrit; et la Parole, à Y Ecriture. > Maistre rappelle à ce siècle « infatué de l'écriture » <iui a vu en cinii ans (piatre ou cinq constitutions, et trois mille articles rédigés par une poig-née de barbouilleui*8 de lois, que l'institution la plus vigoureuse de l'anticiuité fut celle de I^cédémone * où Ton n'écrivit rien». Ce n'est point son seul exemple, et l'on peut admirer la fertilité dune démonstration où Platon donne la main à S^-Chrysostome et Plutar(jue à l'Ancien Testament. S'il y revient avec tant d'insistance, c'est pour trancher enfin, en faveur di» la doctrine, la (juestion de la souveraineté. Celle-ci n'est pas dans le peuple, mais dans le roi; et le peuple ne peut ni la créer, ni même la déléguer: il ne p(»ut que la ^connaître et l'accepter. Si l'on ajoute que nulle nation ne |K»ut se donner la liberté, si elle ne l'a pas, et ({ue la liberté même est encore le don du souverain et de Dieu, on auia parcoum les principaux degrés du système ()ui [)eut se résumer ainsi: «Tout gouvernement vient de Dieu. Toute nation a le gouvernement (ju'elle mérite. — Tous les rois sont dans la nature. — Ix) meilleur est celui iju'on a. — Aucune grande institution ne peut résulter d'aucun monument écrit. — Qu'est-ce (pi'une nation? C'est le souverain uni à Taristocratit\ — Toute Révolution est impie.
L'édifice est construit: il faut le maintenir. Car Maistre i*st l'honune des choses établies une fois pour toutes. 11 a beau nous peindi'c la tran(iuillité magniti(iue* de ces familles régnantes cjui s'avancent < comme d'elles-mêmes, sans violence dune part et sans
délibération marquée de l'autre » ; il sent bien, — et l'aveu est assez significatif, — que, livrées à leurs propres forces, elles auraient à subir toutes sortes d'assauts. Comment assurer la société sur ses bases? comment durer toujom's, et durer sous la même forme? Ici intervient le rôle des dogmes dans la société. Ce que sont ces dogmes ; s'ils appartiennent à Tordre religieux, ou civil ou national, ou peut-être à tous les trois ; s'ils sont vérités imposées, ou erreurs crues utiles, tolérées, encouragées — (ce qui ne laisserait pas d'altérer notablement la valeur du mot et la moralité du moyen), — c'est ce que l'on ne voit pas clairement dans Maistre. Cependant ce qu'on voit clairement, c'est que toutes les voies sont bonnes pour atteindre au but, à savoir créer une unité nationale, fonder une sorte de patriotisme moral qui soit le bien de tous les citoyens, et que chacun pour sa part léguerait tout entier à ses enfants à perpétuité. Ainsi se défendrait du temps qui détruit, et de l'opinion qui ronge, l'édifice social, seul semblable à lui-même parmi tout ce qui change, seul vivant parmi tout ce qui meurt. Et, ici encore, la Bible et les Pères prêtent complaisamment à Maistre des arguments de toute espèce, à moins que ce ne soit pourtant Machiavel ou Sénèque.
Telle sera l'œuvre de « conservation. » Mais le pouvoir conservateur implique le pouvoir vengeur: armé pour se défendre, armé pour punir. Si le dogme national est œuvre sainte, impie qui l'attaquera: et la logique, devant laquelle Maistre n'a jamais reculé, exige que le fauteur de toute opinion nouvelle soit traité en sacrilège. Ainsi en sera-t-il: si cet homme paraît, quHl soit tué. L'Etat l'ordonne; l'Etat, c'est-à-dire Dieu ... Et la belle unité poursuivra son règne superbe, pendant que le souverain, pour couvrir les marches sanglantes du trône, étendra tous les jours un peu plus loin les plis de sa robe rouge.
Cette unité elle-même ne satisfait pas l'écrivain politique. Il en rêve une plus haute, plus imposante, celle de la chrétienté tout entière rangée sous la commune loi d'un seul chef. Les unités individuelles des divers Etats confondues dans le grand Tout de la monarchie catholique, avec le pape pour modérateur suprême, tel est le dernier but de tous ses efforts: tel est le sujet du livre qui est la clef même et l'explication de toute son œuvre, le livre du
Paj)€. Au premior abord, cette hyfxjth^ de «tontes les sonrc-
rainet/'S chrétiennes r^'îiinies par la fraternité'* relig^ieuBC en une Borte de républi(|ue universelle, sous la suprr'fniatie mesorée du pouvoir spirituel suprc^me», peut d'autant plus Si^'duire quelle semble n'apporter rien de bien nouveau ni de hardi en soi. L'unité spirituelle dans les diverses patries temporelles, a de tout tem|>e été le rêve de l)eau(;ou[) d'ilines, et non pas des âmes hautaines tevUment, mais des douces et des tendres. Mais on 8*aper(;oit bien vite cjue la soidisant « républi(jue universelle* de Joseph de Maistre est Torganisation de ba servitude morale, et sa « suprématie mt»8un!*c > Tauto cratie la plus absolue cjui fut jamais, (^uanrl il a bien démontré, — ou cru démontrer — (car le dédain de Joseph de Maistre pour riiistoire n'a d'éf^al que l'adresse suspecte dont il la plie aux besoins de sa cause), la nécessité des pajK's dans tous les temps et comme souverains temporels, et comme souverains spirituels : quand il a, prudi^^uant les textes de toutes sortes et les sollicitant de toutes les façons, étal)li l'éternelle bienfaisance de l'institution papale, et tantôt réfuté, tantôt nié que la papaut4* ait jam.ais été chose humain(\ peccable et faillible: fort de son assurance, et emporté par ce prosélytisme auquel la foug'ue ne fait perdre aucune des ressources de la dialectique, il proclame la nécessité du rétablissement du S^-Siège « dans tous ses droits légitimes > : et le Pape de ses vœux, c'est celui qui fait ou défait les empires, qui interdit les rois ou les dépose, le Tape du Moyen-Age et de la Querelle des Investitures, et, pour tout dire, le Pape qui brûle Giordano Hiuno, et qui bénit Torquemada. 11 est h ce point entêté d'unité, (jue la (|Ue8tion du S^-Sit'^ge est à ses yeux la question même d(» la chrétienté, et qu'il reprend à son compte la parole de Bellarmin: « Savoz-vous de quoi il s'agit lorsc^u'on dispute sur le S^-Sicgei* il s agit du christianismt*. Parti de là, Jose[>h de Maistre, développant jus(ju'à ses dernières conséciuences son grand axiome * qu'unité est marque de vérité»^ et «universalité est signe exclusif d'infaillibilité , met aux nuiins du pa[H» le plus roide instrument de compression théologi(|ue (|u'aucun t\ge ait coimu. Mais au moins est-ce élan, foi, (enthousiasme, qui l'inspire ou l'aveugle y Kien de cela; c'est calcul, c'est amour de l'ordre social, c'est salut public. Comme naguère il faisait de la n.'ligion en fondant sa politi(]ue.
de même ici il fait de la politique en fondant sa religion. Il ne cherche pas à convaincre les cœurs, à persuader les âmes, à ramener les incrédules: il raisonne avec les athées, tranquillement, froidement, tandis que les dissidents subiront les «éclats de sa foudre». C'est que l'athée est volontiers coulant sur le dogme, et qu'il cache souvent un paisible conservateur. Maistre a bien saisi cela, et c'est par ce côté de l'intérêt particulier qu'il l'entame. Ce serait lui faire tort que ne pas le citer ici: «Je me croirais en état de faire comprendre à une société d'athées qu'ils ont, sur ce point, le même intérêt que nous; car, puisqu'il est assez bien prouvé par l'histoire qu'il faut une religion aux peuples, et que le Sermon sur la Montagne sera toujours regardé comme un code de morale passable, il importe de maintenir la religion qui a publié ce code. Si ses'^dogmes sont des fables, il faut au moins qu'il y ait unité de fables, ce qui n'aura jamais lieu sans l'unité de doctrine et d'autorité, laquelle à son tour devient impossible sans la suprématie du souverain pontife. Ainsi Maistre est plus préoccupé de l'unité de la croyance que de sa qualité; ou, plus exactement, l'unité fait à ses yeux la qualité de la croyance, que la croyance soit d'ailleurs vraie ou fausse. Et, quand on se rappelle qu'à ses yeux l'universel est l'infaillible, cette transformation d'une fausseté une en vérité infaillible grâce à l'universalité de sa fausseté, ne laisse pas de surprendre quelques esprits timides. Il faut cependant permettre à Joseph de Maistre d'aller jusqu'au bout de sa pensée : « Si j'étais athée et souverain, je déclarerais le pape infaillible par édit pubhc, pour rétablissement et la sûreté de la paix dans mes Etats. En effet, il peut y avoir quelques raisons de se battre, de s'égorger même pour des vérités: mais pour des fables, il n'y aurait pas de plus grande duperie.» C'est dans de telles lignes, qu'un véritable athée eût, en effet, signées des deux mains, qu'on voit jusqu'à quelle extrémité la logique de Maistre se laisse emporter. La papauté, le régulateur suprême de l'univers, devenue une institution supérieure de police; le vrai et le faux rendus indiscernables, indifférents, et subordonnés à l'unité, seule fatale, seule nécessaire, seul dogme substitué en dernière analyse à tous les dogmes, voilà où il en vient. Pascal avait déjà écrit une parole terrible: «Lorsqu'on ne sait pas la vérité d'une chose, il est bon qu'il y ait une
errour coinimiiK' qui fixo l'esprit des liomrnes ...» Mais quelle diU'orence entre une parole amère exliak'e parnji cent cris de foi, dans la lutte ou l^ascal meurtrit son âme, et ce système savamment ordonn^^*, nK'ithodicjuement concerté pour la ruine de toute pens<^*e et l'ahaissenient de; toute raison! lii, en effet, tendent tous les efforts, là tend toute la science, tout*» la puissante intelliKcnce de Maistre. Kt l'on peut voir, croyons-nous, le r^'^sumé fidèle de la doctrine du Pape dans ce dernier passage: « l>^)rs(|ue Luther criait si haut dans rAlIeniiif^'ne : .le demande seulement (|ue Ton me diw de bonnes raisons, et que l'on me convaimjue, et je me soumettrai ; et lorsque les princes même applaudissaient à cette belle pr^'-tention, non seulement Luthri" était un n'voltc, mais de plus il était un sot; car jamais souvei^ain n'est ol)ligé de rendre raison à son sujet, ou bien toute société est dissoute >.
(^uehiue jugement (ju'on porte sur la doctrine, il faut néanmoins s'incliner devant cette conviction. Maistre est l'homme des problèmes ardus, et il en poursuit la solution avec une altière opiniiitreté qui force l'admiration. Du sein des textes (jui hérissent son livre, des détails secs (jui le morcMent, à chaque instant il s'échappe et sa pensée monte, saisit, entraîne. A force de dog-matiser, il s'échauffe ou s'irrite, et l'on ne sait aucpiel des deux il doit st»s plus fières beautés. Ce but sacré, cette unité de ses rêves devient alors une réalité qu'il voit, (ju'il touche, (lu'il anime i)ar la pensée et qu'il colore de son imagination. Ce souverain pontife, assis immuable et rayonnant sur le trône de S*-Pierre, tenant l'univers prosterné sous ses pieds, il r<''V()(jUe, il hii parle, et son hommage s'élève d'autant plus attendri (lu'il lit sur Pauj^ruste visage le souvenir de récents affronts, i.a Vilh» Eternelle enfin, sa lauK'ue imi)érissable, 9os monuments (|ui élèvent jus(|u'aux astres la majesté du catholicisme, lui inspin^nt des accents dignes des grandes voix du passé. Claudien n'est pas plus [)énétré de la l{ome mère du monde et Piiidenoo de la Home des martyi-s. Au cri du psiilmiste: < Jérusalem, si je t'oublie, (jue nui droite se dessèche, (pie ma langue s'attache à mon palais I> à ce cri seul est comparable Thyume de Joseph de Maistn : O sainte Kglise de Komeî tant iiue la parole me sera conservé(\ jt^ l'emploierai pour te célébivr. Je te Sidue, mère immortelle de la science et de la sainteté: Salvr, magnn paitus! C'est
toi qui répandis la lumière jusqu'aux extrémités de la terre ...» De grandes âmes éprises de grands objets sont seules capables de pareils élans.
De quelle hauteur ne devait pas tomber sa foudre sur les adversaires de l'unité romaine, sur les dissidents de l'intérieur et de l'extérieur! Plus haut s'élevait cet esprit impétueux, plus cruellement exerçait-il ce droit de vengeance qu'il s'arrogeait dans sa sainte colère ; Gallicans, jansénistes, protestants, anglicans et Grecs schismatiques sont malmenés avec une égale rigueur. Entre eux point de difiérence. Maistre leur applique à outrance la parole de l'Evangile : « qui n'est pas avec nous est contre nous, et qui n'assemble pas avec nous, disperse». C'est «en bloc», qu'il les condamne. Il les voit associés dans une sorte d'unité négative, ou restrictive, qui est l'ennemie-née de celle qu'il défend, l'unité affirmative et absolue. Rien de plus logique en soi: «La Suprématie du Pape étant le dogme capital, toutes les églises qui rejettent ce dogme sofit d'accord, même sans le savoir; tout le reste n'est qu accessoire». On pourra, sans doute, dans les divers passages où il s'efforce de faire rentrer toutes ces sectes les unes dans les autres noter des rapprochements forcés, des définitions inexactes, des boutades paradoxales; mais il faut bien reconnaître dans cet ostracisme la conséquence rigoureuse du principe posé plus haut, et même on admirera la profondeur de certaines analyses. Fait-il seulement preuve d'esprit quand il se fait fort de montrer dans le gallicanisme «un élément protestant — aussi petit qu'on voudra, mais il y est; — un élément janséniste mêlé à l'autre par voie d'affinité ; un élément parlementaire, rendu très mauvais par la sublimation; — enfin un élément philosophique, qui n'a pas besoin, je crois, d'être décrit» y Peut-être oublie-t-il un autre élément, et non le moins important, l'élément national ou français; mais ce qu'il a vu est bien vu, et la haine a rendu son œil singulièrement perçant. De même, au lieu de relever ce qu'il y a souvent dans les jugements de Joseph de Maistre d'inique sur les Jansénistes, de méprisant et parfois de faux sur les protestants, do violent sur les anglicans et les Grecs, — car ceci frappe les yeux et ne doit pas autrement émouvoir, — il est préférable de remarquer avec quelle vigueur, déchirant tous les voiles, l'écrivain a mis à nu le principe intime, profond, de
chacurKi (!<» ces ^i^Visea ot montre quel en est, à ses yeux, le ?ice
radical. Les t<'nnos de l'apiiPj'Miation varient, le Beotinient ne varie pas. Tantôt c'est l'esprit parlementaire < (jui est le j^'^rand coupable, et tantôt l'esprit protestant * ; ici « les auteurs de la d^^Mlaration de U)H2 ont posr'' toutes les bases de la démago^^ie modenie, en consacrant de hi manière la plus solennelle des maximefi qui, vraies ou fausses, ne devraient jamais ^tro proelamét^s » ; là, le protestantisme (m l'anglicanisme portent la responsabilité» de toutes les r/'volutions. Une fois le proti'Stantisme ainsi d('*fini : « c'est Vorgueil protestant contre V unité», on comprend que pour Maistre ce soit «la mc^me chose de n'être pas catholi(iue ou d'ôtre protestant». A Fentcndre ainsi, Arnauld et Nicole sont protestants; et de m*^me Luther est (lallican, Calvin Janséniste, et tous sont «parlementaires». De tous, par <;on8é<iuent, on [x'ut prononcer comme do Jansénisme lui-même « tout ou pres(iue tout ce qu'ils on fait est mauvais, même ce (ju'ils ont fait de bon*. Ix»s plus j^ands noms, les plus respectés n'arrêtent point Joseph de Maistre. S'il admire les Fmsée» de Pascal, — et cette conc(»ssion rachète à i>eine une criticiue des plus acerbes de l'homme, da savant, de l'auteur des Promiriah's, — il s'impatiente de voir < la relig'ion chrétienne pour ainsi dire pendue» à ce livre. * L'K^'^lise ne doit rien à Pascal pour ses ouvrages, dont elle se passerait fort aisément. ► Quant à Ik)ssuet, à ce Bossuet (jui « n'a pas trend)lé d'écrire au pajH» avec la plume de Louis XIY», il «aurait dû mourir après avoir prononcé le sermon sur V Unité, comme Scipion l'Africain aurait dû mourir après la bataille de Zama». Il y a dans la vie de certains grands hommes, certiiins moments après lesquels ils n'ont plus rien à fairv dans ce monde. — En un mot, le dilemme auquel Joseph de Maistre accule les îlglises particulières, qu'elles soient d'ailleurs séparées de fait ou d'apparence, d'esprit ou de forme, peut se formuler ainsi: Sur la «jucstion de l'autorité, ou tout ou rien. Ou Fautorit('' absolue, et sans autre tem[)érament possible (|ue celui qu'elle voudra bien s'imposer elle-même, ou une n^ligion sans principes fixes, sans doj^nnes absolus, donc nulle îi ses yeux, de quelque nom ({u'elle se décore. Ou avec nous ou contn» nous. < 11 n'y a que deux systèmes religieux possibles: L(» catholicisme et le déisme; entre ces deux extrêmes il n'y a pas de place tenable. *
Il est certain qu'avec ce rude adversaire les positions sont difficiles à garder. Non qu^on ne puisse trouver à lui répondre : mais outre que Maistre n'est pas homme à bien écouter une réponse, il porte dans ses attaques tant de vigueur, d'audace et d'imprévu, qu'il paralyse, qu'il étourdit la défense. Les coups, assénés de haut, tombent drus et serrés, et laissent peu de jour à la riposte. Luimême apportait à ces tournois cet air victorieux qui est déjà la moitié de la victoii'e. Puis, quand il avait déversé sur Tennerai, plus suffoqué que convaincu, le flot amer de son éloquence, quand il lavait harcelé, terrassé, apostrophé et abondamment injurié, à la façon des héros d'Homère, il le laissait alors se relever, et le prenant rudement aux épaules, il lui montrait la porte de son Eglise, et Vy poussait au besoin. Comment résister? Il admettait si peu la résistance, qu'à la fin de chacun de ses écrits les dissidents sont non pas sollicités, mais sommés de se rallier à son catholicisme. Ses livres les plus passionnés, ses pages les plus injustes, les plus méprisantes, le Pa2)e, V Eglise Gallicane, le Bacon, retentissent de ces appels. Longtemps il a espéré que la France domierait le signal du grand ralliement ; cet honneur revenait de droit à la fille aînée de l'Eglise. Longtemps il l'encourage, il l'applaudit d'avance. Puis, lassé d'attendre, il se tourne vers l'Angleterre, et la conjure à son tour. La Russie, enfin, est l'objet de sa dernière illusion. Comment aucune de ces trois nations ne reconnaîtrait-elle pas une voix amie ? Et il continue à prêcher dans le désert, guettant toujours à l'horizon le symptôme sauveur, le signalant sans cesse avec une hâte fiévreuse, et, sans cesse trompé, s'obstinant toujours à nourrir les plus hautes espérances .
Encore, s'il adoucissait, en faveur des frères égarés, la rigueur de sa doctrine! Mais le Comte de Maistre n'est pas un homme à concessions. L'onction n'est pas son fait; il n'a rien d'un Fénelon laïque. Il cherche moins à persuader qu'à contraindre; moins à fléchir la volonté qu'à l'intimider. Il met une sorte de coquetterie à faire étalage de dureté: et l'on dirait qu'il veut fasciner à force d'être rébarbatif. Magistrat jusqu'aux moelles, il est encore plus d'Etat (luc d'Eglise: et il n'a pas de plus constant souci que d'effacer partout le mot «grâce» pour y substituer le mot «loi». Nous voilà loin de la « religion des cloches » de Chateaubriand !
Ce n'est paH Maistn^ (juc l'on accusera de donner dans une fiction idéales et |)oeti(|ue, parfunn'e d'un va^e encens! I*a?^)ut IVxpiation^ partout l(; clidtiincnt, I(\s suppli^^s. Partout Jéliovali, nulle part «Notre P^re*. La divinité inliuiiiaine pesant sur riiuinanit^^* passive, telle est sa n;ligion. (."est le cliristianisnie de la Terreur. (Je Dieu est bien tel (jue le» veut le systcrne: le do^nu* de l'autoriti» ne peut aboutir à un Dieu dv honte, (^u'il frap|)e donc sans tr/^ve, qu'il frappe sans merci: aux Ki*^nds coupables il faut de ^ands chiltiments: et quel siècle fut jamais plus fécond en crimes, et plus sourd aux avertissements célestc^s':' Tout autorise cette inten>rétation (lu do^me chrétien : (»t, si le judaïsme n'y suffit, (jue le pa^nisnie y subvienne î
Voici les traditions des peuj)les iintujU's. \>'< légendes contemporaines (lu monde, les lan^^uc'S aux racines mystérieuses: qu*y lit-on, sinon l'apaisement de la divinité par di»s sacrifices sanj^lants, sinon les « dévouements > sans murmure, linnoi'encc payant pour le crime, et l'amour éternel de la mort':* Souffrez donc et mourez, en adorant le l)ras (lui vous chiltie, vous qui avez péché dans la j)ersonne de vos pères et qui devez expier pour eux; — soyez torturés, roués ou l)rLilés, vous i\m vous affranchissez du dogme national, (jui troublez les consciences par vos nouveautés; et, puisque la foudre ne tombe plus du Sinaï, soyiv. du moins justiciables de ceux (|ue Dieu a établis en di^mité pour commander à vos consciences. Kt (^uant à vous, {\m regimbez sous la main de fer du moderne Attila, comment pouvcv^-vous méconnaître en ce grand délinquant l'exécuteur des œuvres du Très-Haut, parti du cie comme le tonnerre y Ouvnv. les yeux a ce miracle de nos temps, et tjue votre foi 8o réveille ; oui, en vérité, votre foi. Car cette épreuve aura sa fin, et, son «euvre accomplie, l'ouvrier de malédiction disparaîtra par enchanteuH^nt, comme disparaît le l>ourreau après l'égoipMnent de la victime. Souffrez donc, vous aussi, mais reconnaissey, le ciel à ses rigueurs, et, plus (jue jamais, louez l'HterneD
(^omment innit s'accorder la cruauté du système avtn; cette sérénité joyeuse (jui est le premier devoir du chrétien, nous le voyons dans les * Soirées de S''I*étersU)tirtj, entretiens gur le poiiroir ttmpitrei de la Providence i. Livre singulièrement puissant et troublant, d'une beauté à la fois haute» et l»arba!V; (euvœ d'une |KMisée tri'S élevée,
qui s'exalte encore et s'enivre à se satisfaire; Téritable testament philosophique et religieux qui met le sceau à la doctrine de Joseph de Maistre comme il l'a justement mis à sa réputation. Maistre s'est versé là tout entier. Dans les dernières années de sa vie, les Soirées sont sa tâche de prédilection. «J'y ai, dit-il, versé ma tête. » Assez longtemps il a plaidé, attaqué, combattu : maintenant, se livrant à l'essor de sa pensée, il ne veut plus envisager les éternels problèmes que du plus haut de son esprit dans le jeu libre et naturel d'une conversation fictive: ainsi pourront s'enchaîner les questions aux questions, se varier les tons et les couleurs, dans ces entretiens où le sérieux d'un sénateur russe déjà plus qu'à moitié converti, et la grâce spirituelle d'un chevalier français, moins léger qu'il ne veut le paraître, feront valoir à merveille les soudains élans du Comte et l'éclat fulgurant de sa parole unique.
Sur les rives de la Neva s'engagent des colloques dignes du cap Sunium: et c'est Platon lui-même (mais ici, Platon, c'est Xavier de Maistre), qui nous décrit le lieu de la scène. Inoubliable tableau. Ce silence de la capitale endormie, ce large fleuve coulant à pleins bords parmi de vagues étincelles au pied de la terrasse où trois sages méditent dans la transparence des nuits boréales, ravissent d'abord l'imagination et apaisent nos âmes. Puis des voix s'élèvent, tantôt douces, tantôt fortes, toujours graves. Et le débat nous enlève aussitôt. Pourquoi, sur cette terre, le bonheur du méchant et le malheur du juste ? Pourquoi le mal physique et la douleur ? Pourquoi la guerre, les catastrophes, la mort de l'innocent? A quoi bon la foi, l'espérance, la prière? L'homme est-il le jouet d'une divinité cruelle, et l'univers est-il mu par une force aveugle qui broie et qui tue au hasard, en vue de quelque fin sinistre devant laquelle la raison recule épouvantée? — Non, nous répond Joseph de Maistre; qui parle ainsi blasphème. L'humanité souffre, et pourtant Dieu est bon. Il est l'auteur du mal qui punit, mais non du mal qui souille. Douleur morale, douleur physique, autant de châtiments de nos fautes, dont l'innocent ne saurait être exempté, puisqu'il ne souff're pas en tant qu'innocent, mais en tant qu'homme. Le bonlieur des méchants n'est qu'illusion et ne trompe pas des yeux attentifs; et la douleur du juste est la sainte rançon dont il doit payer joyeusement l'avènement de la vertu. Doux est le sacrifice à l'innocent;
doux iiH^'ino doit-il Hra au coupable?, puis^^u'un coupable « peut être innocont ot niônio saint* pendant qu'il expie. Vous jugra sur le inonde d'hier et d'aujourd'hui. Portez plus haut vofl re^rds, /«tendcr/ votre vue sur ce perpétu<»l cnK(?ndrem(?nt des siècles, et découvrez l'intelliKence (|ui se cache sous Taveu^lcnient des chasêtf. Une im- !nen8(; élaboration se pre'îpare dans l'univers. L'individu, cet atome, et la liberté, l'illusion d'un atonie, ne p<>sent pas un fëtu dans ce» grands bouleversements où se inar(|ue une intention de la Providence. Ce (lui se prépare. Dieu seul le sait, et vous pcmt-^tre, si vous avez la foi. (Quelle toi y demandez-vous. ï^ fois à l'avènement (lune ère nouvelle. Trop heureux ètes-vous de servir par votre chair et votre sang aux éléments de eett<i transformation. Nous sommes -^ broyés», mais c'est pour être < mêlés». Cette conviction est-elle sans délices, et se jK'ut-il (ju'on ne soit ravi d'une passion de martyre h la pensée de cooi)érer en s'immolant à un dessein céleste, obscur à la raison et d'autant plus clair à la foi! Keposons-nous en ce Dieu qui détruit pour rétai)lir, et faisons de nos souffrances une jouissance» sublime, (^uil monte de nos cœurs déchirés un hymne de reconnaissance. Que tout notre être brûle devant l'EtiM-nel comme un holocauste d'agréable o<leur. Voyez, déjà l'effet s'avance: tout annonct» je ne sais quelle grande unité vers lacjuelle nous marchons à grands pas: je la vois, j'en salue l'aube nouvelle, et, près de descendre dans la tomlK\ mon dernier «ri sera un <'ii d'espérance et d'adoration . . .
Ainsi parle l'apôtre de la Neva: et, renconti*ant sur son passage <|uel(iues-un8 de ces ennemis (pi'il a combattus toute sa vie, il les heurte une dernière fois ; ce n'est plus une lutte corps îi corps» c'est le choc irrésistible de l'archange (jui foule h» monstix' d'un tilon superbe et victorieux. Puis, laissant dédaigneusement l'arme dans la blessure, il remonte à l'empyrée de son vol irivgulier et sublime; et si vaste a été son discount, si audacieux les bonds de sa iHMisée, si abondant répanchement de toute sa natun» des|H»ti(iue et mystique, qu'il pense avoir à jamais réconcilié l'homnu» et Ditni, le Cnniteur et la créature, l'esprit de révolte avec le dogme, la science aviv la religion et, pour tout dire entin, la société avec l'blglise, — l'Uglise selon son c<eur.
Telle nous apparaît, ré3uméi> à grands tniits et ramonée à sa
logique unité, la doctrine de Joseph de Maistre. C'est un système politico-religieux dont la base est théologique, la constmction rigoureusement dogmatique à tous les degrés, et le couronnement mystique. Il regarde à la fois vers le passé, qu'il voudrait faire revivre, et vers l'avenir, qu'il redoute. Il est de toutes parts hérissé de défenses et de menaces; il est afïirmatif, prohibitif, répressif. C'est une œuvre de réaction systématique et radicale. Maistre poursuit sans cesse deux ennemis, toujours les mêmes, ou plutôt un seul ennemi en deux incarnations.
Le premier, c'est la Révolution française. La Révolution, à ses yeux, c'est le triomphe de l'esprit de révolte sur l'autorité; c'est le peuple prenant ses aspirations pour des droits ; c'est l'esprit d'abstraction, l'idéologie (et ici il a bien vu), introduites dans la politique et la bouleversant ; c'est enfin une nation qui a « l'oreille du monde » prêchant la révolte à l'humanité et la soulevant à sa suite. Comment réfréner cette force infernale ? Les rois sont tombés, les lois sont impuissantes. Un principe extérieur à l'Etat, supérieur à l'Etat, émanant d'une force invisible et redoutable, offrira seul le salut. Et Maistre, en face de la Révolution qui a proclamé les Droits de l'Homme, proclame à son tour les Droits de Dieu. Dès lors la société ne devait pas être seulement renouvelée, mais « sanctifiée » ; et ce caractère sacro-saint de la loi pénétrera tout le système. Dieu sera d'abord législateur ; et de là, la hiérarchie trinitaire dans l'ordre législatif: Dieu, le pape, les prêtres; car chaque prêtre est «né législateur, tandis qu'un Montesquieu est à Lycurgue ce que Le Batteux est à Racine». Mais le roi étabh par Dieu, sera à son tour «exécuteur». La guerre servira aux desseins de la Monarchie et de la Providence, dans les délits entre nations; la hache suffira pour les délits des particuliers. Deux hommes consolident le trône, (lui tous deux font profession de verser le sang, le soldat avec honneur, le toi'tionnaire avec infamie. De là cette seconde hiérarchie dans l'ordre exécutif: le roi, le militaire, le bourreau. La page sur le bourreau est célèbre. Il en est d'autres qui la valent, et qu'on lirait avec une répugnante hoi'reur, si elles trahissaient moins naïvement le dessein de nous épouvanter, et si d'ailleurs elles n'intéressaient par une innocente couleur d'apocalypse.
Le second ennemi, — qui est avec le premier dans le rapport
de cause à effet, — e'est l'esprit du dix-liuitièine siècle. (Jet esprit d'audace et de dispute, ce philosophisme k outrance, cette arrogance d(î la raison, cette incrMulit*^' insolente. Maistre les résume d'un mot expressif: la théophohie. De (|uel ton, en (juels termes il en parle! Son ("itat naturel est d'ôtre hors de lui toutes les fois qu'il aborde ce sujet. Mais aussi, ^'rilce à l'indi^'nation, grâce à ce qu'il ai)])elait sa «colère rationnelle -, (|ue de force, (jue de verve! Contre des ennemis (ju'il méprise et entre les mains desciuels toutes armes étaient bonnes, il ne mcna^cî plus rien, lui qui ne ménagea jamais grand'chose. Tout trait porte, cbaciue mot est une blessure; certaines pages semblent écrites à coups de canif.
Aucun des coryphées du XVIII^ siècle n'échappe à ses serres sans y laisser (juclcjuc lambeau. Kousseau, l'inventeur du fameux contrat de la souveraineté appartenant au peuple et déléguée par le peuple, le prùneui' de la nature primitive et de la liberté originelle, Rousseau est tourné en dérision; et Maistre oppose ici système à système, puis(iue toute son œuvre est en quelque sorte la contre-partie du Contrat Social. Voltaire, qui l'endit le blasphème charmant, et qui attacjua la foi par le plus redoutable des moyens, le ridicule, Voltaire, bafoué, raillé, persillé, est meurtri justement par les armes (lu'il avait si dextrement maniées : criblé des flèches les plus acérées, celui « que Paris couronna, que Hodome eût banni», est transpercé de plus d'aiguillons (ju'il n'en lança durant toute sa vie: en un mot Maistre la mis à ce point (ju'on est tenté de le plaindre, voire de le défendre. — Diderot, d'Alembert, les Encyclopédistes, sont enveloppés dans la même avei'sion, et marqués du même fer rouge. Montesquieu ne reçoit que brocards pour avoir cherché la raison des lois et le principe de leurs transfornuitions ; Buffon est toisé pour avoir dérangé la cosmogonie de la Genèse: <^ Buffon? 'jra)i buffone^, et ainsi des autres. Faut-il chercher des ancêtres a cette race impie? Maistre sort de France : et, la sûreté des coups en égalant la vigueur, il ne fait à Condillac que l'honneur d'une bourrade (dont celui-ci d'ailleurs ne se relève pas), tandis qu'il relance Locke et l'étreint d'une prise redoutable. Quatre- vingt pages durant, dans ses Soirées (|ui sont pourtant le plus « serein » de ses écrits, nous assistons à la mise en pièces de Locke et de son systènu\ Que sera-ce lors-
qu'il atteindra celui qui, à tort où à raison, lui semble avoir « mené le chœur», l'auteur trop vanté par Voltaire et par ses seïdes, Bacon en un mot, coupable d'avoir émancipé la science de la théologie! Deux volumes lui suffiront à peine pour mettre le faux dieu en miettes: soit plus de six cents pages, où il y en a bien trois cents remplies par l'invective, deux cents par une réfutation passionnée qui porte le plus souvent à faux, cinquante d'une verve et d'une éloquence incomparables, vingt de justes, et deux de mesurées. H est vrai que cet écrit de Maistre est le dernier ; plus l'auteur avançait en âge, plus il voyait dans l'antagonisme de la science et de la religion la question du XVIIP siècle et même, - perspicace en cela, — celle du XIX^. Le dix-huitième siècle n'est pas fini, écrit-il, après 1815; et la peur de le voir recommencer peut expliquer cet acharnement contre Bacon. Pourtant, il pourrait traiter plus humainement, semble-t-il, celui auquel il a emprunté cette belle parole: « la religion est l'aromate qui empêche la science de se corrompre». Maistre adopte la maxime, et la fait entrer dans son système : car il n'est pas en principe ennemi de la science. Il veut seulement que celle-ci s'épure au contact de la religion, qu'elle perde ainsi, comme il le dit si spirituellement, son «alcalescence». Au fait, il s'évertue à prouver que les sciences naturelles n'ont été accordées par le ciel qu'aux peuples chrétiens. Et lui-même écrirait fort bien un traité de physique à l'usage de la jeunesse. Seulement, il le ferait commencer au Déluge. Le premier principe de la science expérimentale serait un dogme, et ainsi l'on irait de principe en dogme, et de dogme en principe. Voilà, quand il abandonne la théorie, comment Maistre réconcilie dans la pratique la science et la religion. Voilà quel esprit il veut substituer à l'esprit du XVIII^ siècle. En cela, il est encore conséquent; car, dans l'ordre de la connaissance, on peut dire que la doctrine théocratique n'est pas moins rétrograde que dans l'ordre politique, social et religieux, puisqu'on en peut définer l'idéal en ces termes : « La théologie doit prendre place à la tête de l'enseignement, et les autres facultés doivent se ranger autour d'elle comme des dames d'honneur autour de leur souveraine».
Mais est-ce là tout Maistre? Non. Qui le verrait à travers sa doctrine s'en ferait une idée non pas fausse, mais très incom-
plète. Maistro est l'homme des contrastes. On a pu d<5jà noter le plus frap|)ant, celui d'une nature f^énérense et môme tendre, avec un système dur et inhumain.
Nul auteur n'a jamais mieux rc^'ussi à interc(»ptcr les conmunications naturelles de son cceur avec son esprit. On dirait qu'une cloison étanche les s(3pare. A ce contraste d(*jà si sin^niH^T on en peut joindre; un plus singulier encore: l'opposition entre le système lui-même et les allures ^a*nérales de l'esprit de Jos<»|)h de Maistre. Non plus esj)rit contre c(eur, mais esprit contre esprit. Ix» système est étroit, li^nch», despoticpie, et son esprit est ouvert, capricieux, indépendant; l'un est calculé et l'autre primesautier; celui-ci est wn et l'autre est multiple. Enlin, la doctrine est relig'ieuse ou tout au moins catholique; et le tour d'esprit de Joseph de Maistre est un des plus laujues qui se puissent trouver. Faut-il aller plus loin, et dire (jue ce (pii manciue le plus à ce défenseur de la religion c'est Tesprit religieux':' On le pourrait, semhlo-t-il, sans tomber trop dans le paradoxe. En tous cas, il n'a l'humilité chrétienne à aucun degré; et, (|uant à sa charité, elle se réduit, par exemple, à souhaiter (pie ^ Tahrutissement (des dissidents) se renforce encore, s'il est possible, afin cju'ils ne puissent pas môme devenir coupables autant que des hommes peuvent l'être >. L'orgueil est son péché d'habitude, et Vei<prit, au sens franijais du mot, son démon tentateur.
Il est vrai (ju'il en a prodigieusement, et de toutes les sortes. Ce Piémontais de S^-Pétersbourg est le plus spirituel homme de France. Esprit d'à propos et de riposte, saillies étincelant^^ et mots qui emportent la pièce, comi(iue dans l'invective, dpreté dans le bel esprit, causticité dans la bonne humeur, et agrément dans la violence, il a ce qui luit, pijpie, amuse, blesse, surprend, ravit, choiiue, indigne, bref, tous les genres d'esprit, sauf l'esprit de cour, l'esprit de rhétori(|U(\ l'esprit purement aimable, et l'esprit simplement spirituel. Tout ce (ju'il dit est assaisonné d'humour. Un peu de paradoxe, pas mal de caprice, de la hauteur et même de la morgue en quantité suffisante, tels sont les condiments dont il relève sa parole. Ajoutez une pointe d'impei*tinenin>: ♦ il en faut dans certains ouvrages comme du poivre dans les ragoûts >. .Mais si nous n'aimons pas le poivre, ou si nous ne l'aimons pas partout? Peu importe h Monsieur de Maistre: il veut exciter îi tout prix; et, quand il ct^sse
d'avoir insolemment tort, c'est pour avoir insolemment raison. Fils authentique du XYIII^ siècle, c'est à ce qu'il renie qu'il ressemble le plus. Il est patiicien avec des mots d'encyclopédiste, chrétien à la gauloise, et sérieux à la cavalière ; homme à n'imaginer, pour faire connaître la vraie religion à l'empereur de Russie, que deux moyens possibles : « un ange^ ou une dame ». Surtout il est batailleur. Sa devise est « inimicis juvantibus » . Il s'escrime toujours contre quelque ennemi invisible: il fait tous les frais d'un duel où il combat seul. Il se monte; ou, pour mieux dire, il est toujom's monté. «Mettons encore ceci, mettons encore cela, ils enrageront là-bas», voilà sa façon de défendre la vérité. Insensiblement il la perd de vue, il ne voit que le coup à porter, l'effet à produire. Il riait tout à l'heure; le voilà qui ricane, bientôt il éclatera. Un redoutable talent de parodie, dont il est la dupe, l'emporte jusqu'au sarcasme ; encore un peu plus outre, et son magnifique génie de pamphlétaire se déploie tout à Taise: ce ne sont plus qu'éclairs et que foudres, apostrophes éloquentes, et injures gigantesques, toute une sublimité grandiose et composite, qui inspire à la fois l'admiration, la stupeur, et un indéfinissable malaise. On sent trop qu'il force l'applaudissement au lieu de l'enlever; on ne lui cède que pour se reprendre, on le trouve attirant et dangereux. A le lire il inquiète, à l'entendre il devait subjuguer. Cet homme qui pensait tout haut, et chez qui la pensée était tout éclat, faisait un causeur incomparable. Il se soutenait, il s'imposait, par les mêmes moyens qui eussent perdu tant d'hommes publics : l'audace dans la franchise, le mépris des manœuvres tortueuses, l'originalité dans le naturel. Ceux que gênait sa pétulance, admiraient sa force d'esprit, et s'inclinaient devant sa probité. Dans la société raffinée de S*-Pétersbourg, dans ces salons où bourdonnaient mille propos frivoles, ce fut toujours une figure à part que celle de Joseph de Maistre. Soit que, retranché dans un silence dédaigneux, il répudiât les banalités d'usage, soit que, animé par quelque joute amicale, il redressât sa noble tête, et, dans un badinage savant et roide, rendît vingt traits pour un, jusqu'à ce qu'échauffé par la contradiction, enivré de sa propre parole, l'œil dardant des flammes sous ses cheveux blancs, il laissât échapper de ses lèvres quelqu'un de ces appels éloquents, quelqu'une de ces prophéties saisissantes qui transformaient poui'
une minute le salon en Horel). Tel apparaît Joseph de Maistre intime, f(^e()n(l en contrastes et en surprises; tête volcanique, dont un Italien disait: <^ Elle est pareille à l'Etna: la nei^e au front et le feu dans la bouche».
Un pareil homme ne devait pas échapper au danger de se contredire. Par le fait, nul écrivain ne s'est mis plus souvent en opposition avec lui-même, et nul ne s'en est moins embarrassé. C'est (ju'il possède éminemment ce qu'on appelle l'esprit de contradiction. Ce qui est chez les autres erreur, accident, faiblesse d'esprit, devient chez lui habitude, intention, argument. Non seulement le hasardeux le tente ; mais il n'aime guère que le hasardeux ; le paradoxe est pour lui prescjne un signe de vérité. Il dira d'un principe «que son absurdité même commence à le rendre vraisemblable». La démonstration (jui lui plaît est celle qui froisse la raison et parfois le sens commun. C'est lui-même qu'il a peint dans cette boutade: <? Je voudrais, m'en coiitàt-il grandVhose, découvrir une vérité faite pour cho(|uer tout le genre humain: je la lui dirais à brûle-pourpoint-. Ee désir de convaincre ne vient qu'après celui de scandaliser. Passe encore chez un journaliste, ou chez un écrivain (jui fait profession de n'avoir qu'une idée à la f«»is: mais chez un théoricien, chez un dialecticien qui se réclame de Tévidence et do la logique, un tel tour d'esprit semble vice rédhibitoire. Que devient cependant la thèse? Ce qu'elle peut. Maistre affirme bien qu'elle ne change pas: mais il l'affirme seulement: «Affirmez, affirmez!» ou: «niez! niez! il en restera toujours quelque chose!» voilà son éternelle tacti(|ue. «Mais si je trouve, moi, qu'il n'en reste rien? — C'est (jne vous êtes un sot. — Daignez au moins, de gn\ce, m'expliquer cette contradiction? — p]xpli(iuer une contradiction? Xe nous suffit-il pas (jue je comprenne? ■> Que répondre à ce raisonnement? Et cependant Maistre n'a [)as tort. A se mettn» d'acconi ave<' lui-même il luM'drait son temps, et surtout il |>iTdnut cette noble assurance (|ui est \v plus décisif de ses arguments. En n^alité, la contradiction est à la base de son système, elle en <*8t mémo, si l'on peut dire, la partie constitutive et l'organe essentiel. S'il est un principe au(|uel il ait lié sa doctrine, c'est bien celui-ci: le droit prévaut contre le fait. Sans doute: à moins ivjH^ndant qu'il n'ait préféré adopter le [)rinciiH^ contraire: le fait donne la mesure du
droit. Car, suivant les circonstances, il use de l'un comme de l'autre. — C'est encore un autre de ses axiomes que rien de grand n'a de grands commencements ; et cependant il affirme que jamais on ne peut assigner à une famille régnante une origine plébéienne. Ce qu'il assure de la religion, il le nie de la royauté, et voilà compromise la fameuse question de la souveraineté. Si quelqu'un crut à une restauration des Bourbons et y travailla de toutes ses forces, c'est bien l'auteur des « Considérations »; et cependant il admet qu'« il y a des familles royales usées au pied de la lettre», et il demande au ciel, si celle-là doit disparaître, den susciter une autre, « d'où qu'elle vienne», et quelles qu'en soient les origines.
Quand Maistre ne se contredit pas formellement, c'est par gageure qu'il prend le contrepied de l'opinion reçue. Ce n'est plus raisonnement, mais bravade. Quoi, par exemple, de plus extravagant en théorie (c'est Joseph de Maistre qui parle) que la monarchie héréditaire ? Et pourtant, etc. Quel argument ne peut-on accumuler pour établir que la souveraineté vient du peuple? Et pourtant, etc. Quoi de plus révoltant au premier coup d'oeil que la vénalité des charges ? Et pourtant ... ; ainsi de suite. Prévoir ainsi l'objection c'est l'admettre; et la poser en termes aussi forts, c'est se placer dans l'obligation de la réfuter. Maistre n'en fait rien. Pourquoi? L'autorité «affirme, et ne discute pas». D'ailleurs « il est certaines objections qu'on doit d'abord mépriser sans examen ». Tel est son principe le plus constant, un des rares auxquels on puisse dire qu'il n'ait jamais dérogé.
Aussi Joseph de Maistre se ci-oit-il, peu s'en faut, tout permis. Sûr de lui comme de Dieu, fort de la vérité dont il se croit l'unique dépositaire, comment ne laisserait-il pas libre essor à son esprit, dût-il, comme l'antique Pythie, ne proférer que des paroles incohérentes? Comment ce familier de la Providence ménagerait-il les préjugés des hommes, les partis, son parti surtout? Tous les arguments sont bons aux prophètes, suivant la circonstance, le jour et l'heure ; et toutes vérités sont bonnes à dire, surtout à ceux qu'elles désobligent. Maistre s'acquitte de cet office avec une inquiétante naïveté. Il n'a pas son pareil pour blesser ses amis en les défendant, pour exposer ceux qu'il protège, pour publier leurs secrets à son de trompette, pour les dérouter par une ingénue déclaration de principes. A force de zèle il devient compromettant. Il a de ces mots qui perdent une cause. Tel celui-ci: «Il ne faut, pour aucune raison, et quand même on aurait des doutes légitimes, attacjuer la Révélation. C'est la loi fondamentale de l'Europe». Lorsqu'il
parle d'infailliMIit^^ ot d'hér/tsic, cVst <*n tennes qui rapiiellcnt trop ceux de Montaigric: • L'Iiomine ne met |)a8 ees conje<'ture« à si haut prix (jue d'en faire cuire un honiiiie tout vif». Et cp9 maxirin*» d'esprit fort sont doux fois choquantes chez l'aut^îur d*»» Lettres mr t'hiqumtion. Ot * alli(^* fidMe, qui se ranj^e autour de Tautel, pour écarter les ti^'Uiéraires sans ^^ner les h'vites», profane les choses saintes: il lui arrive, coninie à DioniMe sous KiJ murs de Troie, de blesser une divinitc'* en poureuivant un ennemi, l-^i cause de la religion, (ju'il lait sienne, re<;oit une mortelle atteinU* de certaines parohîs, quel (ju'en soit d'ailleui-s le contexte. N'<?crit-il |ias: «Que sans notes et sans explication, THcriture Sainte est un p^iison»? — Est-ce Voltaire» ou Joseph de Maistre qui dit encore: « I^ sup<Tstition est un ouvrage avancé de la religion (|u'il ne faut pas détruire, car il n'est pas bon qu'on puisse venir sans obstacle jus<|U*au pied du mur, en mesurer la hauteur et planter les échelles >? Aussi ne faut-il pas s'étonner que bon nombre de ceux cjuil a prétendu défendre le répudient pour leur légitime champion.
Mais qu'est-ce à dire? Ce Joseph de Maistre c»9t-il celui que nous avons montré plus haut 'f aurait-il varié au point d'<^tre méconnaissable? (Jet homme redoutable à ses partisans, d'une candeur presque cynique et d'une piété pres<|ue l)lasphématoire, qui semble prêter nmin-forte à ses ennemis et tourner contrt» sa propre cause un fer sacré, est-ce bien là le défenseur convaincu, parfois sublime, du trône et de l'autel y ("est lui-même, il n'en faut pas douter; et ces excès suffiraient à nous le faire reconnaître. Au fond il na point changt^: c'est bien la même doctrine et la même natiiiv, mais chacune exagérée, emportée pai- un mouvement d'exaltation solitaire jusqu'à l'extrême limite de son dévelop|HMnent. Kt à travers ces contrastes d'idées et d'humeur, ces contradictions de caractère et de langage, malgré les chocs, les heurts, et tout l'imprt'vu que jette dans iv puissant cerveau le contiv-coup des événements extraonlinain^ dont il est le spectateur, cest bien la même dél(»nse (pie poursuit Jos*»ph de Maisti*e, celle du latholicisme romain et d«» la monarchie absolue: c'est bien la même devise (pion lit sur sa bannièrtv «Je restaurerai ».
« Je restaurerai ^ disait depuis vingt ans Joseph de Maistn», et tout II coup, après cette longue attente, le Kestaunition st» faisiût connue s'était faite la Kévolutii)n elle-même, «toute seule», l^i rapidité des événements tenait du pro<lige. En 1812, Josejïh de Maistre sachant sa fuMume et ses tilli»s en nnite i>our le n\joindre, s'était piH'té an-(l«n;int d'»^Il«»s jusqu'h Polo<^k : il dut n^niler devant
l'invasion française. On devine son désespoir. Pour comble de malheur, il avait son fils dans l'armée combattante, et cette dernière campagne pouvait le priver à la fois de tout ce qu'il chérissait. Avec quelle anxiété il en suit les péripéties! Attachantes par les angoisses qu'elles trahissent, les lettres écrites à cette date frappent encore plus par la fermeté et la lucidité des jugements. Le Maistre des jours d'épreuve c'est le Maistre des grands jours. Dès l'entrée à Moscou, il juge que « Bonaparte avait engagé une partie contre le genre humain, et qu'il l'a perdue sans retour». On sait le reste, la retraite changée en lamentable déroute, le sort des nations un instant disputé dans les plaines de Leipzig, l'Europe ébranlée, la France envahie, les inutiles prodiges de Montmirail et de Bar-sur- Aube, la disparition du «monstre», puis sa résurrection soudaine, les alarmes renaissantes de l'Europe, et enfin le sceptre du monde perdu sans retour dans un combat de géants. Trois ans avaient suffi pour faire du vainqueur de Smolensk le captif de S^-Hélène. Pour la deuxième fois « Bellérophon avait vaincu la Chimère». Entraîné par l'armée alliée, Rodolphe de Maistre devait n'arrêter sa marche que sous les murs de Paris : son père, lui, ouvrait enfin les bras à cette courageuse épouse qu'il revoyait après onze années de la plus cruelle séparation; il embrassait sa fille Adèle; il rassasiait enfin ses regards en contemplant sa Constance, la pensée et le désespoir de son exil; il cherchait dans ce visage de jeune fille adulte les traits de l'enfant quittée au berceau; il écoutait avec délices, après vingt-et-une mortelles années, le son de cette voix dont il ne connaissait que le cri plaintif. Pendant ce temps, là-bas, ces Bourbons qu'il avait jugés un jour, dans un accès de franchise, « capables de jouir encore de la royauté, mais incapables de la rétablir», remontaient tranquillement au trône de leurs ancêtres, et semblaient lui donner tort quand ils lui donnaient raison ; autour d'eux, l'Etat se reprenait à la vie; et chaque citoyen, chancelant encore comme au sortir de quelque cataclysme, s'étonnait d'être debout parmi tant de ruines, et serrait les mains de ses frères survivants.
Alors éclata, vingt ans après son apparition première, l'explosion des Considérations. La Providence semblait s'être complue à réaliser de point en point toutes les prédictions de ce livre. Quel triomphe pour les idéos de Josepii de Maistre ! Quelle gloire pour cet avocat d'une cause jugée perdue! Tous les yeux se tournèrent vers ce défenseur de la première heure, qui avait espéré contre tout espoir. Pour lui, il faisait monter vers son Dieu un hymne public
d'actions do grâces, tout pr^s répondant do voir l'Iiorizon s'oliscurcir de nouveau. Ix» trait** de Paris lui ravissait tout à coup sa patrie, et « la grandi* restauration confirmait sa i>erte, en le n^ndant ëffalement ("étranger à la France, à la Savoie et au IVîmont>. CV-tait le plus rude coup qui pût l'attcindn*. Il pmtesta ^'•lofiucniinent, douloureusement, ne laissant AhapjKT aucune oe<*a8ion d'en apjioler de la force au droit, dévoré d'impatience et d'inquiétude durant les lonfcucs conférences du Congres d(» Vienne, regrettant |K*ut-étre et souffrant en secret de n'avoir pas eu à signaler son z^?le daos le grand débat européen. L'année suivante sa patrie lui était rendue, le Piémont ressuscitait, et l'ambition de la maison de Savoie était même amorcée par l'annexion de (iénes. D^8 lors, la miBsion de Joseph de Maistre en Russie pouvait être considérée comme terminée. Mais il avait contracté à S^-Pétersbourg d(»s amitiés solides; lent à se donner, plus lent li se reprendre, il s'était attaché et comme naturalisé à cette terre d'exil; resiK»ct43 dans le monde, estimé à la cour, objet de la bienveillance particulière de TEmpereur, aup^^8 dufjuel il n'eût tenu (|u'à lui de faire sa fortune, il avait autant de raisons apparentes de redouter un rappel, qu'il avait de raisons cachées de le solliciter. En réalité, si sa situation morale avait grandi, ses déboires n'avaient point diminué; et toujours plus décoré (juc pensionné, doublement à la gêne depuis l'arrivée de Madame de Maistre, cette réunion ne leur avait procuré d'autre douceur que d'être malheureux ensemble; plus (|ue jamais en délicat tesse avec le souverain auquel il avait tout sacrifié, il n'en était plus aux plaintes cachées et aux reproches indirects; sur les derniers temps, enfin, poussé par un zèle imprudent à défendre les Jésuites de Russie {\u\ avaient alors contre eux le tzar et l'opinion, il voyait son crédit décroître à la cour, et la froideur se tourner en disgnlce. Fallait-il tant de motifs pour que le désir de revoir une patrie préservée par miracle triom[)hi\t des appréhensions d'un départ V II demanda son rappel avec instana% il l'obtint enfin. Ce qu'il n'obtint pas, c'est cette légation à Home que son vœu désignait au souverain connue le seul emploi qu'il pût encore n^nplir à son honneur. Ainsi jusiju'îi la fin le sort lui était contraire. Il éprouva cependant la vérité de sa proprt» maxime sur le bonheur du juste; qui'lques heurtas sufhrent h le payer de bien des maux. Arrivé naguère seul, inconnu, il partait comblé d'hommagi*s. Uu vaisseau de ligne était mis îi sa disposition et devait le transporter, lui et sa famille, en terre tninijaise. En mer, la tenïi)ête l'attendait encon^: enfin il touchait au port et débarquait à Calais le 20 Juin 1817.
Quelques jours après, il arrivait à Paris, et rien ne l'étonna plus que de s'y voir. Il avait tout à fait renoncé à faire connaissance avec cette « sage, folle, élégante, grossière, sublime, abominable cité». Paris avait toujours été pour lui je ne sais quel composé de Sodome et de Terre Promise. Il en foulait maintenant le sol, comme s'il marchait dans un rêve. L'accueil le plus flatteur l'attendait partout. Il vit, avec une émotion facile à comprendre «bien tranquille dans son fauteuil des Tuileries», ce Louis XYIII qui, jadis, lui adressait du fond de son exil, une lettre pénétrée et reconnaissante. Il fit à Versailles un pieux pèlerinage, et s'emplit le cœur d'évocations historiques, d'antique et de royale majesté. Une ombre risquait de voiler cet enchantement, le souvenir de la Charte, de ce qu'il appelait, avec Bonald, « œuvre de folie et de ténèbres». Mais il n'eut pas le temps d'y songer. Saisi par le tourbillon parisien, étourdi de louanges, de protestations, de flatteries délicates, sans cesse enlevé par des admirateurs zélés qui se disputaient sa personne, il ne put se recueillir ni juger à son gré. Les hommes l'empêchaient de voir les choses. Et cependant le peu qu'il vit, il le vit bien. Il sentit, sans pouvoir l'expliquer, « ce je ne sais quoi qui fait de Paris la capitale de l'Europe». Faute de mieux, il resserrait avec Bonald un lien qu'avait déjà rendu si fort un long et intime commerce épistolaire: il voyait Lamennais, il accueillait les coquetteries des hommes du Conservateur et du Drapeau blanc, les S*- Victor, les Genoude, les Martainville ; il saluait l'astre éblouissant de Chateaubriand à son zénitli, et il honorait d'une bienveillante condescendance un doux et enthousiaste jeune homme, un catholique qui était surtout un tendre, un royaliste qui était surtout un rêveur, l'ange de la poésie enfin, qu'il ne devina pas et qui ne se soupçonnait pas lui-même, Lamartine, qui se disait et se croyait encore le disciple de Joseph de Maistre à la veille des Médltatmis. Sollicité, adulé de la sorte, entraîné par un mouvement d'opinion qu'il pouvait d'ailleurs passer pour avoir créé, le ministre savoyard eût été embrigadé parmi ces dangereux amis de la monarchie française; la brièveté de son séjour le préserva de ce danger. Maistre est un grand esprit solitaire ; il vaut surtout par son isolement. C'est l'homme de certains principes plutôt que l'homme d'un certain parti. Génie absolu, il n'a ni l'humeur dirigeante, ni l'humeur dirigeable. Au fond, il est peut-être seul de son parti, et encore n'en est-il pas toujours. C'est de quoi Técole catholique de 1817 l'eût vite fait s'apercevoir, s'il n'avait eu hâte de regagner Turin,
— Turin <îtant pour œ sujet fi(l^*le le clieinin obligé de ParÎA à Ch'dihhéry. (Test sa (l(•r^i^re halte, et il Tahrége.
Il peut enfin (|uitter Turin; il presse le pas vers sa ehère 8av(3ie, il savoure toutes les joiee (|ui tiennent en ces trois mots: le retour au pays. Après vinKt-<|uatre ann<î<îfl — et quell(»s annéc^s î son d'il (h'eouvre le vallon natal: au loin le Nivolet profile sa g^rande ombre; à ses pieds le rnfKl(»8t<» rnanoir l'attend toujours, assis sur un renHeinent de colline, au pi(»d du mont du (1iat; le petit bois de clultai^niei-s sauvages <'t<'nd, auprès, son onil^re accoutumée, pendant (|ue l'Aïsse, torrentueuse et fraîche, roule en murmurant ses graviers. Il approche, il reconnaît la cour pav«V» de cailloux de rivière, la murailh» d(» vieux granit, l'humble plancher de sapin ; il s'asseoit enfin
« au foyer de ses pères, « A ce foyer jadis de vertus couronné .
Il y retrouve encore deux frères, le colonel de Maistre, et le futur évè(iue d'Aoste, une belle-sicur dévouée, de jeum^s et gracieuses nièces. Il se r(»pose en ce séjour chéri, il y goûti» (|uel(|ue temps la paix de Tesprit et du cceur. Kntouré d'antiques souvenirs, souriant aux jeunes visages de ses tilles et de leurs cousint^s, le grand vieillard se délasse à converser, à promener ou à lire, suspendant tous les co'ure à ses lèvres, env(doppé d'amour et de vénération. P>ientôt Xavier arrive h son tour, ave<' sa parole tendre et son regard caressant, et la joie est con)plète au foyer allobroge. Tous deux retrempaient leur Ame ii l'air natal. Mais, tandis que Xavier essuie une larme chaude à la vue de
« ces monts coiffés d'orage « Où la simplicité des dînes et des mœurs * « Garde aux vieilles vertus Tasile des grands cœurt»*),
Joseph de Maistre, nouvel Antée, 8<»nt redoubler en lui l'énergie de sa nature féodale, ("est à Hissy «|u'il ravive 8i*8 goûts avec ses convictions. C'est la (|ue, dédaigneux des chost»s nouvelles, wl homme antiijue s'écrie: « liaissez pendre sur vos murs h*s tapissi^ries emfumées di» vos aïeux; chargez vos tabU^s de leur |H*siUite argi^nterie . . . Placez sur la porte vos armi^ exprimées par le bron7A>, et que la dixième génération foule encore le 84»uil qui a vu passi^r la cendre de vos ancétn^s. l^issez-lh vos planches, vos clous et votre pliltre ignoble. Ditu w>iu» (i faits .^itrneun du gramU H dn ftr:
*) Lamartine, Le Hetour au /1riy«, à X. do Maistre
usez de ses dons, et ne bâtissez que pour l'éternité ... Si vous ne faites rien pour le temps, que peut-il faire pour vous ? » C'est là enfin qu'il met en ordre ses nombreux manuscrits, et qu'il compose une originale Préface pour le Voyage autour de ma chambre, tandis que Xavier, - touchant échange — écrit l'admirable introduction des Soirées^ et coule un filet d'or dans le bronze de son frère.
Simple particulier, Joseph de Maistre eût pu finir en paix ses jours dans la maison de ses ancêtres. Mais il devait être jusqu'au bout victime de son rang et de ses dignités. La Savoie ne lui offrait pas de fonction à sa taille et son état de fortune exigeait qu'il en prît une. En 1819, il fut nommé régent de la grande chancellerie à Turin, avec le titre honorifique de ministre d'Etat. C'était V«otium cum cUgnifate»^ ou à peu près. C'était aussi l'abandon de la terre natale; c'était surtout le renouvellement des épreuves de Cagliari. « L'année 1819 m'a nourri d'absinthe ... on jalouse mes titres, mon rang et ceux de mon fils, sans savoir ce qu'ils coûtent à mon cœur. Je les céderais tous pour un bon ménage allobroge tel que je Timagine. Les Alpes me séparent du bonheur ...» Il gardait pour lui ses tristesses, et montrait toujours à son entourage le même visage calme et fier, éclairé par ses « grands beaux yeux bleus pleins de lumière». Il n'en était pas moins atteint. Il le sentait, il en faisait la confidence à un de ces hommes d'autrefois comme il les aimait. Telle «une terre riveraine minée en-dessous par l'onde fugitive; couverte d'herbes et de fleurs, rien ne la distingue des autres; puis, tout à coup, plouf . . . » Une sérénité voilée de mélancolie marque ces deux dernières années. Arrivé au terme de sa carrière, J. de Maistre jette sur sa vie le regard méditatif du penseur et du chrétien. Son œuvre aussi le préoccupe, cette grande œuvre qu'il semble maintenant moins pressé d'achever, comme s'il la pressentait inutile. Le catholicisme paralysé en France par le libéralisme naissant, son dernier ouvrage saisi ou censuré, un avenir plein de menaces, voilà ce qui l'inquiète. Son œil pénétrant a vu juste. Sa dernière consolation est hautaine: si la grande restauration a mancjué son but, un cataclysme va s'ensuivre: «je meurs du moins avec l'Europe». Pas môme cela... La mort cependant arrive; elle le trouve prêt et confiant. Joseph de Maistre meurt comme il a vécu, et il laisse à ceux qui le pleurent un nom sans tâche, l'exemple d'une admirable vertu, et des livres inachevés que se disputeront, à des époques marquées, la haine ou l'intérêt des partis. Toute sa vie tient en cette ligne,
tracije par la main (Yuii fils: « Honuru ((Ttariicn n^rtavit, fidcin servavit>.
Un fiieclo s'est /•coii1<'î depuis la njort de Joseph de Maistre, et sur les débats (ju'a passionn<''8 sa fou^^'use «îlcHiuenee il rè^e maintenant un ealme relatif. Non que ces qur^stions ne puissent renaître et ne doivent toujours plus ou moins renaître dans la rivalité des deux jK)Uvoirs (jui se partaient la 80ci<'*t<'*, le tenijiorel et le spirituel. Mais si la lutte ou raccord de ces deux forces reste le problème des civilisations modernes, la subonlination syst/»matique de Tune à l'autre n'est plus (lue le rAve de (juelques esprits plus aveuglés (jue dangereux. C'est ce (|ui permet de juger Joseph de Maistre non pas avec indifférence — un homme de <'ett^» taille n'est indifférent à personne — mais avec une sorte de tran(|uillité. Au premier abord, il paraît être un homme d'un autre ilge, tant les points de vue ont changé; — et il Test bien en etlet. Chercher à concilier l'esprit ancien avec l'esprit nouveau était chose assurément malaisée: combien plus malaisée encore la tentative de Joseph de Maistre» dans sa réaction à outrance! 1^ Révolution, suivant le beau mot de l.ammenais, avait jeté les esprits dans l'avenir. Maistre veut les ramener violenmient au passé. Il oublie que les fleuves ne remontent jamais vers leurs sources; il oublie que le présent sort du passé, et que l'avenir s'éclaire dt»s le<;on8 de l'un et de l'autre; il oublie enfin tout ce (jui s'appelle logique des faits, révolutions sociales, lois liistori(|ues et lois politi(|ues. Pour méconnaître ainsi son temps, pour ne trouver le salut (pie dans une marche à reculons, il fallait une éducation et une vie telles que les a eues le Comtt» de Maistre. Il fallait être né hors de France, et n'avoir jamais connu la nation [)0ur la(|uelle il écrivait; il fallait être pénétré dés le berceau de l'esprit de '*aste; avoir fait son éducation dans les livres et par l(*s livres; s'être formé de bonne heure, et comme à son insu, di'S idées de tradition, d'autorité, d'iiiunuta!)ilit<', dont la réalité n'offrait aucun exemple palpable; arraché ensuite à cette rêverie, il fallait être jeté d'exil en exil, du Sud au Nord et de Sardaigne en Russie, sans se trouver jamais en face d'une nation vraiment constituée, sans |>ouvoir obstTver ce que les institutions donncMit aux ptni[)les, ce quelles en n^oivent, Siins connaître le jeu simple et p'\gulier de la lilH'rtés*aci*onlant avei* l'autorité. IjC sort de Josei)h de Maistre explique déjîi la moitié de st»s idées : la tendance naturelle de son esprit explique le reste: et, si l'on observe
que ses infortunes ont admirablement secondé les vues de son génie, si l'on remarque combien tout semble s'être conjuré pour faire autour de cet homme d'exception l'isolement et le vide, on conçoit qu'il n'ait jugé les choses que d'un pôle ; qu'il ait demandé à ses seuls souvenirs et à ses seules méditations le remède à des maux qui devaient être observés de près, vus et maniés; qu'il ait traité désormais la maladie du siècle par une formule mathémathique, et qu'il ait résolu le problème de l'avenir par une équation. Homme du passé, certes, par cette foi dans les systèmes à iwiori et par cette destitution complète du sens de la vie. Mais homme de quel passé ? La question est intéressante à poser. Pour peu qu'on tâche d'y répondre, on s'aperçoit vite que Joseph de Maistre n'a pas moins méconnu les temps anciens que les temps nouveaux. Car enfin, à quel état social et religieux veut-il nous ramener? A la royauté de droit divin de Louis XIY ? à la Rome papale du XV® siècle? à la France de S*-Louis? ou à quelque constitution à la Lycurgue baptisée de christianisme, ou plutôt de judaïsme? C'est ce qu'on ne voit point nettement, et pour cause. Si l'on sent bien que chacune de ces époques éveille en lui quelque regret, on ne voit point qu'aucune réalise pleinement le rêve qu'il s'est formé; et à supposer qu'il se prononçât pour Tune d'elles (ce qu'il se garde bien de faire), on le convaincrait aussitôt d'erreur en lui montrant, l'histoire en main, la liberté, — une certaine liberté du moins — toujours liée à tout état social un peu stable. Son despotisme théologique, tel qu'il le conçoit, parfait et complet, est une abstraction ; il n'a pas existé, n'existe et n'existera nulle part. Son « passé » est en réalité hors des temps; c'est une vague et trompeuse image qui flotte pour lui au-dessus de l'histoire vraie: c'est un idéal, que Joseph de Maistre croit une réalité. De là vient que cet esprit si ferme est tombé dans cette étrange méprise : juger l'histoire des sociétés politiques avec des idées théologiques. L'humanité n'est pas pour lui cet être multiple et un, qui à travers les siècles avance d'une lente et sûre marche à la conquête du progrès de la vérité, du bien ou de mieux réalisé dans toutes les formes sociales : non, c'est une créature déchue longtemps contenue et immobihsée sous un joug de fer en punition de ses crimes passés et en prévision des crimes à venir, qui dans une révolte monstrueuse a brisé ses chaînes: il faut qu'elle y soit au plus tôt ramenée. Une telle théorie est-elle moins chimérique et moins dangereuse que celle de Rousseau? Rêve pour rêve, celui de Jean Jacques répugne moins à l'homme et ménage au moins sa dignité. S'il l'exalte trop, peut-être, ^laistre
ne lu ral)aisse-t-il i)as au dulà de toute in(»sure, on ne voyant en nous que des esclaves? Et eroit-il louer la divinit<^% croit-il surtijut nous persuader de la louer, (juand il fait la orr^'ature si peu 8<,*nil)lahle à son créateur ? Aussi Joseph de Maistre a-t-il plus fr »iss/* que convaincu. Si sa politique? a plu et risque toujours de plaire k (lU(*l(|ues-uns par son esprit radical, sa reli^on a fait ih'u d'adept<*s. Et comme sa relig-ion est étroitement li^*e à sa i>olitique, bien p<*tit est le nombre de ceux (jui acceptent le princi[x; comnmn aux deux avec toutes ses consi'Mjuences: ceux-là d'ailleurs, à |>eine |>eut-<jn dire que Joseph de Maistre les ait convertis: ils eussent inventé le système, ils le portent en eux, dans leur caractère, ou plutôt dans leur tempcrament. (.'ar c'est le propre de Joseph de Maistre d'être ce qu'il est encore, plus par tempérament (|Ue par réflexion: et c'est pourquoi, s'il est de ceux que Ton res|>ecte toujours éminemment (juand ils sont sérieux, il n'est pas toujours de ceux avec (|ui l'on puisse discuter. La princi()al(» raison en demeure dans ce culte exclusif de 1'* autrefois , bien fait pour rebuter l'homme moderne. Joseph de Maistre ne riscjuait pas de faire école. Et dès le lendemain de sa mort, le doux rêveur lyonnais, liallanche, pouvait le coucher respectueusement côte à côte avec lt»s Prophètes du Passé, seul et sans suite: l'avenir ne l'a pas démenti, quoi qu'en ait prétendu une criticjue récente. Faut-il ajouter (jue nul n'a fait plus de tort à sa doctrine (|ue lui-mêuïe, moins encore par le choix de ses arguments, que par la nmnièiv dont ii les a présentés? Maistre pousse tout à l'extrême, il prétend «juelque part (|u'il se défend de «la simple exagération (|ui est le mensonge des honnêtes gens». Ce n'est pas la simple (|u'il emploie, nmis la double et la tripl(\ A lui appli(|uer sa propre parole, il serait « un très honnête homme (jui a beaucoup menti». Son langage 84* ressent du [)eu de mesure de ses idées. La violence est son état quasi naturel. Sans doute un esprit aussi vigoureux était j)lus ex|>osé qu'un autre à ce genre» d'entmînement. Toutefois, aciH)nler que la violence est souvent chez Maistre le dandvsme de la fon'o, c'est expli(|uer certains écarts, ce n'est pas les excuser. Défendn» son droit avec arrogance, c'est déjh avoir tort; insulter 8<*8 ennemis au nom d'unt^ vérité, c'est ruiner d'avance cette vérité. Maistre a supérieurement praticjué ce genre de polémique, où le plaisir de défendre n'est rien auprès de celui de blesser: et sur quels siyets î sur (juelles ([uestions graves entre toutes, n*siHvtal>K»8, siicrét*sî D'avoir pu être appelé de ce chef un «Voltaire retourné», faut-il le louer ou le plaindre? Son haut esprit, certes, valait mieux que
l'emploi qu'il en a fait. Et voici que, par une singulière contradiction, après sa violence on peut lui reprocher sa souplesse. Car il est avocat incomparable, surtout quand il a tort, il épilogue, il ergote, il brouille les fils à miracle s'il le faut: retors comme pas un, ingénieux à nier l'évidence même, très capable de faire l'illusion d'un rhéteur et d'un sophiste, bien qu'il soit très loin d'être le premier, et qu'en général il n'ait que l'apparence du second. Mais c'est assurément sa faute, si nous sentons qu'en nous épouvantant il s'amuse; qu'en nous assénant force horions il se livre surtout à une escrime agréable et qu'il travaille pour l'art ; qu'enfin s'il nous semble ému nous redoutons tout aussitôt d'entendre son rire sardonique. Que dire enfin, quand il est tout à fait convaincu et enflammé? Avec des moyens aussi redoutables, il est admirable à écouter s'il est dans le vrai : mais s'il est dans le faux, ou si, parti du vrai, il a attrapé le faux en route, ce qui lui arrive souvent, il donne à frémir, et le mot de S*-Beuve n'est presque plus trop fort : « C'est le sophisme vêtu de pourpre, et précédé du glaive. » Voilà comment Joseph de Maistre entendait l'art de persuader. 8a jactance eût suffi à discréditer ses idées. La vérité n'affecte point de telles allures ; et ce sont d'autres voies qui la font pénétrer dans nos cœurs. Le ton de Joseph de Maistre devait porter une sensible atteinte à sa doctrine, quand bien même il aurait démontré celle-ci, et l'eût assise sur d'inébranlables arguments.
Mais il ne l'a pas démontrée, il ne pouvait la démontrer, et là est, en dernière analyse, le vice radical du système. Celui-ci repose tout entier sur le dogme, et le dogme ne se démontre pas. Et pourtant, est-il prudent de tout fonder non pas sur la foi, ni même sur la raison de l'homme, mais sur la nécessité posée en principe de sa soumission, c'est-à-dire, de sa nullité? L'édifice social construit par Joseph de Maistre, n'a cependant pas d'autre appui. Pour son inventeur, ce n'est pas la société qui est faite pour l'homme, mais l'homme qui est fait pour l'ordre social devenu l'ordre divin. Mais ceci n'est pas môme un dogme, c'est un postulat ; et le moyen de le faire accepter à des hommes? Nécessité d'une autorité d'essence supérieure, d'une souveraineté innée dans certaines familles, incessible et inaliénable à perpétuité, autres postulats; par suite, liberté d'action nulle chez le citoyen, liberté de pensée réduite au droit de croire ce qu'approuveront «les officiers et les dignitaires de l'état seuls dépositaires des grandes vérités», autant d'autres postulats, qui s'enchaînent à la rigueur, mais dont aucun n'échappe à la nécessité de se justifier. Sans doute on sait bien
(juc, pour Maistro, lo dospotisnio « entendre de lui-in<**ine plusieurs formes rc'îpublicaines » ; tout corimie « Tesclava^o d(»s Russes offre beaucoup de conipensations *. Mais il ne démontre pa.s plus ces propositions (|ue les précédentes, et vraiment l'artifice est par trop grossier. Kn réalité il est Tadvcrsain? de la liberté: mais de la lilM'rté en elle-mênu», dans son pnnci|x», dans son exercice le plos naturel et le plus innocent, l'our lui, rebelle celui <|ui discute, et d'une laron p'nérale, pour lui «le parlementaire, c'est l'ennemi». C'est ce qui Ta (conduit à voir de la démagogie partout, ce qui l'a forcé il prendre un principe assez radical pour supprimer toute ombre d'ingérence de Ibomme dans les affaires de l'homme. \jà raison de cette prévention à outrance se lit clairement. Joseph de Maistre a parfaitement senti (|ue si Ton admet, dans l'ordre poHticjue, le principe de iilxMté à côté de celui d'autorité, tout i)eut s'en suivre: non seulement concessions pacifi(|ues, modifications insensibles, changements légau.x. mais accidents, entreprises de la force brutale, catastrophes, révolutions. Or, il prétend soustraire l'autorité à tous les hasards de l'avenir; et, trouvant trop dangereux d'entrer en composition avec la liberté, il la supprime. Cest une solution sur le papier; ce n'est pas autre chose. Nier Fexistence et la nécessité d'une certaine liberté politicjue dans l'état mo(l(Tne, niei- TinHuence de l'individu sur le corps social, dans la mesure même oii il est partie de ce tout, c'est fermer volontairement les yeux à Tévidence. D'autre part réserver ses plus âpres sarcasmes poui' ces clairvoyants et ces sages (souvent aussi hélas, ces généreuses dupes), (jui tentent l'accord des deux principes sociaux, et (jui voient dans le jeu mobile, variable, de l'autorité et de la liberté, l'avenir do leur [>atrie, c'est vraiment chez Joseph de Maistre exc^s de logicjue ou excès d'aberration. L'homme ne va pas d(^ si tôt, pour lui plaire, renoncer à ces pénibles et glorieuses coïKjuétes (|ui font son éminente dignité parmi h»s êtres; et les dogmes politiijues, — si dogmes il y a, — étant dognu^ humains, rien n'empêche (juils ne se plient au lent travail dt»s sitVlt»s, et <iu'ils ne soient en même tenips une barrière, une const'vration et une liberté. VA, puis()ue Joseph de Maistre s'est tant nVlamé de l'argument histori(|ue, c'est le cas d'opposer i>arole à parole, et de lui dire par la bouche (h* Madanu» de Stiiël: «Il im|>orte de répéter Il tous les partisans des droits (jui rt^posent sur le passé, que c'est la liberté (jui est ancienne, et le despotisme qui t^st moderne».
Son christianisme soulVriiiiit des restrictions analogm^s. Ici le dogiiH» est moins déplacé : on peut craimln^ toutefois qu'il ne se
trouve pas aux bons endroits, et que son rôle n'ait été fort exagéré. C'est toujours le même principe, la religion n'est pas faite pour l'homme et par l'homme, c'est Thomme qui est fait pour la religion, (xrave erreur, qui d'ailleurs n'explique ni la religion ni surtout les religions. Conséquence plus grave encoi'e : ce qui importe, ce n'est plus que l'homme sent, mais ce qu'il croit. Yoilà le christianisme réduit à n'être plus quun dogme: et quel dogme chez Joseph de Maistre! tyrannique, étroit, cruel. La métaphysique de cette religion combine assez originalement les Prophètes avec la rêverie de Platon, — d'un Platon scythe, comme on l'a si bien dit. On trouverait à la rigueur chez J. de Maistre, du fataliste, du mystique et de l'illuminé. Mais est-ce là ce qu'on peut appeler un christianisme? Sommes-nous encore sous la loi, ou sous la grâce? Est-ce bien la peine que l'Evangile nous ait affranchis des antiques fatalismes pour que nous retombions sous l'oppression biblique? En vérité, il ne manque au christianisme de Joseph de Maistre que trois choses : La première est le Christ, que l'on ne voit nulle part ; la seconde est sa morale: «Aimez-vous les uns les autres», et la troisième sa spiritualité : « Dieu est esprit, et il veut que ceux qui l'adorent, Tadorent en esprit et en vérité». Le vrai christianisme, celui qui est, dans son essence, une façon plus humaine de sentir et d'aimer la divinité, a totalement échappé à Joseph de Maistre. Il a vu en lui une religion, et non une foi; un culte, et non un amour. Il n'a point senti qu'il s'était élargi avec les âges, et qu'il fallait qu'il s'élargît toujours. Il n'a point compris que ce n'est pas à force de dogmes qu'on dompte les cœurs, mais à force de tendresse: et il en a négligé ce qui assure justement son avenir tant qu'il y aura des hommes et qui souffriront, — sa puissance consolatrice et son ineffable douceur.
Aussi est-il moins chrétien que catholique, et moins catholique qu'ultramontain. L^tramontain et Romain, voilà bien Joseph de Maistre. Il n'est pas théocrate, il est la théocratie en personne; il doit à ce caractère l'erreur capitale de jugement qui surprend chez un tel esprit. Ne croit-il pas que la France a l'instinct « théocraiicjue » et qu'il n'y a rien chez elle de « si national » ? N'aftirmet-il pas que les évêques sont les « successeurs des Druides sous ce rappo>'t » ? Ne voit-il pas dans le gallicanisme un pur accident, et n'affirme-t-il pas que la « mission de la France » consiste précisément dans la proclamation de ronmipotenee « spirituelle et temporelle du successeui' de S^-Pierre » ? Elle a été la plus longue, la
plus cIu'tc illusion de .loscph do Maistre: LY*noncer aujourrimi c'est la ruirior. Kt du (roup, si l'on y prend bien ^arde, c'est lo dernier appiii du système qui sï'croule, car Maistre n'avait tant ('•chafaudr (jue pour notre salut, et notre salut devait prendre sa BOur(H' dans les croyances qu'il nous prétait Knituiternent. Qu<- n'a-t-il mieux eoiuui la France et que ne lui oflVait-il d'autres conseils!
Mais (jue con<'hu-e de là? Ne reste-t-il rien de Joseph de Maistre y Kt, (juand on a dc^^noncé le vicxî de son système politique et religieux, taut-il croire «lue tout soit dit, et (ju on puisse se tonir ((uitte envei-8 un tel honnney b)in de nous cette pensée. Sans doute sa théorie n'est (|u'uii(? utopie féodale; mais (|U('I1<' hauteur de pensée ne fallait-il pas pour la concevoir!
Ce qui fra[)pe surtout cIkv. Joseph de Maistre, c'est <|U il est un esprit penseur. La pensée pure est le domaine où il se sent le plus chez lui, où il se dé|)loie tout à l'aise. On [)ourrait enlever de ses ouvra^^es beaucoup de choses écrites pour justifier le système; (|uantité d'autn^s improvisées par humeur; un certain nomhre (|ui tournent directement contre le but; ce départ fait ((»t il n'est pas sûr (juil n'entraînait pas, avec la théorie entière, les trois (juarts de l'ceuvre), il ne resterait plus (jue de la pensée sans arrière-|H*nsée, de la vérité sans épithete, et, pour tout dire, de l'or pur. On serait alors étonné de voir un Maistre observateur moraliste et philosophe (jui, pour l'envergure de l'esprit et la pénétration du regard, le disputerait aux plus grands, (^uand il n'a aucune thèse en tête, et qu'il ne se préoccupe (jm* de penser pour lui-même, il est un admirable trouveur de vérités. Il a tout pour cela: une souveraine hauteur d'intelligence, une tranquilh^ sérénité métaphysiijue, la praticjue familière» des généralisations hardies: ajoutr/ le coup d teil de l'aigle, et un don naturel de frapper tout en effigie. Vérité morale, vérité philosophi(jue, vérité historique, sont également de sa sphère. Il a de ces mots (jui illuminent, d'autres cpii vous frap|>ent dune secousse» électriijue. Pour faire tenir une épo(|ue dans une phrase, il n'a pas son pareil. 11 ne l'a pas non plus pour jeter, en passant, un de ces aperçus (jui saisissent, et ne font faire qu'un tour à tout l'être pensant. L'historien surtout trouverait à nu'ililer dans ces courts passages où Maistre n'est januûs plus lui-nuMue que (luaud il semble parler contre lui-même: < Toute gnuuie n»volution agit toujours plus ou moins sur etnix qui lui n'^sistont, et ne permet plus le rétablissement des amiennes idét»8>. — « Ix* bonnet muge, en touchant le front royal, a fait disparaître K»s traces de
l'huile sainte. Le charme est rompu. » — « La Révolution est trop grande pour la tête d'un homme ... Sa base est le monde, et elle égale par ses conséquences la chute de l'empire romain. »
Grand penseur, Joseph de Maistre n'est pas un moins grand écrivain, et presque sans y songer, en tous cas sans y tâcher. Rien ne ressemble moins à un artisan de paroles, et chacun de ses livres semble nous dire par son exemple : « A qui ne cherche qu'à penser hautement, le style est donné par surcroît». Il l'a eu, ce style, inimitable, ce style qui est l'homme même, qui ne se peut «ni transporter, ni altérer», qui fait corps avec le caractère même aussi bien qu'avec le génie de l'auteur. Il n'a pas cherché à se le donner. Dès son premier opuscule la pensée naissait avec sa forme, comme Minerve avec son armure. L'esprit de Joseph de Maistre a ce pouvoir merveilleux de cristalliser au passage tout ce qui le traverse ; et les plus fugitives formes de sa pensée s'emprisonnent d'ellesmêmes dans un moule transparent, et définitif. D'eux-mêmes les mots et les tours, si hardis, si rares, si originaux qu'ils paraissent, ont couru, ont volé : tant leur effet est infaillible sans paraître calculé, tant il y a identité parfaite entre le jet de la pensée et celui de la phrase. Si la science et l'art sont là pour quelque chose, c'est une science et un art si instinctifs, et si correspondants à la nature, qu'ils sont devenus chair et sang de cet esprit. Ce que Ton peut reconnaître, sans rien diminuer du mérite de Maistre, et peut-être en y ajoutant, c'est que ce style décèle un acquis prodigieux. C'est toute notre littérature classique, et la plus substantielle comme la plus légère, la plus forte comme la plus fine, c'est tout « rhumanisme français » qui est versé dans ce vaste cerveau et qui Fa fécondé de toutes parts: Montesquieu, Yoltaire, J.-J. Rousseau, Bossuet, La Bruyère. Pascal lui-même, Pascal surtout peut-être, et non pas celui des Pensées seulement, mais Tauteur de ces «petites lettres » que Joseph de Maistre appelait un jour les « Menteuses de Pascal», ne reconnaîtrait-il pas ici sa dialectique, son art de jouter, sa raillerie amère, ses mortelles étreintes?
Yoilà bien les éléments primitifs du style de Joseph de ^laistre : et pourtant son style n'est qu'à lui, et peut-être est-ce plus grande marque de force d'avoir rappelé tant d'écrivains originaux sans cesser d'être original, que d'avoir inventé de toutes pièces un style battant neuf Maistre passe au rang des grands classiques par cette combinaison de qualités uniques, auxquelles il faut ajouter un certain goût de l'exceptionnel et de l'exclusif qui donne à tout
ce qu'il écrit unc^ saveur propre: on cela écrivain d'une virtuosit^^» dangereuse, et, par bonheur, assez impraticable pour décourager toute imitation. Il excelle, par exemple, dans la peinture de riiorrible; et la page sur le bourn^au, celle sur * la jeune fille livrée au cancer >, celle sur la guerre, ou sur le sauvage, sont d'une beauté sombre et truculente. Son style, dans ces occasions, a l'éclat mat et la noirceur de l'ébène. Le même aut(;ur, pourtant, a écrit la magnifique prosopopée qui termine le Prinicijje générateur, l'hymne de la fin du Prt/;^, et, dans la deuxième partie du l>acon, les pages les plus exquises, les plus profondes ({ui existent dans notre langue sur Tart chrétien, sur la madone, sur les anges. Soit qu'il nous fasse frémir, soit qu'il nous charme, cet homme touche toujours en nous je ne sais quoi de profond où les écrivains n'atteignent pas d'ordinaire; et, qu'il choque ou qu'il plaise, il intéresse toujours, chez le lecteur, quelque chose de plus noble ({ue le goût.
Chez nous enfin, Français de France, il flatte une fibre toujours vibrante, parce qu'en tout temps il aima notre patrie d'un amour passionné. Lui, l'étranger, la victime de la Révolution, il a pour la France, en pleine coalition, des paroles d'une angoisse indicible. Le démembrement de notre pays lui apparaît comme «un des plus grands maux qui puissent frapper l'humanité». Alors même qu'il nous malmène et nous maudit par accès, en songeant à la cause sacro-sainte, il chérit la nation, il croit à sa mission civilisatrice dans le monde, il admire en sa langue le merveilleux instrument de sa primauté intellectuelle. C'est à pleine voix (ju'il entonne le « gesta Dei per Francos » à la face de l'Europe liguée contre nous; c'est au plus fort de nos malheurs qu'il trace cette ligne: «Rien de grand ne se fait en Europe sans les Français». Aussi, peu s'en faut-il qu'il ne soit des nôtres. Il lui suffirait, pour cela, d'une conception moins théorique des hommes des ciioses ; d'un équilibre moins instable, dans les élans d'un génie primesautier; d'une certaine modération appliquée à l'exercice des plus hautes facultés; et de cette sorte d'harmonie supérieure (jui marie ia beauté de la grandeur à la beauté de la justesse. Alors . . . Mais alors, au fait, il ne serait plus Joseph de Maistre.
Imprimerie Alsacienne, Strasbourg.
tl