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La jeunesse d’Emin

Édouard Schnitzer naquit de parents israéli tes, à Oppeln (Silésie prussienne), le 28 mars 1840. Il perdit son père en 1846. Trois ans plus tard, sa mère se remaria avec un protestant, se convertit et lit baptiser son fils. Au gymnase de Neisse, ville dans laquelle sa famille s’était fixée, le jeune Schnitzer se fit remarquer par son goût pour l’histoire naturelle; la boite verte du botaniste en sautoir, il s’en allait herboriser dans la campagne, et il consacrait ses petites économies à l’achat d'oiseaux empaillés ou de livres techniques. Tous les collégiens ont piqué des papillons dans des boites et composé des herbiers, mais la plupart se lassent vite de ces jeux. Au contraire, la carrière d’Emin Pacha devait prouver que l’application de l’écolier Schnitzer à collectionner plantes et animaux, avait été l’indice d’une vocation précoce.

Devenu étudiant, Schnitzer se conformant à un usage répandu en Allemagne, fréquenta successivement plusieurs Universités, et suivit à Brcslau, à Berlin, puis à Kœnigsberg les cours de médecine, de zoologie et les cliniques des hôpitaux.

Bien qu’il ait appartenu pendant quelques mois à 1 ’Arminia de Breslau, et qu’une photographie du temps

le représente même revêtu des insignes de cette Barsclienschaft, il paraît avoir peu goûté les exercices en usage dans les associations d’étudiants allemands et avoir rarement fréquenté ces ICheipen dans lesquelles les estomacs rivalisent de capacité. Contrairement à beaucoup de ses condisciples, il fut un étudiant qui étudia. Il se montra dès son arrivée à l’Université le travailleur opiniâtre qu’il devait rester toute son existence. A Breslau ou à Berlin il s’enfermait avec ses livres et ses collections, comme il fera plus tard à Lado et à Ouadelaï, et il écrivait à sa mère « que seul le travail rend la vie agréable », dass das Leben nur darch Arbeit eia Genuss ist.

Après quatre ans d’études, il conquit en 1863 le grade de docteur en médecine. Devenir un bon praticien, instruit et consciencieux, se distrayant de la vue des souffrances humaines par le spectacle de l’infinie variété de la faune du globe, là paraissent s’ètre bornées, entre 1869 et 1864, les ambitions d’Édouard Schnitzer.

Par quel motif prit-il un beau jour, qui fut le 9 novembre 1864, la résolution d’aller chercher fortune au loin? C’est une question à laquelle les fragments de sa correspondance, publiés jusqu’à ce jour, ne permettent pas de répondre. L’idée de vivre hors d’Allemagne ne l'effrayait certainement pas. 11 a écrit quelque part : « L’homme n’est pas fait pour rester éternellement fixé en un même lieu, comme une huître. Le bon Dieu lui a donné des jambes pour se déplacer et des yeux pour contempler les spectacles du monde. » Et l’on verra qu’en effet, parmi les spectacles du monde, il en offrit à ses yeux des mieux choisis. Le 9 novembre 1864, Édouard Schnitzer quitte donc Berlin, projetant vaguement de se créer une situation médicale en Turquie. Il arrive à Vienne, et s’en va droit à l’ambassade ottomane

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solliciter une place de médecin de l’État en Turquie. Rebuté il se rend à Laibach, où l’archiduc Maximilien concentrait une armée de volontaires, pour aller au Mexique conquérir sa couronne impériale. Schnitzer s’engage comme simple « chasseur », mais est ensuite reconnu impropre au service. 11 gagne alors Trieste, où il cherche, sans succès, une place de médecin à bord d’un navire en partance. Ses ressources étaient épuisées, quand il réussit à se faire embaucher par un chirurgien, qui, dans une boutique en plein vent de la Via delle Acque Fredde, posait des ventouses, saignait et arrachait des dents. Schnitzer resta une quinzaine de jours dans cette officine, quand, ayant recouvré quelque argent, il décida de s’embarquer pour Raguse, puis de gagner Constantinople par terre, en exerçant son art le long du chemin. Mais sur le paquebot, un passager lui ayant vanté le séjour d’Antivari, petite ville Albanaise, qui à cette époque appartenait encore à l’Empire ottoman, et lui ayant affirmé « qu'il réussirait rapidement à y gagner sa vie », Schnitzer se laissa convaincre et y débarqua le 22 décembre 1864.

Consciencieux, bienveillant, le Dr Schnitzer ne tarda lias à avoir tous les habitants d’Antivari pour clients et pour amis; il obtint le poste de médecin sanitaire, et se vit bientôt dans une condition sociable. Vivant dans une petite ville turque appartenant géographiquement à l’Europe, mais si éloignée en fait de la véritable Europe, qu’il était, disait-il en plaisantant, obligé de « faire venir de Trieste ses boulons de chemise, faute d’en trouver sur place », privé de tout enseignement clinique, il n’accrut que médiocrement la somme de ses connaissances médicales : il apprit en revanche quantité d’autres choses. Doué d’aptitudes linguistiques, il posséda bientôt 1 italien et le serbo-croate qui se par-

EJIIN PACHA.

lent concurremment sur la côte de Dalmatie. Il attaqua courageusement, et avec succès, l’étude de la langue turque. Il ne s’en tint même pas là : professant que les langues finissent toujours par servir, il acquit des notions élémentaires d’arabe et de persan; déjà en quittant l’Allemagne, il parlait un peu le français; bref, en quelques années, il eut, polyglotte accompli, cinq ou six idiomes à sa disposition.

Il apprend aussi à connaître le pays et les hommes. Il rayonne autour d’Antivari : en 1805 il se rend au Monténégro pour établir avec les agents du Prince des règlements de protection sanitaire; en 1867, il voyage sur les confins de la Bosnie et de l’Herzégovine ; en 1870, il est adjoint à une commission internationale composée de deux fonctionnaires turcs et de six commissaires européens et chargée de tracer une section de la frontière turco-monténégrine. Il va souvent à Raguse, plus souvent encore à Scutari, résidence des gouverneurs turcs de la province. Le spectacle que donnent, en ce carrefour ethnographique, les conflits d’intérêts entre Autrichiens, Italiens, Turcs, Monténégrins et Albanais, l’intéresse d’abord et le passionne bientôt. Il le décrit dans une suite d’articles intitulés « Aus Ober Albanien », que publie la Neue Freie Presse de Vienne. « Pourquoi avoir si peur de la politique? écrit-il à sa mère le 20 novembre 1861). Pour te dire la vérité, je m’y suis jeté en plein et j’ai déjà rendu service au gouvernement [turc]. » Sans qu’il le soupçonne, le futur gouverneur de la province équatoriale du Soudan Égyptien fait son éducation politique; Emin Bey perce déjà sous le Dr Schnitzer. Il se plaît dans ce milieu oriental et affecte de s’être complètement assimilé les usages du pays. Comme tout vrai Turc, s'il veut dire : « oui! », il secoue la tête de droite à gauche ou de gauche à droite,

et il l’incline gravement de liant en bas, quand il veut dire : « non! » « L’usage turc exige, écrit-il, qu’un fonctionnaire prononce le moins de mots possible, sauf dans le conseil, où c’est le lieu de parler. Je me suis pénétré de ce principe du silence, et je ne m'abandonne aux habitudes européennes que dans mon entourage ». La formule : Wir Türken, « nous autres Turcs », revient souvent dans ses lettres. Sa mère s’effraie de ce changement. Il la rassure de son mieux; il n’est devenu turc qu’en apparence, lui écrit-il; au fond, il est resté bon prussien. Mais il se leurre : sans qu’il en ait conscience, l'Orient l’a conquis à tout jamais, et quand il reviendra en Allemagne après onze ans d’absence, il s’y sentira étranger.

Bien loin de penser à terminer sa carrière à Antivari, Schnitzer se plaisait à entretenir sa famille de ses projets d’avenir. Il était l’homme des châteaux en Espagne, que son imagination construisait d’ailleurs en Égypte, en Syrie ou en Asie Mineure : tantôt à Berlin, au ministère des Affaires étrangères, on fait état de sa connaissance de l’Orient, de ses talents de polyglotte, et il se voit déjà consul de Prusse à Alexandrie ou à Smyrne; tantôt c’est à la science du médecin que le gouvernement turc fait appel, et le voici qui entre dans le corps de santé de l’armée ottomane. Un jour, en effet, il quitta Antivari, mais dans des circonstances imprévues.

En 1870, un certain Ismaïl Hakki Pacha arriva à Scutari comme gouverneur du vilayet d’Albanie ; Schnitzer devint bientôt persona grata dans la maison. Il plut au mari, il plut davantage encore à la femme, qu’il avait licence, en sa qualité de médecin, de voir ouvertement à toute heure. « Mme Hakki Pacha », hongroise instruite et affinée, avait, jeune encore, épousé ce pacha turc déjà mûr. Jeune, gai, instruit, Schnitzer

EMIN PACUA.

conquit aisément le cœur de sa malade. Il prolongea ses visites à Scutari, et lia désormais sa fortune à celle d’Ismaïl Ilakki Pacha. Sur son ordre, peut-être même en sa compagnie (car il y a ici des incertitudes), il accomplit, en 1871, un grand voyage en Orient. Il résida quatre mois dans l’Yemen, puis s’arrêta à Damas, à Beyrouth, à Smyrne et à Constantinople. Il venait de rentrer à Scutari d’Albanie, quand il en repartit subitement et définitivement.

Le grand-vizir Ali Pacha, protecteur d’Ismaïl Hakki, était mort, et par un de ces caprices de la fortune, qui, en Turquie, rejettent dans l’ombre un homme, hier encore tout puissant, Ismaïl Hakki était destitué et exilé à Trébizonde. Il n’y resta guère plus d’une année : rentré en faveur en 1873, il fut nommé gouverneur de l’Épire. Or Édouard Schnitzer partagea ces chances diverses : le départ humiliant de Scutari, le séjour maussade de Trébizonde, l’entrée joyeuse à Janina. C’était lui qui, en l’absence du Pacha, avait amené « tout le harem » à Trébizonde, lui encore qui était allé à Constantinople réveiller le zèle des amis du Pacha et avait obtenu sa rentrée en grâce. Secrétaire, homme de confiance et compagnon de chasse du mari, confident intime de la femme, précepteur des enfants, médecin de toute la famille, il assumait toutes les tâches.

Ismaïl Hakki Pacha mourut à Janina dans le courant de l’hiver 1873-74. Schnitzer parut d’abord bien décidé à continuer à vivre avec la famille, dans laquelle il avait, sous tous les rapports, trouvé un si parfait accueil; il défendit avec succès à Constantinople, où il avait des amis, les intérêts de la veuve et des . enfants d’Ismaïl Hakki. Puis la succession réglée, et le séjour de la Turquie leur déplaisant, il les amena à Arco, dans le Tyrol. Aussitôt il fut instamment prié par sa mère,

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qui ne l’avait pas vu depuis dix ans, de venir à Neisse. Il hésita six mois, se décida enfin, et, en avril ou en mai 1875, débarqua dans la petite ville silésienne avec toule cette « smala », qui se composait de Mme Ismaïl Hakki, des six enfants de celle-ci, et de trois serviteurs.

Que se passa-t-il alors dans l’esprit de Schnitzer? Voulut-il rompre brusquement une liaison, déjà vieille de cinq ans? La charge de cette famille nombreuse dont une série de circonstances, plus qu’une décision réfléchie, l’avait fortuitement rendu chef, l’effraya-t-elle soudain? Eut-il la nostalgie de cet Orient, où « il espérait fermement, écrivait-il naguère, terminer ses jours? » Sa correspondance avec sa famille, source précieuse de renseignements, cesse nécessairement pendant le séjour de Neisse, et l'on ne saura probablement jamais à quels mobiles il obéit.

Quoi qu’il en soit, voici les faits : le 18 septembre 1875, il partit pour Breslau, où il passa plusieurs jours, heureux de revoir d’anciens camarades d’Université. Puis sans prévenir ni ses parents, ni sa maîtresse, insoucieux de l’extrême inquiétude que sa disparition va leur causer, indifférent aux difficultés matérielles dans lesquelles son absence va soudain jeter cette famille d’Hakki Pacha, dont il est le soutien, il part pour Trieste, s’y embarque pour Alexandrie, arrive au Caire le 23 octobre 1875, et à Khartoum le 3 décembre.

L’année précédente, il avait été sollicité d’accepter un poste au Soudan. « J’ai reçu, écrivait-il le 30 octobre 1874. une proposition extrêmement avantageuse pour entrer au service du gouvernement égyptien, et quoique l’intérieur de l’Afrique soit bien lointain, il ne faut pas cependant nous en épouvanter. » Il n’y a donc pas lieu d’être surpris qu’ayant résolu de s’évader et de se cacher, il ait choisi le Soudan pour retraite. Schnitzer

EMIN PACUA.

arriva à Kharloum avec une caravane de négociants syriens et logea dans une okelle, bâtiment propre aux bourgades de la vallée du Nil, et qui servait à la fois de logis aux caravaniers et d’entrepôt à leurs marchandises. 11 essaya d’abord de se faire passer pour un Turc, élevé en Allemagne, mais son passeport révéla bientôt son identité.

Il y avait alors à Khartoum une petite colonie austroallemande qui comprenait notamment Giegler Pacha, sous-gouverneur du Soudan, inspecteur des télégraphes, Frédéric Rosset, négociant, consul d’Allemagne, et, à titre temporaire, Rodolphe Slatin, le futur gouverneur du Darfour. Le doyen en était le consul d’Autriche, Martin I-Iansal, depuis plus de vingt ans établi à Khartoum, et qui a adressé à YOEslerreicliische MonatsschriJ't für den Orient, et aux Mitteilungen de la Société de Géographie de Vienne des lettres qui renferment de précieux renseignements sur la géographie et sur l’histoire soudanaises.

Presque entièrement dénué de ressources à son arrivée, Schnitzer fut secouru par ses compatriotes, qui s’ingénièrent à lui former, parmi les marchands grecs et parmi les meilleures familles indigènes, un noyau de clientèle médicale. Pendant les quelques mois qu’il" séjourna à Khartoum, il contracta avec Martin Hansal une très solide amitié. « Patron et vétéran de l’exploration africaine, lui écrivait-il plus tard le 7 juillet 1879, vous êtes une demi-providence pour le Soudan et ses voyageurs. » Et dans une lettre du 28 mars 1883, adressée au négociant français Albert Marquet1, il l’appelait « mon brave vieux Hansal ».

d. Albert Marquet, né en 1844, avait fondé à Khartoum une maison de commission: il fournissait aux Européens tous les objets dont ils avaient besoin, et en même temps achetait les

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Gordon Pacha gouvernait alors la province équatoriale du Soudan. Informé par Giegler de la présence du D' Schnitzer à Khartoum, il l'invita à venir sur le Haut Nil. Schnitzer accepta; le 17 avril 1870, il s’embarquait sur le vapeur Burden , le 7 mai arrivait à Lado, et était immédiatement nommé médecin de la province équatoriale. Le goût du mystère était l’un des traits du caractère d’Édouard Schnitzer. Déjà en Turquie il dissimulait son identité, et se faisait appeler « le Dr Hairoullah Effendi ». En arrivant dans la province équatoriale, il déclara se nommer Emin Effendi , pseudonyme dont il n’a jamais donné l’explication1. Voici donc Édouard Schnitzer, ou plutôt Emin Effendi sur le Haut Nil. Il va y passer treize années de sa vie, treize années au cours desquelles il acquerra involontairement et par suite d'événements extraordinaires une notoriété universelle, au cours desquelles aussi il fondera, par de solides travaux, sa réputation scientifique.

Mais avant de considérer le développement de sa carrière, il est nécessaire d’exposer rapidement pourquoi un médecin allemand pouvait, en 1875, trouver dans l’Afrique centrale un emploi au service du gouvernement égyptien, ou, en d’autres termes, comment le gouvernement égyptien avait occupé la région du Haut Nil.

produits du Soudan pour les revendre en Égypte. Il fut, en 1882, chargé de la gérance du consulat de France à Khartoum pendant l’absence du titulaire, M. Vossion. 11 quitta Khartoum lors du soulèvement maluliste à la fin de 1883, ou au début de 1884, et mourut au Caire le G décembre 1S8G.

1. On ne saurait considérer comme acquise l'explication de Vita Hassan, qu’Ed. Schnitzer aurait tout simplement choisi le nom d’un médecin égyptien, qui l’aurait précédé dans la province équatoriale, et aurait porté le nom d’ Emin ».

EMIN PACEIA.

2. — L’occupation égyptienne du Haut Nil AVANT L’ARRIVÉE d’EmIN.

La découverte du Haut Nil Blanc date d’une soixantaine d’années. Après la fondation de Khartoum par les Égyptiens en 1822, plusieurs explorateurs, parmi lesquels le Français Linant de Bellefonds, remontèrent le fleuve. Mais aucun d’eux ne dépassa le 10° de lat. Nord. Sur les contrées situées plus au sud, où « se cachait, disait-on, la tête du Nil », on en était donc encore resté aux notions que les Arabes du moyen âge avaient empruntées à Ptolémée, les géographes modernes à ceux-ci, et que J. -B. Bourguignon d’Anville avait, au milieu du xvme siècle, très exactement résumées dans un mémoire justement réputé L

Or, en 1839, Mehemet Ali, soit par caprice, soit dans une vue intéressée, résolut de faire explorer les régions inconnues, au sud du Soudan égyptien, et n’ordonna rien moins que « de découvrir les sources du Nil Blanc ». Trois expéditions partirent successivement de Khartoum en 1839, 1810 et 1841. Elles n’atteignirent pas les sources du Nil, mais ayant remonté le fleuve jusque dans les parages du 5° de latitude Nord, elles rapportèrent des connaissances géographiques entièrement nouvelles sur la région qu’elles avaient traversée. Que le Nil Blanc est navigable depuis Khartoum jusqu’au 5°, c’est-à-dire sur une longueur de douze cents kilomètres; que de novembre jusqu’en avril les vents soufflent du nord; qu’au sud du 9° vivent de nombreux troupeaux d’élé-

1. Dissertation sur les sources du Nil pour prouver qu’on ne les a pas encore découvertes. Mémoires de littérature tirés des rer/istres de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , t. XXVI.

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pliants, et que le pays est en conséquence riche en ivoire, qu’il est habité par des populations douces et accueillantes, voilà ce qu’en 1839 on ignorait, mais ce qu’en 1842 on sut d’autant plus sûrement que la troisième expédition avait confirmé les rapports de la seconde, comme celle-ci ceux de la première1.

La diffusion de ces notions provoqua un certain mouvement commercial. De simples particuliers, les uns Européens, les autres Arabes, équipèrent à leurs frais des bateaux, et partirent de Khartoum, pour aller chercher sur les rivages du Haut Nil ces dents d’éléphant qu’on disait y être si abondantes. Les indigènes leur vendaient de l'ivoire pour des verroteries et de menus objets sans valeur. Heu à peu, ils s'aventurèrent à droite et à gauche du Nil Blanc, dans des contrées restées inconnues aux explorateurs de 1839-42, et entrèrent ainsi dans le Bahr-el-Ghasal. Ils y fondèrent bientôt des établissements à demeure, des zéribas, postes fortifiés entourés d’une épaisse haie vive, où leurs commis résidaient en permanence.

Malheureusement, au commerce licite île l’ivoire, vint bientôt s’ajouter l’abominable trafic de la traite des esclaves. Dans tout le Soudan égyptien, on s’y livrait déjà sans contrainte ni mystère. Chaque année, les soldats de l’armée régulière, encadrés par leurs officiers, quittaient leurs garnisons de Khartoum, de Sennar ou d’El-Obeid, pour aller enlever des nègres dans les montagnes du Fazoql et du Nouba. Les découvertes de 1839-42 avaient agrandi le domaine de la chasse à l’homme. Vers 1860, les négociants européens se retirèrent, et dorénavant on vit plus nombreux chaque

1. Nous avons exposé en détail l’histoire de ces explorations dans notre ouvrage, Le Soudan égyptien sous Melæmet Ali, 1 vol. in-8. Paris, G. Naud, 1S98, 111° partie.

EMIN PACHA.

année sur les marchés de Khartoum, de Berber et du Caire, ces Dinkas, ces Chillouks, ces Berris, enlevés sur les bords du Haut Nil par ces pirates qu'on nommait des Dongolais.

En 1869, le khédive Ismaïl Pacha décida enfin l’annexion des contrées du Haut Nil au Soudan égyptien. La ferme volonté d’anéantir la traite des esclaves fut le mobile apparent de sa résolution. Elle eut sans doute pour mobiles réels l’espoir d’ajouter des ressources nouvelles à celles que la terre féconde d’Égypte livrait à ce prodigue, sans cependant le satisfaire, et le désir de continuer l’œuvre de Mehemet Ali, son aïeul, qu’il se piquait d’imiter.

11 confia à Samuel Baker, brillant sportsman anglais, qui revenait de l’Afrique équatoriale, le soin de mener à bien cette entreprise et lui en fournit très libéralement les moyens. La mission de Baker dura jusqu’en mai 1873, les résultats en furent misérables et hors de proportion avec les frais. Baker éleva trois postes égyptiens dans la région du Haut Nil, le premier à Gondokoro, le seconda Fauvera sur le Nil Somerset, qui porte dans le lac Albert les eaux du Victoria, le troisième entre les deux premiers, à Fatiko (carte 1). Là se borna son œuvre de quatre années. Il essaya d’établir des postes dans l'Ounyoro, mais dut se retirer devant l’énergique résistance de Kabréga, chef du pays.

Baker ne réussit pas davantage à anéantir la traite des esclaves, objet principal de sa mission. En revenant de Gondokoro à Khartoum, il rencontra sur le Nil trois barques chargées d’esclaves qu’on allait vendre dans le Sennar: preuve lamentable, mais irréfutable de son insuccès. Baker ne s’était pas représenté les difficultés de son entreprise. Quand il arriva sur le Haut Nil, la traite des esclaves y était organisée depuis vingt-cinq

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ans ; elle avait déjà ses habitudes et même ses traditions. Les marchands d’esclaves, qui disposaient d’une véritable armée, avaient enveloppé le pays d’un réseau de postes. Quantité de gens au Soudan et en Égypte vivaient de ce commerce immoral, et beaucoup de fonctionnaires en profitaient. Par intérêt, ils souhaitaient donc tous l’échec de Baker, mais en outre, musulmans, partant convaincus de l’infériorité du nègre païen et de la légitimité de l’esclavage, ils ne comprenaient pas pourquoi ce chrétien s’efforçait de rompre avec une coutume sur laquelle repose leur organisation sociale. La tâche excédait donc les forces de Baker.

Une année entière se passa, pendant laquelle les pays nouvellement annexés restèrent sans direction. Enfin, en 1874, Gordon fut nommé « gouverneur général des provinces égyptiennes de l’Équateur ». Au service de l’œuvre dont il prenait la charge, il mit ce haut sentiment du devoir qui domina sa vie, et cette activité qui étonnait tant ses subordonnés, que l’un d’eux me le définit un jour sous cette forme pittoresque : «Gordon? un homme qui n’aimait pas à s'asseoir ».

Pendant trois années, de 1874 à 1876, il eut le courage de demeurer sur le Haut Nil presque seul (la mort ou la maladie l’ayant privé de la plupart de ses lieutenants européens) pour anéantir la traite des esclaves. Fermer aux traitants toute issue vers le nord, les épier, les prendre en flagrant délit, avoir la satisfaction de rendre la liberté à leurs victimes, voilà l’œuvre à laquelle Gordon se dévoua. Sa passion pour la justice, comme sa haine de toute vilenie trouvaient également leur compte dans cette œuvre. Son horreur des esclavagistes l’entraînait parfois, lui ce gentleman correct, à des actes surprenants. Il alla un jour, rapporte M. Boulger dans sa Life of Gordon, jusqu’à cravacher l’un d’eux en plein

EMIN PAC11A.

visage, et je me sais, au Caire, laissé raconter cette anecdote comico-tragique, qu’un autre de ces misérables ayant été introduit dans la hutte pendant le repas, Gordon, hors de soi, se mit, dans l’excès de son indignation, à le larder de coups de fourchette.

Il multiplia les postes égyptiens dans la province. Il en créa deux sur le Sobat : l’un en un lieu particulièrement bien choisi, au confluent de la rivière et du Nil Blanc; l’autre auquel, par un singulier contresens, des voyageurs européens ont donné le nom de Nasser , sans se douter que ce terme désigne simplement la fonction de chef de poste, fut établi en amont sur la rivière, à peu près à l’endroit où la mission de Bonchamps, venant d’Abyssinie, s’est arrêtée en 1897. Plusieurs postes, Gaba- Cliambé, Bor, Bedjaf, Laboré, Doufdé, jalonnèrent le cours même du Nil Blanc. Deux autres furent fondés, l’un à l’ouest du fleuve dans le Makraka, l’autre à l’est dans le Latouka. Enfin Lado devint le centre principal de la province, à la place de Gondokoro, qu’on abandonna momentanément (carte 1).

Gordon réussit encore à lancer deux petits vapeurs, le Khédive et le Nyanza, sur la partie du Nil navigable en amont de Doufdé. Après les avoir préalablement démontés, il les transporta avec une peine extrême, et non sans perdre beaucoup d’hommes, au delà des rapides qui s’échelonnent sur 150 kilomètres de Doufdé à Kiri.

Ce fut pendant cette lutte de Gordon contre les traitants d’esclaves, qu’Emin arriva sur le Haut Nil. Promu médecin de la province équatoriale, il fut en outre chargé par Gordon, à partir du 8 septembre 1876, d’en administrer les magasins. Ainsi Édouard Schnitzer entrait dans ce groupe d’Européens, qui de Mehemet Ali à Tewfîk participa à l’administration du Soudan, et

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qui comprit notamment, outre Samuel Baker et George Gordon, les Anglais Lupton et Hicks, les Américains Stone, Prout, Mason et Long, les Autrichiens Joseph Russegger, Giegler, Rodolphe Slatin, Ernest Marno, Emiliani, le Suisse Munzinger, les Italiens Romolo Gessi, Gurgi, Messedaglia, les Français Linant de Bellefonds, Ernest Linant de Bellefonds, J. D’Arnaud, Pauthonier, Thibaut, Chélu, Charles Rigolet.

3. — Emin chef du service médical de la province ÉQUATORIALE (1876-1878).

Depuis l’époque de son arrivée jusqu au jour de sa promotion au gouvernement même de la province équatoriale, Emin ne résida que trop temporairement à Lado, pour s’acquitter des devoirs de ses deux charges avec une parfaite régularité.

11 sc rendit deux l'ois à Khartoum, du 13 novembre 1876 au 2 janvier 1877, et d’avril à juin (?) 1877. Il fut en outre chargé par Gordon de missions auprès de Mtésa, roi d’Ouganda, et de Kabréga, roi d’Ounyoro, chefs nègres, dont Ismaïl se Battait d’annexer les domaines situés sou-s l’équateur, ainsi qu’en témoigne le nom de province équatoriale donné à la partie la plus méridionale du Soudan égyptien.

En 1874, Gordon avait déjà envoyé Long, un de ses officiers, pour entamer « entre le gouvernement de S. A. le Khédive et le roi Mtésa des relations politiques et commerciales1 ». L’année suivante, Ernest Linant de

]. Charles Chaillé-Long, Expédition from Gondokoro lo Lalce Victoria and discovery of Lake Ibrahim. Provinces of the Equator. Summary of letlers and reports of H. E. tlie governor general, part. 1, Le Caire, in-S, 1877, p. 37-80.

EMIN PACHA.

Bellefonds, autre officier de l’état-major de Gordon, fut chargé de les poursuivre et séjourna auprès de Mtésa du 11 avril au 15 juin 1875 *. Emin, à son tour, eut pour mission de les continuer.

Son premier séjour à Rubaga , bourgade royale située au nord du lac Victoria, dura du 27 juillet au 31 août 1876. Il y eut force échange de politesses : à son arrivée, Emin fut escorté jusqu’à sa demeure à grand bruit de fifres et de tambours. De son côté, Emin s’empressa de remettre à Mtésa les cadeaux qui lui étaient destinés : tapis persans, coussins, fusils incrustés d’argent; mais ni dans cette première entrevue, ni dans les suivantes, il n’aborda de question importante. C’était une visite de bon voisinage, que le Khédive faisait rendre à Mtésa et rien de plus.

Emin retourna en Ouganda en novembre 1877 et y dut rester jusqu’au 19 mars 1878 : il ne pouvait obtenir de Mtésa, malade et enfermé avec ses sorciers, ni d’être reçu, ni d’être autorisé à partir. Quand enfin il le vit, il s’efforça de provoquer de sa part une adhésion formelle à l’alliance égyptienne. Il lui en représenta avec force les avantages, et Mtésa ayant demandé s’il pouvait envoyer une députation au Khédive, Emin répondit que c’était son devoir, que chaque année le Khédive lui déléguait des officiers, lui faisait des présents, et qu’il manquait de courtoisie en demeurant en reste.

Il semble en outre, d’après une note malheureusement un peu concise de Stuhlmann1 2, qu’Emin eut aussi pour

1. Itinéraire et notes d’E. Linant de Bellefonds, Bulletin trimestriel de la Société khédiviale de Géographie du Caire, 1876, p. 1-104. — Ce sont des notes posthumes, E. Linant de Bellefonds ayant été tué par des indigènes, sur la rive droite du Nil Blanc, le 26 août 1875.

2. Stuhlmann, Mit Emin Pascha ins llerz von Afrika , p. 194, note 3.

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mission d’explorer les régions situées au sud du lac Victoria, notamment colle des volcans du Mfoumbiro (sur laquelle on ne possédait alors que les notions succinctes rapportées jadis par Speke et Grant), puis de gagner la côte de l’océan Indien en passant par Tabora. Mais les traitants arabes de Zanzibar, qui depuis près de vingt-cinq ans commerçaient dans l'Ouganda, inquiets de cette intrusion des Européens dans leur domaine, firent échouer ces projets.

Entre ces deux voyages, Emin s’était rendu dans l’Ounyoro. Depuis l’époque où Samuel Baker avait essayé .ei en vain d’établir de vive force la domination égyptienne dans le pays, Kabréga recherchait les occasions de manifester sa malveillance aux représentants du Khédive. La visite d’Emin, qui séjourna à Mparo-Njamoga, bourgade de Kabréga, du 21 septembre au 26 octobre 1877, mit lin à cet état d’hostilité ; et il établit personnellement avec le chef de l’Ounyoro des relations amicales, dont il devait bénéficier, pendant ses cinq années d’isolement.

Ceg missions d’Emin n’eurent pas de lendemain. Pendant qu’elles s’accomplissaient, le Khédive Ismaïl commençait à se débattre au milieu des inextricables difficultés financières qui aboutirent à sa destitution brutale par le Sultan, le 26 juin 1879, et à son départ forcé de l’Égypte. L’Ouganda et l’Ounyoro étaient bien loin de son esprit. L’expansion de l’Égypte vers le sud était arrivée à son terme : les postes établis sur la rive gauche du Nil Somerset furent abandonnés et le cours du fleuve marqua en fait la frontière méridionale du Soudan égyptien (carte 1).

Ces voyages toutefois profitèrent beaucoup à Emin. Non seulement il eut le loisir de faire de bonnes observations d’histoire naturelle et d’ethnographie, de

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