Emin gouverneur de la province équatoriale
Découragé et dégoûté de sa tâche, Gordon quitta le Haut Nil à la fin de 1876 et retourna en Angleterre. Il finit cependant par céder aux instances réitérées du Khédive, et accepta le poste de gouverneur général du Soudan égyptien. Dès son arrivée à Khartoum, il eut donc à nommer son successeur dans la province équatoriale, qui en dépendait. Il fut d’abord malheureux dans ses choix, et en moins de dix-huit mois, quatre personnes se remplacèrent successivement à Lado : deux officiers de l’armée américaine, Prout et Mason d’abord, puis deux Arabes, Koukouk Aga et Ibrahim Fauzi. Enfin, en juillet ou août 1878, Emin fut nommé Bey et « Moudir Amoum de la province équatoriale ». L’explorateur russe Wilhelm Junker, qui depuis deux ans parcourait la région du Haut Nil, et qui avait conçu pour Emin une très vive amitié, revendiqua plus tard l’honneur de n’avoir pas été étranger à la décision prise par Gordon.
Les onze années pendant lesquelles Emin administra la province équatoriale se divisent en deux périodes : l’une (1878-1883) pendant laquelle il conserva des rapports normaux avec Khartoum, capitale du Soudan,
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l’autre (1884-1889) pendant laquelle la victoire mahdiste l’isola non seulement du Soudan, mais même du monde civilisé.
Première période ( 1878-1883 ). — An service de sa tâclie, Emin apporta des connaissances, des qualités et du dévouement.
Ses fonctions le mettaient en contact avec deux catégories d’individus, entièrement opposées sous le rapport ethnographique et religieux : 1° les musulmans, égyptiens et soudanais, fonctionnaires et traitants; 2° les nègres païens de la province.
En terre d’islam, Emin, on le sait, n’était pas un nouveau venu. Il parlait couramment l’arabe, le lisait et l’écrivait. Le turc lui était également familier : en 1882, lors d’un de ses séjours à Khartoum, deux interlocuteurs, Abd-el-Kader Pacha, gouverneur général du Sou dan, et Rachid Pacha, lui parlèrent turc; sans s’émouvoir, Emin leur donna la réplique. Il affectait les allures d’un musulman : le vendredi, il se rendait à la mosquée et disait les prières; il se présentait souvent les mains croisées sur l’estomac. Il avait acquis une certaine connaissance de la théologie et du droit islamiques. En 1890, pendant son séjour à Tabora, des Arabes, qui venaient l’entretenir de questions religieuses, étaient surpris de l’étendue de sa science. « 11 était amusant, dit Stuhlmann, son compagnon, de voir dans les premiers temps comment Saïd-bin-Juma , qui passait pour le savant de l’endroit, cherchait à entraîner le Pacha sur la pente glissante des questions délicates de droit successoral et comment il battait régulièrement en retraite, quand le Pacha l’avait surpris en flagrant délit d’ignorance. » Emin joua ce personnage, dit encore Stuhlmann, par conviction « que seule cette attitude lui permettrait de poursuivre son œuvre civilisatrice et de
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cesser d’être un étranger au milieu des musulmans »
Pourtant il se séparait sur un point essentiel de ses pseudo-coreligionnaires. Tandis qu’ils considèrent le nègre païen comme un être inférieur, et même comme un simple bétail de valeur élevée, lui dans ce nègre il chercha l'homme ; et bien loin de le mépriser, s'instruisit de ses mœurs et de ses idées. Ses voies furent pacifiques, il causait avec les chefs indigènes, « palabrait », comme on dit au Congo, et, le cas échéant, se servait de ses connaissances médicales et des ressources pharmaceutiques de l’infirmerie de Lado pour affermir son influence.
Il s’attacha à ce coin de terre africaine, où le hasard de sa vie aventureuse l’avait jeté, et s’y acclimata d’une manière surprenante. En quelque lieu qu’ils résident, le propre des agents coloniaux est de rêver sans cesse de départ; ils comptent et recomptent combien de jours les séparent encore du jour désiré où ils s’embarqueront pour l’Europe. Ernin, point. C’était un des étonnements de Junker qu'à Lado, dans leurs longs tète-à-tète, il ne parlât jamais, même par allusion, ni de sa famille, ni de son pays natal. L’Equatoria était devenue pour lui une seconde patrie. Son goût pour les recherches scientifiques y trouvait la matière de profondes et d’intimes satisfactions. Où aurait-il découvert un champ d’observations aussi riche et si peu exploré? Il goûtait puissamment le charme de la nature tropicale, et savait l’exprimer, ainsi qu’en témoigne, par exemple, la description suivante d'une nuit dans l’Ouganda :
Assis sous les bananiers dans l’obscurité, on goûte un plaisir rare à observer les ombres changeantes que la lumière
1. « .... Dass ihm allein auf diese Weise die Môgliehkeil gegeben war, sein Kulturwerk dürchzuführen und sich unterder mohammedanischen Bevôlkerung heimisch zu machen. » (Stuhlmann, Mit Ernin Pascha ins Herz von Afrika , p. 29.)
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bleuâtre de la lune dessine en passant à travers les feuilles sur le sol brunâtre. Partout règne un câline mystérieux; seules les grandes feuilles de bananiers s’agitent doucement comme dans un rêve. Pareilles à des fantômes, de grandes chauves-souris glissent dans l’air; « le père des quatre ailes », entouré de ses longues plumes frissonnantes, vole silencieusement; les grands lampyrides laissent derrière eux des traînées bleuâtres, et l’œil peut à peine saisir dans l’obscurité les sombres phalènes qui passent en sifflant. Un souffle de profonde et douce tranquillité traverse la nature entière.
A Lado, Emin était installé à demeure et non pas campé provisoirement. « Son logement, dit Junker, se composait de deux huttes rectangulaires en terre avec des toits de chaume; ce n’était pas luxueux, mais confortable. Dans son cabinet, une table de travail longue et massive, une autre couverte d’instruments météorologiques et de registres-journaux; des chaises européennes, une bibliothèque, et sur plusieurs petites tables des objets rappelant l’Europe; des tapis sur toutes les tables, des coussins sur un divan d’encoignure, couvert •d’une housse ornée de dessins à fleurs; des rideaux aux portes et aux fenêtres. »
A Junker, qui sortait de la brousse, cette demeure parut un palais; son étonnement grandit encore quand il entra dans la salle à manger : la table était couverte d’une nappe; chaque convive avait sa serviette et on changeait les assiettes après chaque plat. Enfin on servit tant de mets que Junker est obligé d’avouer que déshabitué de tant de recherche, son appétit ne fut pas à la hauteur des circonstances.
Installation simplement confortable à nos yeux, mais luxueuse pour l’Afrique centrale, cl qui annonçait chez Enfin de fermes intentions de séjour permanent.
A Lado, il s’unit, vraisemblablement selon le rite musulman, à une Abyssine, nommée Safaran, qui lui
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donna deux enfants, dont un seul vécut, une fdlc qui reçut le nom de Férida '.
Il aimait cette terre d’adoption. Pendant sa complète séparation d’avec le monde civilisé, de 1884 à 1888, il répétait sans cesse dans ses lettres qu’il voulait y rester pourvu seulement qu’on le ravitaillât. Malgré l’espèce de fascination que Stanley exerça sur lui, il aurait trouvé dans son attachement à son pays le courage de le braver en face, si l’indiscipline de ses soldats ne l’avait contraint de se retirer. Emin a ressuscité le type aujourd’hui disparu de l’Anglo-Indien, de l’agent de l’ancienne Compagnie des Indes, qui arrivait jeune en Asie, y vivait à l’orientale avec son harem indigène, s’attachait au pays et y mourait sans avoir revu l’Angleterre.
Il fit un effort persévérant pour acclimater dans son jardin de Lado, puis répandre dans l’Équatoria les plantes nouvelles dont son ami Georges Schweinfurth, Albert Marquet et les Arabes de l'Ouganda lui avaient envoyé les semences. Il essaya de cultiver du riz, du coton, des oignons, des arachides et des bambous; il se félicitait en 1881 du bel aspect qu'offraient ses figuiers, ses orangers et ses citronniers. S'intéressant encore plus aux bêtes qu’aux plantes, il tenta d’acclimater certains animaux domestiques. Mais les ânes du Latouka, contrée relativement sèche, ne purent s’accommoder de l’humidité des bords du Nil ; les buffles restaient sauvages, même élevés au milieu des troupeaux de vaches; en revanche, de gros canards originaires de l’Ouganda
1. Safaran mourut à Ouailelaï le 6 mars 1887. En 1889 Emin ramena sa fille à Bagamoyo, et fit régulariser son état civil au consulat allemand de Zanzibar. Mademoiselle Férida Schnitzer vit actuellement en Allemagne.
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réussirent dans la province équatoriale et s’y multiplièrent.
Ce fut principalement à Laclo, chef-lieu de l’Équatoria, qu’Emin se livra à ces essais, mais il ne se confina pas dans cette résidence et, de 1878 à 1883, c’est-à-dire jusqu’à l’époque où la menace d’une invasion malidiste lui imposa des devoirs nouveaux, il parcourut sa province en tout sens, ainsi qu'en témoignent les onze itinéraires suivants :
1. Voyage au pays des Choulis. — Emin part de Lado en décembre 1878, quitte Doufilé le 27 décembre, et gagne Fatiko par Faloro et Fabbo; il se rend au petit village de Pajira; revenu à Doufilé le S janvier 1879, il rentre à Lado le 8 mars
2. Voyage au lac Albert. — Emin part de Lado en novembre i S 7 9 , remonte par vapeur le Nil depuis Doufilé, séjourne sur les rives du lac à Magoungo (6 décembre) et à Mahagi; il était revenu à Doufilé le 1er janvier 1880. (Les dates précises de cet itinéraire nous font défaut.)
3. Voyage dans le Makraka. — Emin part de Lado le 1er août 1880, et arrive le 8 au poste de Makraka Sougaïr. Mais le 9 il est informé qu’un bateau-poste venant de Khartoum est arrivé à Lado; il y rentre le 10 août.