XXX PRÉFACE
sol était conquis ; il fallait conquérir les eaux ; les forêts en fournirent encore les naoyens. Elles suffirent à toutes les exigences ; on les attaqua de tous les côtés et par tous les motifs : tantôt, parce qu'elles étaient un obstacte à la culture des céréales, tantôt parce qu'elles renfermaient des instruments de travail, de défense ou de transport.
Il serait bien difficile de déterminer l'effet de chacune de ces influences, et d'ailleurs cela n'est pas nécessaire : je veux établir seulement que les besoins de la civilisation ont puissamment contribué à la destruction des forêts ; je tiens à prouver ensuite que ces besoins ont rencontré malheureusement d'énergiques auxiliaires dans les vices que la civilisation engendre , quand elle se laisse emporter par Torgueil et qu'elle tombe dans le matérialisme. Parmi ces vices, je signalerai l'oubli de la solidarité humaine et l'imprévoyance qui en est la conséquence, le goût des plaisirs physiques, l'ardeur pour les richesses immédiatement réalisables, l'indifférence pour celles qu'il faut attendre.
L'homme de nos jours ne se soucie ni du passé ni de l'avenir ; il se soucie du présent, et dans le présent il ne voit que lui. Jl a perdu le culte des aïeux ; le sort de ses descendants ne le touche pas et depuis longtemps il ne connaît plus les joies sublimes du sacrifice et du dévouement. 11 ne vit que pour la satisfaction de ses appétits égoïstes. Toutes ses aspirations étant concentrées dans l'amour de soi-même, on comprend son dédain pour les biens dont il ne saurait jouir incontinent et qui pourraient dès lors lui échapper.
La conservation des forêts est inconciliable avec de telles dispositions morales : sans le respect des traditions, sans l'esprit de prévoyance, sans l'intelligence des
DE LA PREMIÈRE É^DITION. xxxi
devoirs réciproques que les générations ont à accomplir, sans Famour de ses semblables, il n'y a pas de garantie sérieuse pour cette conservation. Le profit immédiat que le défrichement d'une forêt procurerait, prévaudra un jour ou l'autre sur les avantages qu'on assurerait à J'avenir, en la laissant sur pied.
Cependanf, l'ignorance trop généralement répandue dans laquelle on est, en France surtout, relativement à ces 'avantages, donne, — j'aime à le supposer, — aux causes de destruction que je viens d'énumérer, une force particulière, et je ne désespère pas assez de mon pays, pour croire que s'il était bien pénétré dej dangers auxquels il s'expose par l'anéantissement de ses forêts, il continuerait à les braver avec tant d'insouciance.
La vie des hommes est attachée à celle des arbres, on l'oublie trop. Parmi les nations civilisées et rivales, la France est déjà une de celles qui possèdent le moins de bois, motif d'infériorité plus grave qu'on ne le pense. La Provence se dépeuple, parce que les forêts disparaissent*. Nous payons un tribut annuel de plus de soixante-dix millions de francs à J'étranger pour combler le déficit de notre production*. Nous possédons une magnifique flotte, mais une bataille navale malheureuse peut nous l'enlever, et nous la remplacerions difficilement. La situation mérite qu'on y prenne garde et qu'on s'occupe d'y remédier ^
Quand on lit l'histoire des anciens; quand on étudie
i. La Provence au point de vue des bois, des torrents, Chables db
RiBBE.
\ 2. Ce tribut est aujourd'hui de 150 millions. (Note de la 2* édition.
3. Je sais bien que Padministration forestière fait dans ce but les plus louables efforts; malheureusement, son action est très-limitée. *
PRÉFACE
leur caractère, on les voit tout pleins d'un re^ect religieux pour les bois. Cette histoire est remplie de traits qui montrent qu'une superstition tutélaire s'attachait autrefois à l'existence des arbres; ils étaient placés sous la protection spéciale de la Divinité. Nos mœurs sont bien éloignées de celles de nos pères ; notre raison impitoyable a voulu sonder tous les mystères ; elle à fait tomber tous les prestiges, et pour ce qui concerne les bois, leur conservation serait tout à fait compromise si elle ne reposait que sur la vénération dont ils sont Fobjet. On peut dire même que, de toutes les propriétés, c'est la moins respectée. Puisqu'il en est ainsi; puisque le positivisme de notre époque a renversé les barrières que le sentiment religieux opposait jadis à l'esprit de destruction, on doit chercher dans l'intérêt des populations une sauvegarde qui remplace celle qui n'existe plus. Il faut faire comprendre les avantages économiques inhérents à la propriété boisée ; il faut surtout enseigner les moyens d'en tirer tous leç fruits désirables.
Pour les personnes étrangères à la sylviculture, la for^t vierge représente le type du beau en matière de richesse forestière : elle est l'expression la plus haute des ressources que peut fournir une masse d'arbres. 11 y a dans cette opinion une erreur grossière : Les forêts, comme les autres biens que la Providence a répandus sur notre globe, ont besoin des soins de l'homme pour développer toute leur puissance productive : là comme ailleurs, la terre n'est féconde que pour celui qui la cultive. Le tout est de la bien cultiver, et il est en conséquence désirable qu'on en vulgarise l'art autant que possible.
DE LA PREMIÈRE ÉDITION. %xxiu
C'est, pour mon compte, ce que je liens essayer de faire. J'ai eu à remplir des attributions qui m'ont forcé d'étudier avec une attention particulière une» partie de la science forestière SOT laquelle il n'existe en France qu'un très-petit nombre d'écrits. Je veux parler de , l'aménagement J'ai pensé que mon devoir était de publier le résultat de mes travaux. On n'y trouvera pas beaucoup de nouveautés : la plupart des idées exposées dans ce volame sont connues, mais il en est peu qui aient été imprimées. Je les ai recueillies; je les ai groupées aussi méthodiquement que j'ai pu : voilà mon seul mérite. Parmi les agents, et ils sont nombreux, qui auraient le droit de revendiquer comme leur appartenant plusieurs des principes et des considérations que je vais développer, je dois en citer pourtant deux : »
M. Parade, directeur de l'École impériale forestière;
M. de BuflFévent, ancien conservateur des forêts.
Ces deux hommes éminents qui voulaient bien m'honorer de leur amitié, m'ont fourni beaucoup de notions, beaucoujp de matériaux, soit par leurs ouvrages, soit par leurs entretiens.
Une dernière observation : Je prie que l'on fasse attention au titre de ce volume : Études sur Vammagement. Je ne prétends pas publier un traité. Il y a à l'École de Nancy un professeur fort distingué, M. Nanquette, à' qui je laisse ce soin, soin dont il s'occupe, mais qui demande beaucoup de temps, et dont il s'acquittera mieux que jç n'aurais pu le faire *. Je publie de simples
1. Ce traité a paru avec l'entière approbation de M. Parade. Il ne pouvait avoir une meilleure recommandation.