LES PLUS CONSIDÉRABLES, OU DE L'BXPLOITABILITÉ ABSOLUE
Quelles sont les lois générales sur lesquelles repose la recherche de l'exploitation absolue ?
Par quels moyens détermine-t-on l'âge qui correspond à cette exploitabilité ?
Quelle est son utilité pratique ?
Examinons successivement ces trois questions :
Lois générales sur lesquelles repose la recherche de Texploitabilité absolue.
Quel est Tâge auquel il convient d'abattre des arbres, soit isolés, soit en massif, pour qu'en admettant une régénération immédiate et une succession non interrompue d'arbres de la même espèce et soumis à des conditions semblables, on obtienne, dans un temps donné, les produits matériels les plus considérables ?
Évidemment, c'est comme si l'on demandait quel est l'âge auquel il convient d'exploiter des arbres, pour que le produit de cette exploitation, joint à tous ceux qu'auraient pu procurer, précédemment, les coupes d'amélioration, et divisé par le nombre des années comprises dans cet âge, présente le quotient le plus élevé.
V exploitahilité absolue est donc indiquée par Vâge où se réalise le plus grand accroissement moyen, et par conséquent :
Elle se présente dans la phase descendante des accroissements annuels.
DE L'EXPLOÏTABILITÉ. 69
Elle correspond à l'âge où l'accroissement annwl devient égal à r accroissement moyen.
Ces trois propositions demandent quelques explications :
Si nous coupons un arbre par le pied, et si nous examinons les couches concentriques de la section transversale, nous reconnaîtrons que leur épaisseur, très-mince dans le principe , va en augmentant jusqu'à une certaine distance du centre; puis reste à peu près constante pendant quelques années; et diminue enfin de plus en plus, au point de devenir à peine perceptible, à mesure que Ton se rapproche de la circonférence.
Les conséquences qu'il y a lieu de tirer de ces caractères, pour la détermination de Texploitabilité correspondante à la production matérielle la plus considérable, sont évidentes pour un forestier; il n'en est pas de même pour les personnes étrangères à Ja sylviculture, et je crois que si on les interrogeait à ce sujet, elles ne répondraient pas, du premier coup, d'une manière satisfaisante.
Ces personnes seraient probablement disposées à établir d'abord une relation directe entre les phases de l'accroissement en volume de notre arbre d'expérience, et les variations de l'épaisseur des couches concentriques; elles supposeraient volontiers, qu'à partir du moment où cette épaisseur est devenue constante, l'accroissement annuel est resté stationnaire. — Ce serait là une grave erreur : Varennes de Feuille a eu soin de la prévoir, en faisant remar-
quer qu'il faut se garder de confondre le grossissement avec Taccroissement annuel ; attendu que celuici peut ne pas cesser de grandir, tandis que l'autre diminue.
Mais, ce que les personnes en question auraient de la peine à comprendre : c'est qu'il y ait perte dans le rendement, quand on retarde l'exploitation jusqu'au terme de la végétation; c'est que, quelque petite qu'elle doive être, il y ait avantage à sacrifier l'augmentation de volume que la végétation des dernières années serait encore susceptible de procurer au propriétaire. Habituées à n'envisager les arbres
que dans leur individualité, au lieu de les envisager
dans une succession non interrompue et indéterminée de générations, il leur faudrait un certain effort de réflexion pour apprécier les conséquences de la solidarité qui existe entre ces générations, solidarité dont l'absence rendrait inintelligible la théorie du plus grand accroissement moyen.
Enfin, cette solidarité consentie, et avec elle l'opportunité de renoncer aux dernières années de la végétation d'un arbre, parce qu'on est assuré de trouver plus qu'une compensation dans la production de celui qui le remplacera, il reste encore à démontrer que l'exploitabilité absolue tombe dans la phase descendante'des accroissements annuels. Cette démonstration est facile : pour que l'accroissement moyen ne cesse d'augmenter, il suffit en effet que l'accroissement annuel soit plus grand que la moyenne des accroissements annuels antérieurs; or cette moyenne
DE L'EXPLOITABILITÉ. 71
est nécessairement toujours plus petite que le plus grand de ces accroissements, puisqu'elle est fonction non-seulement de celui-ci, mais, au même titre, des plus faibles , et entre autres , de ceux des premières années de la végétation.
Les deux premiers aphorismes que j'ai posés ne sont donc pas susceptibles d'être controversés; le troisième en découle logiquement, en forme le corollaire, et s'y arrêter serait faire trop peu de cas du temps de ses lecteurs.
Quelque simples que soient ces aphorismes, ils ne s'acceptent pas cependant, on vient de le voir, sans explications, et' Varennes de Fenille, qui -les a formulés le premier, a fait faire un progrès réel à la science de la sylviculture.
Toutefois, pour que ce progrès ne soit pas dépourvu d'utilité pratique, il est nécessaire d'admettre qu'en conformité des lois qui régissent le monde organique, les arbres n'arrivent au terme de leur existence qu'après avoir traversé une phase de décadence ; que leur force vitale et leur accroissement annuel, qui en est l'expression, ne vont pas en augmentant Jusqu'au moment où ils sont surpris par la mort; et que si leur végétation ne présente pas toujours les trois phases, ascendante, stationnaire, descendante, qu'on s'accorde généralement à lui reconnaître, elle présente an moins les deux extrêmes. Cette hypothèse est indispensable, et je ne sache pas, au surplus, qu'il ait été fait contre elle aucune protestation plausible.
Les principes qu'on vient de développer s'ap-
72 AMÉNAGEMExNT DES FORÊTS.
pliquent aussi exactement aux aii)res isolés qu'aux arbres en massifs aux bois aménagés qu'à ceux qui ne le sont pas.
On a prouvé par exemple que, pour les arbres isolés, le plus grand accroissement moyen se produit, dans la phase descendante de l'accroissement annuel. On le prouverait de la même manière pour les massifs ; seulement , lorsque dans ces derniers , les éclaircies enlèvent périodiquement une portion des arbres sur pied, il convient de supposer qu'elles jont lieu par annuités; et l'on doit, surtout, tenir compte de leurs produits, dans la comparaison des accroissements de deux années consécutives ; car si on les négligeait, on arriverait infailliblement à un résultat tout à fait contraire à celui qu'indique le raisonnement.
Quant à l'application aux bois aménagés des lois dont on n'a, jusqu'à présent, démontré la justesse que pour les bois qui ne le sont pas, elle est également incontestable : de sorte qu'étant données deax forêts de même étendue et dans des conditions semblables de végétation, partagées l'une en 60 coupes et l'autre en 120, la production de cette dernière, quoique l'étendue de la coupe annuelle soit moindre de moitié, sera plus considérable que celle de la première, si le plus grand accroissement moyen ne se réalise qu'à l'âge de. 120 ans. En termes plus précis, si ces deux forêts ont chacune 120 hectares, l'hectare qu'on coupera chaque année dans la deuxième, fournira plus de produits que les deux hectares qu'on coupera chaque année dans la première.
DE L'EXPLOITABILÏTÉ. 73
Voici un raisonnement algébrique très-élémentaire qui, à cet égard, ne laissera pas place au moindre doute.
On veut prouver que l'aménagement qui correspond au maximum de T accroissement moyen est celui qui procure le maximum de produits matériels.
Soit n Tàge de la révolution , .
V le volume d'un hectare parvenu à cet âge.
Le plus grand accroissement moyen sera -
Soit c la contenance de la forêt ; la contenance de la coupe
sera - et le volume - x v ou c x n * n n
Mais - est le plus grand accroissement moyen; donc toute
révolution n' n"..« plus grande ou plus petite donnerait un
accroissement— -7,... moindre que - et en conséquence,
une quantité c—,c -7;... plus faible que c -
Des moyens par lesquels on détermine l'âge qui correspond
à rexploitabilité absolue.
Voici des arbres isolés de la même espèce, placés dans des conditions identiques de végétation, mais ayant des âges différents. Prenons le plus âgé, coupons-le par le pied. A l'inspection des couches
lli AMÉNAGEMENT DES FORÊTS.
concentriques, il nous, sera facile de déterminer la grosseur qu'il avait aux diverses époques pour lesquelles nous voulons établir son volume. Ayant la grosseur, il nous faudra encore la longueur à ces mêmes époques. Si l'arbre est verticillé, cette longueur >sera facile à trouver, puisque la distance entre deux verticilles successifs représente la pousse d'une année, et que pour avoir, par exemple, la longueur de l'arbre il y a 10' ans, il suffira de retrancher de la longueur totale actuelle, celle des 10 derniers verticilles. S'il s'agit de bois feuillus, ce n'est que par des tâtonnements que nous pourrons arriver au but de nos recherches : ainsi, l'accroissement d'un arbre se constituant avec des couches annuelles superposées, il est aisé de comprendre qu'en rognant successivement la tige, on augmentera successivement aussi le nombre des couches concentriques de la section ; et qu'à l'apparition de chaque couche nouvelle correspondra la hauteur à un âge qu'on déterminera sans peine, puisqu'on connaîtra l'âge actuel. Nous pourrons donc nous procurer les deux éléments, longueur et épaisseur, relatifs à un âge quelconque, et, avec ces deux éléments, calculer le volume de la tige de notre arbre à cet âge, en le considérant soit comme cône, soit comme cylindre. Des facteurs de conversion que nous établirons par les procédés qu'enseigne la stéréométrie, nous fourniront le volume réel, et il ne nous restera plus qu'à diviser le volume trouvé à différents âges par <îes âges mêmes , pour distinguer en comparant les
DE F/EXPLOITABILITÉ. 75
quotients, Tàge du plus grand accroissement moyen.
Pour plus de sûreté, l'opération que je viens d'appliquer à un arbre , on J'applique à plusieurs, et on prend ensuite la moyenne des accroissements moyens maxima.
Voici maintenant des arbres en massif : c'est un taillis dans lequel il n'y a pas lieu de faire des coupes intermédiaires, c'est-à-dire des nettoiements ou des éclaircies. On pourrait déterminer l'âge de l'exploitabilité absolue par le même procédé. Mais comme pour diminuer les chances inévitables d'erreur que l'on court toujours, lorsqu'on applique à un trèsgrand nombre d'arbres les lois d'accroissement constatées sur une partie seulement d'entre eux, il faut que cette partie soit par rapport au tout la plus grande possible ; et comme, dans un massif, cette considération entraînerait l'abatage d'un trèsgrand nombre de sujets, on emploie le procédé suivant qui est moins compliqué, plus expéditif, et souvent plus sûr.
Au lieu d'expérimenter sur des arbres isolés, on expérimente sur des portions du massif. On choisit donc, dans des conditions régulières de végétation, des places d'essai, différentes par Tâge, mais semblables quant aux autres éléments de la production. On cube les volumes qu'elles contiennent, et l'on divise ces volumes par les âges correspondants.
Celte méthode est celle qu'on ne peut se dispenser d'employer dans les massifs, soil en taillis, soit en futaie, qui sont assujettis à des nettoiements et
éclaircies périodiques ; seulement, on a soin d'ajouter au volume de chaque place d'essai, celui des coupes intermédiaires effectuées précédemment; de sorte que si des éclaircies avaient eu lieu tous les 10 ans, à partir de 20 ans, il faudrait ajouter au volume des bois de 30 ans, le produit d'une éclaircie (à 20 ans) , au volume des bois de &0 ans, les produits de deux éclaircies (à 20 et à 30 ans), etc. Les quotients de ces sommes par les âges actuels exprimeraient jes accroissements moyens, et au plus grand de ces quotients correspondrait l'âge le plus rapproché de celui de l'exploitabilité absolue.
Les opérations que je viens de décrire très-rapidement sont simples en théorie. Dans la pratique, elles rencontrent de grandes difficultés causées principalement par l'embarras de trouver des portions de massifs qui soient dans un état de régularité convenable, et dans des conditions de végétation semblables h. celles des peuplements, auxquels devraient être appliqués les résultats des expériences dont elles auraient été l'objet.
L'exploitabilité relative aux plus grands produits matériels varie pour une même essence, suivant les sols, les climats, la situation, etc., toutes choses trèsvariables souvent de leur côté, dans la même forêt. II n'est pas aisé de discerner l'état moyen au milieu de ces variations, et c'est cependant de la découverte de cet état moyen que dépend le succès des essais. Toutefois, il n'y a' pas de difficulté insurmontable pour la sagacité d'un forestier qui a du coup d'œil
DE L'EXPLOITABILITÉ. 77
et qui est expérimenté, lorsque les peuplements présentent les éléments indispensables sous le triple rapport de la régularité, de la consistance des massifs et de la gradation des âges. C'est là malheureusement ce qui manque en France à presque toutes nos futaies. Aussi est-il bien peu de futaies dans lesquelles l'âge d'exploitabilité puisse être fixé d'après des bases certaines. Pour nos taillis, la recherche des lois d'accroissement est plus facile. Pourtant elle n'a été faite que très-exceptionnellement. Nous verrons au surplus qu'elle est bien loin d'avoir une aussi grande importance que dans les futaies.
Des tables de production résultant d'expériences effectives et qui indiqueraient, pour des conditions déterminées de végétation, la marche que suit l'accroissement des principales essences de notre sol forestier, constitueraient un précieux document, et il serait très-désirable que l'on s'en occupât. L'administration seule pourrait entreprendre un travail de cette nature. Ce ne serait, il est vrai, pas trop d'un siècle pour le terminer ; mais les résultats immédiats auxquels l'état actuel de nos forêts permettrait d'arriver, auraient déjà un grand intérêt et une grande utilité pour la détermination de l'exploitabilité dont nous nous occupons en ce moment. Ces études que je conseille, l'administration forestière badoise les a commencées depuis longtemps dans les forêts dont la gestion lui est confiée. Elles ne sont donc pas impossibles. .
Mes lecteurs s'effrayeront peut-être de la mul-
tiUide de comptages et de calcals que semble comporter la recherche de lexploitabilité absolue, et se défieront de la possibilité d'arriver dans ces évaluations à un degré suflSsant d'exactitude. De telles appréhensions ne seraient pas fondées : dans la pratique, la phase de la végétation sur laquelle portent les expériences est singulièrement réduite, soit par le choix du mode d'exploitation, soit par les exigences de la culture ; et pour ce qui est de la précision des cubages, ceux-là seuls pourraient en douter qui ignorent les procédés de la dendrométrie. L'emploi de ces procédés peut être expéditif et certain, comme le prouvent les exploitations faites dans diverses forêts, conformément à la possibilité résultant des cubages de raménagement. Ainsi, dans la forêt de Haguenau, le produit des coupes de la première décennie a cadré parfaitement avec la possibilité déterminée par l'aménagement. Il en a été de même dans la forêt de Cerisy (Manche), et il en sera de même toutes les fois que les comptages et cubages seront faits par des agents attentifs.
Au reste, on aurait grand tort de contredire l'utilité d'un principe, en alléguant les difficultés de son application. En sylviculture, comme dans toutes les sciences et dans tous les arts spéciaux, la pratique parvient rarement à réaliser, à appliquer exactement, complètement, les enseignements de la théorie. Ce n'est pas une raison pour qu'elle les repousse, et celui qui s'inscrirait en faux contre les principes de l'aménagement des forêts, par cette seule raison
DP L'EXPLOITABILITÉ. 79
qu'ils ne trouvent pas toujours leur application, ne serait pas plus sage que le mécanicien qui nierait l'utilité de la mécanique rationnelle, parce que les données qu'on y puise sur la résistance des matériaux, ne sont pas toujours d'accord avec le résultat des épreuves que l'on fait subir à ces derniers.
Utilité pratique de Texploitabilitô absolue.
J'ai fait remarquer, au début de mon travail, que le profit qu'on pouvait retirer de l'exploitation forestière, servait de fondement aux règles qui régissent cette exploitation. Mais il n'y a profit que là où il y a utilité produite, et comme je n'ai pas tenu compte jusqu'ici de cette utilité, on pourrait douter de l'opportunité des longues considérations dans lesquelles je suis entré, au sujet d'une exploitabilité dont les avantages, pour la satisfaction de nos besoins, n'ont pas encore été développés.
La quantité plus ou moins grande des produits matériels qu'un bois est susceptible de fournir annuellement, serait dépourvue de tout intérêt, si elle était indépendante de l'utilité et de la valeur de ces produits ; elle ne mérite d'être prise en considération que parce qu'elle a des rapports plus ou moins directs avec cette utilité et cette valeur ; on s'étonnera donc peut-être que je n'aie pas pris ces rapports pour point de départ de mes études.
Je ne l'ai pas fait, parce que j'ai présumé que la clarté de mes déductions en souffrirait. ^
Je reconnais, sans doute, que réduite à ellemême, envisagée isolément, la théorie de l'exploitabilité absolue serait une pure abstraction coniparable à un chiffre qu'on aurait séparé de l'objet auquel il empruntait sa signification ; mais nous verrons plus tard que l'utilité et la valeur des produits ligneux sont, dans beaucoup de cas, proportionnelles à leur quantité, et qu'en conséquence, la théorie de l'exploitabilité absolue est souvent admissible. Elle exige d'ailleurs qu'on précise la marche de la végétation, qu'on en fasse connaître les lois et les résultats matériels, et ce sont là des données dont on ne saurait se priver, quels que soient le but que l'on se propose et les moyens que l'on préfère pour y arriver. Il n'était point, enfin, sans importance d'avoir un terme de comparaison aussi fixe que possible pour les exploitabilités de différentes natures que j'avais à étudier, et il n'en existait pas, ce semble, de meilleur que l'exploitabilité absolue.
ARTICLE IL
DE l'exploitabilité RELATIVE ADX PRODUITS LES PLUS UTILES.
L'exploitabilité relative à la production la plus utile, est celle qu'il est le plus difficile de déterminer. Il ne suffit pa»-, comme on pourrait le croire au
DE L'EXPLOITABILITÉ. 81
premier abord, de transformer en marchandises, les produits des arbres d'expérience ou des places d'essai, pour juger ensuite, d'après le prix de ces marchandises, de leur utilité respective. Ce prix est, sans doute, un élément d'appréciation ; mais on ne doit en user qu'avec réserve, sous peine de s'exposer à de grossières erreurs.
L'utilité des choses est, en effet, loin d'être toujours proportionnelle à leur valeur. Le bois de houx * qui, tous les forestiers le savent bien, est une essence digne de fort peu d'intérêt, se paye sur place, dans telle forêt que je pourrais citer, jusqu'à 250 francs le mètre cube. Personne assurément ne s'avisera de prétendre qu'à un point de vue général, ce bois soit aussi utile que le chêne qu'on vend en moyenne 40 à 50 francs le mètre cube. Un même objet, qui vaut beaucoup aujourd'hui, vaudra peutêtre très-peu demain, sans que son utilité ait cependant diminué. Enfin, il y a des utilités entièrement gratuites : l'air, l'eau, les bois aussi quelquefois.
On peut n'attendre de ces derniers que de l'agrément ; s'ils en procurent, ils seront utiles ; on peut en attendre une protection contre les vents, les avalanches> etc., etc. : ces bouquets de bois qui, sur les rampes escarpées de nos Alpes, ont pour destination de barrer les torrents et de les éloigner des habitations qu'ils menacent d'emporter, rendent^ sans contredit, de grands services^ produisent des utilités; ces utiUtés n'ont pas de valeur vénale, et . cependant, elles êont incontestables.
|1 est donc nécessaire de chercher une autre base que le prix, pour l'appréciation du maximum d'utilité des produits forestiers; mais où la trouver? Entre l'utilité du taillis qui sert de remise au gibier, et celle des forêts séculaires de nos hautes montagnes, dont la fonction est de garantir les contrées inférieures contre la fureur des éléments, combien n'y a-t-il pas d'autres services immatériels et souvent gratuits rendus 'par les bois, services s'appliquant au «caprice, à l'agrément, à des besoins plus ou moins impérieux ? Entre Téchalas qui sert de tuteur à la vigne et le mât de hune qui résiste à l'effort de la tempête, et souô lequel s'abritent les intérêts de notre commerce et quelquefois de notre gloire, combien ne pourrait-on pas compter de destinations différentes ayant chacune des avantages spéciaux ? Où trouver un critérium, une mesure qui permette de classer tous ces services par rang d'importance ?
Pour le vigneron, l'échalas est le plus utile de tous les produits. Pour celui qui manque de combustible, le fagot est bien plus utile que le plus beau bois des lies, si celui-ci n'est bon qu'à la fabrication des meubles. Pour le propriétaire qui veut faire argent dé ses produits, le bois le plus cher est le plus avantageux.
On voit toutes les raisons qui s'opposent à ce qu'on fixe des règles pour juger de Pexploitabilité relative aux produits les plus utiles. Gependafit, on peut admettre en principe, qu'à un point de vue général ^et sauf de rares exceptions, les arbres les plus utiles sont ceux qui ont les dimensions les plus grandes
DE L'EXPLOITABILITÉ. 83
et les propriétés mécaniques ou physiques les plus développées.
Les dimensions ont sur l'utilité d*un morceau de bois une influence bien évidente, puisque c'est d'elles que dépend le nombre des usages auxquels il est possible de l'affecter: et il est clair, par exemple, qu'à, volume égal, plusieurs rondins de chêne propres au chauffage seulement, seront moins utiles qu'une seule pièce de bois dé la même essence, dont on tireradu bois de chauffage, du bois de travail, du bois de charpente.
Le développement des propriétés mécaniques et physiques n'a pas une moins grande influence;* or, l'expérience tend à prouver que la puissance calorifique, la densité, la cohésion et l'élasticité, suivent une marche ascendante jusqu'à un âge avancé, qui ne s'écarte pas beaucoup de celui qui correspond au pFus grand accroissement moyen; d'où il résulte qu'à dimensions égales , du bois de 20 ans est moins précieux que du bois de iOO ans.
Henri Gotta raconte, quelque part, que dans la Suisse saxonne, des habitations ont duré 20 ans à peine, parce qu'on y avait employé de jeunes bois, tandis que des édifices construits il y a plus de 100 ans, avec des bois âgés, sont encore dans un parfait état de conservation. Ce fait est frappant; il montre à quelle perte énorme d'effet utile on s'expose par des exploitations prématurées*.
Je faisais observer, dans l'article précédent, qu'il
\ . Le laricio est le moins durable de tous les bois, quand il est
serait très-désirable que l'on s'occupât activement de la formation de tables de production indiquant, pour des conditions déterminées de végétation, la marche de l'accroissement des principales essences de notre pays. Il ne le serait pas moins que l'on établît, par des expériences consciencieuses, l'influence que l'âge, le sol, le climat et le mode d'exploitation, exercent sur les qualités de ces essences. Le chêne -de la Meurthe est moins estimé pour le chauffage que celui de la Bourgogne, en sait-on la raison? Le chêne du NoFd dure, dit-on, beaucoup moins que celui du Midi ; on assure que les vaisseaux construits avec le premier, sont hors de service au bout de 7 ou 8 ans, en moyenne, tandis que ceux qui sont construits avec du bois de Provence, se conservent plus de 15 ans. Certes, ce sont là des assertions qui réclameraient une sérieuse vérification. Quels services l'administration ne rendrait-elle pas au commerce et à l'industrie, si elle pouvait dire : -Dans cette région , le bois est propre à tel usage; il se distingue dans celle-ci par telle qualité? etc..
Il existe bien quelques principes relativement aux influences que je voudrais que l'on étudiât , mais ils ne reposent que sur des observations fort incomplètes et rarement comparables entre elles.
Les bois de grandes dimensions ne sont pas seulement recommandables par la variété et l'importance
employé comme poteau télégraphique, parce qu'alors il est trop jeune, tandis que lorsqu'on ne l'exploite qu'à l'âge de 200 ans, il est presque incorruptible. (Note de la 2« édition.)
DE L'EXPLOITABILITÉ. 85
des usages ait^quels ils peuvent servir ; ils le sont également par les éléments de bien-être que procurent à la classe ouvrière les nombreuses manipulations auxquelles ils donnent lieu.
L'exploitabilité relative aux produits les plus utiles est, en définitive, susceptible de varier suivant une foule de circonstances que je ne me flatté même pas d'avoir énumérées, et de se présenter tantôt avant, tantôt après l'exploitabilité absolue; il faut 10 ans pour faire un cercle; il en faut 250 pour que le pin de Riga puisse faire un mât' de vaisseau.
Néanmoins, cette exploitabilité correspond à un âge qui ne saurait, dans la plupart des cas, s'éloigner beaucoup de celui du plus grand accroissement moyen .
Lorsqu'on recherche les dimensions que doivent avoir les bois pour atteindre leur maximum d'utilité, il importe de ne pas perdre de vue que l'utilité serait un vain mot , si elle ne pouvait être mise à la portée du consommateur.
L'état des voies de vidange est donc appelé à influer singulièrement sur le résultat de cette recherche.
Que si l'on ne considérait l'exploitabilité relative aux produits les plus utiles, que dans ses rapports avec l'intérêt du propriétaire qui ne consomme pas son bois et qui le vend, on pourrait regarder le prix de ces produits comme l'expression exacte de leur utilité; et, par suite, l'exploitabilité dont nous venons de nous occuper, se confondrait avec celle du plus grand produit pécuniaire , dont je vais parler.
86 AMÉNAGEMENT DES PORÊTS.
ARTICLE III
D.B L*E]CPLOITABILITi RBLATIVR AU PLUS GRAND PRODUIT