DES MONTAGNES
Les diverses propositions que je viens de développer, les principes que je voudrais voir adopter, sont du reste en germe dans les lois sur le reboisement et le gazonnement des montagnes, lois que nous allons maintenant passer en revue :
Les lois sur le reboisement et le gazonnement visent deux catégories de travaux: les travaux obligatoires et les travaux facultatifs.
Les travaux sont obligatoires lorsqu'ils ont été déclarés d'utilité publique par un décret rendu en conseil d'État, après enquête de commodo et incommodo.
Les travaux sont facultatifs quand leur utilité n'est que secondaire et qu'il suffit, pour la constater, d'une décision du directeur général des forêts.
Les reboisements et les gazonnements obligatoires, ainsi que toutes les consolidations de terre qu'ils nécessitent au préalable, sont exécutés par l'Etat
principaux plus de 40 millions de francs, elles contiennent 2 millions d'heclares, et cependant le chiffre de leurs contributions pour les frais de régie n'est que de 1,300,000 francs. Il faut donc qu'il y ait des forêts où la limite de \ franc par hectare empêche la contribution de s'éleyer jusqu'au 4/20 des produits.
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lorsque les propriétaires ne peuvent ou ne veulent s'en charger. L'administration forestière s'empare des terrains, en appliquant à ceux des particuliers la loi d'expropriation pour cause d'utilité publique, et en soumettant au régime forestier ceux des communes. Quand les travaux sont terminés, les particuliers ont le droit d'obtenir leur réintégration dans leurs propriétés, à la charge de restituer l'indemnité d'expro-^ priation et le prix des travaux; mais ils peuvent s'exonérer du remboursement du prix des travaux en abandonnant la moitié ou le quart de leurs propriétés: la moitié quand il s'agit de terrains reboisés, le quart ■ quand il s'agit de terrains gazonnés. Quant aux communes, elles peuvent également se soustraire à toute répétition de la part de l'État, en lui abandonnant la moitié ou le quart de leurs biens; mais' elles conservent dans tous les cas le droit de pâturage dans les parties boisées devenues domaniales, et les pâturages dont elles retiennent la propriété restent soumis au régime forestier, chose dont je prie qu'on se souvienne.
Les lois en question prévoient en outre que des indemnités pour interruption de jouissance, pourront être allouées aux communes dont les propriétés auraient été mises en défens par suite des travaux à exécuter.
Les reboisements ou gazonnements facultatifs ne donnent lieu de la part de l'État qu'à des exemptions d'impôts, à des primes et à des subventions en nature ou en argent, non remboursables sauf malversations.
Telle est Téconomie de ces lois. Je leur reproche ;
1** De faire intervenir l'Etat par des moyens contraires aux principes de Téconomie politique, dans des travaux qui n'intéressent pas la société toutentière ; qui devraient par conséquent être abandonnés complètement à l'initiative individuelle; et qui du reste seront éphémères si cette initiative, à elle seule, n'est pas capable de les entreprendre et de les mener à bonne fin.
2° De compromettre le résultat des sacrifices qu'elles imposent au trésor public, pour les travaux d'utilité générale, en autorisant la remise des terrains gazonnés ou reboisés entre les mains de leurs anciens propriétaires, et en les replaçant ainsi dans les conditions qui en ont amené la dégradation.
5° De ne pas contenir des dispositions suffisantes pour éviter que pendant qu'on réparera les dommages d'un côté, il ne s'en produise de nouveaux d'un autre côté, par Teffet même de cette réparation.
J'avoue d'abord que je ne m'explique pas, en ce qui concerne le premier grief, pourquoi, lorsque l'Etat s'associe aux travaux par des subventions, il renonce à toute répétition; tandis que lorsqu'il avance tous les frais, il ne le fait qu'à la condition de rentrer dans une partie au moins de ses déboursés. Puisque le système des subventions est appliqué, dit-on, aux travaux qui ne sont pas entièrement d'utilité publique, il semblerait que l'Etat devrait supporter moins
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de sacrifices pour ces travaux que pour les autres.
En outre, quand il s'agit de travaux d'urgente nécessité, ces travaux sont précédés d'une enquête, tandis que pour les reboisements ou gazonnements facultatifs, ils ne le sont point; de sorte que les garanties exigées pour assurer le bon emploi des deniers de l'Etat, lorsque le bien public est engagé dans la question , on les juge superflues quand ces deniers sont consacrés à des dépenses d'une utilité locale, douteuse, et dans tous les cas, secondaire. Knfrn, il m'est impossible de comprendre pourquoi l'administration, qui a des ressources insuffisantes pour les travaux • nécessaires, en consacre une partie à des travaux dont on pourrait se passer. A cela on objecte que l'utilité des travaux facultatifs doit être en vérité con- «idérée comme secondaire, si l'on" envisage les terrains k consolider dans leur ensemble; mais qu'elle est tout aussi grande que celle des travaux dits obligatoires, pour la part du travail facultatif que représente la subvention ; car la loi dit expressément que la subvention sera proportionnée à la part d'intérêt général que présente le travail à entreprendre. L'intérêt général entre-t-il pour un quart par exemple dans tel reboisement, la subvention sera d'un quart de la dépense. Tout cela peut être ingénieux, est-ce bien sérieux?
Au surplus, je repou3se les primes et les subventions au nom de l'économie politique :
En thèse générale, lorsqu'une industrie n'est point engendrée par le libre jeu des intérêts indivi-
LOIS ET RÈGLEMExNTS FORESTIKRS. kll
duels, par la spontanéité et riniliative privées, il est imprudent, hasardeux pour le moins, de l'encourager au moyen d'un appât extraordinaire, anormal, factice, et qui peut dès lors être trompeur. C'est lui donner un mobile, un fondement fort incertain, et par conséquent exposer à des mécomptes les gens qui y consatcreraient leurs soins et leurs capitaux. On pourrait assurément, en y alîectant les encouragements nécessaires, introduire en France la culture de l'Ananas, Serait-ce une conquête utile, désirable? non évidemment, puisqu'elle ne saurait se maintenir qu'à la condition de jouir éternellement de la subvention qui lui aurait été primitivement accordée. On ne doit recourir aux primes, aux subventions, qu'avec beaucoup de réserve et dans des cas exceptionnels. On comprend ces moyens de provoquer, de développer l'industrie au début d'une civilisation, lorsque l'intérêt privé n'a pas encore l'œil ouvert sur les. ressources qu'il pourrait avantageusement exploiter; lorsqu'il manque des épargnes, des capitaux indispensables pour fonder une entreprise; lorsqu'il n'y a pas d'institutions de crédit. Au temps où nous vivons, ils ne sont plus admissibles.
S'il n'y avait jamais eu de bois dans les contrées où il s'agit d'en établir; si l'on était dans l'ignorance ou dans le doute sur leç avantages des biens-fonds de cette nature pour ceux qui les possèdent; si l'on pouvait enfin espérer qu'une fois les frais de premier établissement faits, une fois la propriété constituée, elle durerait par sa propre force à cause du profit
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qu'en retirerait le détenteur, j'admettrais les subventions et les primes; mais il y a eu et il y a même encore des bois dans les montagnes ; on sait parfaitement que ceux-là ont disparu et que ceux-ci sont en train d'en faire autant, parce que leur conservation ne s'accorde pas avec l'intérêt actuel des propriétaires, et que dans l'échelle des cultures lucratives, la culture forestière occupe souvent le dernier rang; alors, à quoi bon imposer à l'État de grands sacrifices pour reconstruire un édifice qui serait destiné à s'écrouler infailliblement de nouveau, dès que la main du gouvernement ne serait plus là pour le soutenir?
Je ne dis rien d'exagéré : ce qui se passe aujourd'hui, l'impuissance des efforts que fait l'administration pour sauver le peu de forêts qui existent encore dans les Alpes, dans la Lozère, dans l'Ardèche, dans les Cévennes, montrent jusqu'à l'àvidence que ce genre de propriété ne se concilie pas toujours avec les exigences de l'intérêt privé et qu'il n'y a ni loi, ni contrainte qui puisse en empêcher la ruine, lorsque cette ruine n'est pas susceptible d'appauvrir le propriétaire actuel. Malgré la prohibition du défrichement, malgré la tutelle que le gouvernement exerce sur les communes, les bois des particuliers et ceux des communes elles-mêmes disparaissent rapidement; c'est un fait constaté.
Les bois des communes disparaîtront un peu moins vite peut-être, si on adopte les mesures que j'ai pro-
posées pour renforcer la tutelle que l'Etat exerce sur
eux. Cependant on aurait tort, je l'ai dit, de compter entièrement sur ces mesures.
Mais puisque toute la force d'une grande administration ne parvient pas à sauvegarder les bois des particuliers et ceux des communes existants encore, est-il sage, est-il raisonnable de songer à en créer de nouveaux, pour les placer dans les mêmes mains et les soumettre en conséquence aux mêmes causes de destruction ? Oui, sans doute, les particuliers et les communes consentiront à reboiser leurs terrains vagues si on leur donne, sous forme de primes, d'exemptions d'impôts, de subventions, des subsides qui les indemnisent à la fois et des frais du reboisement et der la perte qu'on leur occasionnera par la suppression des pâturages; mais quand les bois auront été formés, comment fera-t-on pour en assurer la conservation ? L'Etat prendra-t-il à sa charge les frais de gestion et continuera-t-il les mêmes subsides? ce serait le seul moyen. Mieux vaudrait cent fois recourir immédiatement à l'expropriation pour cause d'utilité publique.
Ainsi, on est forcé de reconnaître que lés fonds employés en subventions et en primes, non-seulement pour les particuliers, mais encore pour les communes, sont des fonds fort mal employés et que l'on peut considérer d'avance comme perdus. On comprend d'ailleurs que les travaux de consolidation des terres, de reboisement et de gazonnement, exécutés d'après ce systènlei, n'étant assujettis à aucun plan d'ensemble, à aucune direction, n'ayant entre
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eux aucune solidarité^ ne sauraient produire que des résultats insignifiante.
Le premier reproche que j'ai fait aux lois du reboisement et du gazonnement est donc fondé. Le deuxième ne Test pas moins :
L'administration, elle-même, a montré qu'elle n'avait pas grande confiance dans les résultats des travaux facultatifs exécutés à l'aide de ses encouragements, puisqu'elle s'est réservé d'exécuter à ses frais et de diriger, dans tous les cas, les travaux obligatoires. Mais s'il y a lieu de craindre que les forêts créées en grande partie avec les fonds des communes et des particuliers ne soient pas entretenues en bon état, à plus forte raison doit-on s'inquiéter de l'avenir de celles à la création desquelles les communes et les particuliers n'auront pas voulu participer; et c'est un vice fondamental de la loi d'avoir admis que les terrains pourraient être remis, après le complet achèvement des travaux, entre les mains des anciens propriétaires. Rien ne justifie une semblable générosité de la part de l'État. Il est évident que les ter* rains que l'on consolide n'auront de valeur que par les travaux qu'on y fait ; que leur prix réel actuel est dans tous les cas peu de chose à côté de la dépense qu'occasionnent lesdits travaux ; pourquoi donc l'État ne les acquerrait-il pas définitivement dès à présent, et s'engage-t-il à en rétrocéder la moitié ou les trois quarts? Eh quoi! le gouvernement s'empare de ces terrains; il y dépense des sommes énormes en barrages, en semis, en plantations, sans compter
les indemnités pour interruption de jouissance; et quand il est parvenu à les restaurer au prix de si grands sacrifices, il en abandonne de nouveau une partie à des mains qui la laisseront encore se dégrader! Vraiment, ce n'eét pas raisonnable. C'est d'autant moins raisonnable que la valeur qu'auront acquise, ces terrains, est surtout une valeur immatérielle, une valeur d'utilité publique, qui ne saurait s'apprécier en argent, et dont l'individu ne tient aucun compte; de sorte qu'en la cédant à des particuliers, l'État s'appauvrit sajis profit pour eux. On pourrait objecter que, pour les particuliers, cette rétrocession n'est point à craindre , attendu qu'en présence de la tendance des jurys d'expropriation à exagérer la valeur des propriétés auxquelles l'Etat applique la loi d'expropriation pour cause d'utilité publique, il y a grande probabilité que les particuliers auront reçu pour le prix de leurs terrains, une somme plus élevée que celle qui représentera la valeur de ces terrains, après l'exécution des travaux. Cette probabilité pourrait bien cependant ne pas se réaliser, quand on considère que les terrains à restaurer sont souvent complètement improductifs et sous le coup d'une destruction complète, imminente. Quelle que soit la* libéralité des jurys d'expropriation, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'ils attribuassent à ces terrains un prix moins élevé que celui qu'ils acquerront, quand ils auront été consolidés et mis en valeur. Au surplus : ou le danger que je signale est réel et alors mon objection reste; ou il est chimérique et alors il
n'y avait aucun motif pour que Ton rendît l'expropriation conditionnelle.
Je laisse de côté, comme on voit, l'hypothèse du remboursement des frais de restauration, par les propriétaires des terrains.^ Cette hypothèse est irréalisable en effet, puisque les frais de restauration seront certainement hers de toute proportion avec le revenu net que pourront rapporter les terrains, après qu'ils auront été remis en valeur. D'ailleurs, qui ne voit combien serait difficile une ventilation équitable entre les propriétaires, quand il s'agirait de faire à chacun sa part dans les dépenses de certains de ces travaux, tels que les barrages qui , utiles également à toutes les propriétés, n'auraient été cependant établis que sur quelques-unes.
Justifions maintenant le troisième reproche :
J'ai dit que c'était une lacune bien regrettable dans la loi qu'elle ne contint pas les dispositions suffisantes pour éviter que, pendant qu'on réparerait les dégâts d'un côté, il ne s'en produisît de nouveaux d'un autre côté, par l'effet de cette réparation.
Les bois restent donc soumis tout simplement au régime forestier, tel que l'ont organisé le code forestier et l'ordonnance royale du 1^*^ août 1827, régime insuffisant; et les pâturages, non englobés dans les périmètres de conservation obligatoire, restent livrés à l'insouciance et à l'avidité de ceux qui les possèdent. Or qu'arrive-t-il ? C'est que, tandis qu'on s'efforce de reboiser les terrains dégradés, les troupeaux auxquels on enlève ainsi une partie de leur
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domaine, s'accuçiulent sur l'autre partie déjà surchargée et en précipitent la ruine. On ne saurait être plus imprévoyant. '
Voilà ce que je vois de mauvais dans les lois sur le reboisement et sur le gazonnement des montagnes *, et voici maintenant ce que j'y vais d'excellent: •
D'abord elles proclament le droit d'intervention de l'État dans la gestion, non pas seulement des bois, mais encore des pâturages e.t des terrains incultes appartenant aux communes ;
Ensuite elles reconnaissent que c'est un devoir pour le gouvernement de venir au secours des communes, quand celles-ci n'ont pas les ressources qu'exigerait l'amélioration de leurs biens.
Enfîn, elles admettent l'expropriation pour cause d'utilité publique des propriétés de même nature que les particuliers seraient inhabiles à régénérer ou à conserver; et on peut dire qu'elles admettent aussi cette expropriation pour les terrains communaux ; car la faculté qu'elles donnent à l'État de retenir la moitié ou le quart de ces terrains, après l'exécution des travaux , aboutit à une expropriation partielle et déguisée.
1. Je D^ai pas parlé dans ma critique de l'article 14 de la loi sur le reboisement, relatif à Taliénation d'une certaine. étendue de forêts, dans le but de faire face aux frais du reboisement. Cette conception singulière, qui attachait la même importance aux forêts en projet et d'une création fort incertaine, qu'aux forêts séculaires en plein rapport, a été abandonné lors de la discussion de la loi du gazonnement. Voilà pourquoi je n'en ai rien dit.
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Ces dispositions sont très-remarquables; et comme l'appréciation des conditions nécessaires pour que la conservation d'un terrain soit déclarée d'utilité publique, est abandonnée, sans restriction formelle, à l'autorité supérieure, celle-ci pourrait, avec un peu de hardiesse, rattacher au domaine de l'Etat la moitié ou le quart des propriétés communales et toutes les propriétés privées situées en montagne.
Cependant, il faut bien l'avouer, ces lois ont été faites pour aii^ter les ravages des eaux et conjn^ rer les effets des grands désordres de la nature^. Elles ne devaient pas s'appliquer, dans l'esprit du législateur , aux terrains qui , bien que situés en pente et impropres à l'agriculture, ne courent pas le risque d'être emportés dans les plaines et d'y causer des dommages. Ces terrains-là auraient pour-
tant besoin aussi d'être mis entre les mains de l'Etat; au moins, d'être surveillés par lui, quand ils appartiennent aux communes, et en cela encore mes idées vont plus loin que les lois sur le reboisement et le gaz^nnement.
J'avais néanmoins raison de dire que ces lois renfermaient dgs dispositions qui étaient d'accord avec mon opinion sur l'autorité dont le gouvernement devrait être investi, relativement aux forêts et pâturages créés ou à créer dans notre pays, opinion que je résume ainsi :
1* Instituer pour les forêts, les bois et les pâtu-
^. Rapport à l'Empereur, page 8.
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rages un régime spécial qui serait intitulé : régime forestier et pastoral et dont l'application serait confiée à l'administration des forêts qui deviendrait l'administration des forêts et des pâturages;
2*^ Mettre entièrement entre les mains de l'Etat, pour être gérés conformément à ce régime, les ter* rains. dont la conservation serait d'intérêt général et ne pourrait être assurée que par le boisement oii le gazonnement.
L'administration des forêts serait investie , pour constituer et gérer ce domaine, de toutes les prérogatives qu'accorde à l'État la loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique ; mais son autorité serait modifiée, *en ce qui concerne la délimitation, d'une manière conforme au droit commun; et les dispositions du code forestier relatives au cantonnement des droits d'usage seraient abrogées, pour être remplacées par d'autres dispositions qui ne tendraient qu'à régulariser la jouissance de ces droits et à l'empêcher d'empiéter sur celle du propriétaire ;
3° Maintenir les bois des particuliers qui n'auraient pas été acquis par l'État en exécution de l'article précédent, sous l'empire de la prohibition, toutes les fois que leur conservation, sans être d'intérêt général , se rattacherait à des intérêts locaux d'une réelle importance, et faire de ces bois Tobjet d'un cadastre spécial ; mais pour dédommager les propriétaires de la restriction apportée à leur jouissance, leur accorder une indemnité sous la forme que j'ai indiquée page A 51 (suppression des droits
d'octroi, diminution de Tirapôt foncier, association de l'administration publique h la poursuite et à la répression des délits, subventions pour la construction de chemins de vidange) ;
k"" Soumettre les forêts et les pâturages et tous les terrains à boiser ou à gazonner des communes et des établissements publics qui ne seraient pas compris dans le domaine prévu par l'article 2, ou qui n'y auraient pas encore été rattachés, à la tutelle administrative modifiée en ce sens :
Qu'elle donnerait à l'administration sur les bois non susceptibles d'exploitation régulière, et sur les pâturages,- tous les droits qu'elle a déjà sur les bois susceptibles d'exploitation régulière'; qu'elle lui laisserait en outre la plus grande latitude pour régler la jouissance de ces biens de la manière la plus favorable aux intérêts des propriétaires , et qu'elle lui permettrait en conséquence d'y autoriser même des cultures temporaires.
Qu'elle lui conférerait toute l'autorité voulue pour assurer : 1"* la gestion ordinaire dans laquelle seraient comprises, indépendamment des opérations prévues par l'article 107 du code forestier, la surveillance, la constatation des délits et l'étude des aménagements; 2"" l'entretien, les assainissements, les délimitations, l'exécution de tous les travaux autorisés par des décisions régulières. L'administration forestière nommerait donc les gardes; elle fixerait leur salaire; les fonds nécessaires pour assurer ce salaire seraient, ainsi que les autres dépenses relatives h la régie, à
l'entretien et aux travaux indispensables, inscrits au budget des dépenses obligatoires des municipalités;
Que l'État ferait . l'avance desdites dépenses, sauf à se rembourser sur le prix des coupes à défaut d'autres moyens ;
Que l'État, sauf à se rembourser de la même manière, pourrait en outre prêter de l'argent aux communes, quand elles en auraient besoin pour les grands travaux neufs d'amélioration tels que les routes, les reboisements d'une certaine étendue;
Que la répétition de l'État se bornerait toutefois pour les frais de la régie, définie comme elle l'est plus haut, au chiffre à établir, exprimant le rapport entre les frais de régie et les produits principaux des forêts les plus productives.
Énergique intervention de VEtat : telle est en définitive la nécessité qui s'impose, quand on étudie les moyens d'améliorer les parties de notre territoire qui ne peuvent être cultivées qu'en prés ou en bois.
Cette nécessité sera contredite par ceux de mes concitoyens, et ils sont nombreux, qui, malgré la divergence de leurs opinions sur presque toutes les questions politiques, se trouvent d'accord lorsqu'il s'agit de porter atteinte aux prérogatives de l'État.
M ais que ces messieurs me permettent de le -leur dire : parmi tous les dangers qui menacent encore notre malheureuse patrie déjà si éprouvée, je n'en vois pas de plus grand que celui auquel l'exposent leurs théories gouvernementales. Si la France entrait
dans la voie où ils veulent rengager avec les meilleures intentions du monde, je n'en* doute pas, son heure aurait sonné : il ne resterait bientôt d'elle que quelques individualités plus ou moins remarquables; comme corps de nation, elle descendrait au dernier rang, elle n'aurait plus de mission à remplir. J'espère donc qu'elle finira par voir le néant des chimériques espérances que les décentralisateurs font briller à ses yeux, et qu'après avoir été la première à proclamer dans le monde, non plus seulement au nom de la charité chrétienne, mais au nom de la raison et de la science, le principe de la solidarité, elle ne voudra pas se démentir. Il y va de sa gloire, de sa sécurité, et de l'avenir même de la civilisation.
Les hommes sont unis par certains intérêts qui leur sont communs, et qui ne sauraient être sauvegardés que par une autorité assez puissante pour vaincre toutes les résistances. Cette autorité, TÉtat seul peut l'avoir, et, puisque la conservation des bois et des pâturages est au nombre de ces intérêts ; puisque d'ailleurs elle entraîne des exigences auxquelles l'initiative individuelle ne saurait satisfaire, il n'y a que l'Etat qui soit capable de l'assurer.
Je sais bien que dans ces derniers temps, il s'est élevé des protestations au sujet de Tutilité que l'on avait jusqu'alors, d'une voix unanime, attribuée aux forêts. Ces protestations viennent d'un malentendu : ainsi, nous avons vu des savants s'efforcer d'établir que les forêts n'ont pas d'influence appréciable sur les grands phénomènes cosmologiques, et nous en
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avons vu d'autres conclure de là que l'État n'avait pas plus à s'en préoccuper qu'il ne se préoccupe des autres cultures. Or, est-il nécessaire de le faire remarquer, en posant le problème de cette manière, on l'a fort mal posé.
Que les forêts n'aient aucune influence sur la masse d'eau que le soleil pompe chaque année dans les mers, pour la reverser sur les continents; qu'elles n'en aient pas davantage sur la distribution générale de la chaleur à la surface du globe et sur les courants qui traversent l'atmosphère, c'est possible ; mais qu'est-ce que cela prouve ? Est-il vrai que les forêts peuvent modifier les circonstances particulières par lesquelles ces grands phénomènes se manifestent aux hommes? Voilà la question,' et personne ne conteste qu'elle ne doive être résolue par l'affirmative.
Il importe peu, au point de vue des conditions de la vie humaine, que la température moyenne annuelle d'une région ne change pas, si les varia- . tions d.e cette température sur un point donné deviennent telles, que ce point soit rendu inhabitable. De même, il est indifférent que la quantité d'eau qui tombe chaque année sur une partie du globe reste la même, si la distribution et l'écoulement de cette eau éprouvent des perturbations. Ce ne sont pas les moyennes, ce sont les chiffres sur lesquels reposent ces moyenneis , qui touchent les hommes ; ce ne sont pas les phénomènes généraux, ce sont les phénomènes locaux ; ce n'est pas l'en-
semble des choses, ce sont les détails, car rhumanité elle-même n'est qu'un détail dans la vie universelle, C'est un détail aussi que quatre de nos départements se dépeuplent, et que leurs habitants aillent en Amérique continuer dans les montagnes Rocheuses, ces défrichements insensés qui ont stérilisé leur sol natal ; mais pour la France et même pour l'humanité tout entière, ce détail est un événement lamentable.