COMTÉS MANUFACTURIERS
POPDLÀTIOIf.
Gloucestcr 431,483
Stafford 6iO,604
Chester 395,660
Lancaslre.'. 1,667,054
Middlesex 1,576,636
Warwick 401,715
Monmouth 134,355
Surrey 582,678
York 1,591,680
NOtlingfaam 340,910
Derby 272.217
Northumberland. $50,278 Diirham 324,284
MOYKNNtE.
1 sur
! sut 778
Total 8,388,254 18,503
Ainsi, dans les comlés agricoles pris en bloc, on compte 1 accusé par 539 habitants, et 1 accusé par 453 habitants dans les comtés manufacturiers , ce qui donne aux populations rurales, sous le rapport de la criminalité, un avantage de 16 pour 100. En prenant un à un les éléments de cette comparaison, le rapport n'est plus le même - on trouve que. la moyenne, poijr les sept comtés agricoles de Hereford, d'Essex , de Hertford, d'Oxford, de Bedford, de Wîlts et de Berks, s'élève à 1 accusé sur 464 habitants, proportion peu différente de celle que donne Tensemble des comtés manufacturiers, tandis que les sept comtés manufacturiers de Monmouth, de Surrey, d'York, de Nottingham, de Derby, de Northumberland et de Durham, séparés des grands districts
nombre des'habitants ; dans les comtés classés comme manufacturiers et mixtes, la proportion de la population rurale n'était plus que de 29 à 4 pour 100. [Tables criminelles d^ 1842 : England and Wales.)
m^ ÉTUDES 8tB L*A?iGLETKMlE«
urbains et indusiriels de Middleseï, de Lancastre et de Staflbrdy ne présentent plus que 1 accusé sur 778 habîtantSy moyenne supérieure à celle des comtés agricoles les plus favorisés. A n'en juger que par la nomenclature officielle des crimes et des délits, l'état moral des populations agricoles serait donc quelque chose d'intermédiaire entre Tétat des grandes Tilles manufacturières et celui de la manufacture principalement domestique, dont le type se rencontre dans les comtés de Nottingbam, de Derby et de Northumberland. Enfin, le comté d'York ayant l'avantage sur dix comtés agricoles, on conçoit que les publicistes de Leeds aient contesté plus vivement que ceux de Manchester ou de Londres la supériorité des populations rurales, car ils vivaient dan&un milieu comparativement dégagé des excès qu'entraîne l'expansion de l'industrie. Cependant il ne faudrait pas se draper trop fièrement dans cette robe d'innocence, qui déjà se déchire en plus d'un endroit. De 1841 à 1842, le nombre des accusés s'est accru de 37 pour 100 dans le comté d'York; il était en 1841 de 1 sur 839 habitants, il est de 1 sur 612 aujourd'hui (*).
(1) En France, rinégalité qui existe entre ies déparlements manufacturiers et les départements agricoles est beaucoup plus tranchée. En 1840, la moyenne des crimes et des délits présentant i accusé sur 4,077 habitants, on a compté dans le département manufacturier de la Seine 1 accusé sur 1,245 habitants; dans celui du Haut-Rhin, l accusé sur 2,014 habitants; dans celui de la ^ieine- Inférieure, 1 accusé sur 2,030 habitants ; dans celui de la Marne (Reims)> 1 accusé sur 2,342 habitants, et dans celui du Rhdne, 1 accusé sur 3,766 habitants. Les départements agricoles ont olfert les proportions suivantes : celui de risère, i accusé sur 13,037 hbbitants; celui de la Creuse, 1 accusé sur 9,869 habitants; celui de l'Ain, 1 accusé sur 8«877 habitants ; celui des Hautes- Pyrénées, l accusé sur 8,720 habitnnts ; celui de la Haute- Saône, t accusé sur 8,373 habitants ; celui du Jura, 1 accusé sur 8,28J
lkëds. 4^1
Je n'examinerai pas, avec M. Baines, si les crimes contre les personnes sont plus communs dans les districts agricoles que dans les districts manufacturiers ; car, cela fût-il, l'on aurait tort de tirer de ce fait une induction favorable à Tindustrie. La diminution des crimes de violence dans un pays est un résultat dont il faut toujours se féliciter, parce que la société a pour fin principale de protéger l'existence et la liberté des individus ; mais on sait que, dans les délits contre les personnes, la gravité de l'acte explique rarement au même degré l'immoralité de l'agent. Une tentative de meurtre, des violences poussées jusqu'à l'effusion du sang accusent des passions fortement excitées plutôt que l'habitude du mal. Les atteintes portées au droit de propriété, lorsqu'elles se répètent, annoncent l'oubli de tous les principes : celui qui vit de vol ou d'escroquerie est un criminel de profession qui a déclaré la guerre aux lois. Partout où les dér lits contre la propriété augmentent, la partie corrompue de la société s'accroît aux dépens de la partie saine, et voilà quelle est aujourd'hui la situation des districts manufacturiers.
Ce qui caractérise de nos jours la population rurale, c'est moins une immoralité positive et profonde que l'absence du développement moral. Les familles qui se vouent à la culture des champs, entraînées quoique de loin dans la révolution qui se fait autour d'elles, perdent ce respect des traditions et cet attachement aux coutumes qui les avaient longtemps distinguées, sans que des principes clairement aperçus et solidement établis
habitaïUs; celui de l'Orne, 1 accusé sur 7,047 habitants, et celui de la Haute-Loire, l accusé sur 7,385 habitants.
i^i ETUDES SUR L' ANGLETERRE.
remplacent dans les âmes ce but de F habitude. Les voilà désormais à la merci des innovateurs. Que faut-il, pour les mettre en révolte contre les lois? Un ressentipient, Toccasion, la misère. Déjà, sous Tinfluence de la détresse qui règne dans plusieurs contrées, les incendies se multiplient. Le même sentiment, qui soulevait les ouvriers contre les machines, pousse aujourd'hui les paysans à mettre le feu aux fermes, aux granges , et aux meules de blé. Là aussi le respect, qui formait le lien entre les inférieurs et les supérieurs, a fait place au mécontentement et à l'hostilité.
11 faudrait une assurance peu commune pour affirmer que la débauche fait dans les campagnes leç mêmes ravages que dans les grands centres d'industrie. L'ivrognerie est de tous les jours à Manchester ou à Londres ; on ne s'enivre guère à la taverne du village que le dimanche ou le lundi. Les mœurs peuvent être relâchées dans les campagnes, mais la prostitution^ ce mal particulier aux populations agglomérées, y est à peu près inconnue. M. Baines, opposant le comté de Lancastre et la partie occidentale du comté d'York aux comtés agricoles de Norfolk et de Hereford, fait remarquer que la proportion des enfants naturels n'est que de 3 sur 1 ,000 habitants dans les premiers, tandis qu'elle est de 6 sur 1,000 dans les seconds. M. Baines aurait pu choisir un meilleur terme de comparaison que. le comté de Norfolk, district industriel autant qu'agricole, mais où l'industrie est en pleine décadence, et dont la corruption soit morale, soit politique, est proverbiale dans le Koyaume- Uni. D'après le relevé des naissances en 1842, les comté de Cumberland, de Nottingham, de Lancastre, de Hère-
ford, de Norfolk et de Chester, sont ceux qui donnent proportionnellement le plus grand nombre d'enfants naturels. Or, Tindustrie manufacturière domine dans tous ces districts, sauf peut-être celui de Hereford. Les comtés, où les naissances illégitimes se présentent le plus rarement, sont ceux de Middlesex, Cornwall, Surrey, DeTon, Monmouth, et Warwick parmi lesquels quatre seulement ont une population livrée en partie au travail industriel. Dans ces comtés, la proportion des naissances illégitimes au nombre total des naissances est de 5,02 pour 100, tandis qu'elle est en moyenne pour le royaume de 1 sur < 5 ou de 6,07 pour 100. J'admets au surplus qu'il naisse dans les comtés agricoles un plus grand nombre d'enfants hors mariage que dans les comtés manufacturiers; mais je n'en repousse pas moins les inductions que l'on prétend tirer de ce fait. Les relations entre les sexes commencent plus tard dans les campagnes et sont plus accidentelles ; je n'en veux d'autre preuve que la rudesse et la vigueur des femmes qui travaillent aux champs. La débauche affaiblit le corps en dépravant le caractère, et partout où l'on rencontre une population robuste, on peut en conclure hardiment que les mœurs n'ont pas perdu toute retenue.
Au reste, cette controverse touchant la moralité relative des manufactures et de l'agriculture en Angleterre ne peut s'agiter qu'entre les intéressés. Pour un étranger, pour un observateur impartial, le débat serait sans objet. Les ressemblances en effet doivent le frapper beaucoup plus que les différences ; l'Angleterre doit lui appa- Fcdtre ce qu'elle est, une vaste manufacture s'appliquant imtôt au sol, et tantôt aux produits du sol, mais suivant
le même principe à travers ces diverses (ipplicatioqs. Dans les États du continent européen, Tindustrie agricole et l'industrie manufacturière procèdent généralement de deux principes opposés : Tune concentre les capitaux, les hommes, la puissance mécanique ; Fautre divise les capitaux, isole les familles, et préfère la maind'œuvre aux machines. Les races d'hommes y diffèrent autant que les industries ; au physique comme au moral, rien ne ressemble moins qu'un paysan à un ouvrier des filatures. En Angleterre, ces différences tendent de plus en plus à s'effacer. Les habitants des campagnes n'ont plus de costume qui les distingue; on voit les laboureurs, vêtus de la* défroque des populations urbaines, mener la charrue en habit noir. Leur existence a cessé d'être sédentaire ; loin de s'attacher à la terre qui les nourrit, ils contractent les habitudes errantes des ouvriers de fabrique, émigrant comme eux de comté en comté (*), en quête de travail. Us ne connaissent plus ce sentiment qui localise les souvenirs, qui concentre les affections autour d'un clocher ; nulle part les occupations ne sont moins héréditaires, et l'esprit de tradition, en se fixant dans les régions supérieures, semble avoir abandonné les classes inférieures de la société.
Même dans les contrées de l'Europe où la terre est partagée en grands domaines et possédée par un petit nombre de propriétaires fonciers, on trouve peu de journaliers travaillant pour un salaire et sans autres moyens d'existence que ce salaire. Ce sont des fermiers à prix d'argent ou des métayers qui cultivent, participant les
(^) Parmi les habitants de chaque cornté, la proportion des étrangers aux indigènes est en moyenne de l sur 6, et quelquefois de 1 sur 4.
uns et les autres, dans quelque mesure, aux fruits du sol. Le travail se fait en famille ; la petite ou la moyenne culture coïncide ainsi avec la grande propriété. En Angleterre, la grande propriété a fini par entraîner la. grande culture. Les fermes sont de vastes exploitations, vivifiées par des capitaux considérables, qui associent au travail de Thomme celui des machines ainsi que des ani* maux. Le fermier a de nombreux domestiques, et, dans l'occasion, il emploie des légions d'ouvriers. En un mot, tandis que dans l'agriculture du reste de l'Europe le travail salarié est l'exception et le travail indépendant la règle, en Angleterre le travail salarié est la règle, et le travail indépendant l'exception. Pour traduire ce fait en chiffres précis^ il suffira de rappeler que dans le comté de Bedford on compte, suivant le dernier recensement, 9 journaliers pour i fermier ; le comté de Berks présente la même proportion. Dans le comté de Buckingham, le rapport des fermiers aux simples journaliers est celui de 13 à 87 ; dans le comté de Cambridge, il est de n à 83 ; dans le comté de Lincoln, de 1 à 3 ; dans le Gloucester, de 1 à 6, et dans le comté de Northampton de 1 à 7.
On le voil, le caractère essentiel des deux industries est le même. La ferme et la manufacture emploient également un grand nombre d'ouvriers qui n'ont pas d'autre ressource que le salaire de la journée, et les campagnes ont, comme les villes, leurs prolétaires à nourrir. Dans les mauvais jours, ces masses flottantes doivent nécessairement tomber à la charge de la société. Alors le manufacturier continue à produire, même en produisant à perte ; le travail est une aumône forcée qu'il fait
à ses ouvriers. Le propriétaire et le fermier; au lieu d'occuper les journaliers dans les champs, leur ouvrent les ateliers de la maison de charité : c]est la taxe des «pauvres dans les deux cas.
Les districts agricoles de TAngletetre n'onl ()as toujours présenté cet aspect. La grande propriété date de loin, elle est aussi ancienne que la conquête ; mais ce n'est que depuis environ un demi-siècle que la grande culture est venue compléter l'œuvre de la grande propriété, en faisant de Toccupation du sol le privilège de quelques hommes, maîtres ou fermiers. Cette révolution s'est accomplie dans les campagnes à la même époque où s'élevait la grande manufacture. Pendant que l'iridustrie remplaçait les ouvriers par des machines et le travail en famille par celui des ateliers, l'agriculture convertissait les champs en pâturages (*), agrandissait les fermes, et délruisaît les chaumières. Cela s'appelait éclaircir un domaine {clear an estate) ; on défrichait en quelque sorte la propriété des populations qu'elle avait produites; et les hommes étaient supplantés par le bétail. Dans les deux cas, on diminuait la nécessité de la main-d'œuvre en augmentant la puissance de production ; c'étaient deux opérations analogues, et qui supposaient, bien qu'on ne Tait pas reconnu d'abo^-d, une impulsion commune.
Il y a plus, c'est le développement extraordinaire de l'industrie qui a rendu la grande culture possible, « L'agriculture sur une grande échelle est impraticable, dit avec raison M. Hickson, jusqu'à ce qile le commerce et
(1) Les trois cinquièmes des terres cultivées, dans le Royaume-Uoi (37 millions d'acres), sont en prairies ou en pâturages.
tEBÎ)S. 427
rindiistrie aient ctéé un marché accessible aux produits du fermier. On ne cultive pas de l'avoine pour l'échanger contre de l'avoine, iii des pommes de terre pour les troquer coritre des potnmes de terre. Dans tout pays qui ne renferme que des producteurs d'avoine et de pommes de terre, chacun ne produit que pour sa propre consommation ; le marché du fermier est alors sa propre famille. 11 faut que d'autres marchés s'ouvrent poui* absorber l'excédant de sa production, avant qu'il songe à affermer une J)lus grande étendue de terre. Ainsi, leâ fermes tendent à s'agrandir à mesure que le commerce et l'industrie font des progrès, et à diminuer quand le commerce et l'industrie déclinent. Si l'Angleterre devait perdre quelque jour son ascendant industriel et commercial, si Manchester et Liverpool devaient se dépeupler, si le siège dii commerce était transféré aux États-Unis, la ruine de nos grands fermiers en deviendrait la conséquence ; et l'Angleterre se couvrirait encore une fois de petites fermes comme au temps des Edward et des Henri (*). »
L'agriculture a passé dans la Grande-Bretagne à l'état manufacturier ; il ne faut donc pas s'élonner, tjuand on voit les populations agricoles subir les conséquences de cette transformation, qui sont l'élévation mais aussi l'in» stabilité des salaires, l'agglomération des habitants, l'emploi des femmes et des enfants, le travail par bandes substitué au travail individuel, le servage et la démoralisation des travailleurs. Si un journalier dans les champs ne gagne pas autant qu'un ouvrier dans les manufac-
(^) Hanâ-loom veawers commission report.
4i8 ÉTUDES SUR L^AIfGLETERRE.
tares, il obtient un salaire généralement supérieur à celui de l'ouvrier tisserand. Dans les comtés de FAngleterre où les journaliers se trouvent le plus maltraités, le salaire est encore de 7 à 8 sh. ou de 8 fr. 75 c. à 10 fr. par semaine. La journée de travail n'a cette valeur en France que dans les environs de Paris. Mais dans les comtés du centre et du nord, le salaire est de 10 à 12 sh. par semaine (12 fr. 50 c. à 15 fr.); ce qui représente exactement le double du prix de la journée dans nos campagnes, et un revenu égal à celui de nos ouvriers dans les villes et dans l'industrie. Lorsque le laboureur anglais gagne moins de 15 fr. par semaine, sa famille doit vivre de privations, car il a plus de besoins qu'un autre, et il habite une contrée où les choses de première nécessité sont plus chères que partout ailleurs.
La commission des pauvres a publié, en 1843, sur l'emploi des femmes et des enfants dans l'agriculture, un rapport (1) qui contient les faits les plus curieux. L'impression morale qui résulte de cette lecture ne diffère pas beaucoup de celle que laissent dans l'esprit les descriptions les plus lamentables des districts manufacturiers. Qn y voit que les travaux de la campagne pèsent aussi sur les enfants et sur les femmes. Sans doute, la journée agricole est plus courte que la journée industrielle, et, si l'on excepte les époques de la fenaison ou de la moisson, la tâche qu'il s'agit d*accomplir n'excède pas la mesure des forces que chacun peut avoir à dépenser entre le lever et le coucher du soleil. La santé des femmes et des enfants, qui dépérit dans les manufac-
n) Reports of spécial assistant poor law commissioners on the «mployment ofthetuomen and chUdren in agriculture, iii-S».
LEBDS. 4!2il
tures, se fortifie, selon le témoignage unanime des corn* missaires, dans la culture des champs ; mais si une pareille existence endurcit les muscles, elle n'est pas faite pour développer rintelligence ni le sentiment moral. Là où les femmes partagent avec les hommes les soins de la culture, la famille se détruit ; car il faut abandonner les plus petits enfants à eux-mêmes et souvent fermer la maison. Là où les enfants passent de bonne heure au service des étrangers, aucune éducation n'est possible ; c'est en vain que Ton multiplie les écoles et que l'on perfectionne les méthodes d'enseignement, l'enfant du laboureur ne peut pas mettre à profit ces largesses de la civilisation. Dès l'âge de six ans, le fermier l'emploie, en sentinelle perdue, à faire peur aux oiseaux qui dévorent la semence ou le grain des épis ; il reste ainsi dix ou douze heures par jour éloigné de la maison paternelle, seul au milieu des champs, à un âge où la solitude n'éveille pas encore la réflexion, et pour le modique salaire de 8 p. par semaine, ou de 1 sh. A dix ans, il peut déjà garder les troupeaux ou abreuver le bétail. A quatorze ans, c'est un garçon de ferme associé aux labeurs de l'homme fait.
La condition toute manufacturière de l'agriculture britannique se révèle principalement par deux usages qui prévalent, l'un dans les comtés du sud, et l'autre dans les comtés du nord ; je veux parler du système de l'apprentissage (parish apprenticeship)^ et du travail par compagnies [gang system).
En France, l'administration des hospices place dans les familles des cultivateurs les enfants trouvés et les orphelins qui sont à sa charge ; en cela, elle exerce le
droit de tutelle que les circonstances lui ont déféré, maïs elle ne crée pas ce droit, et ne se substitue qu'à des parents inconnus ou qui ont cessé d'exister. L'apprentissage des enfants pauvres est tout autre chose en Angleterre. Lorsqu'une famille a le malheur de tomber dans la détresse et de s'insfcrire sur la liste des secours, les gardiens de la paroisse peuvent enlever aux parents leurs enfants dès l'âge de neuf ans, sans consulter l'inclination des uns ni des autres. La séparation s*accomplit en vertu de la loi et par une décision qui est sans appel. La puissance paternelle, cette autorité d'institution divine, cette base de la famille et de la société, est entièrement supprimée. A partir de la mise en apprentissage jusqu'à la majorité de l'enfant, le père n'a plus de juridiction sur lui ; tout lien, souvent même toute relation est brisée, car il dépend du maître, auquel on a confié l'apprenti, de permettre ou d'interdire ces communications. Il faudrait que l'apprenti fût en butte à un traitement cruel pour que les parents eussent le droit d'intervenir; encore leur intervention ne saurait-elle être directe : ils doivent poiier plainte devant les tribunaux. Dans l'origine des manufactures, les apprentis étaient dirigés par les paroisses vers le comté de Lancastre ; on les entassait dans des tombereaux qui les portaient par troupes à ce grand marché du travail. Aujourd'hui, les apprentis sont placés généralement dans les fermes ; on ne peut pas les envoyer à une distance qui excède quarante milles, en sorte que, si on les sépare toujours de leur famille, du moins on ne les dépayse plus. L'efiTet de ce système dans l'agriculture est nécessairement le même que celui de l'emploi prématuré des
LBBDS. 431
enfants dans les manufactures et dans les mines. On rend les enfants indépendants de la famille, et on les affranchit de cette tutelle salutaire pour leur imposer un servage contre nature. Ou apprend au père à se dé^ charger sur la paroisse, c^esi-à-dire sur la société, de l'obligation d'entretenir et d'élever sa faqtiille; on apr prend au fils qu'il n'a pas besoin de faire le moindre effort pour prévenir ni pour diminuer les cl^arges dor mestiques, et que la pa|:oissa répond de tout. Le père cesse ainsi d'être un homme libre, et le fils n^ peut p^s le devenir ; l'un et l'autre perdent le sentiment de leur responsabilité.
Dans les manufactures, l'epfaqt se déiporaliçe p4rc^ qu'il dispose de son salaire avant l'âge de raispn ; jj^ns l'agriculture, l'apprenti, n'ayant pas la disposition ^e son salaire avant l'âge de vingtruii ans, nourri, vêtu et logé par le maître, se révolte contre cette perpétuelle enfance, ou devient inhabile à la vie. M. Austin (^) cite comme une merveille l'exemple d'un fern^ier qui, pour apprendre à son apprenti l'usage de l'argept, ]ui donnait du moins à cultiver un champ de pomifles de terre. On n'a pas de plus mauvjais procédés ppvjr les es^clay^8 des Antilles françaises, où chaque noir obtient un carré de légumes et un jour de l£^ semaine pour le soip de s^$ intérêts personnels.
L'apprentissage est une véritable traite, la traite des enfants pauvres, que l'on vend ainsi pour un terme de douze et quelquefois de quatorze jE^najâes. Ce servage de l'enfance paraît d'autant plus odieux, que le peuple qui le
j;^) Employment of wof^en and ehildren in agrieultur$»
4Ji ÉTUDES 8UK l'aNGLEIERUE.
pratique jouit dans ses institutions de la plus grande liberté. Au reste, il a porté en Angleterre les mêmes fruits que l'esclavage dans les colonies, et il devient désormais presque également impossible. Les apprentis, n'ayant pas Texcitation de l'intérêt personnel, ont pris le travail en dégoût ; ne voyant pas l'autorité de leurs maîtres revêtue d'un caractère moral, ils ont manifesté un penchant habituel à la révolte. Les fermiers, de leur côté, ont fini par trouver que le travail rétribué leur revenait moins cher que le travail gratuit. Aussi l'usage, au lieu de s'étendre, va-t-il aujourd'hui en diminuant.
11 n'en est pas de même du travail par compagnies. Dans tous les comtés de l'Angleterre, les travaux qui demandent une certaine rapidité d'exécution, tels que la moisson des blés et la récolte des foins ou des houblons, appellent un grand concours d'ouvriers étrangers aux localités. C'est ainsi que des bandes d'Irlandais s'abattent sur l'Angleterre au mois de juillet, pour repartir ensuite au moment où la maturité plus tardive des grains s'annonce dans leur propre pays ; on cite tel cultivateur de houblons, dans le pays de Kent, qui emploie jusqu'à quatre mille ouvriers à la fois pour faire la récolte ; il y a des comtés, entre autres le comté modèle de Lincoln, où les travaux agricoles se donnent à l'entreprise et sont exécutés par des troupes d'ouvriers enrégimentés dans chaque district sous la bannière d'un entrepreneur, ainsi que cela se pratique dans les travaux publics pour les terrassements et pour la maçonnerie. Un propriétaire veut-il faire sarcler un champ de pommes de terre, défoncer une prairie ou relever des fossés, il s'adresse à un entrepreneur [gang-masler), avec lequel il traite de Fou-
LEEBS. 433
vrage à forfait. Dès que celui-ci s'en est chargé, il réunit tous les ouvriers qu'il peut trouver, hommes, femmes et enfants, et les envoie sur le terrain avec un contremaître qui les surveille et qui dirige l'opération. Quand la distance à parcourir est trop considérable, on les transporte sur des charrettes, et on les fait coucher pêle-mêle dans des granges, pour ne les ramener chez eux qu'au terme du travail. Des jeunes filles demeurent ainsi pendant une semaine loin de leurs familles, etcommeen choisissant les travailleurs, on a égard à leur vigueur bien plus qu'à leur moralité, elles se trouvent exposées à la contiipion des plus mauvais discours, ainsi que des plus mauvais exemples. Il n'y a donc pas à s'étonner, quand on lit dans la déposition d'un contre-maitre : « Sur 100 de ces jeunes filles, 70 sont des prostituées. »
On conçoit que ce système convienne aux propriétaires et aux fermiers, car le travail se fait plus promptement, avec plus de précision et à meilleur marché que par toute autre méthode. Pour le journalier, il a certains avantages, principalement celui de l'employer avec plus de certitude et avec plus de régularité. Cependant par combien d'inconvénients et de souffrances ne doit-il pas acheter cette apparente amélioration de son sort ? D'abord le système du travail par entreprise est un moyen d'extorquer à l'ouvrier la plus grande somme de travail pour la moindre somme d'argent. Chaque journalier, bien qu'il soit payé à la journée, s'engage envers l'entrepreneur à faire une certaine quantité d'ouvrage, en sorte que la troupe tout entière se trouve contrainte de travailler avec autant d'énergie que si chacun travaillait à la tâche pour son propre compte , et que cette énergie
434 iruBES sur l'anglbtbrrb.
additioanelle, qui ne profite qu^à Fentrepreneur, est dépensée en pure perte pour rouvrier (^). C'est la tâche d'un homme libre accomplie par un forçat. Un autre effet de ce système consiste dans remploi des plus petits enfants. On les met à Fœuvre dès Tâge de cinq ou six ans; et en excédant ces pauvres petits de fatigue, on leur interdit encore toute instruction. A quel âge les enverrat-on à TécolCy si le travail quotidien commence pour eux aussitôt que leurs jambes peuvent les porter?
Le système du travail par compagnies me parait la conséquence directe de la grande propriété et de la grande culture. Si le cours naturel des choses vient à développer cette tendance encore en germe, c'en est fait dans les campagnes du repos des familles, de la vigueur corporelle et des bonnes mœurs. On verra Tagriculture la plus avancée coïncider avec l'abaissement le plus complet de la population ; et, la race des campagnes dégénérant, les villes n'auront plus oii se recruter.
Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point; je crois en avoir dit assez pour montrer que, si les habitants des districts ruraux participent à la dégradation des districts manufacturiers, c'est que l'agriculture tend à se constituer en Angleterre sur les mêmes bases que l'industrie. Il faut ajouter que dans les comtés les plus agricoles les travaux industriels occupent autant d'ouvriers que les travaux des champs. Il n'y a pas de chaumière de laboureur où les enfants ne soient employés, ici à fabriquer des boutons, là aux ouvrages de passementerie ou de mercerie ; et quant aux honunes faits, ceux qui ne trou*
(1) Bmploymênt ofwomen and ékildren m aprteiithcre, p. 3^4.
LEEDS. 4i35
vent pas d'emploi dans les fermes se livrent au tissage de la toile ou de la bonneterie. M. F. Doyle fait mention d'un district, connu dans le comté d'York sous cette désignation générique «les Vallons (Dafes), » où la charrue ne pénètre pas, et qui n'est qu'une immense prairie. A l'exception d'un petit nombre d'ouvriers qui exécutent les travaux d'assèchement et d'irrigation, on ne voit point dans ce district de journaliers proprement dits, et les domestiques attachés à chaque ferme suffisent aux soins que réclame l'éducation des bestiaux. Les habitants des Vallons sont donc réduits, pour subsister, à fabriquer des bas et des capes de matelots. Cet état de choses est, à quelque degré, celui de tout le royaume.
Il n'y a de populations laborieuses , honnêtes et heureuses dans les campagnes que celles qui tiennent au sol. L'Angleterre avait encore, dans le siècle dernier, une race de paysans dont elle était fière (*) , et que ses poètes ont célébrée. Mais toutes ces familles possédaient alors quelque chose ; le moindre laboureur occupait une maison et un champ d'un acre ou d'un demi-acre, sans compter son droit de pâture et d'affouage dans les terrains communaux.
Les communaux ne sont pas en Angleterre, comme en France , la propriété des communes ou paroisses ; le seigneur (Lord of the mannor) est propriétaire du sol, mais les habitants en partagent l'usufruit avec lui. Veut-on faire entrer ces terres dans le domaine privé par une loi de clôture [inclosure act) ; alors les habitants de la paroisse, en échange de leur part d'usufruit, obtien-
(1) « A bold peasantry country's prlde. »
nenty à titre de possession, quelques parcelles du sol. Mais dans ce cas, le seigneur est littéralement traité comme le lion de la fable ; car, outre la part que la loi lui alloue [allotment)^ en raison de son droit seigneurial, il lui en revient une autre, du chef des domaines attachés au manoir , et par une sorte de droit moral d'alluvion.
On comprend maintenant comment il se fait que la destruction progressive des communaux ait tourné au profit des grands propriétaires. Ce que la loi ne leur adjugeait pas, i's l'avaient bientôt acquis à vil prix ; car ils n'avaient qu'à attendre, et la détresse ou la mauvaise conduite ne tardait pas à mettre les petits propriétaires à leur merci. Cette expropriation des paroisses , c^t acte de spoliation s'est accompli sur la plus vaste échelle. De 1760 à 1834, le parlement a voté près de deux mille lois ,de clôture, qui ont ajouté 6,840,540 acres à la propriété privée, et par conséquent aux richesses de l'aristocratie. Il reste encore, dans l'Angleterre proprement dite, 3,984,000 acres de terrains vagues susceptibles de culture. Mais l'aristocratie les convoite; et déjà un membre du parti conservateur, lord Stuart Wortiey propose un nouveau partage de ces terres qui sont les derniers débris du domaine public.
L'agriculture est certes plus avancée dans la Grande- Bretagne qu'en France ; à surface égale, le sol nourrit une plus grande quantité de bétail, reçoit plus d'engrais, est mieux travaillé et produit davantage. Des clôtures bien entretenues, des prairies dont le gazon est doux comme du velours, des parcs dessinés avec art, des habitations princières, tout cela forme un ensemble splendide et
riant ; nos campagnes, placées en regard de ce tableau, ont un aspect souvent misérable. En passant de Douvres à Calais et en quittant les champs du comté de Kent pour ceux de la Picardie, on éprouve un véritable serrement de cœur. Nos propriétaires ne sont pas riches, et nos paysans vivent de peu, mais du moins ils vivent ; une partie de la population ne s'engraisse pas de la substance de l'autre ; la terre produit pour tout le monde, et chacun a sa place au soleil. On ne voit pas les bêtes fauves, conservées pour le plaisir des grands, dévorer les récoltes pendant que les laboureui's meurent de faim.
Si l'ordre social en France a pu résister aux secousses de trois ou quatre révolutions, à deux invasions, aux épreuves de la famine, aux crises réitérées du commerce et de l'industrie, nous le devons à cette division ' de la propriété, qui attache au sol et qui intéresse à la chose publique l'immense majorité des habitants. Mais quand on exclut en masse la population, comme cela se pratique en Angleterre, de la propriété et même du loyer du sol, on donne une prime bien forte au désordre; l'on expose la société la mieux assise à d'inévitables convulsions. 11 semble que plus la richesse se développe, plus le nombre des propriétaires devrait s'accroître ; car autrement, l'on retire à la probité individuelle les appuis qui la soutiennent, et cela au moment même où les tentations se multiplient. Le progrès du crime dans les districts agricoles remonte bien évidemment aux dernières usurpations de la grande propriété; de là vient que, pour une seule classe de délits, le braconnage, 4,529 personnes ont été condamnées en 1843 à la déportation, à Teinprisoanement, ou à des amendes que la pauvreté du cou-
pable fait généraleinent convertir en cpielques mois ou en quelques jours de prison.
La guerre d'abord, la taxe des pauvres ensuite, et enfin l'activité des manufactures ont détourné pour un temps les conséquences de cette situation extrême ; cpie Tune ou l'autre ressource vînt à manquer, et l'Angleterre était infailliblement livrée à toutes les horreurs d'une nouvelle jacquerie. Le problème se présente encore une fois, et les esprits clairvoyants comprennent la nécessité de le résoudre. On a changé les paysans en prolétaires ; il faut substituer aux prolétaires des paysans. La constitution de la société anglaise ne permet pas de faire ce qui a été fait chez nous en 1 793. On ne peut pas rendre les paysans propriétaires ; mais on atteindra le même but, en leur donnant une part d'usufruit dans le sol.
Le système, qui est en usage dans quelques comtés et qu'il s'agit d'étendre aux trois royaumes, consiste à restituer à la population rurale sous forme de location. ce qu'elle a perdu sous forme de propriété. Aujourd'hui les chaumières louées aux paysans ne rapportent pas, il s'en faut, l'intérêt de l'argent employé aies construire ; le loyer est généralement élevé, mais le journalier ne gagne pas assez pour le payer avec quelque régularité. Le propriétaire, n'en recevant pas le prix, néglige de faire les réparations nécessaires ; les constructions ne tardent pas à tomber en ruines, et une race misérable végète ainsi ou plutôt croupit sous un toit délabré.
Mais que l'on attache à la chaumière une parcelle de terrain cultivable, ayant un acre ou un demi-acre d'étendue, et aussitôt les résultats se modifiant c la même
famille, qui ne pouvait pas payer trois livres sterling par année pour le loyer d'une petite maison, en payera quatre sans difficulté, si Ton y ajoute un demi-acre de terre; et, cette redevance acquittée, il lui restera encore, si elle cultive avec intelligence, un bénéfice de 6 à 8 livres sterling (152 à 204 fr.). Ce système, que Ton désigne tantôt sous le nom de aWo^m^n^^y^^em, tantôt sous celui de field-garden system^ et tantôt sous celui de rootland System^ bien qu'il n'ait reçu jusqu'à présent qu'une application partielle, a déjà produit les meilleurs eflfets. Voici le témoignage qu'en rendent les commissaires chargés d'examiner la condition des femmes et des enfants employés dans l'agriculture.
a Les lots de terre [allotmenis), dit M. Vaughan, commissaire envoyé dans les comtés de Kent, de Surrey et de Sussex, peuvent être considérés comme une tentative faite pour ajouter à rindustrie de Thomme celle de sa femme et de ses enfants, pour écarter ceux-ci d'un roarcjié encombré, et pour affranchir leur consommation de la surcharge qu'ils payeraient dans les boutiques de village. Ce système affecte spécialement les femmes et les enfants, sous le rapport de Toccupation comme sous celui du salaire, en leur offrant un travail facile et profitable : il donne aussi plus d'activité aux soins domestiques, et provoque la femme à déployer son habileté dans la préparation 4es végétaux, aliments qui étaient tombés en désuétude. Dans quelques localités, il y a des lots spécialement destinés aux enfants. Lorsqu'ils consistent en pâturages, ils occupent la femme et la fille du laboureur à élever le bétail et aux soins qu'exige une laiterie.
« Dans la partie occidentale du Sussex, ce système a principalement été utile aux enfants des deux sexes^ qui ont appris ainsi à planter et à sarcler. La cuisine du ménage s'est également fort améliorée, et la nourriture, au lieu de prendre pour base le pain, le beurre et le fromage achetés dans les boutiques, se compose de végétaux assaisonoé^ su logis. »
Dans les comtés de Suffolk, de Norfolk et de Lincoln, les lots de terre sont devenus la ressource de la population rurale, lorsque Tindustrie de la filature domestique a disparu.
« Ce syslème. dit M. Denison, favorise les bonnes habitudes; il est moral et social à la fois ; il emploie les femmes ainsi que les enfants. Un esprit dVmulation s'empare des paysans qui cherchent à se surpasser l'un l'autre dans la qualité ainsi que dans la quantité des produits. Si l'on aitachait quarante à cinquante verges de terre à chaque chaumière dans les districts ruraux, on ferait cesser le paupérisme.
« La paroisse de Balmer, sur la frontière du comté d'Essex, était une des plus chargées de pauvres; il y a queh{ue temps, on partagea une certaine étendue de terre entre soixante-tieize familles, à raison de quarante verges par famille et de 10 shilifngs (13 fr.) de loyer par année. Cette paroi^se est aujourd'hui celle qui présente Taisance la plus générale, et la taxe des pauvres s^y est réduite dans une notable proportion. Les lots de terre ont fait succéder la prévoyance à l'imprévoyance. Un chef de famille qui n'en a pas obtenu se considère comme étant moins riche de 2 shillings par semaine.
a Dans la paroisse d'Elneham, on compte près de cent chaumières, auxquelles di'S lots de teire sont joints. La culture de ces parcelles occupe invariablement les enfants et les femmes; les brins résultats du système, sous tous les rapports, sont incalculables : il apporte le bonheur, le contt^nteraent, l'amour du travail, la régularité des mœurs ; et les pauvres eux-mêmes commencent à Tapprécier.
« Les journaliers qui ont des lots de terre sont bien supérieurs aux autres. Ils trouvent ainsi de Toccupation et de Tarausement autour d'eux, pour les moments de loisir; et leur âme s'élevant à des pensées plus morales, ils cessent de fréquenter le cabaret. La possession d'une petite propriété leur apprend à respecter la propriété d autrui. 11 est sans exi»uiple que le possesseur d'uQ lot ait été traduit devant le jury, 1 1 je Connais au contraire des cas remarquables d'ameudemeut. »
On a comparé ce système à celui qui existe en Irlande ; rien cependant n'est plus différent. Le cultivateur irlandais afferme, de troisième ou de quatrième main et à des prix exorbitants, une parcelle de terre qui devient son unique ressource et sur laquelle il faut qu'il trouve, au bout de Tannée, la subsistance de sa famille ainsi que le loyer du sol. Suivant le vieux proverbe anglais, « Chaque verge de terre doit nourrir son homme » ; aussi l'homme, dans cette situation, descend-il aux aliments les plus infimes : il se nourrit de pommes de terre, et il se nourrirait d'herbe, s'il le pouvait.
Il ne s'agit pas de créer en Angleterre, à l'exemple de l'Irlande, une race nouvelle de petits fermiers, des fermiers sans instruction et sans capital, voués à la pauvreté pour eux-mêmes et qui appauvriraient le pays. On ne veut pas plus porter atteinte à la grande culture qu'à la grande propriété. 11 faut que le journalier ait quelque moyen d'existence, en dehors des ressources éventuelles que lui procure le travail salarié ; mais il ne faut pas l'affranchir entièrement de cette dépendance salutaire. Que le paysan travaille habituellement pour les autres ; mais qu'il puisse, dans la morte saison ou dans les moments de loisir, travailler aussi pour lui et chez lui. Accordez-lui l'étendue de terre qu'une famille peut féconder de ses sueurs; ce sont là les données non pas seulement de l'économie politique, mais du bon sens.
On compte, dans l'Angleterre proprement dite, environ huit cent cinquante mille journaliers ou domestiques de ferme, de l'âge de vingt ans et au dessus. En supposant trois individus de cet âge par deux familles, cela donne un total de 566,666 familles, qui, à raison d'un
demi-acre par famille, exigeraient une étendue de 283,333 acres à distribuer en lots de terre. Admettons, pour faire la part des districts manufacturiers et pour laisser une marge au progrès de la population, que le système demande un million de parcelles ou cinq cent mille acres; ce ne serait encore que la cinquantième partie du sol cultivé en Angleterre et dans le pays de Galles. La grande propriété n'y perdrait rien, et la grande culture n'en serait pas sensiblement affectée.
L'Ecosse, avec un climat moins favorable et avec un sol comparativement léger, est mieux cultivée et produit beaucoup plus que l'Angleterre. 11 parait donc probable qu'en retirant des mains des fermiers anglais, la cinquantième partie des terres qu'ils exploitent, on ne diminuerait ni la somme des produits, ni celle du revenu. Le même capital d'exploitation, appliqué à une moindre étendue, agirait avec plus de puissance ; et en tout cas, chaque famille gagnerait plus par la culture de son lot de terre, qu'elle ne perdrait par la diminution dans le nombre des journées salariées. Le marché du travail s'agrandirait en résultat.
Un acre de terre cultivé en légumes ou en fleurs dans les environs de Londres, rapporte jusqu'à 200 liv. st. par année. Sans partir de cette base exceptionnelle, il est certain que l'agriculture -jardinage produit infiniment plus que l'agriculture à la charrue ; or, le journalier traitera son lot de terre comme un jardin, et tout ce qu'il en retirera, en surcroît de la production commune, sera une addition faite à la richesse du pays. Si Ion admet un accroissement de revenu égal à 6 livres sterling par famille, le système équivaudra, pour un million
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de familles, à un revenu additionnel de 6 millions sterling (153,000,000 de fr.). Il s'ensuivra de deux choses l'une, ou que l'Angleterre, qui importe aujourd'hui du blé de Fétrauger, pourra suffire désormais à la consommation de ses habitants, ou que l'accroissement des produits amènera un accroissement correspondant dans le nombre des consommateurs. Dans l'un comme dans l'autre cas, le résultat serait un immense bienfait.
Dans le travail agricole en France, la demande et l'oflFre s'équilibrent encore. Si vous voulez avoir un valet de ferme, il faut aller le chercher dans les foires, et ne pas laisser passer certaines époques de l'année. En Angleterre, la demande excédant constamment l'oflFre, le journalier que l'on emploie accepte le travail comme un secours qu'il a mendié. Vous rencontrez les laboureurs stationnant presque dans chaque paroisse, à l'endroit où se croisent les routes, et qui sollicitent, disant avec le ton de la prière : « Nous voilà, monsieur, forts et bien portants ; ne voulez-vous pas nous faire travailler » (*) ? Le système des lots de terre mettrait fin à cette mendicité, la plus triste de toutes et celle qui crie le plus haut contre l'état social. Dans les mauvais jours, le laboureur pourrait attendre ; il aurait le même privilège que le capitaliste et que le propriétaire ; le pain ne lui manquerait pas le jour même où le salaire cesserait.
Un membre du parlement, M. Cooper, a proposé, afin de généraliser le système, un bill qui décide qu'une
(1) Stourmintier agricultural association^ Speech of Mr Huxlable, 5 déc. 1844.
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commission sera nommée par les habitants, dans chaque paroisse, pour en surveiller l'application, et que les propriétiires qui concéderont des lots de terre auront hypothèque sur la taxe des pauvres pour sûreté du loyer. Bien que la chambre des communes en ait autorisé la lecture, il n'est pas probable qu'elle s'associe à la pensée de l'auteur. On n'a pas l'habitude en Angleterre des mesures générales ; et le bien ne s'y fait que d'une manière sûre, que lorsqu'il se fait individuellement, par les mœurs plutôt que par la loi. Mais il parait impossible que les avantages de cette grande amélioration ne deviennent pas bientôt d'une évidence publique. La sécurité delà propriété foncière en dépend.