‹ Études sur l'Espagne (volume 2)Chapitre 142 sur 190 · CONSKQUENCES DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

CONSKQUENCES DE LA RÉVOLUTION

de ses soldats révoltés, et peut-on croire que, s'il avait assisté à cette bagarre, le marquis de Bouille eût omis de citer son nom? D'autre part, une lettre du comte de Grillon du mois de septembre 1790 nous montre Salm éloigné de Paris, mais prêt à y revenir : « Rien assurément ne difFère plus, mon ({ cher ami, que la vie que nous menons l'un et « l'autre depuis que nous avons quitté Paris ; vous (( êtes dans le plus grand mouvement et moi dans a le plus grand repos ; mille objets nouveaux vous « environnent et vous rappellent des idées de guerre. . . « Nous sommes ici depuis dix jours et nous ne re- « viendrons à Paris que les premiers jours du mois « prochain ; vous y arriverez aussi à peu près dans « le même temps' ».

Des correspondances dont nous produirons plus bas quelques extraits nous apprennent que Salm, dès qu'il fut dépossédé de son régiment, vers la fin sans doute de Tannée 1790, fit vendre la maison qu'il possédait rue de Grenelle-Saint-Germain, près l'hôtel Gonti, <'l se vcAiyd d'uljord en Allemagne, puis en Suisse, où vint le rejoindre la princesse de Bouillon et où nous le trouvons installé, dès le mois de mai 1791, lort appliqué i» mettre ordre à ses ad'aires. Ge qui le préoccupait avant tout, c'était d'établir sa qualité d'Allemand pour échapper aux lois édictées contre les émigrés et sauver ce qu'il possédait de mobilier et d'argent en France. « Mon absence n'est point

1. Grillon à Salm. A Grillon par Beauvais. 18 septembre 1790 (Mémoires de Malouet, éd. de 1868, t. II, p. 457).

« assurément une émigration », écrit-il à son agent à Paris, un nommé François Bernard, « un étranger (c ne peut jamais être censé avoir émigré parce qu'il « a voulu se retirer chez lui* )>. Puis il lui fallait encore obtenir la liquidation de son régiment et s'en faire rembourser le prix, conformément au décret rendu, le 28 mai 1791, par l'Assemblée Nationale. Ces affaires délicates et difficiles donnèrent lieu à une longue et active correspondance où Salm laisse parfois percer ses sentiments sur l'état des choses, trahit ses regrets et ses appréhensions. Ainsi, dans un billet à Bernard, après l'avoir prié de passer à l'ambassade d'Espagne prendre des nouvelles de son ami le comte de Fernan Nunez, il ne peut s'empêcher de railler cet agent qu'avait un peu trop séduit la faconde révolutionnaire : « Je « vous supplie de ne point me parler du bon « peuple, ou apprenés moi le françois. Ce qui est « bon, c'est vous, et puis tous les honnêtes gens ; « mais, en conscience, est-ce la majorité* »?

A d'autres moments ce sont ses meubles, ses livres surtout et ses lettres dont il se montre très inquiet et qu'il recommande aux bons soins du fidèle Bernard:

« Comme vous allez bientôt déloger et transporter par conséquent tous mes effets, je ne puis trop vous recom-

1. Lettre datée du Désert, près Lausanne, le 12 juillet 1791 (Arch. Nat. T 515. 1-2).

2. Lettre datée du Désert, près Lausanne, le 5 juillet 1791 (Arch. Nat. T 515, 1-2).

SALM THAITK COMME EMIGRE 285

mander d'avoir le plus grand soin de faire emballer en votre présence mes pauvres livres, qui, je crois, n'ont déjà que trop souffert dans la vilaine chambre où ils étoient et dont Tliyver dernier j'ai trouvé un jour de pluye les fenêtres ouvertes. Mandés moi en quel état vous les aurés trouvés, et si les rats nen ont pas mangé une partie. Vous savés combien je suis attaché à ma bibliothèque'. »

Agent salarié d'un ci-devant dont la qualité d'étranger était contestée, Bernard courait de gros risques ; et, en effet, ce que l'on pouvait redouter arriva : Bernard fut arrêté comme entretenant des relations avec un émigré. Voilà qui contrecarrait singulièrement les desseins de Salm; surtout son bon cœur s'émut à l'idée que le pauvre Bernard payait ainsi le dévouement qu'il avait mis à soigner les intérêts d'un maître absent. Il lui adressa donc des indications précises destinées à prouver aux juges qu'il était absurde de vouloir traiter comme Français un Allemand de naissance, non propriétaire et non domicilié en France, et que par conséquent ledit Bernard ne pouvait être accusé de pactiser avec l'émigration :

Lausanne, le 13 novembre 1792.

« Vous auriésdû faire remarquer que je n'ai prêté aucun des serments militaires que les Assemblées constituante et législative ont prescrit pour ceux qui vouloient rester au service, et par cela seul j'ai perdu mon grade de maréchal de camp. Si on objectoit la prestation d'un serment

1. Lettre datée de Lausanne. 28 avril 1792 (Arch. Nat. T 515, 1-2)

civique à la section, il est bien aisé de faire voir que ce serment ne provenoit que de la possession d'une maison que j'avois dans la rue de Grenelle et que j'ai vendue il y a deux ans, ce qui fait que je n'ai pas un pouce de terre en France. Vous avés beau dire : il est impossible qu'on veuille sérieusement me déclarer français, il serait bien moins absurde de me déclarer espagnol. J'ai servi 14 ans en Espagne, et je n'en ai servi que 12 en France. Après cela, je possède en Espagne un revenu foncier et un revenu viager. J'y possède de plus une commanderie dans l'ordre de Montesa, laquelle me constitue membre des états du royaume de Valence. Enfin j'ai prêté plus d'un serment en Espagne et le roi d'Espagne est mon grand maître; il m'a fallu une permission spéciale de lui pour entrer au service de France. — Il me semble qu'il n'y a rien à opposera ces argumens. — Si l'Allemagne pouvoit cesser d'être ma patrie, ou si j'en avois une seconde, certainement ce seroit V Espagne. — Vous pouvés faire usage de ce que je vous mande.

Emmanuel, prince de Salm Wild et Rhin grave*. »

Et, dans une autre lettre, adressée celle-là à un ministre dont nous ignorons le nom, Salm précise et complète encore les renseignements contenus dans la précédente missive :

« En deux mots, je ne suis point françois : mon nom atteste que je suis allemand, mon extrait baptistère prouve que je suis né sur le territoire étranger, je n'ai pas un pouce de terre en France, je n'y avois qu'une petite maison, que je vendis, lorsque la propriété d'un régiment allemand me fut otée. Depuis lors, je n'ai plus

\. Arch. Nat. T 515, 1-2.

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