ÉTUDES HISTORIQUES
côté-ci des Pyrénées. Décidément, le (c Voyage d'Espagne » est un genre usé jusqu'à la corde ; n'essayons plus d'y revenir.
Le siècle de l'histoire nous devait quelques travaux dans le domaine des études espagnoles; il importait de remplacer ou de rajeunir les œuvres démodées de l'époque antérieure. Au xviii^ siècle, l'on ne faisait guère plus en France que de traduire et de continuer tant bien que mal VHistoire d'Espagne de Mariana, cette histoire que l'érudition contemporaine sape et ruine tous les jours, mais qui résiste néanmoins en tant qu'œuvre d'art d'un penseur et d'un écrivain patriote.
Prétendre que nos nouvelles histoires générales d'Espagne ont fait oublier le livre du jésuite espagnol serait exagéré. Il manque à ces compilations beaucoup de choses essentielles, aussi bien la connaissance approfondie du pays que celle des sources de son histoire. Mais, à dire vrai, l'histoire générale d'un pays n'est pas l'affaire d'un étranger, obligé de tout apprendre et qui ne possède pas ce fonds d'informations que l'indigène acquiert presque sans s'en douter par le simple contact du sol et des hommes. A bien des égards donc on ferait sagement en France de s'en tenir aux questions de détail, à des incidents ou à des
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moments de l'histoire politique ou littéraire espagnole. Ici, sur un terrain circonscrit, Tétranger comprend souvent mieux et juge plus sainement, parce qu'il compare et qu'il est exempt de préjugés locaux, libre de ces admirations ou de ces haines qu'imposent en quelque sorte la tradition et le milieu. Dans cet ordre de recherches, la France moderne est, on le reconnaîtra, très dignement représentée, soit par les études historiques et archéologiques de Mignet, Mérimée et Charles Davillier, soit par les études littéraires ou artistiques et les traductions des Viardot, Damas Hinard, Puibusque, Philarète Ghasles, Antoine de Latour, Viguier et Louis-Lande, pour ne parler que des morts.
Nous voici arrivés enfin au terme de cette longue revue, qui, du moyen âge, nous a conduits presque jusqu'à l'heure présente. Qu'en faut-il conclure ?
La connaissance de l'Espagne a-t-elle été en France ce qu'elle aurait dû être, et surtout est-elle aujourd'hui ce qu'il conviendrait qu'elle fiit? Il nous en coûte, certes, de ne pouvoir donner à cette question une réponse pleinement affirmative.
MANIÈRES DE COMPRENDRE l'eSPAGNE. 107
A toutes les époques, nous avons eu des érudits qui ont su, des artistes qui ont compris et adroitement rendu dans notre langue les choses du pays voisin ; mais trop souvent aussi la France, par esprit de dénigrement ou par simple ignorance, a jugé superficiellement ou mal interprété TEspagne. Haïr l'Espagnol, comme au xvi*' et au xvii® siècle, ou le mépriser, comme au xviii®, est un mauvais moyen pour le comprendre ; autant vaudrait encore en raffoler, même sans discernement, comme il est arrivé à quelques Allemands de nos jours. Par malheur, on ne raffole guère de son voisin.
Entre contrées limitrophes, dont l'histoire est longue, et qui ont eu leurs piques et leurs brouilles, les rapports ne sauraient être toujours parfaitement amicaux. Chaque pays se croit supérieur à l'autre et ne note chez l'autre que des défauts ou des ridicules. Pour changer, nous pourrions nous appliquer maintenant à voir surtout ce que les Espagnols ont fait de bon et de beau, et nous n'y perdrions incontestablement ni notre temps ni notre peine ; car quel sujet plus riche et plus digne d'intérêt à tant d'égards?
En effet, la nation qui a barré la route aux Arabes ; sauvé la chrétienté à Lépante ; trouvé
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un monde nouveau, où elle a implanté notre civilisation ' ; formé et dressé cette belle infanterie, que nous n'avons réussi à vaincre qu'avec son ordonnance et ses armes; créé, en art, une peinture du plus puissant réalisme ; en théologie, un mysticisme divin qui a su ravir l'âme à des hauteurs si prodigieuses ; en littérature, ce grand roman social, le Don Quichotte, dont la portée philosophique égale, si elle ne le dépasse, le charme de rinvention et du style ; la nation, qui a donné à ce principe nouveau, inconnu des Anciens, au noble sentiment de l'honneur, son expression la plus fine et la plus fière, cette nation mérite à coup sûr qu'on la tienne en quelque estime et qu'on tente de l'étudier sérieusement, sans enthousiasme niais, comme sans prévention injuste.
1. (c Non sans grandes peines que nous autres François n'eussions peu souffrir. » (Brantôme.)