III. L HISTOIRE DANS RUY BLAS
cartonnage de l'édition destinée aux classes s'étaleront aux devantures des boutiques à l'époque de la rentrée. Il y aura concurrence entre les commentateurs de Hugo : tel, plus érudit et grammairien ; tel, plus littéraire et plus riche en rapprochements heureux.
Essayons de travailler pour ces futurs glossateurs, dont la tâche sera épineuse et immense.
Qu'on ne se méprenne pas, au reste, sur nos intentions. Il ne s'agit pas ici de se donner le plaisir trop facile et très puéril dénoter des lapsus ou des contresens dans les drames du maître et de livrer son œuvre aux railleries de pédants vulgaires. Et d'ailleurs, quand bien même le théâtre de Hugo ne formerait qu'un tissu d'énormes bévues historiques, la valeur de cette poésie n'en serait pas, pour cela, amoindrie. Ni les fanatiques, qui acceptent tout, ni les timides, qui admirent mais aimeraient à découper ces drames et à composer de leurs meilleurs morceaux une belle anthologie, ne se sentiraient par là le moins î du monde atteints dans leur culte : le critique nain disparaît devant le poète géant.
Notre objet est tout autre. Nous ne cherchons qu'à montrer, par des exemples qui ont trait à l'histoire d'Espagne, comment le grand
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ouvrier rassemblait et triait les matériaux de ses fables, comment il les façonnait pour les plier à ses conceptions ou simplement aux exigences de la couleur, de la sonorité et de la rime. Et cela semble intéressant.
Si l'on a aujourd'hui choisi Ruy Blas, c'est que ce drame est, entre tous, celui qui se prête le mieux à une telle enquête, Hugo l'ayant d'ailleurs comme sollicitée, en nous donnant dans une note le prétexte et, en quelque manière aussi, les moyens de l'entreprendre :
u Du reste, et cela va sans dire, il n'y a pas dans Ruy Blas un détail de vie privée ou publique, d'intérieur, d'ameublement, de blason, d'étiquette, de biographie, de chiiï're, ou de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact... 11 (l'auteur) l'a déjà dit ailleurs, et il espère qu'on s'en souvient peut-être, à défaut de f aient, il a la conscience. Et cette conscience, il veut la porter en tout, dans les petites choses comme dans les grandes, dans la citation d'un chiffre comme dans la peinture des cœurs et des âmes, dans le dessin d'un blason comme dans l'analyse des caractères et des passions. »
Voilà des paroles qui autorisent un examen minutieux et mettent à son aise un critique . éplucheur. Procédons par ordre et parlons \ d'abord du sujet de la pièce avant de descendre aux détails.
Ce qui, huit ans après Her7iam, a pu ramener
Hugo au pays de l'honneur castillan, ce qui lui a suggéré l'idée de s'en prendre, cette fois, ta une époque de décadence et de mêler son drame à la grandiose débâcle de la puissance espagnole est bientôt trouvé. Vers 1830, il y avait, si l'on peut ainsi dire, du Charles II d'Espagne dans l'air. Romanciers, dramaturges et artistes étaient hantés par la sombre vision du monarque décrépit et malsain dont la longue agonie coïncida avec TafFaissement de sa nation. Les uns insistaient particulièrement sur l'impuissance physique de l'héritier de Charles-Quint, impuissance qui fut, un temps, la plus grave préoccupation de Louis XIV et de sa diplomatie, et ils essayaient d'en tirer une donnée dramatique. Témoin La Reine d'Espagne de Henri de Latouche*.
Représentée au Théâtre-Français, le 5 novembre 1831, cette indécente pièce, qui, à ce que nous apprend Sainte-Beuve, devait servir de (( véhicule à une intention politique hostile ))", ne recueillit que des sifflets et ne reparut jamais surl'afliche. Bien certainement
1. La Reine d'Espagne, drame en cinq actes, représente une seule fois sur le Théâtre-Français (5 novembre 1831), par M. H. de Latouche. Paris, 1831, in-8o.