LA VRAIE MARIE DE NEUBOURG
de rage, elle cassa tout dans sa chambre*, — cette Neubourg, fort belle femme d'ailleurs et très instruite, s'empara du faible esprit de Charles II, mata ses bien rares velléités d'indépendance et d'autorité et, avec sa camarilla allemande, gouverna pour lui, autant du moins que ce pays en lambeaux pouvait être gouverné. (( Esercita piutosto la figura di re che di regina », écrit un ambassadeur vénitien*. Après avoir combattu de toutes ses forces la politique française, elle s'y rallia au dernier moment, quand elle sut que le roi, influencé par Portocarrero, avait rédigé son testament en faveur du duc d'Anjou ; avec une souplesse remarquable, elle se retourna complètement et fît humblement sa soumission à Louis XH \ Même, elle ne désespéra pas de jouer un rôle prépondérant sous le nouveau régime ; elle crut un instant que ses charmes de femme de trente ans sauraient gagner le cœur de Philippe V.
1. « Le roi d'Espagne s est mis dans une extraordinaire « colère, et la reine d'Espagne a tout cassé de rage dans sa « chambre » (Blécourt à Louis XIV, 3 juin 1700; dans Hippeau. /. c, t. II, p. 224).
2. A. Gœdeke, Z?i> Politik OEsterreichsin der spanischen Erbfolgefrage, Leipzig, 1877, t. I, p. 57 et sulv. ; et Saint- Simon, Mémoires, éd. Chéruel, t. II, p. 173.
190 III. l'histoire dans ruy blas.
« La reine d'Espagne vient toujours commander », écrit Blécourt au marquis de Torcy et à Louis XIV très peu de temps après la mort de Charles II, a elle s'est mise en tête qu'elle pourra plaire au nouveau roi et par là avoir toujours un parti. Dans cette vue, elle ne veut pas sortir du palais ou au moins de Madrid, de manière qu'il serait très nécessaire qu'elle ne demeurât pas à Madrid, car tant qu'elle y sera, il y aura toujours de la brouillerie. . .
u La Reine s'opiniâtre à ne pas sortir de Madrid. Elle a toujours envie de commander et croit trouver les moyens d'y réussir. C'est pourquoi il serait nécessaire qu'elle sortît de cette ville avant que le nouveau roi y arrivât, pour lui ôter et à ses adhérents les desseins qu'ils pourraient avoir*. »
Nous avons de cette Marie-Anne deux lettres, du l""" décembre 1700, à Louis XIV et à Philippe V, où elle se plaint amèrement, dans un jargon des plus baroques, de certains manquements des grands officiers du palais qui se croyaient déliés de tout devoir envers elle:
« J'implore donc l'équité et protection de Votre Majesté contre des êtres si éclatants et si intolérables, lui recommandant mon honneur, mon crédit et mon autorité publiquement outrés par mon grand maître d'hôtel et maîtresse d'hôtel, à l'exemple et suggestion
1. Blécourt au marquis de Torcy (25 novembre 1700), et à Louis XIV (30 décembre 1700); Hippeau, /. c, t. II, p. 314 et 401.