ANTIPATHIE ENTRE LES DEUX NATIONS
ferme le bas d'al)ord et finit par le collet. S'il est réduit à la nécessité, le Français vend tout: manteau, pourpoint et chausses, hors la chemise ; TEspagnol commence par vendre sa chemise, gardant jusqu'à l'extrémité sa fraise, son épée et sa cape. Antipathie dans le manger et le boire. Le Français mange le bouilli avant le rôti, l'Espagnol le rôti avant le bouilli. Quand il boit, le Français met l'eau sur le vin; l'Espagnol le vin sur l'eau. A lajjle, l'un parle sans cesse, l'autre ne dit mot, et, après le repas, alors que le premier marche et se démène, le second se repose, à moins qu'il ne dorme. Et ainsi de suite du reste, du maintien, du parler, etc.
Que faire à cela ? Il n'est au pouvoir de personne de supprimer cette antipathie qui a son fondement dans la nature contraire du sol et des hommes, il ne reste qu'à la corriger dans la pratique, et à ce but doit tendre le mariage de Louis et d'Anne.
Ce mariage et son pendant, celui d'Elisabeth de Bourbon avec Philippe IV, ne firent pas disparaître, Ijien entendu, les anciennes causes de discorde et de jalousie entre Espagnols et Français ; il en résulta cependant quelque détente, un rapprochement tout au moins entre la noblesse des deux pays, qui, à
38 1. l'espagne en fhance.
cette occasion, rivalisa de fine courtoisie et d'élégance.
En arrivant en France avec leur infante, les gentilhommes espagnols ne durent pas se sentir dépaysés, c'est qu'en effet Fengouement pour les choses d'Espagne — sinon pour ses habitants — était alors à son comble dans le monde de nos jolis cavaliers. Tandis que l'Espagne politique baissait dans notre estime, que ses armées et ses flottes ne nous préoccupaient plus guère, ses modes, en revanche, faisaient fureur. L'Espagne gardait encore sur nous la supériorité d'une nation arrivée plus tôt aux raffinements de la civilisation, elle nous imposait la forme de ses costumes, comme le ton de sa littérature. L'air galant qu'on se donnait à Paris, la hrai^erie dont se piquaient nos courtisans, leurs attitudes de fondus d'amour, tout cela est d'importation espagnole. Quel élégant se fût refusé et des gants de senteur et un collet parfumé d'ambre gris ? Ouelle o-entille dame se fût coiffée sans moustaches, sans galant et sans apretador, ou eût négligé de faire porter à l'église un carreau de broderie d'Espagne pour s'y asseoir ? Les jeux de cartes étaient esj)agnols : prime, quinola, hombre ; les danses aussi : sarabande , passecaille, séguedille, et jusqu'à la cuisine : arbon-