LE CONSEILLER BERTAUT
certaines choses, mais il ne voit pas tout; aisément il prend l'exception pour la règle et est enclin à déduire d'un cas particulier des conséquences trop générales. Ces réserves faites, on doit recommander les notes de ces voyageurs comme la meilleure introduction qui se puisse trouver à l'étude des livres espagnols du xvii" siècle, si hérissés de difïïcultés de tout genre et qui rebutent par leur goût si prononcé de terroir. Seulement, il ne faut demander à chacun que ce qu'il est en mesure de donner; chacun de ces voyageurs a sa compétence spéciale.
Au conseiller Bertaut', attaché à l'ambassade du maréchal de Grammont qui allait en Espagne « pour le mariage », celui de Louis XIV avec Marie-Thérèse, on demandera plutôt des notions sur la forme du gouvernement, les institutions politiques, certains usages ou traits de mœurs, que, par sa situation d'agent diplomatique, il a pu étudier à loisir, ou bien, à l'occasion, quelques « entrevues »
1. François Berlaul était frère de M"'*' de MoUeville. De Madrid, le 2J octobre 1659, il adressa à sa sœur une lettre, dont le contenu répond exactement aux pages 22 à 36 de son Journal du voyage d'Espagne. La lettre en question a été insérée dans les Mémoires de M™e de Molteville (éd. Michaud et Poujoulat, p. 482).
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avec des personnages célèbres. Cilons-en une assez curieuse que ce conseiller eut à Valladolid avec le fameux jésuite Escobar :
« J'allay voir le Père Escobar, que j'entretins longtemps sur la Théologie Morale, qui a fait tant de bruit. Il s'étonnoit qu'on s'en formalisoit en France, disant, que ce n'estoient pas ses opinions qu'il avoit mises dans ce livre, mais celles de tous les casuistes d'Espagne et d'Italie. 11 me parut un fort bon homme, âgé environ de quarante-quatre à quarante-cinq ans. Je disputay contre luy sur la question de l'homicide et des autres qui sont dans les lettres du Provincial, et il ne me rendit point d'autres raisons de ses maximes, sinon qu'il y avoit des docteurs encore plus relaschez que luy. Comme il n'avoit pas vu ces Lettres dont je viens de parler, je luy promis de luy en envoyer de France et de parler aux libraires de Lyon qui impriment ses œuvres et dont il nestoit pas satisfait; car il n'y a point d'imprimeurs en Espagne assez forts pour entreprendre de grands ouvrages, qu'ils envoyent tous imprimer à Lyon ou à Anvers. Il me dit qu'ils luy imprimoient huit tomes in-folio de sa Théologie Morale, et que ce que Ton en avoit veu n'estoit qu'une petite Somme qui ne contenoit pas ses opinions, mais celles des autres; qu'il avoit fait aussi six volumes sur la Sainte Escriture, et qu'il avoit fait marché à cent écus pour chaque volume. Je fus tout étonné que cet homme qui fait tant de bruit en France en fîst si peu en son pays, où à peine le connoist-on ^. »
1. Journal du voyage d'Espagne, contenant une description fortexacte de ses royaumes et de ses principales villes, Paris, 1669, p. 194.
ESCOBAR ET CALDEROx>'. 55
Voilà un Escobar Jiien bonhomme en effet, très différent, on le voit, de celui qui, depuis Pascal, a cours en France, où ce nom est devenu synonyme d'homme fourbe, qui use de réticences et de faux-fuyants. Et n'est-il pas intéressant aussi de constater par un aveu, dont la sincérité ne saurait être suspectée, combien TEspagne était alors hermétiquement fermée à toute idée exotique? Cût Escobar, dont alors, en 1660, la France entière sait le nom, n'a jamais entendu parler des Provinciales, parues trois ans auparavant et où sa doctrine fait presque tous les frais du persiflage de Pascal? Avec un flegme admirable et que ne trouble nullement l'annonce d'un livre où il est si vivement pris à partie, il ne pense qu'à continuer sa Théologie morale en huit volumes in-folio, et, quand il cause avec un Français, c'est pour obtenir de lui qu'il recommande ses ouvrages aux libraires de Lyon !
D'un autre auteur célèbre, Pedro Galderon de la Barca, le conseiller Bertaut — qui lui rendit visite au mois de décembre 1659 — ne nous dit que quelques mots médiocrement flatteurs. « A sa conversation je vis qu'il ne « sçavoit pas grand'chose, quoy qu'il soit déjà « tout blanc. Nous disputasmes un peu sur « les règles de la Dramatique, qu'ils ne
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« connoissent point en ce pays là, et dont ils se « moquent ». Prévenus contre le théâtre espagnol par leur éducation et parce qu'ils avaient pu voir de ce théâtre en France, où les comédiens espagnols appelés par les reines Anne et Marie-Thérèse n'eurent jamais aucun succès, nos Français n'étaient pas en état de sentir les beautés réelles du drame caldéronien, de faire abstraction des défauts de style et de composition pour s'attacher seulement aux trouvailles ingénieuses, aux idées élevées ou profondes de ces drames espagnols.
A la femme voyageuse, à la comtesse d'Aulnoy', ou bien à la marquise de Yillars' dont les lettres, charmantes de naturel et de finesse, pourraient être signées souvent par M""" de Sévigné, on demandera, par exemple, de nous transporter (huis l'intimité de la femme espagnole, autant du moins que les mœurs encore à demi orientales du pays permettent même aux autres femmes de s'y introduire; on lui demandera de nous expliquer les détails de la vie domestique ou mondaine, les
1. Relation du voyage d'Espagne, Paris, 1691, 3 vol. La nouvelle édition donnée par M""^ Carey (Paris, 1874) est peu correcte.
2. Lettres de Madame de Villars à Madame de Coulanges, nouvelle édition par A. Courtois, Paris, 1868.
m"^ d'aulnoy et carel de sainte-garde. 57
galanteries du Palais. M"'" d'Aulnoy a enlevé quelque crédit à ses impressions de voyage par sa fâcheuse manie de mêler au récit de choses vues et vécues des fantaisies romanesques, qui ont pu plaire aux contemporains mais qui maintenant nous ennuient fort et nous gâtent le livre. On n'est pas impunément auteur de contes de fées. Ici donc il convient de se tenir plus en garde contre certains débordements d'imagination, de lire entre les lignes et de ramener certaines peintures trop vives et trop chargées à un ton plus discret. D'autres voyageurs ont d'autres curiosités. Tel scrute les bas-fonds de la société, tel recherche les divertissements et les fêtes, combats de taureaux, prestation du serment de fidélité aux héritiers de la couronne, l'une des plus imposantes cérémonies royales, et, en même temps, pour pénétrer plus avant dans l'âme du pays, accumule des notes « sur (c les proverbes, les mœurs, les maximes et « le génie de la nation espagnole », comme l'auteur de Mémoires curieux envoyés de Madrid et imprimés en 1670, qui est certainement Carel de Sainte-Garde, ce diplomate correspondant de Chapelain'.
Terminons le xvii" siècle par un écrivain illustre, que la nature de ses oeuvres et sa carrière rattachent immédiatement aux diplomates dont il vient d'être parlé.
Saint-Simon, chronologiquement, appartient au siècle suivant; il est mort après Montesquieu, en 1755, et son ambassade d'Espagne date de 1721. Néanmoins, par toutes les tendances de son esprit, il est bien encore duxvii", il en est surtout dans ce qui concerne l'Espagne. Sa manière de comprendre et déjuger soit les institutions de ce pays, soit le génie de ses habitants, ses interminables dissertations nobiliaires, ses minutieuses recherches sur l'étiquette et le cérémonial nous ramènent en ari'ière, à une époque où l'esprit philosophique n'avait pas encore renversé beaucoup d'idoles que Saint-Simon révère profondément.
Sans doute Saint-Simon nadmire pas tout de l'Espagne, — on ne pouvait attendre cela d'un tel homme, — mais il conserve encore une secrète sympathie pour les grandes allures de cette nation déchue. La morgue espagnole convenait au fond à ce hautain. (J»u'on lise plutôt le long chapitre de ses Mé??ioires sur les grands et les titrés d'Espagne; là il est à son aise. Et comme il se plaît à inventorier ces beaux noms sonores, et comme il se délecte à expliquer et
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à suivre les généalogies des maisons de bonne marque! 11 possède en outre un titre sérieux à la reconnaissance des Espagnols : la relation de son ambassade, bien plus qu'un document diplomatique, est l'histoire même de la cour de Philippe V pendant plusieurs années. Saint-Simon est le meilleur historien espagnol d'une époque extrêmement pauvre en livres et que nous connaîtrions mal sans lui. En un point cependant, cet attardé a été comme mordu par l'esprit nouveau ; on veut parler de son jugement sur l'Inquisition.
« Mais quels pays que ceux d'Inquisition I... Tlnquisition furette tout, s'alarme de tout, sévit sur tout avec la dernière attention et cruauté. Elle éteint toute instruction, tout fruit d'étude, toute liberté d'esprit, la plus religieuse même et la plus mesurée. Elle veut régner et dominer sur les esprits, elle veut régner et dominer sans mesure, encore moins sans contradiction, et sans même de plaintes ; elle veut une obéissance aveugle sans oser réfléchir ni raisonner sur rien, par conséquent elle abhorre toute lumière, toute science, tout usage de son esprit ; elle ne veut que l'ignorance, et l'ignorance la plus grossière ; la stupidité dans les chrétiens est sa qualité favorite et celle qu'elle s'applique le plus soigneusement d'établir partout, comme la plus sûre voie du salut, la plus essentielle, parce qu'elle est le fondement le plus solide de son règne et de la tranquillité de sa domination ^. »