LE S\GE ET LE THEATRE ESPAGNOL. G
a rendu l'EspagMie qu'il entendait peindre, celle de la première moitié du xvii° siècle, l'Espagne des Lerma et des Olivares. Assurément nous serions mal venus de contester la fidélité des tableaux de Gil Blas et la ressemblance de ses portraits, puisque les Espagnols euxmêmes les proclament et en sont si persuadés qu'ils ont, à cause de cela précisément, revendiqué la paternité du livre. Ne nous montrons donc pas plus sévères que ceux qui sont les meilleurs juges dans leur propre cause. Si cependant il était permis de risquer une opinion, on ferait observer que l'Espagne de Le Sage semble, sinon plus belle que nature, au moins plus aimable ; dans le caractère du héros, comme chez les autres personnages du roman, on démêle quelque chose qui n'est pas encore de la sensiblerie, — nous ne sommes pas à la fin ni même au milieu du siècle — mais qui y confine, et ce c[uelque chose n'est pas espagnol du tout. Il y a dans le tempérament espagnol des côtés durs, abrupts, que Le Sage n'a pas aperçus ou qu'il a volontairement atténués et adoucis.
Le Sage, qui se partageait entre le théâtre et le roman, a tenu aussi à montrer, avant de composer Gil Blas, ce que son talent d'arrangeur saurait faire du drame espagnol. De là
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un recueil formé, à son avis, des « meilleures « comédies des plus fameux auteurs espagnols c( traduites en françois ' ». Le choix eût pu être plus heureux, mais il n'y a rien à reprendre au système de traduction ou plutôt d'accommodation:
« Je ne me suis pas fait une religion de traduire à la lettre ; les Espagnols ont des façons de parler que l'on ne me blâmera pas d'avoir changées. Tantost ce sont des figures outrées, qui font un galimatias des ternies pompeux de ciel, de soleil et d'aurore ; et tantost ce sont des saillies du Gapitan Matamore, des mouvements rodomonts, qui ne laissent pas véritablement d'avoir de la grandeur et de la force, mais qui sont trop opposés à nos usages pour pouvoir être goûtés des François. J'ay donc adouci tout ce qui m'a paru trop rude ; mais je n'ay pas travesti mes acteurs à la Françoise, comme de célèbres auteurs qui en ont fait des Eraste et des Glitandre dans quelques pièces espagnoles qui ont esté représentées sur notre Théâtre. J'en ay fait des Rodrigue et des D. Diegue, qu'on reconnoîtra toujours, à leur manière de penser et de parler, pour estre nez sous un autre ciel que le nostre. »
Parfaitement pensé. Nul n'a mieux vu ni dit ce qui peut être sauvé de la comedia espagnole dans une version française. Remanier le style, garder les mœurs: voilà la recette.
1. Le théâtre espagnol, etc. Paris, 1700. I^e recueil est anonyme.