LA DEMOISELLE LOLOTTE
trop compromettante, ce fut à la Morin, plus secrète, qu'incomba l'honneur de charmer les loisirs de l'ambassadeur catholique.
Vendredi, !•' avril 1774.
« Depuis les plaisanteries qui ont été faites à Versailles à M. le comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne, sur les passades qu'il a eues avec la demoiselle Lolotte, danseuse à rOpéra, dont il a été rendu compte, ce ministre a retiré entièrement la confiance qu'il avoit en la femme Aubert. Celle-ci s'étoit toujours flattée, lors de son indisposition, qu'après son rétablissement elle parviendroit à la ravoir^ mais ses démarches et tentatives ont été vaines : Son Excellence n'a point voulu en entendre parler, quoique le nommé Pommier, son valet de pied, son agent et même son confident, se soit vivement intéressé pour la dite femme Aubert.
Cette dernière a appris ces jours derniers que sur les détails avantageux qu'on a fait à M. l'Ambassadeur des charmes de la demoiselle Morin, demeurant rue Jacob au coin de celle des Saints-Pères, il y a envoyé son grison un soir pour demander si une personne de la plus grande considération, qui ne vouloit point être connue, pouvoit se présenter. La place étant prise par quatre Anglois qui y soupoient, il a été répondu que cela ne se pouvoit pas ce jour-là. M. l'Ambassadeur, à qui il a été rendu compte du motif de refus qui a été fait à son message, n'i a point renvoyé. — La demoiselle Morin est une brune piquante, petite, ayant de très beaux yeux et de belles dents, la bouche et le rire de la volupté dont l'ensemble forme une figure aussi jolie qu'intéressante.
Cette Laïs a beaucoup de célébrité parmi les jeunes gens tant par son libertinage que par le long séjour qu'elle a fait chez la dame Gourdan ^ »
1. AfF. Etr.; Espagne, vol. 573, fol. 238. Voir aussi les Jjdémoirts de Bachaumont, t. YII, p. 154, et t. XXI^ p. 95.
174 GRANDS d'eSPAGNE
Ces indications suffisent et il est inutile d'insister sur ce sujet scabreux. — La modestie n'étant pas son fort, il se pourrait bien aussi qu'Aranda eût eu la prétention de réussir auprès des femmes du monde ; certains billets à Yergennes le donneraient à entendre : « J'espère vous voir mercredi, mais non (c pas profiter de votre soupe, parce qu'il y a des (( dames qui me grondent sans cesse et m'accusent « de ne vouloir profiter des bontés dont elles (( m'honorent. ^ » Tel que nous le connaissons, il était bien capable de prendre au sérieux ces agaceries ; aussi, quelle joie pour les belles dames appartenant aux cercles de la cour de faire danser devant elles cet ours aragonais !
Plus innocente, mais tout aussi ridicule, était la fantaisie qu'il avait d'écrire en français, non pas seulement le jargon diplomatique que tout ministre étranger, au xvin® siècle, fût-il russe, suédois ou espagnol, maniait fort convenablement, mais le français familier, courant. Il n'est pas douteux qu'il ne mît de la coquetterie à écrire du premier jet les épitres dont il accablait le ministre des Afiaires Étrangères, et il semble non moins évident qu'il se croyait parfaitement maître de notre langue. Par les extraits de sa correspondance qui ont été produits déjà, on a pu juger de la correction de son style et de la qualité de son badinage. Voici quelques autres spécimens encore plus précieux. Il s'agit d'un déménagement :