AUTO-OBSERVATION DE VISIONS EXESTHÉSIQUES
c’est-à-dire dans une espèce d'objet, que l’hallucination s’est introduite, mais en manifestant une indépendance de son objet que soulignent les concessions qu’elle lui a faites #$,
Ces remarques des observateurs de leurs visions, j'ai tenté de les refaire pour mon compte et, souvent, la nuit, avant le sommeil, j'ai laissé flotter devant mes yeux l’image consécutive de l’ampoule opaline dont j'ai déjà parlé, le petit disque lumineux qui passait lentement par le jaune, le vert, le rose, le violet et le bleu.
Régulièrement j'y voyais les taches, les lisérés, les auréoles déjà signalés, et, très souvent, le grouillement, l’obscure fermentation, le tournoiement de fumée enfermée dans un ballon, le débordement de mousse liquide, ou les lignes entrecroisées, les réseaux compliqués et non analysés qui font croire à la présence, dans ce petit pain à cacheter coloré, d'une multitude infinie de figures possibles,
Ces figures n’avortent pas toujours, n’échappent pas toujours à la perception, à l’identification, à une dénomination, et nous allons quitter si ce n’est déjà fait, la perception correcte d’un objet, ou, si l’on ne veut pas faire de l’image consécutive un objet, la traduction correcte de ce qui se passe dans la rétine,
À toutes les phases du disque aux couleurs changeantes qu'est pour moi l’image consécutive d’une ampoule opaline, sans qu'il y ait jamais interprétation d’un nuage ou de vagues linéaments, mais toujours sous l’irrésistible et immédiate action d’un « objet », m’apparaissent parfois des réseaux et entrelacs d’une tout autre qualité que les complications, géométriques et pourtant informes, de tout à l’heure. C’est une savante mosaïque, le bossage cossu, vermiculé et tout piqueté, du mur d’un palais, ce sont les craquelures d’un émail, c’est un rayon de cire d’abeille, c’est un galon noir courant sur une étofte rutilante selon les courbes et les labyrinthes les plus étudiés, ce sont Les facettes, mais innombrables, d’un bouchon de carafe ou d’une pomme d’escalier, c’est un treillis qui enserre la sphère éclairante, c’est un
38. L'hallucination exesthésique est spécifiquement distincte de l’exesthème où elle apparaît.
170 VISIONS EXESTHÉSIQUES : GÉOMÉTRIE
damier de minuscules triangles, innombrables, pressés Le long de rigoureuses circonférences concentriques et serrées.
Souvent, très souvent, la somptueuse géométrie est aussitôt nommée que vue. D’autres fois, plus souvent peut-être, on assiste en silence, sans identifier et sans nommer, au défilé de dessins toujours plus complexes, plus géométriques et plus beaux, à leur molle et nombreuse kaléidoscopie, où celui-là se transforme en celui-ci avant d’être nommé, identifié ou identifiable. Un dessin vient de passer que je n’ai pu saisir. Etait-ce une ébauche nuageuse ? Non, c’est toujours précis en même temps que compliqué, mais c’est reçu par une conscience détendue, qui tantôt identifie et nomme à tort et à travers, et tantôt perçoit à la façon de l'animal. Telle est du moins l’opinion du visionnaire : il ne croit pas, on ne lui fera jamais dire qu’il ne voit pas des tracés mirifiques. Quand il n’a pas vécu la question « Quid », il croit qu’on lui a présenté — à la mode tachistoscopique — des formes parfaites, mais qu’il est à demi endormi et n’a pas la force de les percevoir. Ce n’est que dégagé du commencement d’hypnoïdisation que provoque ce jeu qu'il peut songer au problème essentiel : les dessins de l’image consécutive passent-ils les entrelacs d’un Vinci ou n’étaient-ils que pauvres taches et linéaments ?
Si le visionnaire veut voir beaucoup, qu’il ne s’y efforce pas, qu’il ne cherche pas à écrire ou à dicter, mais plutôt, couché, avant le sommeil, la source des images consécutives commodément placée, qu’il favorise son propre état hypnagogique, Dans mon cas, une image consécutive sur quatre environ a laissé voir plus que les vagues nuages ou dallages du parfait état critique : dessins reconnus et nommés, ou formes’"toujours nettes et riches mais que l’ensommeillement — croit-on — permet à peine d’entrevoir avant qu’une autre figure apparaisse, identifiée et nommée ou végétativement sentie. Le visionnaire est capable de tout plutôt que de dire, avouer ou supposer qu’il n’a rien vu, et il soutiendra qu’un disque vert homogène, qui tourne paisiblement au rose avec un imperceptible frémissement, contient éminemment un monde de chefs-d’œuvre.