VISIONS ET APPAREIL VISUEL
et flous cependant à mesure que la cécité est plus ancienne ou plus précoce et les souvenirs visuels plus pauvres.
S'il en est ainsi, si on peut perdre l’appareil visuel sans perdre le pouvoir de contempler des visions et d'évoquer des souvenirs, c’est qu'hallucinations et images sont solidaires d’autres appareils que ceux des sensations visuelles.
C’est infiniment plus compliqué. L'appareil des perceptions visuelles n’est pas simple, et en admettant qu’il ait deux extrémités : une extrémité oculaire sur laquelle on s'entend à peu près, et une extrémité cérébrale qu’on ne sait trop où mettre, il aligne, de l’une à l’autre, une série de sous-appareils à propos de chacun desquels reparaît la même question : la destruction de ce centre supprime-t-elle les rêves et les hallucinations ? A côté des aveugles aux visions éclatantes, il y a des aveugles aux visions décolorées et vagues, et des aveugles que leur cécité priverait de visions et de rêves, Dans quelles conditions anatomiques et physiologiques ce dernier événement a-t-1l lieu ? A partir de quel étage les visions sont-elles décolorées puis supprimées ? Les visions disparues, les images et leur évocation volontaire ou involontaire survivent-elles, ou subissent-elles la ruine commune ?
[1 semble, — c’est l'inverse de ce que nous venons de dire —, y avoir des faits, les agnosies, où la perte de l’évocation et de l’utilisation normale des souvenirs, soit compatible avec une bonne conservation de la vision. Que deviennent alors les hallucinations ? Les images sauves, les hallucinations ont résisté à la perte des sensations; les hallucinations peuvent-elles, les sensations conservées, résister à ce qu'on appelle la perte des images ?
Peut-on enfin, combinaison plus fantaisiste, voir des lésions ou des désordres supprimer les sensations et les images normales et ne plus laisser subsister de souvenirs conscients que sous une forme hallucinatoire ? Ou, au contraire, un individu capable de rêves et même d’hallucinations, peut-il en devenir un jour anatomiquement incapable, sans que ses perceptions et ses images paraissent troublées ? Plus brièvement, lesquelles peut-on voir des combinaisons suivantes ?
CENTRE VISUEL CORTICAN 263
Sensation : — Hallucination : — Image : — Sensation : — Hallucination : + Image : + Sensation : — Hallucination : + Image : — Sensation : — Hallucination : — Image : + Sensation : + Hallucination : — Image : — Sensation : + Hallucination : — Image : +
Jusqu'à nouvel ordre, ces questions sont inséparables de celles des centres et, au lieu de dire, dans l’énumération précédente, Sensation, Image, Hallucination, on aurait pu parler de centres sensoriels et de centres des images, sinon de centres des hallucinations.
En demandant si la perte des centres de la vision respecte hallucinations et images, on pose une question très difficile. Le centre de la vision n’est pas dans l’œil. Il a graduellement reculé, dans l’œ1il, de la cornée à la rétine, et, derrière l’œil, le long du nerf optique, à travers le chiasma, le long de la bandelette optique, à travers le corps genouillé, et le long des radiations optiques, jusqu’à l’écorce cérébrale. Là, on a constaté que de nombreuses et profondes lésions, génératrices de vastes paralysies, d’anesthésies, de démences, d’apraxies et d’agnosies — même visuelles — respectent la vision; mais qu'une lésion suffisante d’un territoire cortical restreint, limité et figuré, la supprime.
Cette lésion respecte-t-elle les hallucinations et les rêves ? Respecte-t-elle les images ? Respecte-t-elle la reconnaissance visuelle des objets ?
Mais y a-t-il vraiment et peut-il y avoir un tel centre sensitif cortical ? La question : avec quoi y voit-on ? à toujours eu une double réponse : avec le sens visuel de l’âme, avec l’œ1l du corps. Longtemps, ces deux réponses se sont aisément tolérées et on n’a jamais fait la moindre difficulté à la rétine quand une chimie, une physique et une géométrie rétiniennes ont prétendu expliquer notre vision des couleurs et, pour une grande part, des formes et de l’espace. On n’a commencé à s’alarmer que lorsque des centres visuels ont prétendu se loger dans le cerveau et une rétine s’y étaler.
Il faut pourtant que tout le monde en prenne son parti : une lésion limitée du cerveau nous rend aveugle pour la moitié latérale, le quart nord-est ou le quart sud-ouest du
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champ visuel, ou une plage irrégulière et parfois très petite; une lésion limitée compromet plus ou moins gravement notre sens des couleurs, ou nous rend si incapables de géométrie que nous ne savons plus dessiner un triangle, placer un point à droite d’un autre, nous orienter dans la rue, dans notre chambre, sur un plan, sur notre image, sur notre corps, nous prive à peu près uniquement de la lecture en nous laissant capable d'écrire spontanément, et même de copier, et même de transcrire l’imprimé en manuscrit, nous laisse voir les choses mais nous empêche de les reconnaître.
Si la science des localisations cérébrales n’a pas très sûrement établi tout cela, découvert tous ces centres, leur place, leurs formes et leurs structures, elle à pourtant décrit et mis hors de contestation le territoire qu’on a le devoir d'appeler rétine corticale.
Dans ce territoire, il y a des subdivisions, et telle partie nous permet de voir ceci, telle autre nous permet de voir cela. Mais ce découpage à un caractère très particulier : ce n’est pas avec telle partie du champ calcarinien que nous voyons le rouge, ou certaines formes à l'exclusion des autres ; avec telle partie du champ calcarinien nous voyons n'importe quoi, mais dans tel secteur du champ visuel. Ainsi comprise, la décomposition de la rétine corticale va très loin. Ses lésions peuvent être assez limitées pour ne déterminer que des scotomes qu’il faut chercher; et ce n’a pas été une des moindres surprises des localisateurs que de constater la localisation corticale la plus inattendue, celle de la vision distincte, La macula oculaire, loin d’être représentée par un vaste appareil, largement étalé, occupant une place proportionnée à son importance, trouve, à l’extrémité postérieure de la calcarine une étroite macula corticale.
Pour le moment, tout autre système de localisation est exclu de la région qui nous occupe; on n’a pas réussi à localiser, dans l’épaisseur de la rétine corticale, la perception des couleurs, des formes, du relief, On sait bien que l’achromatopsie ou l’astéréopsie répondent à des lésions plus où moins profondes, mais profondeur n’a rien à voir ici avec niveau topographique. Les efforts des localisateurs