DÉLIRE RÉTROSPECTIVEMENT ONIRIQUE
— Pourtant? Pourquoi filiez-vous ?
— Je n’en sais rien... Je le sentais derrière moi.
— Et la casquette? A-t-il fallu vous la mettre dans la main pour vous rassurer ?
— Oh non! Je voyais bien que c'était ma casquette.
— Alors!
— Je ne sais pas. J’ai cru que R... était là.
Cette histoire de casquette menaçante m’a rappelé que j'avais moi-même vu, perçu et reconnu une lanière de cuir et, devant cette lanière de cuir perçue comme telle, eu peur d’un serpent et murmuré « un serpent ©! »
La conduite de la perception, comme on le voit aussi, mais moins sûrement, chez les hystériques Æ, peut donc être exclusive de la perception.
Parfois même l’onirisme se réduit à l’affirmation d’un événement ou d’un acte, sans aucun détail visuel. Le sujet sait qu'il à fait et vu quelque chose de très dramatique et de très compliqué, qui comporte nécessairement un ou plusieurs tableaux visuels; et ces tableaux sont vides :
Un alcoolique est conduit à l’asile, assez calme, par sa femme. Il consent à l’internement, il sait qu’il est méchant dans ses crises, 1l sait qu’il s’agite la nuit et pourrait être dangereux.
A la visite : « J'ai tué ma femme de six balles de revolver ». — Et le malade, confus, bavard et incohérent, ne dit absolument rien qui puisse révéler dans son affirmation le souvenir d’un tableau hallucinatoire relatif au drame onirique qu’il avoue en pleurant. « Si. Elle est tuée. Croyez-moi, Monsieur le Major. Elle est en terre. Je le sais. Je le sais ». Le lendemain, il à également tué l’amant ». Le mec aussi y a passé. Trois balles chacun ».
Le troisième jour, il les à frappés à la tempe droite. « Ils étaient en train de manger du rôti » .… « Les agents m'ont dit que je n’avais fait que mon devoir ».
Le quatrième jour, tout a disparu. Il ne sait pas pourquoi il à raconté ça. Il croyait. Il savait. Il n'avait rien vu. Il n’a rien fait. Il se rappelle qu’il aurait pu être violent et qu’il a consenti à se laisser conduire ici par sa femme.
Voilà un cas de délire alcoolique où un roman pseudoonirique se constitue. Le malade a passé ses trois premiers jours d’asile à créer un délire rétrospectivement onirique, autour d’une affirmation, d’une certitude vide de tout
ONIRISME RÉEL, ONIRISME ALLÉGUÉ 351
contenu hallucinatoire, Il a composé un drame pseudoonirique. Il n’a pas plus ou moins péniblement reconstruit un rêve oublié.
Voici un exemple de ces reconstitutions
Un malade me racontait, dix ans après l'événement, sa première hallucination visuelle. Il avait douze ans et avait vu, quelques semaines auparavant, sa mère pendue à un arbre. Une nuit, il s’éveille, et voit au pied du lit, sa mère, debout, en corsage noir à pois blancs, en robe longue, les mains pendantes, le regardant. Son frère ne voit rien. Son père pas davantage. On allume et tout disparaît. — Or le père m’assura que les faits étaient fort différents. [L’enfant, endormi, ayant crié, on
alluma, on le réveilla, et il dit avoir vu, dans son sommeil, « une femme ».
Mais, si fréquemment qu'on puisse amener à dire, « je n'ai pas vu », un sujet qui a eu la conduite de l’hallucination, ces faits ne prouvent rien contre les très nombreux hallucinés, dont on ne peut dissimuler l'existence ou voiler les affirmations, et qui parlent comme Marillier et Naville : « J’ai eu des hallucinations indiscernables de mes perceptions. Je les en distingue par leurs circonstances d'apparition et de disparition, le témoignage d’autrui, des jugements abstraits sur leur impossibilité; et, contre les apparitions genre Marillier, je n’ai plus qu’un argument — et je ne suis pas bien sûr qu’il s'applique — l’argument suprême de Leibniz : l’hallucination est incongrua avec l’ensemble de ma vie actuelle ».
Très afirmatifs, ces sujets sont souvent moins précis, et derrière les noms somptueux qu’ils donnent à leurs visions, on soupçonne souvent, on établit parfois, la pauvreté du substrat sensoriel. Et la réduction du tableau visuel à un vague phosphène est surtout intéressante quand le malade ne veut pas prendre conscience de cet appauvrissement.
Voici un exemple de ce type d’hallucinés, très banal :
Une femme de trente-cinq ans, intelligente, cultivée, atteinte de tuberculose pulmonaire assez avancée, couchée, mais avec peu de fièvre, dormant convenablement et s’alimentant assez bien, me tenait les propos suivants :
« On m’a enfermée parce que j’ai dit que j'avais hérité d’un million pour faire bâtir une cathédrale... C’est ma fille qui m’a apporté le million... Elle est morte l’année dernière... Mais