VISIONS ET LOCUTIONS PROPHÉTIQUES
ou réelles, qu’apportent ou déclenchent les procédés naturels 56.
Souvent Thérèse tentait en vain de faire apprécier « le gage » de la divinité de ses visions : le soudain et durable éclat de ses vertus, force, prudence, magnanimité, initiative, esprit d'entreprise et de réalisation; et aussi, humilité, obéissance, renoncement. Les réfractaires ne désarmaient pas. On ne sait s’ils étaient plus sensibles aux garanties pour ainsi dire juridiques de l’origine surnaturelle des visions : l’accomplissement du fait annoncé, la conformité à la foi, la certification de l’origine divine par Dieu Lui-même.
Que ces paroles viennent de Dieu, « j'en ai la preuve dans la réalisation parfaite et sans exception aucune d’une foule d'événements qui m’avaient été annoncés trois et quatre ans à l’avance » *. À ce propos, ses biographes citent d’elle des monitions de mort ou de danger qui ne manquent pas de toute précision, mais il faut se borner à ce qu’elle dit elle-même. Elle répète plusieurs fois $ sa première affirmation : « de tous les événements qui m'ont été annoncés dans l’oraison, il n’en est pas un dont je n’aie vu l’accomplissement, J’en signalerai peut-être quelquesuns ». Mais la sainte a oublié de donner les précisions indispensables sur ses visions et locutions prophétiques, et ne s’est pas embarrassée de la discussion classique sur les prédictions littérales, symboliques et conditionnelles : « Je détruirai le monde tel jour »..., à moins que — sous-entendu — tel saint héroïsme ne le rachète.
Voici pourtant quelques révélations (?) à sainte Thérèse. On vient d’interdire les bons livres en espagnol. « Je te donnerai un livre vivant ». Elle ne comprend pas et, peu après, c’est la vision de 1558. Son confesseur ne la croit pas. « Cette peine finira bientôt ». C’est l'annonce de la mort, pense-t-elle. C’est la venue de Gaspard de Salazar ®. « Attends un peu et tu verras de grandes choses ». Six mois, elle cherche à comprendre. C’était l'annonce des fondations.
56. Sur la spécificité des effets dynamogéniques des visions et extases divines comparées avec des états naturels, cf. p. 189, 217-218, 314-324, et sur-
tout. 196-197. — 57. Vie, XXV. — 58. XXVI, XXXIV, Relation 3. — XXXIII. : Fe
MONITIONS VÉRIFIÉES 345
« Pars. Il n’est pas seulement question de cette fondation. Emporte la règle et les constitutions ». C’est la rencontre de Mariano de Saint Benoît, l’essor prochain des Carmes déchaussés ®, —— Elle a la vision d’une armée qui l’attaque. C’est la persécution des gens de bien fl, — Elle assiste à une dispute entre démons et anges. Peu après un conflit éclate entre personnes d’oraison et gens qui ne font pas oraison. — Elle prie pour une personne qu’un lien charnel éloigne de l’oraison. Elle voit un démon qui déchire rageusement des papiers. Elle est exaucée ©. — Elle prie pour une personne décidée à se déshonorer. Elle entend une voix suave, sans rien comprendre. « Je compris que ma prière était exaucée, et elle le fut en effet » $. — Elle prie pour des malades, Ils guérissent. C’est pendant sa prière pour un aveugle que N.-S., arrachant un clou de sa main gauche avec un lambeau de chair, lui a dit ces mots qu’il répétera : J’exauceraiï toutes tes prières, « Huit jours après, Dieu rendit la vue à cette personne. Il se peut que cette guérison ne fut pas l'effet de ma prière, Cependant la vision m’en donna la certitude » 64,
Une seule fois, elle nous cite elle-même une révélation précise, et peu exposée, en apparence, aux jeux interprétatifs : Un de ses beaux-frères meurt subitement, sans confession; et Thérèse apprend que sa sœur mourra de même, qu'il faut la prévenir. Le confesseur résiste, Dieu insiste; on s'exécute, on ne perd pas la chose de vue et, « quatre ou cinq ans après, la prophétie se réalisa » &.
Cette monition est la seule où l’on sorte un peu du vague; et J'ai cité tout ou presque tout ce que Thérèse rapporte de ses révélations de faits. Après les avoir affirmées en termes généraux, elle ne leur donne qu’une toute petite place; et c’est le moment de rappeler avec Jean de la Croix que Dieu nous a tout dit, tout révélé, appris par le Christ tout ce que nous avons à savoir. Demander des révélations de faits, c’est désirer le signe matériel, le jouet dont Angèle de Foligno nous a dit la non-valeur, c’est vouloir substituer la science ou la métaphysique à la foi, c’est supprimer le
surnaturel.
60. Fondations, XVII. — 61. Vie, XXXIX. — 62. Ibid. — 63. Ibid. — 64. Ibid, — 65. XXXIV