RÉPUBLIQUE D'HAÏTI
Jean-Pierre Boyer, Président d'Haïti,
« Déclarons avoir reçu des mains de M. le baron de Mackau, capitaine de vaisseau au service de S. M. T. C, gentilhomme de la chambre du Roi, l'ordonnance royale qui a été entérinée ce jour par le Sénat et dont la teneur suit...
» En foi de quoi, le présent, signé de notre main et revê4;u de notre sceau, a été remis à M. le baron deMackan pour lui servir ce que de raison.
» Donné au palais national du Port-au-Prince,, le 1 1 juillet 1 825, anxxii^ de Tindépendance.
» Signé: Boyer.
» Par le Président d^Haïti, — le secrétaire général;, B. Inginac ; — le secrétaire d'Etat, J.-C . Imbert ; — le grand juge, Fresnel.
Cette déclaration, la lettre du Président du 8 juillet, et une copie du procès-verbal de la séance du Sénat , remise également à M. de Mackau, constituèrent l'engagement pris par Haïti envers la France, d'exécuter les dispositions de l'ordonnance royale du 17 avril 1825, — sous la réserve toutefois des explications écrites et signées par M. de Mackau, concernant l'ambiguïté de ces dispositions, et qui faisaient espérer qu'un traité régulier entre les deux Etats dissiperait toute équivoque en satisfaisant l'honneur et la dignité nationale d'Haïti; car ces explications , données et acceptées de bonne foi, constituaient aussi un engagement moral pour la France, représentée par cet envoyé militaire.
Conformément aux programmes publiés le 8 et le lOj aussitôt que le Président d'Haïti eut remis sa déclaration cidessus à M. de Mackau, à un signal convenu, le vaisseau-» amiral VÉijlau commença une salve de 21 coups de canon en l'honneur du pavillon national de la République : après le premier coup , le vaisseau le Jean-Bar t et la frégate la Circé commencèrent aussi à tirer, et tous les autres navires de guerre les imitèrent. En même temps, le fort Alexandre tirait une pareille salve en l'honneur du pavillon royal de France, qui fut répétée par tous les autres forts de la capi-
taie et par les garde-côtes de la République mouillés dans la rade. Tous les navires de guerre, français et haïtiens, furent pavoises au premier coup de canon tiré par chacun d'eux. Cette manœuvre et cette salve de part et d'autre furent^ sans contredit, la partie la plus brillante de cette cérémonie. Elle se termina , pour la journée , par un Te Deiwi chanté à l'église paroissiale et auquel le cortège entier assista, en sortant du palais pendant les salves. Les trois grands fonctionnaires s'y joignirent, mais le Président d'Haïti resta en son palais.
Immédiatement après le TeBeum, on publia la proclamation qui suit, adressée au peuple et à l'armée par le Président d'Haïti :
« Haïtiens!
» Une longue oppression avait pesé sur Haïti : votre courage et des efforts héroïques l'ont arrachée, il y a vingtdeux ans, à la dégradation, pour l'élever au niveau des Etats indépendans. Mais il manquait à votre gloire un autre triomphe. Le pavillon français, en venant saluer cette terre de liberté, consacre en ce jour la légitimité de votre émancipation. Il était réservé au monarque^ aussi grand que religieux, qui gouverne la France, de signaler son avènement à la couronne par un acte de justice qui illustre à la fois et le trône dont il émane et la nation qui en est l'objet.
» Haïtiens ! une ordonnance spéciale de S. M. Charles X, en date du 17 avril dernier, reconnaît l'indépendance pleine et entière de votre gouvernement. Cet acte authentique , en ajoutant la formalité du droit à l'existence politique que vous aviez déjà acquise, légalisera, aux yeux du monde, le rang oii vous vous êtes placés et auquel la Providence vous appelait.
[1825] CHAPITRE Vil. 569
» Citoyens ! le commerce et l'agriculture vont prendre une plus grande extension. Les arts et les sciences, qui se plaisent dans la paix, s'empresseront d'embellir vos nouvelles destinées de tous les bienfaits de la civilisation. Continuez , par votre attachement aux institutions nationales et surtout par votre union, à être le désespoir de ceux qui tenteraient de vous troubler dans la juste et paisible possession de vos droits.
» Soldats ! vous avez bien mérité de la patrie. Dans toutes les circonstances, vous avez été prêts à combattre pour sa défense. Vous serez toujours fidèles à vos devoirs. La confiance dont vous avez donné tant de preuves au chef de l'Etat, est la plus douce récompense de sa constante sollicitude pour la prospérité et la gloire de la République.
» Haïtiens ! montrez-vous toujours dignes de la place honorable que vous occupez parmi les nations; et, plus heureux que vos pères, qui ne vous avaient transmis qu'un sort affreux, vous léguerez à votre postérité le plus bel héritage qu'elle puisse désirer : la concorde intérieure, la paix au dehors, une patrie florissante et respectée.
j) Signé : Boyer. »
Dans la soirée, un immense banquet fut offert à M. de Mackau, aux deux amiraux et à leurs officiers, dans la vaste maison particulière du secrétaire d'État, située rue Républicaine, qu'on venait d'achever et qui n'était pas occupée. En l'absence de ce grand fonctionnaire, le secrétaire général y présida, entouré du grand juge, des sénateurs, des représentans du Port-au-Prince, des hauts fonctionnaires de l'administration des finances et civile, des magistrats de l'ordre judiciaire, de beaucoup d'employés secondaires, des généraux, des autorités militaires, des T. IX. 24
officiers des troupes de la garnison. Les commerçans nationaux et étrangers y furent conviés, ainsi que les citoyens notables de la capitale. De nombreux toasts furent portés à ce banquet : — Au Roi Charles X, au Dauphin de France, au Président et à la République d'Haïti, à l'Indépendance, au Sénat, à la Chambre des communes, etc. Le brave amiral Grivel proposa celui-ci : « A la mémoire de » l'illustre Pétion ! Les Haïtiens ne doivent jamais oublier » que le courage et la sagesse de ce grand homme ont pré- » paré l'heureusejournée que nous fêtons. » Ce toast, porté avec l'accent de l'estime et de la conviction, fut accueilli avec un chaleureux enthousiasme par tous les Haïtiens : ils surent gré au vaillant officier qui rendait à Pétion cet hommage d'admiration qu'il méritait si bien '.
Malheureusement, le sénateur Rouanez en porta un qui ne pouvait être agréé avec autant de plaisir par tous les Français réunis à la même table. Il dit : « Au vénérable » Henri Grégoire, le constant ami des Haïtiens et de tous » les hommes de la race noire! » La position officielle de M. deMackau et des amiraux Grivel et Jurien ne leur permettait pas de concourir à ce toast -, ils posèrent leurs verres K/ sur la table, avec un sentiment visible d'improbation; et,
à leur exemple, [les autres officiers de marine en firent autant, R car Grégoire était en opposition pour toujours à la branche aînée des Bourbons, soit par rapport à sa conduite dans la Convention nationale, soit comme ancien évêque de Blois, nommé en vertu de la constitution civile du clergéjde France.
Mais, si les officiers français n'accueillirent point ce
1 A chaque toast, on tirait une salve avec des pièces de campagne placées dans la rue Républicaine.rSur chaque honteille de vin, on a^ait mis au bouchon, alternativement, un petit drapeau haïtien et celui de la France qui était tout blanc.
[1825] CHAPITRE VIÎ. 571
toast, les Haïtiens affectèrent même d'y boire avec nii bruyant enthousiasme ; et ils eussent manqué à leurs devoirs envers le 'philanthrope qui avait si longtemps défendu leur cause, qui la défendait encore contre les détracteurs de la race noire, s'ils avaient pu se laisser influencer par l'improbation des officiers français. Ceux-ci n'avaient-ils pas vu le portrait de Grégoire, ornant la salle des séances du Sénat et l'un des salons du palais de la présidence? Mais comme ils étaient nos hôtes en ce moment, que les convenances exigeaient de notre part des attentions courtoises, et que l'amiral Grivel venait d'exprimer une haute estime pour la mémoire de Pétion^ le sénateur Rouanez, placé aussi dans une position officielle, aurait dû s'abstenir de porter ce toast par égard pour eux : cependant, du moment qu'il l'avait proposé, les Haïtiens devaient l'accueillir.
Ce fâcheux incident porta le gouvernement à omettre ce toast, dans la relation qu'il fit donner sur le Télégraphe, de toutes les particularités qui eurent lieu relativement à la mission remplie par de M. de Mackau ; en cela, il voulait, non-seulement être agréable à Charles X et à son ministère, mais surtout ne pas s'exposer à entraver la conclusion du traité qu'il s'agissait de. faire, pour remédier aux ambiguïtés de l'ordonnance royale. La situation que cet acte faisait à Haïti commandait ce ménagement : on ne le comprit pas ainsi dans la République, parce qu'on oublia que ce qui est permis aux citoyens ne l'est pas toujours au gouvernement lui-même '' .
1 Cette particularité fut dénoncée avec malignité à Grégoire; je crois même qu'elle fnt mentionnée sur les journaux ministériels, à Paris. Ensuite, les commissaires haïtiens envoyés la, n'allèrent visiter Grégoire qu'après avoir terminé leur mission infructueuse et au moment de retourner à Haïti. Ce vieillard se crut abandonné par les Haïtiens et en conçut une vive peine qu'il exprima dans un écrit à leur adresse, en leur faisant ses A(/2ea^. Nous en parlerons plus tard,
Sauf cet incident, le banquet eut un entrain joyeux qu'augmentaient l'amabilité des Français et leur excellent vin de Champagne. Le représentant J. Élie y chanta un hymne à V Indépendance , en six strophes, composé par le jeune poëte haïtien, J.-B. Romane ^ . Enfin, immédiatement après le banquet, un bal brillant eut lieu dans le même local. Les dames haïtiennes vinrent prendre part à la joie commune, en initiant les officiers français aux séduisantes cadences du Carabinier, cette danse nationale où elles déploient tant de grâces. Une illumination générale rendait la capitale fort gaie.
M. de Mackau et les amiraux Jurien et Grivel avaient trop de bon goût, ils étaient -trop bons Français, pour ne pas répondre à ces démonstrations de satisfaction. Quelques jours après, ils invitèrent les grands fonctionnaires les généraux, les sénateurs, les représentans, les personnes les plus notables parmi les magistrats et les fonctionnaires, publics, les commerçans nationaux et étrangers, à assister à un banquet somptueux qui fut donné sur le vaisseauamiral, et à la suite duquel il y eut aussi un bal oi^i les dames haïtiennes se réunirent, sur l'invitation empressée de ces officiers.
Après toutes ces fêtes, il y avait encore certaines choses à régler ou à convenir entre les gouvernemens de Fi'ance et d'Haïti, et dont la prévoyance du premier avait chargé
1 Voici la première stroplie :
Le monde a salué tes fils,
Soleil, c'est aujourd'hui ta fête.
Vois Haïti mêler le lys
Ans palmes qui couvrent sa tète.
Partage nos transports joyeux
En ce jour de réjouissance :
La France a comblé nos vœux;
Vive Haïti ! Vivo la Franco !
Le mo.nc aulMii fit uiie épitrc c:i vers qu'il adrrssai Cliarles X ; M. de Mackau s'en cliargea;.
[1825] CHAPITRE VIÎ. 375
M. deMackau, en cas de succès dans sa mission. On va voir de quoi il s'agit, dans le document suivant qui fut la réponse aune note que cet officier avait adressée à Boyer. Le 16 juillet, le secrétaire général lui écrivit :
u Monsieur le Baron,
» Je suis chargé par Son Excellence le Président d'Haïti de vous accuser réception de la nouvelle note que vous lui avez adressée sous la date d'hier, et de vous transmettre la pensée de S. E., ainsi que vous en témoignez le désir, relativement aux quatre articles que vous y développez. Pour plus de précision, je choisirai l'ordre que vous avez suivi.
» 1° Les ministres du Roi et S. M. elle-même (elle a » daigné me l'exprimer), attachent beaucoup de prix à ce » que l'emprunt que le gouvernement d'Haïti pourra con- » tracter pour satisfaire à ses engagemens, ait lieu en » France. S. M. verrait avec bien du déplaisir que des » étrangers intervinssent dans le détail d'un arrangement » qui a mené les deux pays à une réconciliation franche et » finale. »
» Son Excellence a le désir bien sincère d'être agréable au gouvernement français. Mais, comme elle vous l'a dit elle-même dans plusieurs conférences, elle s'était vue, par délicatesse, dans l'obligation de répondre à différentes propositions que plusieurs capitalistes étrangers lui avaient faites depuis à ce sujet. Cependant^ S. E., pour donner à S. M. T. C. et ses ministres une preuve de sa bonne volonté, m'autorise à déclarer, qu'excepté la moindre portion qu'elle s'était déjà engagée à accorder, tout le reste de l'emprunt, à conditions égales, sera fait dans les mains des capitalistes français.
» 2° Les bâti mens de guerre de S. M. T. C. ne se pré-
» senteront dans les ports d'Haïti, qu'ainsi que cela se » pratique entre nations amies, et Sa Majesté compte qu'ils » y seront reçus avec l'empressement et les égards auxquels » ils ont droit. Il en sera de même dans les ports de France, » à l'égard des bâtimens haïtiens. »
» Cette réciprocité étant honorable pour la nation haïtienne, Son Excellence y adhère avec plaisir. Mais il sera bien entendu que lés bâtimens de guerre de S. M. T. G. n'entreront dans nos ports que partiellement. Yous sentirez la nécessité de cette restriction, pour ôter toute prise et tout prétexte à la malveillance.
» 5° Mais les ministres de S. M. désirent que les bâti- » mens et les citoyens d'Haïti s'abstiennent de se présenter » dans les colonies de la France. La raison s'explique » d'elle-même; et à cet égard, ils se reposeront avec con- » fiance sur la promesse de Son Excellence le président » Boyer, que j'ai ordre de leur rapporter. »
» Les ministres de S. M. T. C. émettent un vœu qui fut toujours dans le cœur de Son Excellence, et qu'elle promet de remplir strictement.
» 4° Pour le moment, la France ne se propose d'entrete- » nir à Haïti qu'un consul général; le nouvel Etat en usera » de même à son égard. »
» Les vues de Son Excellence s'accordent parfaitement sur ce point avec les désirs du gouvernement français.
» Voilà, Monsieur le baron, l'expression franche des intentions de Son Excellence relativement aux différentes questions que vous avez posées. Son Excellence se trouve heureuse que sa pensée soit ainsi en harmonie avec le désir des ministres de S. M. T. C, ; et elle espère qu'il régnera toujours entre les deux gouvernemens le même accord de sentimens.
|l82oJ CHAPITRE VII. 575
» Recevez, je vous prie^ Monsieur le baron, l'assurance nouvelle de ma haute considération .
« Signé : B. Inginac.»
Le premier article de la note de M. de Mackau reposait sur ce fait : — que le gouvernement français ayant appris que lors de la mission de MM. Larose et Rouan ez, des capitalistes anglais avaient offert au gouvernement haïtien de se charger du payement de l'indemnité qui serait convenue entre Haïti et la France, au moyen d'un emprunt qu'il ferait contracter en Angleterre, les ministres de S. M. T. G. voulurent s'opposer à ce contrat. Cette opposition, on le reconnaît bien, n'avait pas seulement pour motif la jalousie séculaire entre la France et l'Angleterre; mais du moment qu'en France on savait qu'Haïti serait forcée de contracter un emprunt à l'étranger pour payer l'indemnité, on voulut qu'il se fit en France même, afin que si, par la suite, il survenait des difficultés entre les prêteurs et le gouvernement haïtien , le gouvernement français pût intervenir dans l'intérêt des premiers. Par là, il se ménageait une nouvelle action, une nouvelle influence sur les affaires d'Haïti, tandis que, si l'emprunt se contractait en Angleterre, ce serait le gouvernement britannique qui, au besoin, interviendrait pour les prêteurs de sa nation, et dans certaines éventualités, prendrait indirectement intérêt à la conservation de l'indépendance d'Haïti, par rapport à ses nationaux K Sur ce point, la réponse du secrétaire général est empreinte d'embarras : on se voyait en quelque sorte obligé de céder au désir du ministère français, et on se réserva lo. faculté d'accorder une
1 « M. de Villèle attachait une grande importance politique à empéclier cette iinmiition..; » — M. Lepelletier de Saint-Rémy, t. % p. 117.
portion de l'emprunt aux capitalistes anglais, avec la presque certitude de ne pouvoir le faire.
Quant aux articles 2 et 4, ils n'étaient que la conséquence de ce que MM. Larose et Rouanez avaient été chargés de proposer au gouvernement français, l'année précédente ; et le 3^ était déjà prévu et renfermé dans la proclamation du Président d'Haïti, en date du 20 mars 1825, qui interdisait aux Haïtiens et à leurs bâtimens toutes relations avec les colonies étrangères : le gouvernement pouvait donc consentir facilement à ces trois articles.
Il paraît que dans l'intimité des fréquens entretiens que M. de Mackau eut avec Boyer, depuis l'acceptation de l'ordonnance % et où ils s'évertuèrent à se rendre agréables mutuellement, — le baron étant un homme de cour d'une exquise politesse, Boyer ayant lui-même une grande affabilité, — le Président lui aurait témoigné le désir qu'il avait de posséder le portrait de Charles X. M. de Mackau en ayant un, satisfit à ce désir en le lui offrant et l'accompagnant d'une lettre. Le Président y répondit par celle qui suit, écrite de sa main :
« Monsieur le Baron,
y » J'exprime difficilement la douce émotion que j'ai res-
^ sentie en recevant le portrait de l'auguste et bien-aimé mo-
A.. y^ narque des Français, que vous m'avez procuré. Vous juge-
^ ^ rez mieux que je ne pourrais le dire, combien est vif le
sentiment que j'éprouve pour le souverain magnanime qui
a fermé avec tant de gloire les plaies de la révolution, et
combien j'apprécie l'avantage de posséder ici son image.
1 II passait prosqne tontes ses soirées ,in palais de la présidence.
» Veuillez aussi être convaincu que le souvenir de l'homme distingué de qui je tiens ce précieux cadeau, me sera toujours bien cher.
« Signé : Boyer. »
» Port-au-Prince, le 18 juillet 1825^ an xxii i. »
Dès que l'acceptation de l'ordonnance du 17 avril eut été un fait consommé, il fallut songera l'exécuter. Dans les ports d'Haïti, tous les bâtimens français qui s'y trouvaient sous pavillon d'emprunt, arborèrent celui de la' France légitimiste ; et tous ceux qui y arrivèrent ensuite ou qui en partirent, ne furent plus assujettis qu'à la moitié des droits établis par la loi des douanes, soit sur les bâtimens euxmêmes, soit sur les marchandises importées, soit sur les denrées exportées. A la rigueur, l'ordonnance n'ayant stipulé que pour « les ports de la partie française, » le gouvernement haïtien aurait pu ne pas étendre cette faveur aux navires français qui entreraient dans ceux de la partie de l'Est d'Haïti ; mais il ne le lit pas, parce que dans tous ses actes produits en cette circonstance, il s'était attaché à faire entendre à la France, qu'il considérait l'acte royal comme portant « la reconnaissance de l'indépendance de l'île d'Haïti en entier, » qu'il gouvernait en vertu de la constitution nationale et du vœu de tout le peuple.
Il fallut songer aussi à l'exécution de l'ordonnance, en payant le premier terme de l'indemnité dont l'échéance était fixée au 51 décembre de l'année courante, et pour cela, envoyer des agents en France afin d'y contracter un
1 Extrait de l'ouvrage de M. Lepelletier de Saint-Rémy, comme la lettre précédente en réponse à la note de M. de Mackau. U est probable que ce fut ce désir manifesté par Boyer d'avoir son portrait, qui porta Charles X à lui eu envoyer un antre monté sui une tabatière en or et entouré de diamans.
emprunt. En même temps, ils auraient la mission de réclamer du gouvernement français la conclusion d'un traité^ destiné à lever les ambiguïtés reconnues dans l'ordonnance, et qui comprendrait également des stipulations pour le maintien de la paix et des bonnes relations établies désor= mais entre Haïti et la France, pour le règlement du commerce entre elles, pour ce qui était provisoirement convenu dans les notes échangées entre M. de Mackau et le secrétaire général Inginac. Le Président fixa son choix sur les sénateurs Daumec et Rouanez, et le colonel Frémont, son aide de camp, tous trois capables de bien remplir ses vues, de discuter les intérêts du pays. Ils s'embarquèrent avec M. de Mackau, sur la frégate la Circé, qui quitta le Port-au-Prince, le 21 juillet. Déjà la flotte sous les ordres des amiraux Jurien et Grivel était partie, pour reprendre, ^chacun, leurs postes. Ce fut à M. de Mackau lui-même que Boyer confia la lettre autographe qu'il adressa à Charles X, dans le but d'obtenir une réduction de l'indemnité : nous n'en avons pas la copie, pour la citer textuellement.
L'acceptation de l'ordonnance du Roi de France a eu un tel retentissement dans les deux mondes et des conséquences si funestes en Haïti, que nous n'avons voulu omettre aucune circonstance, aucune particularité de cette espèce de drame diplomatique et militaire, afin de donner au lecteur, quel qu'il soit, la facilité de bien l'apprécier.
Les détracteurs de la race noire s'en sont emparés pour accabler les Haïtiens de leur mépris habituel; les philanthropes et tous les hommes impartiaux qui s'intéressaient à la cause de cette race, partant à celle des Haïtiens, étonnés de ce résultat, n'ont pas épargné davantage ces derniers de
leurs reproches, pour avoir souscrit à cet acte royal. En France, plus particulièrement, les libéraux de l'Opposition et les journaux de cette nuance d'opinion , qui parlaient , qui publiaient souve^t en faveur d'Haïti, mécontens de ce succès de l'administration de M. de Vilièle, contrariés dans leurs vues toutes françaises, nous ont jeté la pierre également, comme s'ils oubliaient que la charte de 1814 avait été octroyée à la France en vertu du principe de la légitimité, du droit divin, et sous la pression des baïonnettes . étrangères, — sans parler de tant d'autres actes que subirent les Français, jusqu'à ce qu'enfin une grande révolution leur eût permis de protester énergiquement contre toutes les prétentions surannées de la branche aînée des Bourbons,
Quant aux Haïtiens , il était bien naturel qu'ils fussent émus et plus étonnés de la conduite du chef de leur gouvernement, qui supporta seul la responsabilité de l'acceptation de l'ordonnance, 1° parce qu'il avait provoqué un tel acte du roi de France, quoiqu'il le désirât rédigé en d'autres termes; 2° parce qu'il ne sut pas s'entourer, en cette circonstance, de tous les moyens en son pouvoir pour faire partager réellement sa responsabilité , en ménageant l'amour-propre de ses collaborateurs, en examinant avec eux la difficulté qui se présentait afin d'obtenir leur adhésion franchement et librement. C'est l'excessive vanité de Boyer qui le porta alors à s'écarter de l'exemple que Pétion lui avait tracé en deux fois, à l'égard des agents français, en s' abstenant d'entendre M. de Mackau, en présence au moins des secrétaires d'État appelés à concourir avec lui à la résolution qu'il prit, parce qu'il voulait s'en attribuer tout le mérite.
Comment ! il a deux conférences particulières avec cet officier; il tient en main la copie de l'ordonnance dont il
580 ÉTUDES SUR l'iiestoîre d'haïti.
disente les dispositions ambiguës avec la chaleur du p"atriotisme qui l'anime; et quand il convoque, en conseil privé, les secrétaires d'État, les sénateurs et d'autres fonctionnaires publics, il ne leur communique pas cette copie de l'acte, sur l'acceptation duquel ils sont appelés à délibérer pour donner leur avis ! Ce conseil privé ne fut-il pas même prématuré, en ce que Boyer aurait pu attendre que M. de Mackau lui eût remis ses explications écrites pour les soumettre également à ce conseil ' ?
Lors([u'un chef agit de cette manière, avec la légèreté qu'inspire la vanité, il ne doit pas s'étonner qu'on lui impute tout le mal qui résulte d'une résolution aussi importante pour son pays. Et pourquoi le Président s'abstint-il encore de publier les explications de M. de Mackau, qui le déterminèrent à accepter cette malencontreuse ordonnance? Ses concitoyens auraient pu mieux juger de ses intentions patriotiques ; ils eussent été satisfaits des termes que cet officier employa en disant en trois fois que, par son ordonnance, Charles X entendait « proclamer l'indépendance » d'Haïti; qu'en la proclamant, il renonçait à toute partici- » pation à l'exercice de la souveraineté du nouvel Etat; qu'il » n'avait jamais songé à se ménager, pour l'avenir, les » moyens d'intervenir dans les affaires d'Haïti, etc. » Sans doute, la constitution de 1816 attribuait au Président de la République les relations extérieures , le droit de faire tous traités avec les puissances étrangères, même de déclarer la guerre, mais sous la condition de la sanction de tous ces
Dans ses Mémoires, p. 71 ,B. Inginac prétend que cet écrit fut soumis au conseil privé ; mais c'est une erreur de son souvenir, car d.ms leur opinion motivée, les membres de ce conseil n'auraient pas manqué d'en parler, de même qu'ils ont dit qu'il avait été seulement fait mention verbalement de l'ordonnance. Mais Inginac nous semile avoir eu raison, en disant qu'il conseilla vainement à Boyer de publier cette note et l'opinion du conseil privé, en même tera)is que l'ordonnance.
actes par le Sénat; et nous le répétons, après l'exemple tracé par Pétion qui avait les mêmes pouvoirs, Boyer aurait dû agir autrement qu'il ne fit. La prudence le lui conseillait; car il n'inspirait pas la même confiance qu'on avait en la sagesse de son illustre prédécesseur.
Toutefois, après avoir relaté, d'après le rapport fait par M. de Mackau au ministre de la marine, comment il discuta les droits et les intérêts d'Haïti , examinons si l'histoire équitable ne doit pas Vexcuser d'avoir accepté l'ordonnance à raison de la situation réelle des choses.
Déjà, à propos de la mission de D. Lavaysse, nous avons fait remarquer que , sous le règne de Louis XVIII , c'était par ordonnance seulement que l'indépendance d'Haiti pouvait être reconnue ou concédée-, et nous avons dit qu'en 1821, M. Esmangart essaya vainement défaire comprendre, qu'une reconnaissance formelle eût été préférable à la concession : en 182-i, on vit reparaître cette forme adoptée par le même roi , à l'occasion de la mission de MM. Larose et Rouanez, il est vrai , sur la demande expresse de Boyer. Charles X avait-il d'autres idées que son frère, sur le droit de la branche ainée des Bourbons? Écoutons ce qu'a dit de lui et de l'émancipation de Saint-Domingue, un historien français i :
« Voici , dit-il , quelle était sur ce point la secrète pensée de Charles X : il la laissa échapper dans une conversation d'intimité. «Dans cette négociation, je n'ai pas consi- » déréseulementles avantages du commerce et delamarine; K mais je l'ai conclue surtout en faveur de la classe la » ^h\s mdWieuTeuse et la plus ifiaocente de ses malheurs^.
1 M. Capeflgiie, Hislcire de la Restauration, tome 9, p. 143.
2 Les colons de Saint-Domingue ! On sait que l'ômigré, vicomte de Bmges, était l'im des intimes amis du comte d'Arlois, devenu Giiarles X; à ce titre, il était aussi de cette
» On ne doit pas douter de la répugnance avec laquelle j'ai
» terminé cette affaire : je me trouvais vis-à-vis de Sainl-
» Domingue , dans la même position où mon frère s'était
» trouvé vis-à-vis de la France ; il y avait trois partis à
» prendre : celui de faire la guerre , celui d' abandonner
» Saint-Domingue et les colons , enfin , le troisième était
» de transiger ; c'est celui que nous avons adopté et que
» mes ministres ont dû poursuivre. »
Si telle était la pensée personnelle de Charles X, voyons aussi quelle était celle de son ministère présidé par M. le comte de Villèle, d'après le même historien :
« Depuis une année, dit-il, quelques négociations avaient été ouvertes avec le Président de la République d'Haïti , dans le but de régler les conditions d'une émancipation longtemps sollicitée. Le conseil du roi , appelé à régler ces conditions, délibéra sur plusieurs projets de traités^ ; et afin tout à la fois d'obtenir une indemnité considérable, des concessions pour le commerce , sans blesser trop ouvertement les croyances royalistes ^Xq cabinet arrêta les points suivants : 1" que V émancipation serait faite par ordonnance, c'est-à-dire dans la même forme qu'avait été concédée la charte française ; par là on répondait à toutes les plaintes que la droite % aurait pu faire entendre ; 2° Vindemnité fut fixée approximativement aux pertes que les colons avaient éprouvées, déduction faite de leurs dettes; oo on stipulerait
classe innocente qui seconda les colons dans leur trahison envers la France, en livrant cette colonie aux Anglais. Le vicomte de Bruges a figuré au Port-au-Prince et au Mirebalais, en 1793. Voyez tome 3 de cet ouvrage, p. 59 et 60.
1 On peut voir aussi, dans l'ouvrage de M. Lepelletier de Saint-Rémy, tome 2, pages 39 à 46, tout ce qui se passa dans le conseil des ministres sur cette question,
2 La droite, c'est—dire les ultra-royalistes qui exerçaient une grande influence dans les deux chambres et sur le roi personnellGment.
des avantages commerciaux tels que pouvait les espérer la métropole émancipant ses colonies. Ces points arrêtés en conseil, et l'ordonnance signée, le ministre de la marine désigna M. deMackau pour porter le texte de l'ordonnance et en faire l'objet d'un traité spécial ; car, à vrai dire , cet acte ne pouvait être que la forme extérieure d'une convention qui , pour être obligatoire , devait former un contrat s^nallagmatique entre la République et la France ' . »
Et après avoir constaté les conférences qui eurent lieu à Haïti et les objections faites contre les clauses de l'ordonnance, l'historien dit encore :
» Les formes de l'ordonnance avaient un peu surpris les hommes politiques. L'émancipation n'étaitpas la suite d'un traité librement stipulé par chacune des parties, mais une émancipation tout entière émanée de la couronne : ce n'était pas une reconnaissance, maisitne grâce ^ la royauté imposait ses conditions, Haïti les acceptait Je l'ai déjà rapporté, Charles Xne la considérait que comme une concession à la nécessité; on octroyait la liberté à Saint-Domingue, comme on l'avait octroyée aux Français par la Charte, pensée qui dominait alors la maison royale... »
On voit par ces derniers mots, qu'aux yeux de Charles X comme à ceux de Louis XVIÏI, les Haïtiens n'avaient pas plus eu le droit de proclamer leur indépendance que les Français de faire la révolution de 1789, d'abolir la noblesse et la royauté des descendans de Hugues-Capet, etc., etc.
Dans l'exposé des motifs de la loi pour la répartition de l'indemnité aux anciens colons, présentée à la chambre des députés en 1826 par M. de Yillèle, ce ministre a confirmé
1 La conTention dont il s'agit eut lien ^roiiî^o/re/nrai par l'acceptation et l'entérinement de l'ordonnance ; mais sous la condition qu'un traité suhséqueut ferait disparaître ses ambiguïtés. "^
les assertions de l'historien cité ci-dessns ; il a dit notamment : « ...Il n'était plus possible de différer la détermina- » tion... Tout s'accordait pour faire préférera, la voie des » armes, celle d'une transaction. Elle a eu lieu dans la » forme et les termes publiés après sa conclusion... Dans » la situation donnée, il était impossible de mieux concilier » la dignité de la couronne avec les autres intérêts du
» pays » Et dans le cours de la discussion de la loi^ le
même ministre, répondant aux reproches de la droite surtout, a justifié l'exercice de la prérogative royale par les mêmes idées, et a dit : « Tout a été honorable et loyal des
» deux parts, dans la transaction qu'on insulte et qu'on » calomnie, faute de pouvoir l'accuser M. de Mackau
» arrive au Port-au-Prince, fait connaître sa mission et » confère avec les commissaires nommés par le Président » d'Haïti; il résulte de ces conférences que la rédaction de >) l'an. 1"', qui ouvre à toutes les nations les ports de Saint- » Domingue , fut considérée comme un moyen que se ré- » servait la France de revenir sur la concession de l'art. 3. » On était décidé à s'exposer à tout, plutôt que d'admettre » une clause dans laquelle on croyait entrevoir l'anéantis- » sèment de la concession elle-même... » Puis, il dit comment M. de Mackau parvint « à faire passer sa conviction » dans l'âme élevée du Président, » avec lequel il était entré en conférences, après le refus des commissaires.
C'était certainement approuver, justifier les explications écrites données par M. de Mackau , qui amenèrent la conviction de Ëoyer ; et par là, cette note officielle devint en quelque sorte une ^artieinséparable de l'ordonnance royale, la condition spéciale de son acceptation par le Président d'Haïti et de son entérinement par le Sénat; elle devint Siussiobligatoire pour la France que l'ordonnance pour Haïti.
Si, dans les deux chambres françaises, cet acte fut violemment attaqué par bien des orateurs, du moins les rapporteurs des commissions qui y furent nommées pour l'examen de la loi de répartition de l'indemnité, s'attachèrent à justifier le roi de l'avoir rendu et les ministres de le lui avoir conseillé.
A la chambre des députés, M. Pardessus, jurisconsulte éminent et rapporteur , écrivit ces lignes : « Sa Majesté I) ne pouvait oublier que les habitans de Saint-Domingue » (les Haïtiens) étaient ses sujets... Elle a rendu l'ordon- » nance du 17 avril 1825. Cette ordonnance n'a été et n'a » jiu être ce que, dans le langage usuel de la diplomatie, )) on appelle un traité. Un traité n'a lieu que d'égal à égal, » c'est-à-dire , entre deux gouvernemens étrangers l'un à » l'autre, indépendans l'un de l'autre. Telle n'était point la » situation respective de la France et de Saint-Domingue, » avant que l'ordonnance eût été portée, par ordre du roi, » dans cette île... » Puis, détruisant lui-même ces argumens, il ajouta : « Les souverains d'Autriche au xiv* siècle, 1) d'Espagne au xvii^ siècle, d'Angleterre au siècle dernier, » n'ont-ils pas été forcés de reconnaître V indépendance de » leurs provinces insurgées? Et si votre mémoire et votre at- » tention se reportent sur les formes, vous croirez sans » doute que celle de l'ordonnance du 17 avril était préfén rable; qu'il était plus convenable, et pour la dignité àe la I» couronne et pour l'honneur de la France, que le roi parlât 1) en souverain aux habitans de Saint-Domingue, plutôt que » de traiter avec eux d'égal à égal... ^ »
1 Toutes ces idées émises par M. Pardessus n'étaient basées que sur les préjugés de coU' leur et de race; car si les Haïtiens étaient les sujets du Roi de France, les Suisses étaient c>nix des souverains d'Autriclie, les Hollandais étaient ceux des rois d'Espagne, et les Américains des colonies anglaises étaient ceux des rois d'Angleterre. Si ces provinces insur-
386 ÉTUDES SUR e'histoire d'haïti.
Mais, à la chambre des pairs où régnait un esprit plus élevé, où la liberté des hommes, quelle que soit leur couleur ou leur origine, était appréciée plus sainement, M. le baron Mounier , rapporteur , tint un langage différent. Il dit : « Lorsque le roi remonta au trône de ses ancêtres , Saint- » Domingue était séparé de la France. Les négociations » tentées pour faire rentrer, sous les lois de la métropole, » cette importante colonie, furent sans succès. Un gouver- T> nement régulier s'y était formé. A l'abri de ce gouyerne- I) ment, l'ordre, V agriculture et le commerce avaient reparu. » Les négocians français allaient trafiquer dans les ports » où ils trouvaient un accueil amical; cependant notre pa- )) villon ne pouvait s'y déployer. La guerre avait cessé, )) des relations fondées sur d'anciens souvenirs qui avaient » surmonté de récentes inimitiés, s'étaient successivement » rétablies entre les deux paysj mais la paix n'avait pas » été proclamée. Un tel état de choses blessait la dignité » de la couronne, et compromettait la sécurité de ses sujets, )) qui ne pouvaient invoquer la protection de leur pavillon : » il devait avoir un terme. En déclarant aux liabitans de » la partie française de Saint-Domingue, qu'il leur co?icé- » dait l'indépendance pleine et entière de leur gouverne- » ment, le roi a assuré à l'État des avantages commer- » ciaux, et aux anciens colons une indemnité de ISO
» millions de francs L'acte qui légitime la séparation
» de Saint-Domingue 7ia pas, à la vérité, la forme d'un » traité. On peut soutenir cju'il aurait été préférable d'a- » dopter ce mode usité pour fixer les stipulations contractées » entre les nations. On peut soutenir aussi que la volonté
gées ont été aussi reconnues indépendantes par des traités, pom'qitoi Saint-Domingue , devenu Haïti, ne pouvait pas l'être également et de la même manière ? M. Esmangart étai t un ancien colon, et cependant il avait été de cet avis.
» du monarque , s' exprimant comme si elle avait seule à » statuer, s'est manifestée d'une manière plus digne et plus I) élevée; mais cette discussion est aujourd'hui sans inté- » rêt. Qu'on eût donné la préférence à l'un ou à l'autre de » ces modes, on ne contestera point que V ordonnance du 17 » avril 1825 n'a de commun que le nom avec les autres » actes de l'autorité royale ainsi intitulés. Ce n'est pas par n les caractères eoctérieurs de sa rédaction, c'est d'après sa » nature intrinsèciue qu'elle doit être classée. Elle est dans » le domaine du droit des gens : les effets qu'elle était et » qu'elle est destinée à produire en font un véritable traité. n Or, c'est au roi seul, nous le répétons, qu'il appartient de
» faire des traités Le roi^ s' élevant au-dessus de la
» voix des passions et des préjugés, a préféré renoncer à ses » droits. Haïti a obtenu une place parmi les nations. Re- » connaissante, elle a, en retour, garanti aux navires fran- » çais un important avantage ; elle a consacré au soula- » gement de trop cruelles infortunes , une somme , bien » faible quand on la compare aux pertes éprouvées; mais » aussi considérable que les ressources de son gouverne- » ment permettaient de l'espérer. L'humanité doit haute- » ment se féliciter d'une pareille transaction. Les habitans » d'Haïti, rendus à la sécurité, se livreront aux soins de la » paix et profiteront des bénéfices de la civilisation. La » sagesse magnanime d'un Roi de France aura ainsi ouvert » les sources de la prospérité à la nouvelle population de
» cette terre si longtemps désolée »
Il nous semble qu'on ne pouvait parler plus judicieusement que ne l'a fait M. le baron B'îounier, pour définir le vrai caractère de l'ordonnance de Charles X ; car si Haïti ne l'eût pas acceptée, elle fût restée à l'état de lettre morte, malgré tous les attributs de la souveraineté dont elle était
parée. Cette acceptation a amené la paix entre Haïti et la France; elle a constitué réellement im traité provisoire, dont les clauses subséquentes devaient effacer ce qu'il y avait d'ambigu dans celle de l'ordonnance, de blessant pour la dignité et l'honneur de la jeune République, d'exorbitant dans le chiffre de l'indemnité.
Tel était le juste espoir du gouvernement haïtien, et l'on a vu comment M. de Mackau se prit pour l'inspirer, pour exciter la confiance en Charles X et en son ministère : nous venons de dire que, par ses paroles prononcées à la chambre des députés, M. de Villèle avait approuvé et justifié les explications de cet officier de marine. Alors même que le ministre n'eût pas rendu cet hommage à la vérité des faits, les actes du Président d'Haïti^ ceux du Sénat, les discours prononcés , avaient tous fait entendre au gouvernement français, qu'on considérait l'ordonnance comme ayant « reconnu l'indépendance nationale d'Haïti, » sous la forme imaginée de la concession royale : par là, on protestait d'avance contre toute fausse interprétation de l'ordonnance elle-même, contre toute réserve que l'on prétendrait y avoir intentionnellement faite à l'égard de la souveraineté du nouvel État, notamment dans les dispositions de l'art. 5, qui concédait, sous la condition de l'exécution des deux autres articles, la simple « indépendance de son gouverne- » ment. »
Cependant, si la France venait à méconnaître la loyauté que montra Haïti, à abuser de la confiance qu'elle avait mise dans les paroles de son envoyé, eh bien ! on prendrait patience, on attendrait, on mettrait le temps à profit pour l'exécution de l'ordonnance. Si, abusant ensuite de sa puissance, oubliant qu'en sa qualité de grande nation civilisée dont les idées et les principes révolutionnaires avaient
donné naissance à un jeune peuple de la race noire, la France venait à faire à ce peuple une guerre injuste, eh bien î encore on accepterait cette guerre comme une nécessité inévitable.
A ce sujet, on peut sans doute dire que, ces éventualités étant possibles, mieux eût valu que le gouvernement haïtien n'eût pas accepté l'ordonnance. Mais , par les citations que nous avons faites , il est démontré jusqu'à l'évidence, qu'avec le gouvernement de la Restauration, il n'y avait pas moyen d'obtenir autrement la consécration de l'indépendance nationale d'Haïti. Il est certain d'ailleurs qu'on ne s'attendait pas à ce qu'il eût brusqué ainsi le dénouement de cette affaire. Si l'on avait refusé l'ordonnance , la guerre eût été immédiate , car ce gouvernement s'était trop avancé pour reculer devant cette nécessité , bien que M. de Villèle eût dit à la chambre des députés qu'on allait seulement bloquer les ports d'Haïti^.
D'un autre côté, le caractère impatient de Boyer ne lui permettait guère d'attendre plus longtemps la décision qu'il poursuivait depuis quatre ans. On a vu avec quel empressement il accorda à M. de Mackau l'audience que celui-ci sollicita de lui , après avoir rompu avec les commissaires. D'ailleurs, le Président devait, dans l'intérêt de son pays , envisager la position que lui avait faite dans le monde ^ la conduite de la Grande-Bretagne, — nous omettons celle des États-Unis, — qui, en 1825, avait reconnu l'indépendance des Républiques formées dans les colonies espagnoles, en dédaignant de reconnaître aussi celle d'Haïti, en l'abandonnant, pour ainsi dire, à la discrétion de la France. En outre, Boyer ne pouvait se faii'e
1 Dans la séance du 9 mars 1826.
390 ÉTUDES SUR L'HISTOmE d'hAÏTI.
illusion sur la situation 7-ee//e de la République qu'il gou- A^ernait , sur l'opposition latente qui y existait contre son administration^ et dont la capitale et le département du Nord étaient le foyer : l'année précédente, une vaste conspiration avait éclaté à Santo-Domingo. Dans une telle situation, le simple ô^ocitô de nos ports par les hâtimens de guerre de la France eût été capable de compromettre Viinité politique de la nation, qu'on avait eu tant de peine à réaliser.
Ecoutons l'appréciation de cette situation par le secrétaire général Inginac qui, en sa qualité de commissaire conférant avec M. de Mackau, avait montré tant de vigueur et de résolution, lia dit dans ses j^îémoires, pages 68 et 69 : « L'année i825 arriva : toujours les mêmes inquié- )5 tudes dans les esprits sur l'avenir. Le gouvernement » français n'ignorait pas l'état des choses , puisque la plu- » part de ses nationaux qui exploraient Haïti étaient te- » nus , à leur retour en France , de fournir un mémoire » sur ce qu'ils avaient pu observer. La divergence dans les » opinions rendait 'précaire le sort de l'Etat, si la moin- » dre hostilité Ye.ndîïh. avoir lieu; il fallait ne s'être ja- » mais occupé du véritable état du pays, pour ne pas être » convaincu des résultats funestes qui auraient suivi. Pour » moi qui n'avais jamais été dans l'illusion sur ce point, » je n'ai pas dû négliger d'étudier le caractère de chacun, » afin de bien servir la cause sacrée de la race africaine , » de la régénération de laquelle Haïti est appelée à prouver » la possibilité. La tranquillité était indispensable pour » atteindre ce but : donc, tout ce qui pouvait la compro- » mettre devait être soigneusement ec^'i^e. C'est d'après ce » principe que j'agissais, lorsque j'avaisl'honneur d'êtreap » pelé à donner m on avis sur les matières d'intérêt national. »
[l82o] CHAPITRE VII. 391
On ne peut dénier à Iiiginacles qualités et la capacité qu'il possédait comme homme d'État. S'il a apprécié ainsi la situation oii se trouvait Haïti à l'arrivée de M. de Mackau, dont il a relaté ensuite toute la mission, on ne doit pas s'étonner qu'après avoir discuté chaudement avec cet officier, il se soit rangé à l'avis qu'il donna dans le conseil privé , pour l'acceptation de l'ordonnance du i7 avril; et par là, il a justifiéld. détermination de Boyer, basée sur les explications écrites à propos de cet acte.
Le Président avait d'autant plus raison d'agir ainsi , que le 2o juillet , quatre jours à peine après le départ de Daumec, Frémont et Rouanez pour la France, il partait lui-même avec sa garde pour le Cap-Haïtien où le brave général Magny l'appelait, à raison de la situation des esprits dans le Nord ^ par suite de l'acceptation de l'ordonnance de Charles X.