‹ Études sur l'histoire romaine [microform]; Guerre sociale-Conjuration de CatilinaChapitre 30 sur 43 · IX · texte numérisé non relu

IX

Pour ne pas interrompre le récit de cette mémorable journée, j'ai suspendu jusqu'à présent les réflexions qui se présentaient en foule. Tout est encore mystère dans ce grand procès, le crime, l'accusation, la défense. La procédure entière demeure dans une obscurité que Ton pourrait croire répandue à dessein, et les auteurs de l'antiquité, latins ou grecs, nous refusent,' comme de concert, les explications qu'à chaque instant nous aurions à leur demander. D'ordinaire la variété contradictoire des témoignages est pour la critique une cause d'embarras et de difficultés, mais elle lui offre en même temps les moyens de donner à ses travaux une base plus ferme, je veux dire, moins incertaine: ici, l'accord des historiens n'a qu'une apparence trompeuse, plutôt propre à exciter la déflance, car cet accord semble dû surtout à l'insuffisance des sources originales. Il est malheureusement probable qu'une relation officielle, et par conséquent suspecte, a fourni presque seule les renseignements incomplets qui nous restent aujourd'hui. Aussitôt que Ton veut pénétrer au fond des choses, on en est réduit aux conjectures ou bien à l'interprétation des événements , dernière et dangereuse ressource à laquelle il faut avoir si souvent recours dans les études historiques. Tâchons du moins de resserrer les limites de nos hypothèses, et lorsque nous ne pourrons les appuyer sur des faits, que ce soit du moins sur la connaissance des caractères et des intérêts politiques que nous venons d'étudier.

La première difficulté qui se présente, c'est de connaître

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cFune manière précise la compétence des jnges et la position des accusés. Le sénat avait-il le droit de s'ériger en un tribunal suprême ? Les accusés avaient-ils perdu la protection des lois romaines ? Le consul abusa-t-il de son autorité ? Eniin la défense fut-elle franche et sincère ? Voilà les principales questions que nous devons examiner.

Le salut de la patrie est la loi suprême (i) ; tel est l'axiome politique le plus ancien de la constitution romaine, et chez tous les peuples, qu'il soit ou non écrit dans la loi fondamentale, c'est le seul à suivre en un péril pressant. A Rome, il appartenait au sénat, dépositaire du pouvoir exécutif, de parer aux calamités soudaines et imprévues, par des mesures énergiques dont il était aussi impossible de fixer la limite , qu'il le serait de régler à Tavance les manœuvres d'un général envoyé pour repousser une invasion ennemie.

Si la constitution romaine, ou plutôt si d'anciens usages accordaient au sénat le pouvoir de s'élever au-dessus des kis, en proclamant la patrie en danger, il est évident qu'un privilège si extraordinaire ne devait être assumé que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. Les deux seuls précédents sur lesquels pouvaient se fonder les juges de Lentulus, étaient les sénatus-consultes rendus, le premier, à l'occasion de l'émeute suscitée par Fulvius et C. Gracchus (2), le second, lors de l'insurrection de Saturninus (3). Dans ces deux occasions, les factieux s'étaient emparés de vive force d'une partie de la ville; on ne pouvait juger des hommes en armes; il fallait les combattre. Pour le peuple, ce n'était pas le temps de délibérer quand une troupe ennemie était dans ses murs. Alors c'était au sénat à dii-iger les efforts des défenseurs de la patrie ; ou plutôt, comme le temps était précieux et qu'il fallait que les mesures pour le salut commun fussent exécutées aussitôt que résolues, le sénat conférait à ses consuls les pouvoirs des généraux d'armée, le

(1) Ollis (consuiibus) salus populi suprema lex csto ( Cic.» de

(2) Voy. Guerre sociale, p. 49.

(3} Voy. Guirre sociale, p. 59.

droit de vie et de mort contre l'ennemi de la république. En un mot, la guerre était déclarée, et en guerre tuer, est chose légitime.

Mais aux nones de décembre, rien de semblable. Cinq hommes sont accusés; on les arrête ; ils ne font aucune résistance; leurs complices se cachent, ou s'ils parlent de révolte, la présence de soldats nombreux et fidèles suffit pour les maintenir dans le devoir. Et c'est dans de telles circonstances que l'on suspend le cours des lois, en invoquant un décret rendu depuis plus de quarante jours (1). Ce sénatus-consulte, ce glaive dans le fourreau , comme l'appelle Cicéron, qu'il garde inutile pendant si longtemps, il le tire enfin, lorsque Catilina est enfermé entre deux armées formidables , lorsque Rome est remplie de troupes , lorsque le chef du parti démocratique vient de proclamer lui-même son horreur pour les rebelles , et demande contre eux un châtiment exemplaire.

Et cependant, remarquons-le bien , ce pouvoir discrétionnaire que s'arroge le sénat, en vertu de son propre décret, ce pouvoir qui, à nos yeux, semble s'être déjà prescrit, tous les partis le reconnaissent , du moins dans de certaines limites. Qui le croirait? César, toujours prêt à contester au sénat tous ses privilèges , ne s'élève pas contre la transtormation de la curie en un tribunal exceptionnel. Le respect singulier et presque superstitieux des Romains pour toute décision revêtue de formes consacrées, explique à peine son silence en cette occasion (2).

(1) Quarante-quatre jours; le sénatus-consulte fut rendu le H des kalendes de novembre, et le jugement le jour des nones de décembre; c'est-à-dire du 2G décembre au 7 février, G3 avant Jésus-Christ.

(2) Chez tous les peuples, la religion est comme l'expression des mœurs. Parmi les Romains, c'était une croyance qu'un dieu ne pouvait défaire ce qu'avait fait un autre dieu :

Resciodere Dunquam Dis licetacta deum.

(Ovid., Met., XIV, 785.)

Il pouvait arriver au même résultat par d'autres moyens, et Ovide l'explique aussitôt ; Junon ouvre une porle de Rome aux Sabins, Vénus ne peut la fermer; mais elle oppose à leur passage une source brûlante. Il me semble voir dans ce mythe une image du

Un sénatus-consulte déclarant la patrie en danger avait été proclamé sans que les tribuns du peuple y eussent mis opposition ; dès lors ce scnatus-consulte était devenu pour César une loi, ou, qui plus est, un fait accompli sur lequel il n*y avait plus à revenir. Je rechercherai tout à l'heure si, pour Tavenir, il ne trouvait même pas des avantages à cette espèce de concession apparente. Quoi qu'il en soit, désormais il ne s'occupe plus que de détourner les conséquences d'un décret contre lequel il juge sa protestation inutile. C'est ainsi que, peu de mois auparavant, au lieu de demander l'abrogation formelle de la loi ou de Tusage qui donnait au sénat le pouvoir de mettre un citoyen hors la loi , il se bornait à faire un exemple terrible sur un homme convaincu d'avoir pris les armes pour obéir à un sénatus-consulte. Dans leurs lois, comme dans leur politique^ les Romains négligeaient toujours les théories et les principes généiaux ; c'était sur une suite de faits particuliers qu'ils fondaient un système.

Au reste, César, s'il ne niait point au sénat le droit de pourvoir à la défense de la patrie par des mesures exceptionnelles , se réservait maintenant de lui contester l'opportunité de ces mesures , et le procès des conjurés n'était à ses yeux qu'une instruction préparatoire, une espèce d'enquête, laquelle n'avait pas plus de valeur que n'en avait eu la condamnation de Rabirius par le tribunal des duumvirs. L'une et l'autre décision n'avait de force que ratifiée par le peuple , c'est du moins ce qu'il prétendait, lorsqu'il invoquait l'intercession des tribuns.

En résumé, j'estime que le pouvoir discrétionnaire du sénat, dans un grand danger public, était incontestable ; mais l'usage de ce pouvoir devait être commandé par la gravité des circonstances ; il fallait qu'il devînt une nécessité pour n'être pas un attentat contre la liberté nationale (i). Or, dé-

respect des Romains pour les lois bien ou mal votées, et de leur adresse à les éluder.

(t) César, dans sa harangue à ses soldais avant de passer le Rubicon, expose fort bien, ce me semble, les cas où l'on peut à bon droii proclamer la pairie en danger : « Qua voce et quo S. C. populus Rq*

terminer d'avance les cas où la grandeur du péril devait interrompre le cours des lois, c'était, on le sent, chose impossible; apprécier les circonstances, constater la nécessité, tel était le devoir des magistrats supérieurs , et sur eux , le péril passé , retombait toute la responsabilité de leurs actes. Les faits cor*' firment la théorie que je viens d'établir. Lorsque C. Gracchus se fut emparé du mont Aventin , Opimius, armé d'un sénatusconsulte , agit seul comme général et comme juge. Marius en fit de même à l'égard de Saturninus et de Glaucia retranchés dans le Capitole. Mais Cicéron ne voulut point accepter seul une responsabilité redoutable. Il ne fit point tuer Lentulus par ses soldats, il le fit juger par le sénat , et du moment qu'il le faisait juger, ne reconnaissait-il pas tacitement lui-même que le danger de la république n'était pas assez grand pour suspendre les lois ?

Quant au crime des accusés , à ne considérer que les faits prouvés contre eux, c'est-à-dire leur correspondance secrète avec les Allobroges et avec Catilina , on pourrait croire qu'ils furent poursuivis aux termes de la loi Cornélia, qui qualifie ces faits de lèse-majesté de la république (1). Mais cette accusation était si fréquente , et pour ainsi dire si banale , que la disproportion eût été trop manifeste entre le crime imputé et le tribunal extraordinaire chargé d'en connaître. On peut encore objecter que l'accusation de lèse-majesté n'entraînait point d'ordinaire une arrestation préalable, et pour que les conjurés fussent remis à la garde de quelques sénateurs immédiatement après leur interrogatoire , il fallait qu'aux yeux de l'assemblée ils fussent placés dès lors dans la position de grands criminels. La formule de perduellîon venait d'être renouvelée par le procès récent de Rabirius, et si l'on peut s'exprimer ainsi, on l'avait exhumée du dépôt ténébreux des lois royales (2). On a vu que

tnanus ad arma sit vocalus, faclum in perniciosis legibus, in vi trib!.;nilia, in sencssione populi (emplis locisque editiorihus occupatis, *> (Oies., Civ., I, T.;

(1) Cic., in Pison., 21. ^ Voy, Guerre sociale, §XIX.

(2) Tarquinïi superbissimi et crudelissimi régis, isla sunl cruejatus

if il.

le coupable, comme Tindique le mot même de perduelliSy était assimilé à un ennemi. Évidemment le consul regarde les accusés comme perduelles quand , répondant à César , il affirme qu'ils ne peuvent invoquer le bénéfice de la loi Sempronia. « Cette loi, ajoute-t-il, est faite pour les citoyens, et les hom- « mes que nous jugeons ne sont pas des citoyens (1). Vous- « mêmes, sénateurs, vous les avez jugés ennemis publics, (( lorsque avant-hier vous décrétiez leur arrestation (2). » — « Vous délibérez, s'écrie Caton, à son tour. Vous vous dece mandez ce qu'il faut faire d'ennemis surpris dans vos « murs (3) ! » César lui-même ne reconnaît-il pas Lentulus et ses complices comme perduelles y lorsqu'il propose à Silanus le dilemme suivant : « La peine que tu demandes contre ces « hommes est , dis-tu , commandée par la loi ; applique donc « la loi tout entière, condamne-les aux verges. Si tu crois la c< peine des verges abolie par la loi Porcia, confesse que le (( supplice, dont la flagellation n'est qu'un accessoire , est éga- « lement aboli (4), » Enfin, en lisant la sentence proposée par César contre les conspirateurs, le doute doit cesser; car, après avoir adjuré le sénat de ne pas introduire un exemple nouveau, c'est-à-dire de ne pas appliquer une peine inusitée et en dehors

cnrmina (Cic, Pro Rabir., 4). — Non tribunitia actione sed regia (IJ., ibid., 5).

(1) Ca3sar inlelligit legem Semproniam esse de civibiis constitiilam. Qui, aulem reipublicœ sit liostis, eum civem esse nullo modo fieri posse (Cic., Cat., IV, 5).

(2) Video de ibtis qui se populares haberi volunt, abesse non neminem ne de capile videlicet civium romanorum sententiam leral. Is et nudius terlius in cuslodiam cives romanos dédit (Cic, Cat., IV, 5). — L'intention ironique de ces mots, cives romanos, ne peut être mise eu doute.

(3) Dubitaiis quid , inlra mœnia deprehensis hostibus , facialis? (Sali., Cat.y 52.) — Je rechercherai tout à l'heure pourquoi le mot perdiiellis ne se trouve pas textuellement dans les discours des orateurs que j'ai cités; il suffit que son équivalent, le moi enîiemi public ^ s'y présente.

(4) Sed, pcr deos immortales, quamobrem in sententiam non addidisli uti prius verberibus in eos animadverteretur? an, quia lex Porcia vetat? at aliœ leges item condemnalis civibus non animam eiipi, sed exisliuni permilti, jubent (Sali., Cat., 51).

des lois, il se contredirait manifestement, s'il proposait contre des citoyens la peine de la détention perpétuelle. Cette peine, en effet , était encore moins usitée que le supplice de la mort. Je doute qu'elle fût prononcée par aucune loi, et l'on a vu avec quels ménagements la détention était appliquée aux citoyens prévenus des plus grands crimes. Au contrau'e, si les conjurés sont aux yeux de César des ennemis pubKcs , rien n'empêche de les trailer comme à Rome on traitait les prisonniers de guerre. Personne n'ignore que Persée , roi de Macédoine, Oxyntha, fils de Jugurtha, et bien d'autres chefs étrangers, furent détenus dans des municipes et gardés plus ou moins étroitement, selon la crainte qu'ils inspiraient (1).

Si l'on se rappelle le procès récent de Rabirius, on comprendra facilement la position singulière dans laquelle se trouvaient

(1) J'ai suivi, pour la sentence de César, le témoignage de Salluste et celui de Cicéron, qui, réunis, ne peuvent être révoqués en doute. Plutarque et Appien rapportent les conclusions de César d'une manière toute différente. D'après ces auteurs, il aurait voulu que les conjurés fussent détenus provisoirement dans les municipes, pour être jugés après la destruction des rebelles d'Étrurie. Frappés Tun et l'autre, suivant toute apparence, de la contradiciion qu'ils remarquaient entre la répugnance exprimée par César pour une peine nouvelle, et la sentence qu'il propose, nouvelle en elïtt, contre des citoyens, ils ont essayé de relaire cette sentence. Voici les paroles d^i Plutarque : Et ^è 9poupcTvTo ^êôsvTe; èv tco'Xsci tt,; iraXiaç, à; àv auTo; eXxTat Kr/Cê'pû>v, {xs'yoi? cû xara7?oX£iJi.»Ô7i KaTtXtvcr, ocTspov èv etfxvr: X.7X xaô' TiO'r/J.oi.'f irspt è/càcTTov t^ PcuXii pcâvai Oîrocp^et {Cœs., 7). — PhUar-que ne s'est pas aperçu qu'en mettant dans la bouche de César la proposition de déférer plus tard au sénat le jugement des conjurés, il lui atirihuait non-seulement une infraction manifeste aux lois romaines; car, dans un temps de tranquillité, xaô' r.ouyjav, le sénat ne pouvait juger des accusés, mais encore, qu'il prêtait à son héros une concession en opposition directe avec toute sa conduite. En effet, le juge de Rabirius pouvait-il jamais avouer qu'au sénat appartînt le droit de prononcer sur le sort d'un citoyen ? — Appien, qui connaissait mieux les usages de Rome, ne parle point du jugement par îe sénat : AtaS'î'oOai t&ù; av^paç KDcepcùva ty;; iraX-a; èv îvoXeotv aï; av aÙTÔç ^ociaàoY:, p-^xpi KariXtva xaTaTrcXearjôe'vToç èv ^ixaoTTjpiov u-ay^- 6œai, y.al p.r.^àv àvïixeaTGv è; àv^pa; gmçavel; "p tcûo Xo'-ycu xai SIaTiQ î^itp«^ac(X£vo; {Civ., II. G}.

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39g CONJURATION

résar et Cicéron à Vouverture de ces nouveaux débats. Quelques mois auparavant, Labiénus, ou plutôt César, dont il n^était que rinstrument, avait fait reparaître cette formule de perduellion depuis longtemps tombée en désuétude. C'était comme une arme rouillce qu'il dérobait dans le vieil arsenal des patriciens, pour la tourner contre eux. Cicéron, avocat de Rabiriu^ avait énergiquement protesté contre cette forme d^accusation. 11 se vante d'en avoir fait justice, de l'avoir fait rentrer dans le néant (i). Mais voici que les rôles sont changés. Chacun est obligé de prouver le contraire de ce qu'il soutenait peu de jours auparavant. Cicéron invoque contre Lentulus les rigueurs de cette loi royale dont il niait jusqu'à l'existence; César empruntera ses arguments à l'avocat de Rabirius. Faut-U s'étonner si les deux orateurs placés dans une aussi fausse position l'un que l'autre, évitent de concert de se prononcer sur le caractère du crime, et surtout de rappeler la formule qui doit régler les poursuites. N'osant affirmer que Lentulus ne soit qu'un accuse ordinaire. César se borne à condamner en termes généraux l'application de la peine de mort à des crimes politiques. De son côté, Cicéron ne dit qu'un mot en passant de la procédure exceptionnelle dont il prétend faire usage contre les conspirateurs.

L'accusation de perduellion n'était pas seulement embarrassante pour ceux qu'elle contraignait ainsi à une palinodie pu- IUque • mais les jurisconsultes les plus habiles n'auraient pu ^acUenient déterminer la procédure à suivre dans cette occasion. Les formes anciennes étaient oubliées, le châtiment particulier au crime passait pour virtuellement aboli parla loi Porcia; enfin le précédent que venait d'introduire le procès de Rabirus pouvait à peine être invoqué, puisque la question n'avait point été résolue, mais terminée par un incident dont personne n'avait à se prévaloir.

On sent toute la difficulté d'établir le fait de perduellion, ou plutôt de fixer le moment précis où l'accusé doit être considère

(i (ero

, Ouamobrem fateor, atque eiiam T. Labiene, profiteor, prae me

te ex lUacrudeli, importuna, non Iribuuitia acUoae,scd regia,

^Anciiin. virlute. auciorltaie esse depulsum (Cic, Pro Rabir,, 5J.

uieo'consiiio, virlute, auciorltaie esse depulsum

comme perduellis. D'un côté l'on soutient que le citoyen accusé d'après cette formule, est supposé à priori ennemi public, du moment qu'elle est admise, et la détention préalable semble la conséquence de cette manière de voir. Être prisonnier, c'est être hors de la loi romaine, car c'est être placé dans une position où Ton ne peut invoquer le bénéfice des lois qui permettent aux citoyens romains de se soustraire à la mort par un exil volontaire.-— La défense répond d'autre part : Au peuple seul appartient de prononcer la dégradation civique, de retrancher un membre du grand corps romain. Fût-il déclaré coupable par les duumvirs, l'accusé de perduellion n'est pas encore exclus définitivement de la communauté romaine; il sera citoyen tant que le peuple n'aura pas prononcé (1), et comme citoyen, il pourra se placer à l'abri des lois qui le dérobent au supplice de mort (2).

Quelles que fussent les opinions des jurisconsultes sur les effets de la foi mule de perduellion, il était un point sur lequel ils étaient unanimes, c'est qu'elle ne pouvait détruire le droit d'ai)pel ou la provocation. La provocation était assurément une des plus anciennes institutions de Rome, et si l'on admet la tradition héroïque qui raconte le fratricide et le jugement d'Horace, on trouvera déjà sous les rois l'accusé en possession de ce moyen de défense (3). D'un autre côté, lorsqu'on voit dans riiistoire le droit de provocation reproduit sans cesse sous des foi mes nouvelles dans un grand nombre de lois, on est conduit à reconnaître qu'il ne fut définitivement admis dans la constitution romaine que vers le quatrième siècle, et que longtemps après il l'ut encore l'objet de débats animés (4).

La provocation est fondée sur cet axiome, que le droit de punir un citoyen appartient seulement à la plus haute puissance

(0 De capiie civis nisi per maximum comitiatum ne ferunlo (Cic, de Leg., 111, 4).

(2) Les lois Porcia et Senipronia.

(3) Liv., 1, 2G. — Il t;st remarquable que îe premier exemple historique (Je porJ.itillion ^i ^U'ouve ainsi associé au premier exemple de provocation.

(') Trois lois Valeriu, la îui Porcia. U loi Sen^pro^ua, ç'--:.

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dans l'Étal; or, la constitution de Servius Tullins, qui paraît avoir servi de base au code politique des Romains, lait résider Ja puissance suprême dans rassemblée du peuple (1). Cette souveraineté du peuple ne pouvant s'exercer que dans des assemblées générales plus ou moins rares, il était nécessaire que le soin de faire observer les lois fût remis à des magistrats toujours prêts à agir ; néanmoins à toutes les époques, le peuple, jaloux de ses droits, se réserva d'intervenir dans Taction du gouvernement, et il voulut que le citoyen pût en appeler à sa souveraineté de tout jugement, de tout acte du pouvoir exécutif qui le lésait dans sa propriété, et surtout dans son existence d'homme libre, les lois des Douze Tables, c'est Cicéron lui-même qui le déclare, ne reconnaissent point de magistrat sans appel (2). Au quatrième siècle de Rome, les consuls L. Valérius et M. Horatius promulguaient une loi qui permettait de tuer quiconque instituerait une magistrature sans appel (3). En outre, il paraît que d'anciennes lois avaient prévu le cas où le condamné ne ferait pas usage de son privilège, et pour témoigner plus fortement du respect dû au caractère de citoyen, elles avaient attri-

(1) Je lie veux point recherclier ici ce qu'il faut entendre par ce niot d'assemblée du peuple, popuhts ; si, comme le vcui iNicbiilir, il n'exprimait, dans l'origine, que la réunion des individus composant la caste patricienne, ou s'il comprenait l'ensemble des citoyens. A l'époque dont je m'occupe, l'ascendant de la démocratie avait depuis longtemps aboli toute distinction politique entre les pairiciena et les plébéiens. La plehs avait conquis les privilèges du populus.

(2) Ab omni judicio pœnaque provocare liccre, îndicant Xll Tabuiœ compluribus legibus [de Rep., II, 31).

(3) Ne (piiïj ullum magisiratum sine provocatione crearet, qui creasset, eum jus fasque esset occidi : neve ea cfcdes capilalis noxae habcretur (Uv., lll, 55). — (V. C. 30.0.) -A l'armée le droit de provocation n'existait pas. Un peuple chez lequel les institutions militaires avaient été l'objet d'études et de perfectionnements continuels, avait compris de bonne heure qu'il était nécessaire de fonder la discipline sur l'obéissance passive du soldat. Tant qu'il éiait sous les drapeaux, le Humain était un esclave : aussi lus ordres des commandants militaires étaient-ils sans appel : « Noster pop'Jb'S, dit Cicéron, in belle sic paret, ut régi. » {De rep., I, 40.) — Jîlii.'x, ab eo qui imperabit, provocatio ne esto ; quodque is qui bellum f e'ôl imperassil, jus ralumque e»to (C5c , de Leg., ill, 3).

bué exclusivement au peuple assemblé la confirmation de tout jugement capital (1).

Ce droit de provocation, qui élevait le citoyen romain audessus de tous les autres hommes, qui rendait sa personne presque sacrée, venait de recevoir une éclatante confirmation dans le procès de Rabirius. Condamné par un tribunal légulièrement institué, convaincu, du moins en justice, d'un fait qualifié par les lois d'attentat contre la république, déclaré ennemi public, perduellis, par ses juges, Rabirius avait obtenu que son procès fût revu devant les comices. Un seul mot, (( J'en appelle (2), » avait suspendu le châtiment. Mais, aux nones de décembre, chose inouïe, les accusés n'eurent point connaissance de l'arrêt rendu contre eux, peut-être même ignoraient-ils que le sénat avait délibéré sur leur sort, lorsqu'on les remit aux mains des bourreaux. César, simple sénateur, ne pouvait, comme il semble, réclamer en son nom l'appel au peuple, et les tribuns dont le veto aurait pu, sans doute, remplacer la dernière protestation des accusés, les tribuns s'abstinrent, ou se joignirent à la majorité du sénat pour confirmer la sentence.

Reconnaissaient-ils la toute-puissance dévolue au sénat par la déclaration du danger de la patrie ? Pensaient-ils qu'en de telles circonstances et par Une exception unique, la curie devînt un tribunal sans appel? Mais, ainsi que je l'ai fait remarquer plus haut, si l'autorité du sénat était reconnue en principe, l'usage de cette autorité, son opportunité, du moins, était toujours sujette à contestation, et l'intercession des tribuns ne cessait pas réellement par l'effet d'un sénatus-consulte déclarant la patrie en danger, mais bien par le fait même de la guerre au milieu de Rome, qui rendait leur intercession impossible à

(1) Leges praeclarissimae de XII Tabulis iranslatae, quarum altéra de capite civis rogari nisi maximo comiliatu vetai (Cic, de Leg.^

(2) Provoco. Si l'accusé ajoutait tribunos plebis appello, il paraît que ces magistrats ne pouvaient lui refuser leur proieclion, en tant du moins qu'elle suspendait l'aciion de la sentence déjà prononcée par 'o juge.

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exercer. Certes, quand Thistoire nous montre les tribuns du peuple arrêtant souvent par leur veto les levées de troupes ordonnées par sénatus-consuUe contre un ennemi voisin de Rome, on ne peut douter que ces magistrats n'eussent le pouvoir d'intervenir au milieu d'un procès conduit avec calme au milieu d'une ville soumise.

Parmi tous les témoignages historiques qui nous restent sur cette mémorable cause, on cherche vainement quelque trace d'un débat sur cette question si importante de l'appel au peuple : rétonnement redouble à voir l'accusateur et le défenseur l'éviter l'un et l'autre avec une aflectation étrange. Cependant on peut se rappeler que Cicéron, quelques jours auparavant, alors sans doute bien éloigné de prévoir les événements qui se préparaient, avait protesté dans la curie qu'il ne soumettrait point au sénat le jugement de Catilina. J'agirais contre mes principes, disait-il. Plus tard, rendant compte au peuple de l'arrestation des conjurés, il déclarait qu'on n'avait point encore rendu de sénatus-consulte à leur sujet, et c'est avec une sorte de timidité qu'il laissait entrevoir la possibilité d'un décret semblable pour justifier l'arrestation des coupables. Enfin, dans la séance même des nones de décembre, il annonçait en termes un peu obscurs, il est vrai, l'intention de consulter le peuple sur le châtiment des conjurés. Mais bientôt le sénatusconsulte est entre ses mains; aussitôt, il lève la séance ; pour lui la sentence est devenue sans appel, il se hâte de la faire

exécuter.

De la part de Cicéron, cette conduite, qu'on la nomme habile ou tyrannique, s'explique facilement. Son but est de compromettre le sénat, de lui surprendre un décret, et pour l'obtenir d'une compagnie timide, il se gardera bien de lui montrer la possibilité d'une collision avec la souveraineté du peuple. Mais ce qu'on a peine à comprendre, c'est que César ne demande pas tout d'abord que le procès soit porté devant les comices. Au contraire, il semble reconnaître au sénat le droit de disposer de la liberté de Lentulus et de ses complices, du moins son vote n'indique pas qu'il croie la sanction du peuple nécessaire à la validité de l'arrêt des Pèies,etce qui surprend davantage, il

attend au dernier moment pour prononcer le mot d'appel et pour adjurer les tribuns de faire usage de leur intercession. Il est bien difficile de ne pas voir dans sa conduite une arrièrepensée de politique perfide, et je serais porté à croire que son projet fut d'engager le sénat dans une aff'aire périlleuse; de constater Tabus de pouvoir, seulement lorsqu'il était impossible à ses adversaires de se rétracter; se réservant de les accabler ensuite au nom de la souveraineté du peuple, lorsque ce grand conflit serait évoqué devant les comices. Dans le sénat ou dans le Forum, César comptait sur la victoire, et je crois que c'est au Forum surtout qu'il aurait voulu triompher. J'avoue que j'ai peine à comprendre l'inaction des tribuns du peuple dans un débat qui intéressait à un si haut degré les privilèges qu'ils étaient chargés de défendre. Quoi! parmi dix tribuns, dont la plupart assurément appartenaient au parti démocratique, dont plus d'un sans doute était à la dévotion de César, pas un seul n'accueille ses protestations, pas un seul n'ose laire usage de cette intercession dont ils étaient si justement jaloux ! Qu'était donc devenu Atlius Labiénus, qui, par son ordre, demandait naguère la tête d'un vieillard coupable d'avoir obei à un sénatus-consulte? Faut-il supposer que tous les tribuns,^ troublés par la mâle éloquence de Caton, aient cédé à un entraînement involontaire dont on ne trouve guère d'exemples dans l'histoire des assemblées délibérantes? Non, une explication plus simple, je crois, se présente. Ce fut par l'intimidation et la violence que le consul arrêta tout appel, et l'irruption des chevaliers dans la curie était sans doute le dernier et le plus puissant argument que la faction oligarchique avait préparé contre ses adversaires.

Le soir des nones de décembre la conspiration fut vaincue dans Rome. La mort de cinq de ses chefs avait suffi pour épouvanter tous leurs adhérents, et pour en finir il ne restait plus qu'à exterminer les bandes de Catilina, qui désormais n'inspiraient plus d'inquiétudes.

^ Sans doute il était glorieux d'avoir préservé Rome d'une se'didon imminente, de l'avoir sauvée, si l'on veut, du massacre et de l'incendie, sans combat et par le supplice de cinq hommes,

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dont aucun ne pouvait inspirer le moindre intérêt. Opimius, pour vaincre le dernier des Gracques, avait jonché le mont Aventin de trois mille cadavres ; Marius avait versé des flots de sang pour chasser du Capitole Saturninus et Glaucia. Mais entre Opimius et C. Gracchus, entre Marius et les révoltés du Capitole, c'était la guerre, et le sang versé dans un combat ne laisse pas de traces hideuses comme le sang qui coule dan^ une exécution. De quelque manière qu'on envisage le procès de Lentulus et de ses quatre compagnons, il demeure évident que les formes légales y furent violées. Ce fut par une surprise, et plus probablement par la violence, que la révision du jugement fut soustraite au peuple.

En vain alléguerait-on plus d'un exemple du pouvoir souverain que le sénat s'arrogea dans d'autres circonstances. La constitution de Rome avait changé comme ses mœurs. Autrefois, Servilius AhalaetScipion Nasica avaient tué publiquement des hommes mis hors la loi par un parti; ils firent par fanatisme politique ce que les ministres des proscriptions de Marius et de Sylla firent pour de l'or. Les uns comme les autres purent se dire les vengeurs des lois, car ils obéirent à des lois ; dans un temps de révolution la violence n'en manque jamais. Aujourd'hui, quel nom donnerons-nous à ces superbes défenseurs des privilèges aristocratiques? Nous sommes trop habitués à juger les anciens avec les préjugés ou les sophismes de leur histoire. La nôtre a une morale plus sévère ; elle exige que les lois soient appliquées même à ceux qui veulent les détruire.

La gravité des circonstances, la nécessité, qu'il est toujours si facile a'invoquer, la faiblesse même du gouvernement oligarchique, rendent pout-ôtre excusable jusqu'à un certain point la conduite de Cicéron. Au Forum le procès des conjurés pouvait exciter des troubles sérieux. Leur condamnation était incertaine; leur châtiment n'eût pas été probablement la mort. Mais pour contenir Rome, pour vaincre Catilina, était-il nécessaire d'étrangler en secret et comme par surprise cinq débauchés qu'on aurnil pu convaincra ci qu'on eut à poine la patience d'iiitciroger? Le sénat n'avait-il point des léBÏons ?

Rome entière n'était-elle pas sous les atmes, et quelques jours de vie accordés à cinq misérables auraient-ils changé Tissue de la guerre civile? Non sans doute. Cicéron par son adresse avait rompu Talliance qui' pouvait exister entre les conjurés et la faction démocratique; il avait obligé César à se prononcer. Pouruuoi ne pas se présenter alors aux comices et leur demander une condamnation déjà ratifiée par celui dont le peuple avait fait son idole? Mais ce n'était point Lentulus, ce n'était point Catilina que Cicéron faisait châtier dans la prison du Capitole; il fallait à l'oligarchie des représailles terribles qui fissent oublier le procès de Rabirius. Trop faible pour s'at- (aquer à ses ennemis les plus dangereux ; elle chercha d'autres victimes. On niait l'autorité du sénat ; il prouva sa force en suscitant le fanlôine d'un danger dont il s'exagéra peut-être lui-même la grandeur; il put se mettre un instant au-dessus des lois. 11 espéra intimider, non point César, mais tout ce peuple qui Tavait pris pour son chef. En effet il réussit, comme Sylla avait réussi. Mais Syllà avait fait tomber deux mille tètes; ses massacres avaient eu lieu à la clarté du jour, sur la place publique : le séiiat faisait étrangler la nuit clhq hommes dans une prison souterraine. Le souvenir des proscriptions durait encore , et le supplice de Lentulus fut oublié au bout de quelques jours.

Enivré des acclamations qui l'avaient accueilli, Cicéron s'abandonna à l'excès de sa vanité (1). On l'a vu en plein sénat se mettre au-dessus des Scipions et des Paul-Émile. 11 fut aussi peu modeste dans les relations qu'il s'empressa d'envoyer à tous les magistrats aloi's éloignés de Rome. 11 eut même la maladresse de faire remettre à Pompée ^ alors en Asie , un volumineux mémoire sur les travaux de son consulat, dans lequel , en se donnant à lui-même les éloges les moins mesurés, il osait comparer la répression du complot de Lentulus aux conquêtes du vainqueur de Mithridate. On n'avait point habitué Pompée à un pareil langage. Son orgueil s'en irrita, et il ne

(1) Clodius disait do lui : Il se croit Jupiter; il appelle Minerve sa fcceur (Cic, Pro dom.p U)»

rt

daigna pas répondre. De la part d'un homme dont Topinion était d'un si grand poids dans la république , cette marque de désapprobation affecta vivement Cicéron et lui inspira de sérieuses inquiétudes. Aussi s'empressa-t-il de s'humilier pour réparer sa faute, a Crois-moi , » écrit-il à Pompée, dans une seconde lettre que nous possédons encore , <c tu verras à ton a retour que j'ai montré assez de prudence, assez de courage , « pour que le grand Pompée , bien plus grand que Scipion , « me permette, en politique et en amitié, de prétendre à rem- « plir auprès de lui le rôle d'un Lœlius (1). »

Métellus Népos , après avoir servi avec distinction dans la guerre contre les pirates et dans les campagnes du Pont , venait d'arriver à Rome , et sur la renommée de la faveur dont il jouissait auprès de Pompée, il avait été aussitôt désigné tribun du peuple. 11 apportait, disait-on, les instructions secrètes de son général, et passait pour le confident de ses projets po. litiques. Le 4 des ides de décembre, c'est-à-dire cinq jours après l'exécution des conjurés, il prit possession de sa charge; car on a vu que l'installation des tribuns du peuple précédait toujours celle des consuls, qui n'avait lieu qu'au renouvellement de l'année. Métellus ne cachait pas Thorreur que hii inspirait l'événement des nones de décembre , et l'on en préjugeait Topinion de Pompée. Instruit que Cicéron , en déposant le consulat, se préparait, suivant Tusage, à faire au peuple un discours pour rendre compte de sa conduite , il annonça l'intention de lui interdire la parole. Il en avait le pouvoir, car dans ces assemblées les tribuns présidaient. « Celui qui n'a pas a permis aux accusés de se défendre, » avait dit Métellus dans une harangue publique , « ne se défendra pas lui-même « en ma présence. » En vain Cicéron, alarmé, le fit prier de se départir d'une semblable résolution ; en vain pour l'apaiser il employa la médiation de Mucia , sœur du nouveau tribun,

(1) Quae, quum veneris, tanto consilio, tantaque animi magnitiidine a me gesta Psse cognosces, ut libi multo majori quam Africanus luit, tamen non mullo minorem quam i.œliurn, facile et in republica et in MUiiciiia adjunctum esse paiiare (Lie, Ad. i)iv., V, 7, .2).

et de Claudia, sa belle-sœur, Métellus fut inflexible (1). La veille des kalendes de janvier, au moment où le consul voulut prendre la parole , Métellus lui imposa silence , et lui ordonna durement de se borner à prononcer le serment ordinaire, c'està-dire que pendant la durée de son consulat il n'avait rien fait contre les lois. Cicéron alors d'une voix forte et sonore , s'écria : « Je jure que j'ai sauvé la patrie et que j'ai conservé l'empire à la rénubliaue (2]\ » — « 11 dit vrai ! » répondit la foule pressée autour de la trinune ; mais ces applaudissements ne pouvaient tromper que Cicéron sur l'approche de la tempête. Des consuls sans énergie allaient lui succéder; César était préteur et Pompée revenait tout-puissant ù Rome.

La nouvelle de la découverte du complot ne produisit pas une moindre sensation en Italie que dans la capitale. Parfont les émissaires de Oatilina échouèrent dans leurs folles tentatives d'insurrection, ou plutôt ils se hâtèrent d'y renoncer, et il fut facile de voir combien ils s'étaient trompés sur la disposition des esprits dans toutes les provinces. Capoue avait d'abord inspiré quelques inquiétudes au sénat. Ruinée par les confiscations de Sylla, plus encore que par les ravages de la guerre sociale, cette ville, autrefois opulente, renfermait une populace séditieuse, redoutable par sa misère même. H y avait en outre à Capoue un nombre considérable de gladiateurs, car ses écoles d'escrime étaient fameuses par toute l'Italie, et c'était là que se formaient la plupart de ces athlètes destinés à mourir pour l'amusement des oisifs de Rome. Un certain M. Aulanus, autrefois tribun militaire sous les ordres d'Antonius, déjà compromis par des menées suspectes à Pisaurum en Ombrie, était venu à Capoue dans l'espoir d'y faire des levées pour Catilina, peut-être

(1) Cic.,i4d. i>j(\, V, 2,4.

(2) Plut., Cic, 23.

même d'y exciter un mouvement populaire (1). Un autre des conjurés, C. Marcellus, s'y était rendu dans la même intention, et, se donnant pour un amateur de l'art de J'escrime, il s'était établi dans Tacadémie la plus rcMiomméc (2), et tâchait secrètement d'embaucher des gladiateurs. Sur les rapportï^ expédiés à Rome par le préteur Q. Pompéius Rufus (3), on sait queCicéron s'était hâté d'envoyer à Capoue, Sexlius, le questeur d'Antonius, sur lequel il comptait absolument. A son approche, les deux conspirateurs prirent la fuite, et, grâce au soin qu'eut Sextius de disperser les gladiateurs dans plusieurs petites villes, la tranquillité ne fut pas sérieusement troublée. Cependant Sexlius, à Texemple de son chef, se fit voter des actions de grâces solennelles par les décurions de Capoue (4). Dans toutes les provinces, les magistrats, en apprenant le résultat des derniers événements, redoublaient de vigilance et d'activité. Maintenant que le péril était éloigné, c'était à qui ferait preuve de zèle. D'ailleurs, le sénat, enhardi par la victoire, ne négligeait rien pour piesser la destruction des rebelles en Étrurie. Q. Métellus réunissait des troupes nombreuses dans la Cisalpine (5) ; à peine revêtu des insignes consulaires, Murena se rendait au delà des nionts, dans la Gaule, pour contenir cette province, sur la fidélité de laquelle on avait quelques soupçons (6). Enfin, Antonius venait de prendre le commandement de l'armée que Q. Maicius Rex avait d'aboid rassemblée pour fermer à Catilina le chemin de Rome. Arrêtée au nord et au midi par des forces imposantes, l'insurrection ne pouvait plus s'étendre. Chaque jour allait la resserrer davantage.

Après sa jonction avec Mallius, Catilina s'était vu en peu de jours à la tête d'un rassemblement de près de vingt mille hommes (1). Mais dans celte multitude il n'y avait que peu de

(1) Cic, Pro Sert., 4.

(2) Id.,i6id.

(3) Sali., Car., 30.

(4) Cic, Pro Sert., A.

(5) Sali., Cat., 57.

(6) Cic, De har. res., 20,

(7) App.,Ctc., 11, 7.

soldats aguerris. L'espoir du pillage avait fait accourir dans son camp un grand nombre de paysans étrusques et d'esclaves fugitifs. Fidèle à sa politique, malgi^é l'état désespéré de ses affaires, il refusait toujours d'enrôler les esclaves (1), et Ton croit même qu'il n'admit dans son armée qu'un petit nombre d'affranchis, ses clients particuliers. Son premier soin fut de profiter de l'inaction où se tenait Marcius pour donner à sa troupe quelque organisation militaire. 11 en forma vingt cohortes complètes (2) , mais il n'avait pas le moyen de les armer. A peine put-il donner à un quart de ses hommes l'équipement des légionnaires. Le reste n'avait que des javelots, ou même que des bâtons aiguisés et durcis au feu (3). Avec cette masse tumultueuse, il n'osait ni attaquer Marcius ni se porter contre quelque ville considérable où il aurait pu trouver des ressources. 11 mettait son espérance dans les efforts de ses partisans à Rome et dans le sud de l'Italie, et cependant l'armée ennemie se grossissait tous les jours sans qu'il se décidât à marcher en avant, ou à s'assurer une retraite. Peut-être ne faut-il pas attribuer cette étrange inaction à son seul aveuglement, et la correspondance secrète qu'il entretint longtemps avec Antonius put contribuer à prolonger une indécision qui n'était pas dans son caractère.

La fortune extraordinaire de Sertorius était un exemple qui avait frappé tous les ambitieux. Se fortifier dans une province, s'ériger en prince indépendant, c'était un pis aller assez beau, même pour celui qui avait rêvé l'empire de Rome. Aussi l'on ne doutait point que Catilina n'essayât de se jeter dans les Gaules. Les Allobroges et plusieurs peuples voisins l'auraient reçu, disait-on, à bras ouverts. Dans la Cisalpine même, sa présence aurait pu soulever un peuple durement opprimé et toujours impatient du joug. Mais les moments étaient précieux,* tandis que Catilina demeurait immobile dans son camp auprès de

(1) Sali., Cat., bC.

(2) Environ 12,000 IiommCâ.

(3) Sali., Cat., 66.

CONJUHATION

Fesulse, Métellus disposait ses troupes pour lui fermer les passages des Apennins.

En apprenant la découverte au complot et la mort tragique de Lentulus, Catilina comprit aussitôt qu'Antonius se rangerait au parti du vainqueur, et il se repentit amèrement de n'avoir pas plus tôt préparé sa retraite. Au premier mouvement que lit l'armée consulaire, la désertion se mit dans le camp des rebelles; quelques jours suffirent pour dissiper ce grand rassemblement qui de loin pouvait en imposer sur sa force véritable. Bientôt Catilina se trouva réduit à une troupe de trois à quatre mille hommes (1). C'était bien peu pour se frayer un passage au delà des Alpes, et pourtant c'était désormais sa seule ressource. Dans ce dessein, il décampe brusquement et précipite sa marche sur Pistoria (2), au travers des montagnes, se flattant de tromper la vigilance de iMétellus Celer, qui Tattendait avec trois légions, de l'autre côté de l'Apennin. Quelque soin qu'il prît pour dérober son mouvement, les déserteurs qu'il semait pai^ tout dans sa marche en avertirent le préteur, qui se porta aussitôt avec le gros de ses forces sur le point où Catilina espérait ti'averser les montagnes. En même temps l'armée d'Antonius s'avançait sur Fesulse, suivant dans sa marche la retraite de Catilina et l'enfermant ainsi dans les vallées dont les cols étaient occupés par Métellus. Après avoir pacifié Capoue, Sextius avait été envoyé avec un corps de troupes auprès d'Antonius pour aiguillunner son zèle plus que douteux (3). Le proconsul se disait malade de la goutte, et s'en était prévalu quelque temps pour tenir son armée dans l'immobilité; mais l'arrivée de Sextius lui fit voir que ses lenteurs lui seraient imputées à crime, et il consentit à remettre le commandement de ses troupes à M. Pétréius, vieux soldat, loyal et rempli d'expérience, qui était parvenu par son seul mérite, après tuonte campagnes, au rang

(1) Sali., Ca^, 57. — Dio Cii^s., XXXMl. 40.

(2) Sali., Cat., 57.

(3) Poslea cum suu exorciiu suiimi» r.rîcntaie C4)nseculus, eiqiw stimuios adiuuvil, adjulor M. Peireii (Cic, tfo Sert., 12).

est C. Anloninm

de légat et de préteur (1). Serré de la sorte entre deux armées dont chacune était plus forte que la sienne, Catilina ne pouvait longtemps éviter un combat décisif. Il avait à choisir entre deux partis également désespérés : se jeter sur Métellus et essayer de forcer les passages de l'Apennin, ou bien retourner sur ses pas et livrer bataille au proconsul. Ce fut le dernier parti ^u'il adopta, bien que l'armée de Métellus fût la moins forte et la moins aguerrie. Sans doute ignorant encore qu'Antonius avait remis le commandement à son légat, il fondait quelque espérance sur ses anciennes relations, qui, je l'ai déjà dit, n'avaient jamais été complètement rompues. L'attitude de l'aimée consulaire le détrompa bientôt. Dès lors il ne pensa plus qu'à vendre chèrement sa vie. Il entendait la guerre, et ses gens étaient braves et aussi désespérés que lui-même. Il les posta dans une vallée où ils ne pourraient être enveloppés; s.a droite était couverte par des rochers escarpés, sa gauche s'appuyait h l'Apennin (2). Ce fut le champ de bataille qu'il choisit; là ayant fait former en cercle sa petite armée, il lui adressa une courte harangue avant de la mener au combat. Le discours que lui prête Salluste est sans doute une œuvre de rhéteur, mais il peint assez vivement la position de Catilina pour qu'on doive le rapporter ici, au risque d'affaiblir en la traduisant son énergique concision.

« Soldats, dit-il, vous savez tous combien la lâcheté de Len- « tulus nous a été funeste. Tandis que nous comptions sur l'as- « sistance qu'il nous promettait, l'ennemi nous fermait le che- « min de la Gaule. Notre position vous est connue : du côté de « Rome et du côté de la Gaule deux armées marchent contre « nous. Les attendre retranchés ici est chose impossible; nous « n'avons ni vivres ni magasins. C'est donc par le fer qu'il « faut nous ouvrir une route. Argent , gloire , liberté , pa- « trie, voilà ce qu'il nous faut gagner à la pointe de l'épée. Si « nous sommes vainqueurs, tout est à nous; colonies, munici- « pes nous sont ouverts, paitout dès lors abonddiicede Liens. Si

(1) Sali., Cat,,Bd.

(2) Id., ibid.

Hl

« nous ccdotis à la peur, tout nous devient contraire. Plus d*a- « siie, plus d'amis pour vous si vous jetez vos armes. Souve- « nez-vous, soldats, que Tennemi n'est pas pressé comme nous « par une nécessité furieuse. Nous combattons, nous, pour avoir « une patrie, la liberté, la vie; lui se bat pour Tambition de a quelques hommes. Vous pouviez vivre dans Texil et la honte, u A Rome même, ayant tout perdu, vous pouviez végéter en (( mendiant Taumône de nos ennemis. Mais vous aviez tro;) de « cœur pour accepter cette humiliation, c'est pourquoi vous « êtes ici. Pour sortir de ce vallon il vous faut de l'audace. On tt n'achète la paix que par la victoire. Vous n'êtes pas assez fous tt pour croire qu'en posant les armes vous obtiendrez quartier. « A la guerre, le plus exposé est celui qui a peur; l'audace « vaut une muraille. En vous regardant, soldats, je me rap- « pelle vos prouesses, et j'ai bon espoir. Vous avez pour vous tt courage, expérience, résolution, et surtout la nécessité, qui « fait un brave du plus timide. Dans la position où je vous ai « mis, la multitude de nos ennemis ne peut vous envelopper. « Si la fortune vous trahissait, au moins ne tombez pas sans tt vengeance. Ne vous laissez pas prendre pour qu'on vous « égorge comme un troupeau, mais battez-vous comme des tt hommes, et s'il faut laisser la victoire à l'ennemi, qu'elle lui tt soit douloureuse et sanglante (1). y>

Alors voyant ses vétérans animés et pleins d'ardeur, il les range sur une ligne où il développe huit cohortes. Le reste de sa petite armée forma en arrière une réserve serrée en masse, dont il tira quelques centurions dévoués, des volontaires et les hommes les mieux armés pour renforcer ses premiers rangs. 11 plaça Mallius à la tête de son aile droite, à la gauche un Fésulan dont le nom ne s'est pas conservé (2). Pour lui, accompagné de ses affranchis et d'une petite troupe choisie entre les plus braves des soldats colonisés, il prit son poste au centre de sa

(1) Sali., Cat., 58. j, . x/-

(2) Id., ibid. — Peut-être Fnrius, un des conjurés députes à Uliliua avani l'arreslalion de Leiilulns. — Furius iii iis coluiiis quos Fesulas L. Sulla deduxii (Cic, Cat., III, 6).

première ligne, devant l'aigle de Marius, prédestinée à guider les Romains à la guérie civile. 11 n'avait point de cavalerie, et fit éloigner tous les chevaux des officiers et le sien même, pour montrer à ses soldats que leurs chefs allaient partager tous leurs périls (1). De son côté Pétréius n'oublia rien pour encourager ses légionnaires et pour assurer la victoire par ses bonnes dispositions. En première ligne il plaça ses cohortes de vétérans accourus sous les drapeaux pour obéir ausénatus-consulle. Dos réserves nombreuses les suivent, prêtes à les soutenir. Lui-même, passant de rang en rang, rappelle aux vieux soldats, qu'il connaissait presque tous, les actions glorieuses où ils s'étaient trouvés ensemble; il les exhorte à so montrer dignes de la cause qu'ils défendent, à faire justice d'un tas de brigands mal armés, ennemis indignes d'eux. Puis ayant reconnu lui-même avec soin la position des rebelles , il ordonne aux trompettes de sonner la charge et met toutes ses troupes en mouvement (2).

Catilina lui épargna la moitié du chemin, et marcha résolument à sa rencontre. De part et d'autre une ardeur égale enflammait les soldats. Impatients de se joindre, ils laissent leurs javelots comme de concert, et se chargent l'épée à la main (3), Les vétérans des deux armées soutinrent leur réputation , et les deux lignes se heurtèrent sans que l'une ou l'autre cédât un pouce de terrain. Au milieu de la mêlée, on voyait Catilina, suivi de ses affranchis, se porter partout où l'effort était le plus grand , conduire ses réserves sur les points menacés , frapper lui-même des coups terribles, prudent capitaine et vaillant soldat tour à tour. Pétréius , surpris d'une résistance à laquelle il ne s'était pas attendu, guide lui-même sa cohorte prétorienne (4)

(1) Sali., Cat., 58.

(2) Sali., Caf., 59, GO.

(3) Sali., Cat., 59, GO.

,4) Ici., ibid. — La coliorle prétorienne était la troupe d'élite, désit:née par le général pour lui servir de garde. Elle était toujours beaucoup plus nombreuse que les autres cohortes. Il semble qu'une lé};ion tout entière pouvait s'appeler cohorte ,prétoriennej lorsqu'un général lui donnait cette destination. — Quod si pra3lerea nemo se-

sur le centre de rennemi. Rien ne peut résister à cette troupe d'élite; elle s'ouvre une large (rouée, et se rejette sur les ailes de Tennemi , qui tenaient encore. En vain Mallius et le Fésulan se précipitent au centre pour arrêter les vainqueurs. F/un et l'autre tombent percés de coups après des prodiges de valeur; le nombre l'emporte , et si le combat se prolonge , c'est qu'il reste encore debout quelques-uns des insurgés. Catilina , demeuré presque seul au milieu de ses soldats morts ou mourants, ne voulut point finir comme Lentulus; il se lança au plus épais des ennemis et trouva la mort d'un brave (1).

L'armée victorieuse fit des pertes énormes , mais , parmi les rebelles, pas un homme libre n'échappa (2). Tous se firent tuer sans demander quartier. On voyait sur le champ de bataille leurs cadavres alignés , couchés au poste où leur chef les avait mis. Au centre seulement on suivait les traces de la cohorte prétorienne au désordre qu'on remarquait dans les rangées de corps morts, mais là même tous étaient tombés frappés par devant. Catilina fut trouvé loin des siens , respirant encore au milieu d'un monceau de cadavres ennemis (3). On lui coupa la tête et on l'envoya à Rome (4).

Antonius, qui n'avait point quitté sa tente, fut salué du nom d'imperator par ses soldats victorieux. C'était contre la règle : non point parce qu'il n'avait pas assisté à la bataille, car, proconsul, il avait les auspices, et Péti éius n'était que son lieutenant ; non point parce que les ennemis vaincus étaient des concitoyens, Sylla et Pompée avaient appris à mépriser ces scrupules d'un autre âge, mais pour être imperator, il fallait avoir tué cinq mille hommes, et l'armée entière de Catilina ne s'élevait guère qu'à la moitié de ce nombre. Au reste, le sénat confirma

quatur, tamen se cnm soîa décima legione iturum, de qua non dubilaret, sibique eani Praeloriatn cohorlem futuram (Caes., Gall.^ I, 41).

(1) t>all.. Cae., 60.

(2) Neqiie in praelio, neque in fuga quisquam civis ingenuus captus est (Sali., Ca«., 01).

(3) ItJ., ibid.

(4) Dio Cass , XXXVIÎ, 40,

racclamatîon des soldats, et décréta même une fête solennelle en commémoration de la victoire (1).

A peu près vers le même temps , quelques mouvements insurrectionnels furent réprimés sur d'autres points de Tltalie aussitôt qu'ils éclatèrent. Bibulus défit et tùa M.Marcellus, qui était parvenu à exciter un soulèvement dans le pays des Péligniens (2). Dans le Bruttium, où commandait Q. Cicéron, frère du cansul , le fils de Marcellus fut aussi malheureux que son père l'avait été à Capoue (3). Enfin les AUobroges, qui prirent les armes après la pacification de toute Tltalie, furent réduits la même année par le propréteur C. Pomptinus (4).

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