LE LETSA ( ni ET- BOCK
Fille du lac, fauve antilope,
Retourne au bercail.
Il y a assez longtemps que tu erres Le long des ruisseaux.
Reviens à nous;
Nous sommes venus te chercher.
Pour la danse des boucliers.
1 . Nonné est le nom séchuana de cette antilope , que les Hollandais appellent bles-bock. Entlororo est son nom poétique. Pour se placer au point de vue de cette petite scène , il faut se représenter une harde vivement poursuivie. De longs efforts ont épuisé les filles légères du désert; le chasseur, sûr de sa proie, sent un mouvement de compassion se mêler dans son cœur aux émotions de la victoire. Avant de frapper, il chante les douleurs de sa victime.
Entlororo oa lela malibogo O re le rao tlohele A ee go tsela ka la tsepe tsoana.
Motatsana oa koaïla-koaïla Oa bona ma e ona a katetse Kolouti oa touna ramol ana Sea etelia linonne pele Li re lia noa E sa le li eme E sa le linoa Moruto oa tse ling.
Ce morceau ne renferme qu’une idée, mais c’est la plus poétique de toutes celles qu’une pareille situation pût fournir. Quel touchant contraste entre le bonheur que l’antilope goûtait le long des ruisseaux et les tourments qu’elle éprouve dans les plaines arides où la soif la dévore ? Cette comparaison se retrouve dans presque toutes les descriptions de chasse que nous possédons en français; mais on est agréablement surpris de voir qu’elle n’ait pas échappé au poète mossouto. La pièce tout entière , quoique si courte , abonde en beautés. Le style en est très-cadencé et presque musical. Le nom d’Entlororo est une imitation du murmure plaintif que l’animal fait entendre lorsqu’il est effrayé. On comprend que si Entlororo désire aller au gué de l’antilope blanche, c’est que celle-ci est son amie et lui offrira un refuge. Le trot irrégulier et pesant du faon est exprimé par une onomatopée, Koaïla-koaïla. S’il se sent fatigué , c’est moins parce qu’il manque de force que parce qu’il voit sa mère prête à succom-
ber. Le dernier trait est déchirant. Quelle doit ctre affreuse la soif de ces pauvres animaux, puisqu’ils s’arrêtent pour boire au moment où le chasseur les atteint, et quelle ressource que celle à laquelle ils sont réduits!
2. Caama . — Ce nom, qui a été adopté par la science, est séchuana. Les hollandais appellent l’animal hartebeest. Le père galopeur est un idiotisme poétique qui signifie le galopeur par excellence; titre qui a été donné au caama par ironie , car son galop est extrêmement disgracieux et pesant. Cette antilope a des mœurs antisociales, elle se plaît à brouter seule dans d’immenses plaines, circonstance qui, jointe au port vertical de sa tête, fait souvent qu’on la prend, dans le lointain , pour un homme. Un berger mochuana ne va jamais paître le bétail sans ses armes; il a surtout soin de prendre avec lui son plumet de guerre , qui est un long bâton entouré de plumes d’autruche disposées en forme pyramidale. Cet ornement lui devient fort utile lorsqu’une cause quelconque le force à s’absenter momentanément ; il n’a qu’à le ficher en terre , et il est sûr que le bétail ne s’en éloignera pas. Ainsi le caama, quoique solitaire, sait où il retrouvera sa troupe lorsqu’il voudra la rejoindre. Cette comparaison est très-agréable et d’un intérêt tout local.
3. De tous les animaux du sud de l’Afrique, le gnou ( wildc-bcest ) est peut-être celui dont les formes sont les plus remarquables. 11 a les cornes du buffle, les naseaux du bœuf, les pieds d’une antilope, la crinière et la queue de l’âne, l’encolure et le port du cheval. Ses mœurs ne
sont pas moins extraordinaires. Il y a dans ses mouvements un air de menaee, il agite violemment sa queue à la manière du lion. Dès qu’il est surpris ou effrayé, il pirouette , tourne sur lui-même , s’arrête , avance quelques pas vers l’objet qui l’inquiète, fuit en ruant et s’arrête encore. On voit souvent des troupes de gnous se former en rond, et s’amuser à courir les uns après les autres sans sortir du cercle; ils semblent se plaire dans les tourbillons de poussière que leurs étranges manœuvres élèvent autour d’eux. Entourés de peuples bergers, les Bushmen, que les Béchuanas appellent Baroas , dédaignent toute autre occupation que celle de la chasse, et c’est surtout la chair du gnou qui fournit à leur subsistance. L’arme favorite des Bushmen est la flèche, de là cette belle métaphore :
C’est le bœuf de l’assemblée des flèches.
4. L’idée de comparer les sillons que le groin destructeur du sanglier fait dans les campagnes, au travail d’un agriculteur qui labourerait sans cesse et ne sèmerait jamais, paraîtra certainement assez heureuse. Les natifs assurent que cet animal maigrit considérablement pendant l’été, saison d’abondance pour tous les autres quadrupèdes. Peut-être cela tient-il à ce que les pluies rendent les racines aqueuses et peu nutritives.
5. Les Béchuanas ont l’habitude de perpétuer le souvenir de leurs exploits par le tatouage. Les marques qu’ils se gravent sur le corps ont la forme d’un V renversé, à peu près, quoique sur une échelle bien plus petite, comme les chevrons qui ornent l’habit d’un vé-
térafi de l’armée. Les mouchetures de l’hyène sont ingénieusement comparées à ces décorations.
6. Le morceau relatif au porc-épic est fort bizarre; il appartient au genre satiricpie qui n’a encore produit chez ce peuple que des plaisanteries généralement assez plates. On sait que le porc-épic a les oreilles fort courtes : Fauteur s’égaye un peu aux dépens du motlabi e choupia, ou piqueur à la tête ronde. Les habitants de ce pays ont l’habitude de marquer leurs brebis en leur faisant une incision aux oreilles. L’auteur suppose que les porcs-épics étaient autrefois tes brebis du crocodile , et qu’un individu suranné , de cet étrange troupeau , tient à ses enfants un discours fort instructif, qu’on pourrait étendre de la manière suivante : « Et nous aussi nous avions, comme tout honnête quadrupède, de bonnes et longues oreilles; mais des méchants voulant nous enlever à notre ancien maître, ont, pour faire disparaître sa marque , réduit l’ornement distinctif de notre espèce à ces dimensions ignominieuses. »
7. Le letsa ou riet-bock gîte communément dans les roseaux qui croissent autour des lacs d’eau douce.
Le proverbe, produit spontané de la raison et de la conscience publique, trouve naturellement sa place dans un opuscule destiné en partie à montrer jusqu’à
quel degré de l’échelle intellectuelle une peuplade barbare s’est élevée. Les Bassoutos me paraissent avoir été tout particulièrement heureux dans ce genre de composition. Leur langue, par sa précision énergique, se prête admirablement au st^lc sentencieux, et 1 élément métaphorique est entré si abondamment dans sa formation , qu’on ne saurait la parler sans s’habituer insensiblement à revêtir ses pensées de quelque image qui les fixe dans la mémoire. Sous le rapport moral, il est intéressant d’observer les vestiges de cette conscience universelle, à laquelle Dieu a confié la direction de toute créature intelligente. Nous acquérons par là la certitude qu’il n’est pas d’homme sur la terre qui ne sache discerner entre ce qui est moralement bon et moralement mauvais , et qui par conséquent ne soit susceptible d’encourir la condamnation attachée à la transgression des lois divines.