LITTÉRATURE COLONIALE
ment dit Saint-Martin, demandait comment on ferait pour se tirer, dans deux mille ans, de cet océan de livres qui répètent les mêmes idées avec une légère variation de nuances, II proposait, dans une de ses œuvres les plus étranges et les moins conntes, le procédé burlesque et facétieux que voici : « Kéduire en pâte tous les livres existants, nourrir avec cette bouillie encyclopédique la jeunesse et l'enfance, et charger du rôle de nourrices les beaux esprits et les savants, auxquels une superbe cuiller d'honneur serait consacrée, selon le grade qu'ils obtiendraient dans cette nouvelle université ; cuiller d'argent, cuiller de vermeil, cuiller d'or; — le dernier titre serait celui de grand cuiller (1). » L'état intellectuel et typographique du monde donne quelque sens à cette facétie contenue dans l’œuvre satirique et fantastique de Saint-Martin. Déjà la pâte littéraire semble se pétrir d'avance, Tout le monde écrit de la même encre, et dans quelques trois cents ans Dieu sait avec quelle joie et quel amour on recueillera le peu de livres, si petits qu’ils soient, qui auront un caractère spécial et qui sembleront nés d’un cerveau humain, non d'un mécanisme matériel. L'originalité, l'humour, la poésie manquent de tous côtés. Aujourd'hui, en France comme en Amérique eten Angleterre, les hommes supérieurs qui prétendent aux grands honneurs craignent de se montrer humoristes. Il n'y a guère que deux ou trois téméraires qui osent encore rêver, méditer, ne pas dogmatiser éternellement, se livrer au caprice, errer dans les fleurs de la pensée et jouir de la liberté. Toute l'Amérique ne possède pas un humoriste, l'Angleterre ne compte que Carlyle. Cependant les vrais hommes sérieux, ceux dont la pensée est puissante ne se refusent pas le caprice, comme les tempéraments forts ris- (1) Crocodile, liv, v.