‹ Études sur la littérature et les moeurs des Anglo-Américains au XIXe siècle [microforme]Chapitre 55 sur 138 · OUVRIERS-POÈTES · texte numérisé non relu

OUVRIERS-POÈTES

la raison et une serfhibilité délicate, mériteraient fort qu'on les traduisit en français,

Si de tels livres sont un honneur réel pour l'homme qui les écrit et pour la classe à laquelle il appartient, je ferai, je l'avoue, assez bon marché des prétentions épiques et dramatiques qui #e se résolvént pas en chefs-d'œuvre, persuadé que la moindre chanson de talent fera sa voie et marquera sa place. meme chen nos aristocratiques voisins, Les Anglais ont soin d'élever ceux qui se distinguent, Ebenezer Elliott a vécu comfortablement. Le berger d'Ettrick, le Vieux Hagg, a passé ses vingt dernières années à l'abri de tout besoin, dans la meilleure société de Londres et d'Édinbonrg, entouré d'une renommée supérieure à son mérite. C'est une des souverainés habiletés de l'aristocratie anglaise de favoriser l'ascension du talent, de lui frayer la voie, de lui adoucir la route, d'ouvrir aux capacités redoutables où utiles un champ libre et fécond. Sous ce rapport, notre démocratie monarchique (1) à beaucoup à apprendre et beaucoup à imiter.

C'est par là que se neutralisent les dangers imminents dont la littérature socialiste, comme on l'a vu tout-àl'heure, semblerait menacer l'édifice constitutionnel du pays. Il y a cent à parier contre un que le chartiste Coo per lui-même, dont le poème sur les Suicides n’est pas assurément un chef-d'œuvre, trouvera en sortant de prison un emploi dans lequel sa capacité se développera. L'auteur anonyme d' Ernest, homme très-jeune encore, est déjà employé par le mécanisme de cette civilisation puissante, active à corriger les vices de son activité même et à lui ouvrir des soupapes de sûreté,

(4) Écritet publié en 4839.

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Quant à la poésie de Ia prison, de la pauvreté, de la faim, nous le répétons, elle est, malgré le phénomène exceptionnel de Crabbe et le talent d' Elliott, inadmissible dans le monde de l'art. Quelle mue! Où êtes-vous, Apollon lumineux de la Grèce? Et vous, chants mélancoliques de Wordsworth? Ciel idéal et riant de la fable hellénique! Saintes tristesses de la perfection chrétienne! La poésie n est donc plus un jardin des roses, c'est un champ d'épines qui ensanglante les pieds ; à l'entrée de ce Parnasse se tient, debout et décharnée, la Pauvreté que Virgile place in fau cibus Orci, et qui mélant le rale aux malédictions et aur sanglots fait vibrer en guise de lyre des cordes de fer fixées à un crâne de mort; derrière elle se tiennent rangés Crabbe, le Juvenal des hôpitaux ; Ebenezer Elliott, le chan: tre de la faim; Cooper, le poète du suicide, et l’auteur d' Ernest, suivi d'une foule hâve, entraînant après elle les petits enfants que les manufactiers exténuent , et les filles que le travail excessif démoralise et prostitue dans la fleur, Triste chœur, auquel ces poètes répondent dignement,

La critique de l’art détourne avec douleur les yeux de ce spectacle. C'est à vous seuls, hommes politiques, d'y regarder ; à vous d'agrandir et de perfectionner le tra: vail d'assimilation commencé; à vous de chercher des remèdes efficaces contre ce développement qui menace vos tre existence. Les intérêts des masses sont dans vos mains; des masses qui ne mangent pas assez et qui travaillent trop! Ces vers des ouvriers affamés, ces poésies que nous osons à peine critiquer, on ne les chante pas, on les pleure. Cette muse des Cooper, des Elliott et des Crabbe, ce n'est pas une muse, c’est une furie ; elle vous rappelle qu'en accumulaut la richesse gur un point, on entasse lad misère à côté, et que la misère.qui hurle d'abord se venge ensuite.

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Tous les écrivains de valeur se sont préoccupés avant 1848 de cette situation périlleuse, Mistriss Norton, Dickens, d' Israsli, Carlyle font valoir sans cesse les justes droits des classes inférieures. Carlyle surtout nous semble avoir mis dans cette terrible question le sérieux d'intention et d' accent qu elle comporte. Trop de romanciers se sont emparés de ce texte; il nous déplaît de voir les fictions du conte et les grâces de la poésie, les caricatures de Hogarth et la sirophe de Spencer, intervenir dans ces réalités que l'égoïsme doit redouter, le philosophe sonder, l'homme politique guérir. Faites-nous grâce de vos romans en faveur des paurres; au lieu de les plaindre sur le papier, soulagez leurs souffrances. Pourquoi vous faire des haillons un jeu poétique et exploiter les plaies sociales au profit du succès littéraire? A vos contes législatifs, à votre philanthropie qui se révèle en récits imaginaires, je préfère les soins réels dont les classes laborieuses sont maintenant l'objet à Londres, ces bains publics qui leur coûtent si peu, et qui, pour quelques pence, leur assurent le plus délicieux et le plus utile des luxes, celui de la propreté et de la santé ; j'aime mieux encore ces grandes maisons récemment ouvertes à Glascow et à Édinbourg, et dont je parle ici dans l'espérance d'en voir construire de semblables en France (1). Pour une somme très-modique , équivalente à la moitié d'un loyer ordinaire, l'ouvrier y trouve le logement proportionné à ses besoins, crépi à la chaux, avec un parquet en bois, et garni de meubles de bois blanc. Une cuisine commune est ouverte à toutes les femmes des ouvriers, qui viennent y préparer dans des cheminées communes, avec des ustensiles appartenant à la maison, le repas de leur famille, Chaque locataire a de l’eau chez lui;

(1) Ce conseil, donué en 1840, a été suivi en 4849

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deux salles de bain sont pratiquées au rez-de-chaussée. Tout le monde doit être rentré à dix heures du soir. Une querelle, une preuve de mauvaise conduite ou d'ivresse déterminent à l'instant même le congé de l’ouvrier, qui, doublant son revenu par une location si avantageuse et un mode d'existence si économique, trouvant dans cette combinaison intérêt, indépendance, sécurité et liberté, n'a point de peine à être moral, et ne peut nourrir aucune haine contre une société qui le protége.

Par de telles expériences, le problème se résout mieux que par des poèmes. C'est prosaïque sans doute ; nous aimons la philanthropie en prose, surtout en actes. Comme poésie, revenons simplement à Shakspeare et à Virgile.

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