DE LA
Au lendemain de la révocation de l'Édit de Nantes, dans un mémoire demeuré célèbre, Vauban déplorait « la désertion de cent mille Français, la sortie de soixante millions, la ruine du commerce, les flottes ennemies grossies de neuf mille matelots, les meilleurs du royaume, leur armée de six cents officiers et de douze mille soldats plus aguerris que les leurs ^ ». Un an plus tard, le 13 octobre 1687, Louvois, qui n'avait pas su comprendre Yauban, osait lui répondre : « Je vous ferais honte d'avoir pensé tout ce que vous avez mis par écrit, je ne vous
* Rulhières, Eclaircissemens historiques sur les causes de la Réiocation... 1787, p. 380.
ai jamais vu vous tromper aussi lourdement \ » Malheureusement le grand ingénieur ne se trompait pas.
Depuis 1660, en effet, Fémigration protestante était continue et elle devait durer pendant plus de la moitié du xviii'' siècle. La politique religieuse de Louis XIY allait avoir pour résultat d'enlever à la France plus de cinq cent mille de ses habitants et de porter atteinte, par cela même, à sa prospérité comme à sa grandeur-.
Les réformés comprirent dès les premiers
1 Michel, Vauhan, p. 436.
- Le chiffre de l'émigration a varié, d'après divers auteurs, depuis 60,000 jusqu'à 2,000,000. Le chiffre de 500,000 nous paraît le plus voisin de la réalité. Nous nous basons sur des relevés très exacts faits dans divers pays; c'est ainsi que 97,816 réfugiés furent inscrits sur les registres de la diaconie de Francfort de mai 1685 à mai 1705. Tillières, espion du comte d'Avaux, ambassadeur de France à La Haye, lui écrivait à la date du 24 mai 1686 : « Il est tenu une liste des réfugiés sortis de France qui monte à près de 75,000 âmes parmi lesquelles se trouvent 40,000 hommes capables de porter les armes. » Arcli. Aff. étrang. Hollande, 149, p. 173. Un recensement nominal, fait en 1093, donne le chiffre de 6,050 réfugiés pour le seul état de Berne. Chavannes, Les réfugiés fran^ çais dans le pays de Vaud, p. 26. Dans le seul diocèse de La Rochelle, 867 familles passèrent à l'étranger de 1681 à novembre 1685. En novembre 1687 on secourut 15,500 l'éfugiés à Londres, voir du reste F. de Schickler, Les Églises du Refuge.
jours quelles devaient être les suites des persécutions. « Il est certain, écrivait Claude, que la France est un royaume fort peuplé, mais quand l'accès de cette fièvre sera passé et qu'elle aura le loisir de se reconnoître, elle verra peut-être avec quelque regret les conséquences de cette diminution. Car il n'est pas possible que tant de gens de bien, tant de familles entières, tant de personnes qui se distinguoient dans les arts, dans les sciences, dans les armes et dans toutes sortes de professions, soient sortis du royaume sans qu'il y paroisse un jour. » Par un pressentiment douloureux, il ajoutait : <( On peut dire avec vérité que quatre guerres civiles n'auroient pas produit tant de mal qu'on en verra naître de cette persécution \ »
Au point de vue de la politique étrangère, la Révocation eut les suites les plus funestes. Louis XIV, en effet, vit se détacher de lui de fidèles alliés qui ne pouvaient plus dominer Findignation causée par des persécutions si injustes. Si la ligue d'Augsbourg se forma, la Révoca-
1 Claude, Les plaintes des j^rotestans de France, nouv. édit. 1885, p, 92.
b LA RESPONSABILITÉ
tion en fut la cause. ElTrayés de cette passion de tout convertir au catholicisme, les princes protestants prirent les armes.
Au lendemain de Tédit d'octobre, Saint-Didier, chargé d'affaires de France à la Haye pouvait déjà signaler à son gouvernement les conséquences de la nouvelle politique de Louis XIV. <( M. le prince d'Orange, écrivait-il, a dit h M. Diest dans le dernier entretien qu'il a eu avec luy, qu'il avoit fait de sérieuses réflexions sur ce qui se faisoit en France, oii il voit qu'on n'exécute pas mesme le nouvel Edit, puisqu'aprës sa publication on continue de violenter les sujets de la religion réformée, qu'il ne pouvoit croire que le roi agist en cela ])ar un pur zèle pour la religion catholique, non plus que par une haine particulière pour la religion protestante, que cependant ce dessein estant poussé à bout malgré la perte que la France faisoit d'un grand nombre de sujets, aussy bien que de sommes très considérables qu'il savoit passer dans la banque d'Amsterdam et dans celle de Venise, toute la politique qu'il pouvoit remarquer en cela estoit que Sa Majesté mettoit
€11 quelque manière par ce moyen tous les princes catholiques de son costé et que c'estoit aux protestans à voir ce qu'ils avoient à faire, puisque ce qui se faisoit en France estoit le commencement d'une conspiration générale contre les protestans \ » Lorsque d'Avaux reprit la direction de l'ambassade, il ne put que confirmer ces paroles et annoncer la naissance de cette coalition dont les victoires devaient être si cruelles pour Louis XIY. En unissant de la manière la plus étroite les intérêts du catholicisme à ceux de la monarchie française, le roi venait de briser la tradition des hommes d'Etat, qui depuis Henri IV avaient trouvé dans les puissances protestantes des alliés dont l'appui avait servi leurs desseins.
D'Avaux ne s'était pas fait illusion sur la grandeur de la faute commise. Pendant les années qui précédèrent la révolution d'Angleterre, il ne cessa de mettre sous les yeux du roi les conséquences de la Révocation. Sans discuter la mesure prise, applaudissant même aux
• 1 Ardi. Aff. ùtrang., 8 nov. 1GS5, Hollande, 143, p. 13G.
mobiles qui ravaient inspirée, il la rendait cependant condamnable en ne cachant rien des résultats qu'elle avait amenés. Lorsque Guillaume d'Orange eut décidé cette entreprise qui allait changer la face de la politique européenne, il avertit Louis XI Y que dans cette armée qui allait renverser Jacques II, on avait trouvé (( cinq cent cinquante-six officiers d'infanterie répartis dans les bataillons et cent quatre-vingts de cavalerie dispersés dans les escadrons, et soixante officiers volontaires qui n'étaient attachés à aucun corps ^ ». Il y avait donc six cent quatre-vingtseize officiers français entrés au service d'une puissance étrangère pour cette seule raison qu'ils n'avaient pas voulu faire le sacrifice de leurs convictions religieuses à la volonté d'un roi.
DAvaux suivant avec tristesse la marche des événements, annonçait à Louis XIY la révolu-
1 Arch. Aff. étrang., 28 octobre 1688. Iîollan<le, 156, p. 318. — Déjà, le 19 octobre 1688, d'Avaux avait pu annoncer à Louis XIV que trois de ses officiers les plus distingués prenaient des commandements dans l'armée du prince d'Orange. De l'Estang devenait lieutenant des gardes du corps, Goulon avait le commandement de l'artillerie et Du Canibon était nommé premier ingénieur-
tion qui se préparait en affirmant que Guillaume (rOrange n'eut jamais conçu un tel dessein sans Tappui de Tillustre maréchal de Scliomberg-, banni do sa patrie d'adoption pour être resté fidèle h sa foi protestante. « Sans la confiance qu'il a dans le maréchal de Schomberg, écrivait-il, le prince d'Orange aurait eu de la peine à faire une entreprise aussi grande que celle qu'il projette \ »
Quelques mois plus tard d'Avaux recevait ses passeports. Au moment de quitter la Hollande, il voulut résumer les causes de la rupture des rapports entre la France et la Hollande et en donner une « parfaite idée » à Louis XIY. « Il est constant, écrivit-il, que les affaires de la religion ont commencé h donner du chagrin à ces messieurs. Ils ont toujours eu une forte prévention qu'on vouloit détruire leur religion et principalement leur commerce, mais jamais un
1 Arch. Aff. étranrj , 9 septembre 1088. Hollande, 156, p. 50. — On connaît le jugement de Macaulay : « Pour être le second de Guillaume, un homme, un seul en Europe remplissait toutes les conditions requises, Frédéric, comte de Schomberg, regardé comme le plus grand homme de guerre de ce temps. Histoire d'AnfjletciTe, II, 345.
dessein bien formé de faire la guerre à vosire majesté \ »
On sait quelles furent les suites de cette politique dont une dévotion étroite fut Tinspiratrice ; la France perdit, les uns après les autres, les meilleurs et les plus fidèles de ses alliés.
Lorsque le duc d'York fut monté sur le trône d'Angleterre, Louis XIV ne cessa de soutenir ce prince dans son entreprise de renverser la religion et les libertés du pays dont il était le souverain. Jamais on n'affirma avec plus de hauteur le dessein de faire triompher non pas une politique d'affaires ou de conquêtes, mais une Eglise. Louis XIV avait souffert, en effet, qu'en sa présence, le 14 juillet I680, Daniel de Cosnac lui dit au nom de l'Assemblée générale du clergé de France, dans les circonstances les plus solennelles du monde, « qu'il n'avoit voulu conquérir de nouvelles provinces (|ue pour y rétablir les prélats, le culte et les autels; que la Hollande et l'Allemagne n'avoicnt servi de théâtre à ses victoires que pour y faire triom-
1 Arch. Aff. élrang., 15 octobre I6S8. Hollande, 15G, p. 205.
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 11
plier Jésus-Christ ; que rAngleteiTe étant sur le point de lui offrir une des plus glorieuses occasions qu'il put désirer, il ne manqueroit de donner une protection digne de lui au roi de la Grande-Bretagne dans le besoin où il se trouveroit du secours et de l'appui de ses armes pour se maintenir dans la religion catholique ^ ».
Il est difficile de peindre l'irritation des membres du Parlement d'Angleterre quand ils eurent connaissance de ce document , irritation si grande que Barillon fut obligé d'avertir Louis XIY, que « les protestans zélés se servoient des termes de cette harangue pour faire appréhender au peuple la destruction de la religion protestante " ».
Loin de démentir l'orateur du clergé , Louis XIY persévéra dans sa politique sectaire, encourageant Jacques II dans toutes ses mesures persécutrices et le stipendiant sans pudeur pour qu'il détruisît le protestantisme ^
1 L'abbé Laroque, Mémoires du clergé, p. 358.
2 Arch. Aff. étrang. Angleterre, 156, p. 182.
3 « Je ne manque pas, écrivait Barillon. de fortifier autant
Mais trois ans plus tard Jacques II, protégé du grand roi, fuyait l'Angleterre, tandis que Barillon, ambassadeur de France, recevait Tordre de quitter Londres dans les vingt-quatre heures, accompagné jusqu'au rivage par un de ces réfugiés que Louis XIV avait bannis de son royaume.
En Allemagne, où la politique de l'alliance française avait eu de si glorieux succès, la situation était devenue intolérable pour le ministre de France. « Depuis ces dernières affaires des calvinistes, écrivait le comte de Rebenac à Louis XIV, le grand électeur a une disposition si grande à l'emportement, qu'on ne peut presque jamais lui expliquer la moitié de ce qu'on veut luy dire sans s'exposer à des réponses qu'on ne voudrait pas s'attirer \ »
Avec l'année 1686, la situation allait s'aggraver encore. Les déclarations de Rebenac sur ce point sont formelles. « Il est certain, dit-il, dans sa dépèche du 4 mai 1686, que ce sont
que je puis les résolutions qui se prennent en faveur de la religion catholique. » 13 mars 1686. Angleterre, 158, p. 123. 1 Arch. Aff. étrang., 3 novembre 1085, Berlin, 25, p. 270.
les affaires de la religion qui disposent Tesprit de M. l'électeur à prendre les partys qui luy paroissent les plus contraires à vos intérêts, les autres plaintes ne sont que des prétextes. »
Quelques jours plus tard, Rebenac peut se rendre compte mieux encore des suites de la Révocation, et il envoie à Versailles une dépêche qui même aujourd'hui ne peut être lue sans émotion, car elle marque la fin de cette grande politique à laquelle s'attachent les noms de Henri lY et de Richelieu.
« La source ordinaire du chagrin de M. l'électeur de Brandebourg-, écrit-il, est toujours l'affaire de la religion. Et j'ay remarqué qu'on tire ses avantages de ce qui s'est passé dans la vallée de Luzerne pour augmenter l'aigreur de ce prince, en luy faisant comprendre que si Y. M. se contentoit de deffendre dans son royaume l'exercice de la religion on ne pourroit en tirer des conséquences fâcheuses pour le reste, mais qu'employant son autorité et ses forces pour Fabolir mesme dans les pays étrangers c'est Teffect d'une résolution prise de ne vouloir plus la souf-
frir en aucun endroit ^ C'est, Sire, un raisonnement dangereux que les impériaux et ceux qui sont jaloux de la gloire de Y. M. font avec beaucoup d'avantage. Et il seroit bien nécessaire de calmer leurs esprits s'il estoit possible, jugeant, Sire, pour la faible connaissance que j'en puis avoir que la pluspart des protestans se vont faire un intérest de religion de joindre leur puissance à celles qui sont naturellement opposées à la vostre, croyant mettre par là leur créance en seureté du moins pour un temps, car bien qu'ils conviennent que rien n'est plus opposé à leurs véritables intérests et à leurs anciennes maximes, ils disent que tout est renversé, qu'ils doivent prendre de nouvelles mesures et qu'ils sont dans un temps où il ne leur reste que des partys d'extrémité". »
« Les catholiques d'Allemagne, a pu dire avec raison un historien, demeurèrent unis à la maison d'Autriche et les protestants se joignirent à
^ Louis XIV, en effet, avait mis en demeure le duc de Savoie de dragonner les protestants des vallées vaudoises, mettant dans ce but les troupes françaises à sa disposition.
2 ArcJi. Aff. ôtrang., 25 mai 1G8G, Berlin, 2G, p. 55.
DE LA RÉVOCATION DE L'jLdIT DE NANTES 15
eux. La terrible guerre qui désola FEurope de 1688 à 1697 vit FEmpire coalisé et FEurope liguée contre la France \ » Au souvenir de la révocation de FEdit de Nantes s'unit donc le souvenir de la ruine de cette politique admirable qui avait fait la France si grande en la plaçant en Europe au-dessus des rivalités religieuses.
Au point de vue de la politique intérieure, les suites de la Révocation ne devaient pas être moins funestes. De tous les édits du royaume, aucun n'était entouré de plus de respect que FEdit de Nantes; juré par Henri lY, par Louis XIII, par Louis XIV lui-même, il semblait inviolable. Et cependant, en pleine paix, lorsque les réformés se montraient les serviteurs les plus dévoués de la monarchie, la loi qui reconnaissait leurs droits était anéantie par un coup de violence. « Après cette cassation, écrivait encore Claude, qu'y aura-t-il, je vous prie, désormais, de ferme et d'inviolable en France, je ne dis pas seulement pour les fortunes des particuliers et pour celles des maisons, mais
1 Sorel, Recueil des instructions données aux aynbassadeurs, Autriche, p. 12.
encore pour l'ordre de la justice percé d'outre en outre par le même coup qui traverse les protestans^? »
Les réformés étaient une des forces vives de la nation ; obligés de travailler avec plus d'énergie en raison des difficultés particulières de leur situation, ils avaient développé l'esprit d'initiative et de progrès et rendu à cet égard des services de premier ordre. Tout a été dit sur les pertes que fit le pays par la retraite de ces manufacturiers et de ces ouvriers qui allèrent porter à l'étranger le secret d'industries Jusqu'alors sans rivales. Mais dans les sciences, dans les lettres, dans les arts, les réformés n'occupaient pas une place moins grande, et par la différence même des croyances, dans une rivalité féconde, provoquaient les progrès. L'ardent désir de tout ramener à l'unité eut pour résultat de détruire cette action qui avait sa raison d'être. Les conséquences éclatèrent rapidement, le mouvement de la pensée, de la critique, de l'érudition passa à l'étranger, où se
* Claude, Les Plaintes^ p. 9i.
créèrent, sous l'influence directe des réfugiés, ces courants scientifiques dont FAllemag-ne devait comprendre la grandeur.
Aussi Fédit d'octobre 1685 reste-t-il, comme l'a écrit M. A. Sorel, au nombre des plus sombres anniversaires de notre histoire. (^ C'est une date à marquer au tableau noir des grands désastres nationaux, des déroutes humiliantes, des traités ruineux. On vit alors en pleine paix et dans le plus bel éclat d'un règne glorieux, ce qui ne suit d'ordinaire que les guerres funestes et les temps d'anarchie, des milliers de citoyens privés tout d'un coup de leurs droits politiques et de leurs droits civils; des proscriptions, des massacres, des confiscations et tout un peuple, le peuple d'une province, livré aux étrangers. Le même roi, qui se vantait, à juste titre, d'avoir par la valeur de ses armes assuré à la France tant de précieuses conquêtes, sacrifia en un jour plus qu'il n'aurait pu conquérir en une guerre heureuse et plus que ses pires ennemis n'auraient osé lui demander après une défaite de ses armes. Le nombre des Français qui furent perdus pour la France, si élevé qu'il soit, est peu
de chose en comparaison de la valeur de leurs âmes et de la trempe de leurs caractères. Ceux qui, ayant à opter entre ce qu'ils avaient de plus cher au monde et leur conscience, optèrent pour leur conscience, emportaient avec eux des trésors d'héroïsme, de constance et de désintéressement ; ils laissaient dans leur patrie un de ces vides que rien ne peut comhler. C'était heaucoup déjà que la ruine de tant d'industries prospères, le départ de tant d'hommes savants, lahorieux et vaillants; le pire était, pour une nation qui a souvent et tour à tour péché par excès de frivolité et par excès de logique, la disparition d'un élément de culture sérieuse, de respectueuses critiques, de contradiction féconde, de transactions salutaires, ferment indispensahle à la vie de l'Etat, sans lequel il était condamné à se défricher lentement et à se détruire soi-même en consumant sa propre substance. En même temps que la royauté abrogeait une loi qui avait consacré sa grandeur et contenait le principe de ses progrès h venir, elle frappait d'exil la race d'hommes la mieux faite pour la seconder clans l'œuvre de transformation paci-
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fiqiic à laquelle elle semblait destiiK'^e. C'est ce qui fait le deuil ineffaçable de cette journée du 18 octobre 1680. Elle marque une déviation dans rbistoire de France, et l'on y voit se former dans le sol de la patrie une décbirure qui, s'élargissant incessamment, finira par découvrir un abîme \ »
Dans ses origines, dans son exécution, dans ses résultats, la révocation de l'Édit de Nantes reste donc un des événements qui ont le plus influé sur les destinées de la France. « Sans la Saint-Bartliélemy et la révocation de TEdit de Nantes, a pu écrire M. Tainc, nous aurions aujourd'hui le gouvernement libéral, parlementaire et régulier-. »
Sur qui doit peser la responsabilité de cet acte dont les conséquences se poursuivent encore? La question vaut la peine d'être résolue, car elle touche à des intérêts de l'ordre le plus élevé. Il ne saurait être inutile, en effet, de découvrir la cause d'un mal dont notre pays a si cruellement souffert, car ce serait aider à en
1 Le Temps, 18 octobre 1880.
2 Journal des Débats, 23 novembre 1870.
prévenir le retour. Si avec les années, en effets les gouvernements changent et se succèdent dans un mouvement que rien n'arrête, comment oublier aussi la rapidité avec laquelle les mêmes fautes et les mêmes erreurs se renouvellent par suite de Fignorance d'un passé d'où procède toujours le présent?
Il paraîtra juste, avant d'entrer dans la discussion de cette responsabilité, si lourde que chacun récarte, de signaler les diverses manières de voir qui prévalent dans les écoles historiques. Préciser l'état de la question est certainement le premier point à élucider.
Les historiens catholiques ont applaudi à la Révocation, qui faisait triompher le principe de l'unité religieuse, condition nécessaire de la vérité, qui ne saurait tolérer l'erreur. Avec habileté, ils ont cherché à dégager l'Eglise de toute participation à cette entreprise. Pour plusieurs, Louis XIV doit en recueilhr la gloire. « La probité la plus sévère n'a rien à reprendre
dans Louis XIV, écrit Henrion, lorsque, sans violer aucun engagement légitime ni réel, il a fait pour le rétablissement de la religion de ses pères ce que des puissances hérétiques avaient osé faire pour son extinction^ » C'est ce même historien, du reste, qui appelle les dragonnades (( une hospitalité militaire ». « En révoquant rÉdit de Nantes, dira plus tard le journaliste Coquille, Louis XIY rentrait dans le droit public de la France-. « Dans le même ordre d'idées, Capefigue écrira tranquillement : (c Louvois, dont le noble titre de gloire était la révocation de FEdit de Nantes, révocation qui sauva la France '\ »
Certains écrivains de la même école font retomber la responsabilité de la Révocation sur les réformés ; sur ce point, Rohrbacher, l'historien classique des séminaires, est très affîrmatif : « Les huguenots étaient des Français renégats de leur patrie, ils reniaient la France de Clovis, de Charlemagne, ils lui préféraient une religion
1 Henrion, Hist. générale de l'Église, liv. XXX, 292 (1841).
«7.e Monde, 19 février 1861.
3 Capefîgue, Les fermiers généraux, p. 88 (1855).
suisse fabriquée à Zurich, estampillée à Berne et introduite en contrebande par Genève. C'est pour cette religion, non pas du ciel mais de r enfer, que les Français renégats, connus sous le nom suisse de huguenots, renient leur patrie et s'efTorcent par le fer et le feu à la diviser d'avec elle-même et dans le passé et dans le présent et dans l'avenir. De tous les biens publics, le plus grand est, sans aucun doute, l'unité nationale. Louis XIV pouvait donc révoquer FEdit de Nantes pour procurer un si grand bien \ » On retrouve ces mêmes vues dans des ouvrages de valeur moindre, mais destinés aux enfants. C'est ainsi que le général baron Ambert écrit : « Il ne faut pas craindre de le dire, le protestantisme n'était pas français : venu de l'étranger, il n'avait jamais cessé d'être fidèle à son origine. Jusqu'à la révocation de l'Edit de Nantes, les ennemis de la France trouvaient dans les huguenots des alliés plus ou moins déclarés-. »
1 Rohrbacher, Ilist. unir, de lÉfjl. cath.., XXVI, 363.
2 Ambert, Le maréchal de Vindjan, p. 137 (1882). II est juste d'ajouter que l'ignorance du général dépasse la mesure
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 23
Des idées semblables trouvent des défenseurs dans certains auteurs de manuels à l'usage des élèves de rhétorique, mais sous une forme plus adoucie. « La Révocation, dit le P. Mestre, de la Société de Jésus, était certainement une mesure très sage en elle-même, on se souvenait des périls que les protestants avaient fait courir sous les derniers règnes, on croyait voir réalisée enfin l'unité religieuse comme l'unité politique de la nation. Le protestantisme constituait un Etat dans l'Etat, une sorte de république protestante dans une monarchie catholique, rétablir le droit commun n'était que juslice ^ ))
Dans une très remarquable étude sur les galères de France, l'amiral Jurien de la Gravière se range à ce point de vue : « Une critique éclairée a remis les responsabilités à leur place, la raison d'Etat poursuivait dans les protestants
ordinaire, car il parle des places de sûreté que Louis XIV dut enlever aux protestants et prétend que TÉdit de Révocation ne j)orlait aucune atteinte aux droits des réformés. « La liberté de conscience n"était-elle pas reconnue et proclamée? » dit-il, en parlant de la dernière clause de l'Edit d'octobre 11585.
' P. Mestre, S. J. Analyses des auteurs fi^anrais de la rJié~ torique, p. 88. (1833).
moins des hérétiques que des factieux \ » Il est trop aisé de trancher par une sentence semblable un problème d'une pareille importance, car s'il n'eût été question que de punir des factieux, l'affaire de la Révocation n'aurait pas eu les suites que Fou connaît. La môme appréciation apparaît dans un livre récent, mais avec des restrictions. « La politique, dit M. Combes, comme toujours fut pour beaucoup dans cet événement. On allait faire la guerre à l'Angleterre et on craignait l'attitude des protestants, qui pourtant avaient fait admirablement leur devoir^. »
Une étude attentive a prouvé, surtout depuis ces dernières années, que la persécution des réformés en France avait été non seulement un acte injuste, mais une faute politique des plus graves. Aussi, peu à peu a-t-on vu se produire des restrictions dans l'enthousiasme qu'inspirait cette action dont les courtisans
1 Revue des Deux Mondes, r*' novembre 1884.
- Combes, Madame de Sévlgné historien, p. 71, 1885. Est-il besoin de faire remarquer qu'en 1G85 il n'était nullement question de guerre avec l'Angleterre ?
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avaient dit que rien ne lui était comparable. Dégager le clergé de toute complicité, en faire un témoin ému et attristé de ces persécutions, telle est l'idée nouvelle qui prévaudra. Déjà, en I800, M. Poujoulat écrivait : « Vous d-ésirez savoir quelle part a prise Bossuet à la Révocation, je vous réponds : aucune ^ » Plus tard, M. de Rochas, tout en ilétrissant les violences, déclare que « la question religieuse eut si peu de poids dans les décisions du gouvernement que le clergé et les catholiques fiïent entendre à maintes reprises de g-énéreuses protestations ^ ». Plus récemment encore, dans Tintéressante introduction que Mgr d'Hulst, recteur de l'Institut catholique de Paris, a écrite pour l'ouvrage du prêtre Girodon, V Exposé de la doctrine catholique, la même affirmation est répétée avec plus de précision. « Chose remarquable [et peu connue, tandis que Louis XIV croyait pouvoir commander aux consciences, ce fut le Saint- Siège qui conseilla la douceur, ce fut FEglise de
* Poujoulat, Lettres sur Dossuet, 1885, p. 1G6. 2 De Rochas, Note sur quelques documents inédits relatifs à la Révocation, p. 31, 1880.
France qui la mit on œuvre pour ramoner les protestants. Un grand effort de persuasion précéda, accompagna et suivit la révocation de FÉdit de Nantes ^ »
Mais cette glorification imprévue de la conduite du clergé ne donne pas la solution de la question, car il est nécessaire, pour mettre hors de cause l'action cléricale dans l'événement, de déterminer les responsabilités encourues. Sur ce point plus spécial, de longue date déjà, on a fait de Louvois le grand coupable. <( Voici la politique, écrit Schœll, que Louvois et ses agents suivirent pour la ruine des protestants ^ » Lacépède partage le même sentiment. « Aux yeux de l'homme d'Etat, dit-il, c'est le règne de Louvois qui commence alors et qui remplace celui de Louis le Grande » <( Louvois, dira très nettement M. de Rochas, doit seul porter la responsabilité de cette faute immense *. » On multiplierait aisément de telles citations, que la lecture des dépêches de Louvois semble rendre
* Girodon, Exposé de la doclrine c^tliolique, p. m, 1884. ^ Schœll, Cours d'histoire des Etats européens, XXYII. 3 Lacépède, Ilist. de l'Europe, 25'J, 182G. '* De Rochas, op. cit.
probantes, mais qu'une étude plus sérieuse de la politique de ce grand ministre ne permet pas d'accepter comme définitives. On verra bientôt que ce serait confondre la main qui exécute avec la pensée qui dirige.
Il était naturel que d'autres solutions fussent proposées, car les faits ne se prêtaient pas à la justification de la tbèse. Rien de plus significatif que ces tergiversations constantes, résultant parfois de tendances d'opinion, parfois aussi d'une information insuffisante. A l'accusation nette qui atteint Louvois vient s'opposer le jugement solennel qui rend coupables les hommes et les choses du temps. On ne dira pas mieux sur ce point que Sainte-Beuve : « On est amené à reconnaître que cette fatale Révocation, dont la dévotion de Louis XIY fut le moyen et l'occasion, préexistait depuis longtemps, ou du moins flottait dans l'esprit de ce prince à l'état de projet politique, et qu'il ne fit que réaliser un vœu ancien dans lequel il fut insensiblement incité et comme encouragé par une complicité presque universelle \ » M. de Sacy se
* Sainte-Beuve sur Rulhièrcs, î.l septembre 1851.
laissera aller à celte même sentimentalité : « Louis XIY, écrira-t-il, eut pom^ complice presque tout son siècle, ce siècle si éclairé, si poli, si chrétien, c'est là plutôt sa véritable excuse, son erreur fut celle de tous les hommes de son temps ^ » Rien de moins précis, rien de moins décisif que ces jugements dont le verdict innocente tout le monde en condamnant chacun. M. Gaillardin, tout en expliquant les violences par le courant général de l'opinion en Europe, rend Louis XIV responsable. « Dans un temps, dit-il, où rien ne lui résistait, il entreprit de supprimer le protestantisme en convertissant les huguenots à sa manière ou en les contraignant au besoin à se convertir. Il lui arriva, comme à tous ceux qui n'ont pas grâce d'état et qui ne savent pas attendre, de compromettre et de gâter son œuvre par des moyens fauduleux ou violents, funestes à sa gloire et à sa politique e-t désapprouvés du
1 Journal des Débats, 5 octobre 1853.
'- Gaillardin, Histoire du règne de Louis XIV, V, 95. Le Saint-Siège approuva la Révocation ; l'affirmation de M. Gaillardin est plus que hardie, quand on pense à la publicité que
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES ^9
Los historiens protestants ont pour rordinairo uni dans une même réprobation tous ceux qui avaient pris part aux persécutions ou les avaient inspirées, mais sans arriver à des conclusions d'une très grande netteté. Dans une thèse très remarquable sur le rôle joué par le clergé dans la Révocation, M. Lièvre a posé l'un des premiers le problème en présentant une solution des plus intéressantes \
Tous les historiens de Técole libérale ont les paroles les plus sévères pom* condamner les auteurs de cette grande faute, mais sans quil soit
reçut le bref du pape Innocent XI à Louis XIV, en date du 13 novembre 1685. Le roi écrivait lui-même quelques mois après à Barillon, ambassadeur à Londres :, « J'apprends avec plaisir les bons effets qu'ont produit au lieu où vous êtes les témoignages publics que le pape a donnés en plein consistoire de la joye qu'il a ressentie de la révocation de l'Édit de Nantes et de toutes les conversions dont elle a été suivie, » Arch. aff. étrang., 28 avril 1686, Angleterre, 38, p. 118. Si nous relevons ce fait, c'est que l'histoire de M. Gaillardin, où les erreurs historiques de cet ordre sont nombreuses, a été honorée deux fois par l'Académie française du grand prix Gobert en 1875 et en 1876. * Lièvre, Du rôle que le clergé a joué dans la Révocation, .. Strasbourg, 1853. Le recteur hésita longtemps à donner l'autorisation nécessaire pour la publication de cette étude distinguée. Plus tard dans quelques pages mordantes, Lanfrey reprenait l'idée de M. liièvre, en insistant sur le côté financier de la Révocation, mais d'une manière excessive à notre sens.
toujours facile de dégager clairement leurs sentiments sur les origines comme sur la responsabilité de la faute elle-même. Il est difficile d'imaginer, sur un point plus spécial, une confusion plus complète d'opinions et de sentiments. Rieu n'explique mieux les paroles de M. Rousset disant de la Révocation que c'était « un sujet d'étude médiocre et stérile ». « Vous cherchez, dit-il encore, un modèle de haute stratégie, des combinaisons, un ensemble. Peine perdue \ » Si ce jugement intéressant résume l'opinion d'un grand nombre, il ne nous semble pas justifier le bouleversement d'un ordre de choses établi par uu traité aussi solennel que l'Edit de Nantes. La simple réflexion l'exige autant qu'un examen sérieux le prouve. Que les événements surprennent souvent, rien n'est plus vrai, mais qu'ils soient amenés à l'aventure , c'est une erreur. L'histoire ne mériterait pas les labeurs qu'elle impose, si elle n'avait pas d'autre récompense. La question de la responsabilité de la révocation de l'Edit de Nantes doit donc trouver une réponse.
* Rousset, Louvois, IV, io'i.
DE LA. RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 31
Dans riiistoirc do la France, la proclamation de FEdit de Nantes reste une des plus mémorables victoires de la politique de modération et de progrès. Après les grands luttes du xvie siècle, où catholiques et réformés s'étaient jetés avec une si furieuse passion, la victoire resta aux hommes qui, dans les souffrances de ces temps héroïques , avaient dompté Tesprit de parti. Il y eut une heure, dans cette histoire tragique, où les sages eurent non seulement le conseil, mais aussi le pouvoir. A leur tète se trouvait Henri lY, venu de la réforme au catholicisme , mais conservant de ses premières croyances une impression que rien ne pouvait effacer. Ainsi unissait-il aux aspirations des réformés les traditions conservatrices des catholiques et empêchait ces triomphes excessifs dont ne profitent pas pour l'ordinaire ceux qui les remportent. Dans les longues conférences qui précédèrent la signature de TEdit de Nantes fut préparée Tune des réformes les plus admirables des temps modernes, car le principe de la liberté
de conscience y fut proclamé par la France au moment où dans le reste de l'Europe elle n'existait pas. L'étude de ce grand traité commande l'admiration, car malgré les difficultés d'une situation difficile entre toutes, les idées qui l'inspirent sont celles d'une justice éclairée et d'un génie puissant.
Si les réformés étaient vaincus, du moins la cause qu'ils avaient défendue restait victorieuse. Par une loi « générale, claire, nette et absolue ^ », par un édit qui allait être déclaré perpétuel et irrévocable, que toutes les autorités du royaume allaient ou reconnaître ou enregistrer, sans qu'il fût possible de parler de tolérance, le droit de professer librement sa religion était accordé à chaque Français. Par une disposition non moins large, la loi ne faisait aucune différence entre les citoyens, quand elle ouvrait à tous, sans distinction, les fonctions publiques et les déclarait capables de toutes les dignités. Sans doute, la liberté religieuse n'était pas entière, mais son principe n'en demeurait
1 Préambule de l'Édit de Nantes.
DE LA RÉVOCATION DI-: l'ÉDIT DE NANTES 33
pas moins proclann\ La lulto n'avait donc pas été vaine, puisque, devançant tous les peuples, la France inscrivait déjà dans ses lois les libertés dont on méconnaissait partout ailleurs les droits.
Avec l'Edit de usantes, la politique française entrait dans la voie de ces réformes qui, pour être lentes, n'en sont pas moins les réformes décisives. Henri IV, qui avait le sentiment de la grandeur de l'œuvre, maintenait les extrêmes des deux partis et préparait chaque jour une application plus régulière des articles et des principes de l'Edit de Nantes. La mort du roi arrêta un développement rempli de promesses. On sait que les parlements avaient résisté et que le clergé n'avait subi, que contraint et forcé, un Edit qui proclamait la liberté de conscience. La cour de Rome y avait vu « l'Edit le plus maudit par lequel était permise la liberté de conscience à tout chacun, qui était la pire des choses du monde ^ ». Les historiens catholiques y voient encore « l'acte d'inaus'uration d'un ordre nou-
* Darras, abbé, Ilist. de l'Église, t. XXXV, p bôi, 1885.
veau qui s'élève sur les ruines de l'ordre clireiien. Au point de vue de l'avenir, disent-ils, il est un pas décisif dans le mépris de la vérité religieuse, il est la préface lointaine de la Déclaration des droits de lliomme^. » Si FEdit de Nantes peut être encore aujourd'hui jugé de cette manière, il est facile de comprendre l'ardeur de la haine dont le poursuivait le clergé du xvii'5 siècle.
Le 2 juillet 1685, Daniel de Cosnac, évèque de Valence, s'adressant à ses collègues de l'Assemblée du clergé, leur disait, héritier de ces passions qui ne peuvent s'éteindre : « La destruction de l'hérésie est notre unique affaire ^. » A ce moment, l'Edit de ce grand roi Henri IV était condamné à disparaître; ceux qui voulaient la ruine de la religion réformée étaient-ils restés étrangers à cette condamnation ?
Aussi longtemps que Mazarin fut au pouvoir, les réformés n'eurent qu'à se louer de l'attitude d'un ministre, étranger à des haines restées
* Darras, op. cif., p. 557, 1885.
* Collection des procès-'ocrbaux des assemblées générales du clergé de France, Y, 586.
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si vivaces clans l'esprit du clergé. Au lendemain de la mort de Louis XIII, la déclaration du 8 juillet 1643 avait laissé aux protestants « l'exercice libre et entier de leur religion », et, bien que l'Edit de Nantes fût perpétuel, elle l'avait confirmé « autant que besoin était ». Les vues de Mazarin sur cette question si délicate étaient celles d'un politique prudent , jaloux surtout de conserver la paix et la concorde entre les deux partis ^ Dans une lettre à l'évèque de Poitiers, il marquait très nettement la ligne de conduite qu'il prétendait suivre : « Sa Majesté est résolue, pour l'intérêt de la concorde publique, de laisser jouir ceux de la religion prétendue réformée du bénéfice des édits qui leur ont esté accordés par les Roys ses prédécesseurs ; aussi désire-t-elle tenir soigneusement la main à ce qu'ils n'entreprennent rien au delà de ses
1 Aux félicitations de la chambre de l'édit de Guienne, il répond en effet : « Pour moy, qui n'ay rien tant à cœur que de voir raffermir de plus en plus les fondemens de la concorde des François et de la tranquillité de l'Estat, je vous proteste que je contribueray tousjours ccmme j'ai fait jusques icy par mes conseils et mon crédit pour faire fleurir cette concorde et régner cette tranquillité. » 12 septembre 1643. (Chéruel, Lettres de Mazarin. I, 3G5.)
odits et ne passent point les bornes qui leur sont prescrites par l'autorité du prince, ce qui est mesme la pensée des plus sages et des plus considérables de ceste religion \ »
Quand il répond aux officiers de la cham])re de Castres, qui l'assuraient que toutes leurs volontés et toutes leurs pensées ne respiraient que fidélité et obéissance, il dit : « Vous et tous les autres de vostre religion, vous devez vous asseurer que vous trouverez tous] ours l'esprit de la Reine très disposé avons protéger et à vous faire ressentir les effets de sa bienveillance proportionnés au zélé que vous témoynerez au service du Roy son fils ^ »
Lorsqu'à deux reprises différentes les Eglises réformées de France, réunies en synode général à Gbarenton (1644), à Loudun (16^39), adressèrent au premier ministre l'assurance de leur fidélité an pouvoir royal, il répondit par des paroles oi^i s'affirmait le désir de maintenir les libertés accordées aux réformés ^
1 Chéruel, Lettres de Mazarin, I, 400, 1C43. * Chéruel, Lettres, etc,, 24 décembre 1G43, I, 457. 3 « Lçi bonté de la reyne embrasse généralement et sans distinction tous les vrais sui>jects du roi son fils et la préférence
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 37
Sans aucun doute, Mazarin dut à cotte politique de prudence et d'équité de ne pas voir les réformés prendre parti dans les troubles de la Fronde, rendant ainsi à la cour un service dont aTix premiers jours on ne savait assez dire Timportance. C'était une opinion courante chez les réformés que Mazarin ne pensa jamais d'une manière sérieuse à l'extirpation de l'hérésie. (( Le bon homme, écrivait plus tard Jurieu, tout Italien qu'il étoit et voisin de l'Église, n'avoit pas grand zèle pour elle, ses richesses étoient son unique divinité ^ »
Mais le clergé ne désarmait pas ; héritier d'une politique séculaire dont le dernier mot était la ruine du protestantisme, il entendait ne pas abandonner la lutte. Ses assemblées générales ne se tenaient pas sans qu'en son nom des orateurs éminents ne vinssent réclamer les services du pouvoir contre l'hérésie. « Nous ne demandons pas, disait à Louis XI Y enfant
qui se peut clans son esprit despend du degré de la passion et de la fidélité qu'on aura pour son sei-vice. » {Lettres de Mazarin, IL Ù?, )
* Jurieu, La politique du clergé de France, 1GS:2, p. 13.
l'évèquc de Gommingcs, que Votre Majesté bannisse à présent de son royaume cette malheureuse liberté de conscience qui détruit la liberté des véritables enfans de Dieu, parce que nous ne jugeons pas que l'exécution en soit facile, mais nous souhaitons au moins que ce mal ne fit point de progrès, et que, si votre autorité ne le peut étouffer tout d'un coup, elle le rendit languissant et le fit périr peu h peu par le retranchement et la diminution de ses forces \ »
Plusieurs années devaient s'écouler avant que Louis XIV se rendit à ces conseils passionnés. Mazarin, maître du pouvoir, écoutait les doléances, mais n'y répondait pas. L'attitude si loyale des réformés pendant la Fronde leur avait valu la déclaration de Saint-Germain (21 mai 1652) qui^ confirmant à nouveau l'Edit de Nantes, fut le témoignage public de la satisfaction du jeune roi, qui parla « des preuves certaines de l'affection et de la fidélité des réformés, notamment dans les occasions présentes, dont,
* Remonstranccs du 11 avril 16ôl.
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 39
(lisait-il, nous demeurons très satisfaits ». Malheureusement, le clergé ne vit dans ces actes d'une sage politique qu'une grave atteinte portée à ses droits et ne tarda pas à en exprimer ouvertement son mécontentement. Prenant la parole au nom de l'Assemblée générale de I600, Henri de Gondrin, archevêque de Reims, s'éleva avec amertume contre les dispositions de la déclaration de Saint-Germain, qui (( non seulement rétablit les réformés dans Tentière jouissance de l'Edit de Nantes, mais même qui fait revivre tous les autres édits expédiés en leur faveur ». Il signala le triste état de TEglise, « cette mère affligée », et entreprit de montrer « les playes profondes qui lui étoient faites tous les jours par la violence de ceux de la R. P. R. ». « Son mal, disait-il encore, est venu à une telle extrémité qu'elle ne cherche que le remède de ses nouvelles blessures ^ » En même temps, il peignait sous les plus noires couleurs les agissements des réformés, ne leur ménageant aucune insulte, traitant leurs temples de
^ Remonstrances du clergé de France, 2 avril 165G.
(( synagogues de Satan, » et eux-mêmes. d' « hérétiques, liuguenots, persécuteurs, profanes, scliismatiques ».
On ne devra pas oublier que cette attaque dangereuse et perfide était faite devant un roi qui commençait à peine à régner et sur lequel les impressions des premiers jours devaient exercer une influence décisive. Et, si les sentiments de malveillance à l'endroit des réformés, qui devaient toujours grandir dans son esprit, y prirent naissance, il n'est pas malaisé d'en désigner les auteurs \ Il n'était pas au pouvoir de Ruvigny, député général des Eglises réformées, celui que Saint-Simon appelle le bonhomme Ruvigny, de détruire dans son esprit l'œuvre du clergé de Erance.
Gondrin devait poser très nettement les principes de la nouvelle politique à suivre pour arriver au but. L'Edit de Nantes était la forteresse contre laquelle venaient se briser tous les
* Jamais les députés du clergé n'approchèrent le roi sans se répandre en plaintes violentes contre les réformés, toujours présentés par eux comme les ennemis d'un pouvoir dont Louis XIV' était si jaloux. — Voir le récit de ces députations dans la collection des procès-verbaux, op. cit.
efforts du clergé; loi du royaume, inviolable, perpétuel, il défiait toutes les attaques. L'arclievèque de Reims ne se trompait pas quand il disait de ce célèbre traité que par lui « l'Église avait été toucliée jusqu'au plus profond de son cœur ». Il regrettait de ne pouvoir, comme le faisaient ses prédécesseurs, demander la révocation des édits accordés à la faveur des troubles, mais il avouait « que TEglise serait consolée en quelque manière si les choses se trouvoient réduites à l'observation de FEdit de Nantes, selon les explications légitimes qui y ont esté données par le feu Roy de glorieuse mémoire. »
Gondrin venait de formuler le principe destructeur du célèbre Edit, en demandant son observation stricte comme en le livrant aux interprétations arbitraires des hommes de loi. Ramener les réformés à l'observation la plus étroite de FEdit et de ses nombreux articles, les contraindre d'observer avec la plus scrupuleuse légalité les prescriptions d'une loi vieille de soixante ans, sans tenir aucun compte des événements, des changements de mœurs et de cou-
tûmes, du mouvement des esprits, telle fut la politique qui, sur Finstigation du clergé, commença à prévaloir dans les conseils du gouvernement et dont il doit par cela même assumer la plus grande responsabilité.
Du jour 011 Louis XIV prit le pouvoir personnel, il fit sienne cette politique étroite qui, avec les apparences d'une majestueuse légalité, allait organiser la plus habile des persécutions.
Faire dater la révocation de l'Edit de Nantes du jour oii l'édit révocatoire fut porté au sceau de France est une erreur, car elle commença lorsque Louis XIV, cédant au clergé, abandonna les vues larges et fécondes de Henri IV pour descendre à une misérable guerre de cliicanes dont la fin devait être les dragonnades. En 1665, Louis XIV était définitivement gagné à ces idées, car il s'était exprimé sur les intérêts religieux « avec plus d'affection et de tendresse » que par le passée Même il avait fait au clergé une promesse pleine de menaces pour les réformés, « son intention, avait-il dit, étoit d'interpréter
* Procès-verbaux, IV, 905.
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favorablement tout ce qui pouvait n'être pas bien expliqué par les édits ^ »
On avait déjà pu s'en convaincre en le voyant se rendre aux raisonnements du clergé qui, visant l'article 9 de TEdit de Nantes, qui permettait l'exercice aux lieux oii il avait été fait publiquement par plusieurs et diverses fois en l'année 1596 et io97, en avait conclu que tous les temples bâtis par les réformés après ces deux dates devaient être démolis. Par la force même des cboses, surtout dans le midi de la France, les réformés avaient fait construire des temples dans les bourgs, où ils étaient plus nombreux qu'à la fm du xvi^ siècle. Le principe de la liberté de conscience, inscrit dans FEdit de Nantes, les garantissait, pensaient-ils, de toute action reconventionnelle. Leur erreur était grande. Lors de l'Assemblée de 1636, une première satisfaction avait été donnée au clergé par la déclaration du 18 juillet de cette même année, qui ordonnait l'envoi dans les provinces de commissaires cbargés de connaître des infrac-
1 Procès-verbaux, IV, 907.
lions commises à TEdit de JNantes. Reculée pendant quelques années, Fexécution de cet ordre, après la paix des Pyrénées, donna naissance à des procès sans nombre où, par la duplicité du clergé et la connivence de la magistrature, les Eglises réformées finirent par succomber.
Dans FAssemblée de IGGl, le clergé demanda avec instance l'exécution de la déclaration du 18 juillet 1656, afin, disait la remontrance, d'apprendre aux réformés « que leur religion n'étoit que tolérée en France ». Louis XIV répondit favorablement à la demande, et du 15 avril 1661 on peut faire dater cette guerre de chicane dont les dossiers sans nombre remplissent les cartons de la série ïï des Archives nationales.
Les commissaires furent le plus souvent à la dévotion du clergé ; le commissaire catholique, intendant de la province, personnage considérable, eut pour collègue quelque petit gentilhomme protestant, incapable de lui résister. Si étranges furent les choix qu'à diverses reprises on vit le commissaire protestant, après avoir
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 45
condamné les églises à disparaître^, couronner sa mission par une solennelle apostasie ; tel fut le cas de Sigogniac, créature de l'évéque de Montauban, qui venait d'opérer dans cet important diocèse. Cliampigny, intendant du Daupliiné, écrivait plaisamment à M. de la Yriîlière que son collègue Monclar <( travaillait contre sa religion et qu'il n'étoit pas juste que ce fust à ses dépens, » aussi réclamait-il en sa faveur une large indemnité ^
L'envoi des commissaires eut pour résultat de porter le trou])le dans de nombreuses Eglises où avait régné jusqu'alors la tranquillité et de décliaîncr une vraie guerre judiciaire. Partout, par une licence peu croyable, les syndics du clergé furent autorisés à se porter comme parties civiles, alors que seuls les procureurs généraux eussent dû revêtir ce caractère. Us y apportèrent une ardeur et une ténacité extrêmes, s'armant des prétextes les plus futiles pour demander la démolition des temples et la ruine des exercices. Pendant longtemps, devant le
1 Lettre du i4 juillet ICOi (Areh. nat., TT 2S8. B).
conseil d'Etat ne cessèrent cFètre présentés des factums pour la défense des églises ou des mémoires des syndics pour obtenir la destruction de ces mêmes églises \ De part et d'autre furent composés des ouvrages pour l'attaque comme pour la défense des droits des réformés, car les procès ne se comptèrent plus.
Le succès fut grand, et les temples s'écroulèrent de tous côtés sous la pioche des démolisseurs. L'année qui suivit Tenvoi des commissaires vit la ruine de tous les lieux de culte du pays de Gex ; un an plus tard, un arrêt du conseil autorisait la démolition de plus de cent temples en une seule fois -.
1 On trouve à la Bibliothèque nationale une rare et importante collection de ces factum.s (LD. 176.)
2 V. Haag, France protestante, t. X, la liste des temples protestants démolis depuis 1G56. L'arrêt du conseil d'État cité est du 5 octobre 1663. — Poncet, commissaire du roi à l'Assemblée de 1680, en rappelant la destruction des temples du pays de Gex, disait: « L'arrêt intervenu sur le fait des temples du bailliage de Gex peut être considéré pour l'Église comme une loi d'État. Le bailliage n'a esté réuni à la couronne que trois ans après l'Édit de pacification (1598) et néanmoins prétendoit devoir en jouir et par ce moyen conserver vingt-deux temples qui y avoient été construits. Arrêt contradictoire l'en déboute comme réuni postérieurement à l'Édit et en conséquence ordonne la démolition. » [Procès-verbaux, Y, 301.)
DE LA. RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 47
Il est facile de comprendre l'effroi que causa parmi les réformés ce revirement soudain dans la politique religieuse du gouvernement. L'éclat de ces affaires fut si considérable que les princes protestants, dont l'alliance avec la France avait été si étroite, demandèrent à Louis XIV ce qu'ils devaient penser de ces événements. Mais le roi se retrancha sur le terrain légal. « On n'a abattu, écrivait-il à l'électeur de Brandebourg, aucuns des temples des réformés, que ceux qui ont été bâtis depuis l'Édit de Nantes par pure entreprise sur l'autorité royale, se prévalant des temps des minorités ou des guerres civiles, et par conséquent qu'ils n'ont jamais eu droit de faire construire \ »
C'était en 1666 que Louis XIY s'exprimait ainsi et à cette époque le clergé pouvait se féliciter des résultats obtenus. Dans les précédentes Assemblées générales, la remontrance sur (( les affaires des huguenots », accueillie avec déférence, n'avait pas toujours été suivie des effets qu'on en attendait, mais à partir de
1 Brousson, Première lettre aux j^rûtcstants de France, p. 7.
166r3 la situation était devenue si favorable que les commissaires pour la religion ^ pensèrent qu'il ne suffisait pas d'exprimer quelques plaintes éloquentes, mais qu'il fallait laisser un document authentique des vœux du clergé au gouvernement : « Nous avons essayé de comprendre, disaient-ils, dans un mémoire de 22 articles, tout ce qu'il y a de plus important et de plus nécessaire pour le bien de la religion ". >• Et pour donner suite à l'idée, ils rédigèrent le premier de ces cahiers qui portèrent désormais ce titre significatif : « Articles concernant la religion, lesquels messieurs les archecesques, ecesques et autres ecclésiastiques, députez en rassemblée généralle du clergé supplient très humblement le Rog de leur accorder. » Chacun de ces 22 articles concluait à priver les réformés d'un droit ou d'une liberté et chacune de leurs conclusions était appuyée par une consuL
* Dans chaque assemblée générale du clergé était nommée une commission des affaires de la religion, chargée de tout ce qui concernait « les huguenots ». Dans l'intervalle des sessions les agents généraux du clergé suivaient les affaires devjut les ministres et les juridictions compétentes.
2 Assemhlùe de ItiGô, vol. IV, p. 907.
talion judiciaire tendant à prouver que, respectant l'Edit de Nantes dans sa lettre, le devoir était de le violer dans son esprit. Un certain Bernard, conseiller au président de Béziers, furieux de dévotion et de chicanes, avait guidé les prélats dans cette besogne avec une habileté <{ui lui mérita les applaudissements de l'assemblée \ Mais il ne voulut pas s'en réserver la seule gloire. « Messeigneurs, écrivait-il l'année suivante, ce qui a esté fait jusqu'à présent, est deu au zèle de quelques grands prélats et au soin qu'ils ont pris de le faire réussir -. » Il n'y avait pas de doute à cette époque ; réformés, pour le déplorer, catholiques, pour s'en glorifier, voyaient dans le clergé le véritable auteur des persécutions qui frappaient les protestants de France.
La promesse faite par le roi d' u interpréter favorablement tout ce qui pouvait n'être pas bien expliqué par les édits » était pleine de
' Ils avouaient avoir reçu « un secours très grand et très considérable par les lumières du sieur Bernard. » {Ass. générale. 1G85, p. 907.)
2 Bernard, Explication de l'Édit de Xantes, IGCG. Préface dédiée à 1" Assemblée générale du clergé de France.
dangers, car elle mettait l'Edit de Nantes à la merci des Jésuites, qui l'expliquèrent à leur manière. C'est ainsi que Meynier, de la Société de Jésus, controversiste de profession aux gages de l'Assemblée du clergé, interprétait l'Edit de Nantes à l'usage de ses patrons. En voici un exemple pris entre plusieurs : « L'étude approfondie du texte du traité de 1598 ne porte nulle part, disait-il, que l'enterrement d'un prétendu réformé puisse estre fait de jour, il doit donc estre fait de nuit. » Les réformés prétendaient que le contraire pouvait être soutenu avec autant de vérité, mais le jésuite ajoutait : « Il n'est plus au pouvoir de nos adversaires de chicaner sur ce point, puisque le Roy, par un nouvel airest de son conseil d'Estat, donné à Paris le troisième jour du mois de novembre 1662, dont Foriginal a esté mis entre mes mains à mesme temps était sous la presse, a terminé le débat \ » Si singulier que puisse paraître le fait, ce fut cependant cette sorte d'interprétation qui l'emporta dans les conseils du gouvernement ; dès
1 Meynier, Exécution de l'édit de Nantes, 1662, p. 304.
lors les réformés furent livrés sans défense à leurs ennemis.
Rien ne donnera une idée plus juste de la procédure suivie que la manière dont le clergé arriva légalement à ruiner les écoles protestantes. De tout temps, la culture intellectuelle des populations réformées avait été un sérieux obstacle au prosélytisme de FEgiise catholique ; aussi l'attaque dirigée contre l'enseignement des écoles protestantes fut-elle conduite avec une rare habileté.
L'Edit de Nantes avait posé nettement le principe de la liberté de l'école : « Ordonnons, disait l'article XXII, qu'il ne sera fait différence, ni distinction pour le regard de ladite religion à recevoir les escholiers pour estre instruits es universitez, collèges et escholes. » L'article xxxvii des particuliers permettait aux réformés « d'ouvrir des escholes publiques dans tous les lieux où l'exercice étoit autorisé. »
Les textes étaient formels et pendant de longues années ils régirent la matière sans donner lieu à aucune difficulté. Du jour où le principe de la stricte observation de l'Edit de Nantes,
réclamé par le clergé, fui accepté, les textes se plièrent à de nombreuses interprétations dont les réformés devinrent les victimes. On remarquera que rÉdit de 1598 n'avait pas marqué quelles devaient être les matières de renseignement dans les écoles protestantes, le législateur ne pouvait et ne devait entrer dans ces détails. Sous le régime de la liberté, les écoles protestantes s'étaient développées quand, à Finstigation du clergé, le conseil d'Etat rendit un arrêté qui défendait aux maîtres d'écoles de la R. P. R. d'enseigner « qu'à lire, écrirez et l'arithmétique, à peine d'être déchus de leur permission d'enseigner^ ». Sur la question du nombre d'écoles qui pouvaient être établies dans une même église, l'Edit de Nantes n'avait rien précisé; là encore le principe de la liberté comportait tous les développements nécessaires, mais un arrêt du conseil donna entière satisfaction au clergé, car il fut ordonné « qu'il ne pourra y avoir qu'une escole es lieux où l'exercice public de la R. P. R. est permis^ ». De
* Arrêt du 9 novembre 1G70.
2 Arrêt du 4 décembre 1G71.
mémo TEdit de Nantes restait muet sm- la question du nombre de maitres qui pouvaient être attacliés à une seule et même école, il paraissait juste que ce nombre n'eut d'autre limite que le bien des élèves, mais le clergé obtint « qu'il ne pourroit y avoir plus d'un maître dans l'unique école protestante et encore qu'il ne pourroit être payé des deniers de la communauté ^ ».
Ces arrêts ne restaient pas lettre morte, car les syndics du clergé en réclamaient hautement l'exécution, là où ils estimaient la chose faisable. f]n voici un exemple remarquable : les réformés étaient très nombreux dans « les Isles de Saintonge » et particulièrement à Marennes, où ils avaient plusieurs écoles florissantes sous la direction de maîtres habiles. Le prêtre Ilomeau, syndic du diocèse de Saintes, se fondant sur les arrêts du conseil d'État, mit en demeure l'intendant de Muin de poursuivre les instituteurs protestants et de faire respecter la nouvelle jurisprudence. Il y avait plus de six
* Arrêt du 4 décembre 1G71.
cents enfants protestants dans les écoles de Marennes, dont plusieurs recevaient une instruction secondaire ; si donc la requête du syndic du clergé était acceptée, toutes les écoles des réformés devaient se fermer, à l'exception d'une seule confiée aux soins d'un seul maître. En vain l'un des hommes les plus estimés du pays, Loquet, fit-il valoir les meilleures raisons contre une mesure aussi violente qu'inintelligente, il ne fut pas écouté. « Il est bien juste, disait-il pourtant, que les pères et mères prennent le soin de linstruction de leurs enfans, ce qui est de la raison et de l'équité naturelles, qui n'autorisent pas moins les pères à donner l'instruction que du pain à leurs enfans et à nourrir leur esprit par un enseignement familier. )) Et il faisait remarquer, avec non moins de force, que, si les écoles protestantes se fermaient, l'Etat ne tarderait pas à perdre ces marins d'élite dont la réputation était grande dans toutes les mers. De Muin, tout à la dévotion du clergé, répondit : (( Les parens pourront envoyer leurs enfans chez des maîtres catholiques, quand ceux de ladite religion ne
suffiront pas. » Il conclut en outre h frapper de Fénorme amende de 500 livres les pauvres instituteurs protestants de Marennes, réservant à celui qui enseignait le latin une condamnation de 1,000 livres et le déclarant déchu de son droit d'enseignement ; toutes les écoles, à la réserve d'une seule, durent être fermées ^ Ce ne fut point là un cas isolé, les exemples de ces procédures sont nombreux, en effet, et toujours elles aboutissent à la ruine des écoles protestantes.
Yoici une preuve non moins décisive de l'habileté du clergé à détruire l'Edit de Nantes tout en faisant hautement profession de le respecter.
Protéger les enfants contre les entreprises d'un prosélytisme toujours ardent avait été l'une des préoccupations des législateurs de l'Edit de Nantes. Les conclusions de l'article xvni sur ce point étaient les plus nettes du monde : « Défendons aussi à tous nos sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient, d'enlever par
1 Le dossier de cette affaire se trouve Archives nationales T.T. 249.
force OU induclion contre le gré de leurs parcns les enfans de ladite religion pour les faire baptiserouconfirmerenrEglise catholique, etc. » Il ne semblait pas qu'il fût possible d'éluder le sens d'une déclaration aussi claire ; les arguties du palais s'y prêtèrent d'abord, car un arrêt du conseil ordonna que les enfants dont les pères étaient catholiques seraient baptisés à l'église catholique et non ailleurs « quoique les mères soient de la R. P. R. ^ ».
Dès 1666, Bernard, en expliquant l'article xwu de l'Edit de Nantes, marquait qu'à le bien prendre il faisait seulement défense aux catholi(|ues d'enlever par force ou induction les enfants de la R. P. R. contre le gré de leurs parents, mais qu'il n'y avait pas de doute que, lorsque ces enfants étaient un peu plus avancés en âge, ils pouvaient choisir la religion catholique. « La réunion à ceste religion, dit-il, est naturelle, en estre séparé, c'est estre dans un estât violent et tout doit favoriser les enfans qui l'embrassent". »
La jurisprudence de l'Edit se trouva bientôt
1 Arrêt du 2G février 1G03.
* Bernard, Explication de ledit, 100.
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modifiée sous la pression du clergé qui obtint du conseil d'Etat que « ceux qui ont quitté et <[uilteront la R. P. R., savoir les màlesà quatorze ans et les fdles à douze, seront nourris et entretenus es maisons de leurs pères et mères, ainsi qu'auparavant leur changement ^ ».
Il est vrai de dire que Tinterdiction commune aux catholiques et aux réformés de chercher à suborner les enfants avant Tàge, dont il a été fait mention, fut formulée en 16G9. Grande fut l'indignation du clergé, qui prétendit que par là était établie au dire des réformés « une parfaite égalité de condition entre leur religion, qui est toute fausse, et celle de Jésus-Christ, qui est toute sainte et toute sacrée ». « Cette assimilation, disait la remontrance de 1670, avait mis les évesques et les catholiques du royaume dans la dernière consternation. » Cette consternation ne devait pas durer longtemps, car, sans que le principe même de la loi fût contesté, une déclaration royale obtenue par les mêmes moyens le rendit purement illusoire. On sait combien l'an-
1 Arrêt du conseil du 3 novembre 1664.
née 4675 fut glorieuse pour les armées de Louis XIV et comment le clergé fut appelé à subvenir de la manière la plus large aux frais de la guerre de Hollande. Aussi l'Assemblée générale du clergé, réunie à Saint-Germain en Lave, par réciprocité, demanda-t-elle beaucoup à Louis XIV. Dans la remontrance que le coadjuteur d'Arles lui adressa au nom du clergé, le 17 août 1675, fut posée la question de la conversion des enfants protestants. Les réformés soutenaient qu'il n'était pas permis aux ecclésiastiques de travailler à la conversion de leurs enfants avant l'âge de quatorze ans, prétention qu'ils justifiaient facilement. Voici quelle fut la réponse de l'orateur du clergé : « Que si les pasteurs et prélats refusoient le pain de la parole de vie à de pauvres enfants qui leur demandent l'instruction, ils verroient périr à leurs yeux ces âmes innocentes qui sont les plus parfaictes images du Fils de Dieu et les véritables héritiers du royaume des cieux. Que le Sauveur du monde commande qu'on les laisse venir, et il ne leur seroit pas permis de leur tendre la main, leur devoir seroit opposé à leur devoir et ils se trou-
veroicnt clans la triste nécessité, ou de violer les lois de Dieu pour observer celles de Sa Majesté, ou de violer les siennes pour observer celles de Dieu\ »
Le clergé devait recevoir pleine satisfaction, car cinq années plus tard, le 17 juin 1681, paraissait une déclaration royale portant que les enfants de la R. P. R. pourraient se convertir à Tage de sept ans. La lecture de cet important document montre avec netteté à quel point l'influence du clergé était subie dans les conseils du gouvernement. Les considérants sont moins ceux d'un texte de loi que d'une pièce ecclésiastique. « Les grands succès, est-il dit, qu'il a plu à Dieu de donner aux excitations spirituelles et autres moyens raisonnables que nous avons employés pour la conversion de nos sujets de la R. P. R.,nous conviant de seconder les mouvemens que Dieu donne à un grand nombre de nosdits sujets de reconnaître Terreur
dans laquelle ils sont nés Nous plaît que
nosdits sujets delà R. P. R., tant mâles que
^ Mémoires du clergé, p. 564.
femelles^ ayant atteint l'âg-e de sept ans, puissent et qu'il leur soit loisible d'embrasser la R. C. A. et R. et qu'à cet effet ils soient reçus à faire abjuration de la R. P. R., sans que leurs pères et mères y puissent donner aucun empêchement sous quelque prétexte que ce soit. » L'âge de sept ans était indiqué comme celui auquel « les enfans sont capables de raison et de choix dans une matière aussi importante que celle de leur salut* ». Il n'est pas d'exemple, croyons-nous, dans toute notre législation, d'une atteinte aussi grave portée à Tautorité paternelle, car la sanction de cette déclaration, qui jeta les réformés dans le désespoir, était que liberté entière serait laissée aux enfants qui apostasieraient ou de rester dans la maison de leurs parents « ou de se retirer ailleurs en leur demandant pour cet etTet une pension proportionnée à leurs conditions et facultés, laquelle pension lesdits pères
* Il y avait longtemps que cet âge de sept ans avait été indiqué par les ca<suistes. « Les enfans, » écrivait Bernard en 16GG, « ne peuvent changer de religion qu'ils n'ayent passé l'âge de «ept ans, qui est le temps auquel la raison et la connoissance commencent à venir, et auquel on donne le sacrement de confirmation. » [Explication de l'édit, p. 100.]
et mères seront tenus de payer de quartier en quartier, et en cas de refus voulons (ju'ils y soient contraints par toutes voyes dues et raisonnables. » Inutile d'ajouter que cette même déclaration défendait aux réformés, sous les plus sévères peines, défaire élever leurs enfants à l'étranger.
Si le texte de FEdit de Nantes subsistait, cependant toute latitude était laissée à ceux qui prétendaient le violer. Les rapts d'enfants protestants furent en effet autorisés par cette déclaration. Les exemples de ces violences sont sans nombre. L'un des plus tristes est certainement celui de l'abjuration de deux enfants de Sancerrc, Etienne Corsange, âgé de liuit ans, et Noël Laurent, âgé de douze ans, à l'instigation d'un dévot qui les avait enlevés à leurs parents. Désespérés, les parents, accompagnés de leurs amis, se présentèrent devant la maison du ravisseur, réclamant leurs enfants. L'autorité répondit par un procès-verbal de sédition (18 avril 1685), mais fut obligé d'avouer « que les gens de la religion disent tout hault que, puisqu'on Jos pousse pour leur religion, ils ne peuvent
mourir qu'une fois, de sorte qu'il fault une autorité souveraine pour les réprimer et faire des exemples^ ».
' Le dossier de cette affaire se trouve aux Archives nationales TT. 242. Les enlèvements d'enfants protestants étaient fort en honneur pendant le règne de Louis XIV; après la révo- (•ation de l'Édit de Nantes, l'âge de sept ans ne fut plus même une barrière pour arrêter les zélateurs. Nous en donnerons un exemple intéressant à plus d'un titre. Un duc de Grammont, en résidence à Orthez, écrivait à Chamillard, le 28 août 1706, la lettre suivante : «... Il y a ici une petite fille de quatre ans ijui est un prodige, tant par son esprit que par sa figure. Il paraît visiblement que Dieu a mis ce charmant enfant sous sa sainte protection, et pour la tirer de la cruelle erreur dans laquelle ses parents l'élèvent malgré elle, depuis que je suis icy, il n'est matin qu'elle ne soit venue se jeter aux pieds de ma femme pour la prier de la mener à la messe avec elle, en la conjurant de bien prendre garde d'en rien dire à ses parens. Ce que je vous mande là est surprenant, mais vray. Ma femme l'a prise en telle affection qu'elle ne la peut quitter. Que S. M. envoyé un ordre de prendre la petite fille pour qu'elle se tienne auprès de ma femme. C'est la plus grande œuvre de charité que le roy peut jamais faire ; et, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, il paraît visiblement que Dieu prend le fait et cause de cet enfant pour la sortir du mauvais chemin et la remettre dans le bon. »
En marge de cette supplique, on lit en grosses lettres ce mot : BON, et au-dessous : Ordre pour la remettre à Madame la duchesse de Gy^ammont, le 10 octobre 1100 (Archives nationales, TT. 347).
Si on se souvient que des milliers d'enfants ainsi enlevés étaient élevés dans les maisons dites des Nouvelles catholiques, dans la haine et le mépris de la religion de leurs parents, on comprendra mieux les origines du soulèvement des Cévennes.
Si on veut observer qu'en 1681 le clergé avait obtenu la destruction de presque tous les collèges protestants, réduit les écoles de la manière que nous avons indiquée, interdit tout autre enseignement que celui de l'instruction la plus élémentaire, lire, écrire et compter; si on remarque d'un autre coté qu'il était le maître de l'enseignement public, on comprendra aisément les avantages que lui donnait la déclararation du 17 juin\
Les réformés se trouvaient, en effet, dans Falternative suivante : ou de condamner leurs enfants à ne recevoir que Finstruction la plus médiocre, ou les envoyer dans les établissements catlioliques : d'un coté l'ignorance et son abaissement, de l'autre le prosélytisme et ses dangers. Rarement expectative plus douloureuse fut présentée à des hommes dont le tort était de ne
1 On tenterait, mais en vain, de nier cette action du clergé de France, elle apparaît dans toute l'histoire de la Révocation. L'une de ses grandes préoccupations fut d'empêcher les réformés de créer des établissements d'instruction. C'est ainsi que les protestants de Normandie ayant projeté d'avoir un collège au Petit-Quevilly, « l'assemblée prend la résolution de s'employer pour empêcher l'établissement du dit collège ». Procés-verhaux, 6 octobre 1657.
pas ètro catholiques et le crime de ne pas vouloir le devenir. De si cruelles souffrances arracliaient à Jurieu ce cri de désespoir : « On nous ùte nos enfants qui sont une partie de nousmêmes... Sommes-nous turcs, sommes-nous infidèles? Nous sommes bons sujets, bons citoyens, fidèles dans le commerce. Nous sommes Iran cois autant que nous sommes chrétiens réformés. Nous verserons jusqu'à la dernière goutte du sang de nos veines pour servir notre roi et pour conserver notre religion jusqu'à la mort\ » Et, quand la persécution se déchaîna avec toutes ses horreurs, il s'écria : << (Ju'avonsnous fait pour qu'on nous arrache notre cœur de françois ? »
On peut dire que tous les articles de l'Edit de Nantes eurent à subir cette destructive interprétation-. La lecture attentive de cette longue
* Jurieu, La Politique du clergé de France, 126.
2 En voici un exsmple : Le coadjuteur d'Arles, dans son discours du 17 août 1675, demandait au roi l'autorisation pour les prêtres, autorisation qui fut accordée, de pénétrer dans les maisons des protestants sans y être appelés, pour demander aux agonisants si leur désir n'était pas de mourir dans la religion catholique. Il était impossible de violer plus ouvertement la liberté de conscience, mais, fait remarquable, c'était au nom
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suite (rarrèls rendus contre les protestants de 1656 à 1685 peut, seule, donner une juste idée de la passion avec laquelle le clergé poursuivit son œuvre. Il est très juste de dire, comme M. Rousset en a fait la remarque, qu'on n'y voit pas d'ensemble, de système, car, dans la foule de ces édits, déclarations, arrêts, on relève très souvent des contradictions. En permettant à une inlluence cléricale d'inspirer la législation du pays, ce résultat devait nécessairement se produire. Car, souvent après avoir rendu une déclaration qui satisfaisait le clergé, le gouvernement, obligé de reconnaître qu'elle était en
de la liberté de conscience elle-même que cette autorisation était réclamée. « N'est-ce pas, disait l'orateur du clergé, conserver aux P. R. la liberté de conscience, puisque c'est faire qu'ils soient maîtres de leur choiz jusqu'à la mort et que leurs parens ne puissent pas exercer sur eux la plus cruelle de toutes les tyrannies en leur ôtant cette liberté? » Mais, par un sentiment contraire, il exigeait qu'il fût interdit, sous les peines les plus sévères, aux catholiques de devenir prolestants. « La liberté de conscience, disait-il, est regardée par tous les catholiques comme un précipice creusé devant leurs pieds, comme un piège préparé à leur simplicité et comme une porte ouverte au libertinage. Otez-leur, Sire, ôtez-leur cette funeste liberté et mettez-les dans l'heureuse nécessité d'être toujours fidèles. » Tout ce discours, expression des sentiments du clergé, est d'un rare et curieux intérêt. (Procès-verbaux V. Pièces justifica^ tives, p. 133.)
contradiction avec une loi déjà existante, la modifiait par une nouvelle déclaration. Mais ce serait s'arrêter à la surface et conclure de l'impéritie de l'exécution à la faiblesse du commandement. Ces lacunes s'expliquent donc aisément si on veut se souvenir que Finfluence du clergé était si prédominante, qu'en réalité Châteauneuf et la Yrillière ne furent que ses scribes. Sans avoir directement en main les affaires de la religion, il n'en est pas moins vrai qu'il les dirigeait avec une complète autorité. Il n'en est pas de preuves plus décisives que la rapidité sans exemple avec laquelle, au moment de l'Assemblée générale de 1685, les demandes du clerg-é furent accueillies par le gouvernement, qui, sans discussion, rendit des déclarations en conformité de ces demandes. Au commencement de juillet 1685, l'Assemblée du clergé « prie qu'il soit fait delfenses à ceux de la R. P. R. de faire aucune fonction d'avocat ». La mesure à prendre était assurément des plus graves et demandait à être sérieusement instruite, cependant quelques jours après, le 11 juillet 1685, paraissait une déclaration royale portant
qu'il ne serait plus reçu d'avocats de laR. P. R. On ne saurait oublier aussi que les agents généraux du clergé ne se contentaient pas d'exposer les demandes des assemblées générales, mais qu'ils déposaient en même temps les projets de déclarations et d'arrêts qui devaient être rendus contre les réformés. Du reste, la lecture de ces pièces révèle sûrement leur origine, nous en donnerons plus loin des preuves.
Et, comme il arrive toujours dans les questions de l'ordre religieux, car la destruction du protestantisme français fut une affaire religieuse, le fidèle céda sans discussion et le plus humblement du monde au prêtre. Comment Louis XIV aurait-il résisté à la pression passionnée de son clergé, en entendant des paroles comme celles du coadjuteur d'Arles vantant ses victoires : « N'est-ce pas à Dieu que vous êtes redevable de ces glorieux avantages? Oui, sans doute, Sire. Il reste maintenant que vous acheviez de marquer votre reconnaissance en employant votre autorité pour l'entière extirpation de l'hérésie \ »
* Discours du coadjuteur d'Arles, 17 août 1675.
Jamais le clergé n'avait roncoulré un monarque aussi (lévoné à sa cause, aussi les évèques et les prêtres outrepassaient partout ses ordres. Qu'on ne croie pas qu'il fut seulement question pour eux de détruire des temples^ ou de proscrire des hérésies, à cet égard ils ne gardaient aucune mesure', mais ils demandaient
* La destruction des temples était un objet de sollicitations incessantes de la part des évoques: aussi, voit-on par exemple le coadjuteur d'Arles annoncer à l'Assemblée du clergé « que le roi a eu la bonté de lui accorder le temple de Velaux », séance du 0 juillet 1G85. De même l'évéquc de Nîmes rapporte qu'il a obtenu la démolition de 22 temples et qu'il poursuit celle de '62 autres. A lui seul, il a l'ait interdire 40 ministres.
- Au mois d'août 1085, les évoques obtinrent un édit qui défendait aux ministres reformés « de parler ni directement, ni indirectement, en quelque manière que ce puisse être, de la religion catholique, » et ordonnait que tous les livres qui avaient été faits contre la R. C. A. et R. jusques à celte heure fussent supprimés « sous peina d'amende honorable, bannissement à perpétuité et confiscation des biens ». Le préambule de l'èdit ne laisse aucun doute possible sur la cause qui l'a provoqué, il mérite donc d'être reproduit : « Les députés du clergé de notre royaume, assemblés par notre permission en notre ville de Saint-Germain en Laye, nous ayant représenté qu'entre les moyens doni les ministres de la R. P. R. se servoient pour empêcher la conversion de quelques uns de nos sujets qui font profession de cette religion, aucun ne leur réussissoit avec tant de succès que celui de donner par des impostures une fausse idée de la religion catholique, et nous ayant supplié d'empêcher la continuation d'un si grand mal, par les moyens que
au roi non pas dos « édils Iros jiislos ol fort doux n'aiant jamais Icndii ni à la perle dos biens, ni à la moindre peine corporelle* », comme s'exprime ra])bé La Roque, historiographe do Tarclievècpie de Ilarlay, mais des édits très injustes et fort durs, tendant à la perte des biens avec accompagnement de nombreuses peines corporelles. Du reste, la chose s'avouait très ouvertement; voici en elïet ce qu'on peut lire dans les procès-verbaux de l'Assemblée du clergé de 1680 : « Monseigneur l'évèque de Montpellier, qui est plein de zèle pour la religion, avoit envoyé un arrêt que le parlement de Guienne avoit rendu à la sollicitation de Mgr l'évèque de (!londom, par lequel il étoit défendu à ceux de la R. P. R. de tenir boutique d'apothicaires et de chirurgiens, et que mondit seigneur Tévècpie de M«Mitpellier supplioit la compagnie de s'employer à obtenir du Roi une déclaration en conformité de cet arrêt, y ayant lieu d'espérer
nous estimerions les jtlus convenalilcs. » Cette denuindc d'interdiction de toute polémitiue, en date du 14 juillet IGSj, avait été signée « avec beaucoup de joie par tous les membres du bureau ».
1 La Roque, Mémoires de l'Krjlisc, p. 362.
que cela aLlireroit une infinité de conversions ^ » Mais qu'on ne croie point qu'il s'agisse là d'un cas isolé : l'exemple venait de haut et il était difficile de ne pas le suivre.
Qu'on étudie avec attention les articles du cahier de l'Assemblée de 1685, et on en aura la preuve. L'Assemblée demande en effet « pai' Farticle 12 : Qu'il soit fait deffenses à ceux de la R. P. R. de faire aucunes fonctions d'avocat; par l'art. 16 : qu'il soit fait delîenses à toutes personnes de la R. P. R. de faire aucunes fonctions d'imprimeurs, libraires, ny débiter aucuns livres; par l'art. 20 : que tous les conducteurs d'orloges et autres charges municipalles et employs publics comme portiers et concierges des prisons seront possédées par des catholiques; par Tart. 21 : qu'il soit fait deffenses à ceux de la R. P. R. de tenir logis, hostelleries et cabarets ; par l'art. 2o : qu'il plaise à
' Procès-ve7'baux, V. 588. En 1063, quelques particuliers ecclésiastiques se plaignant de la disparition de certaines dépêches, disaient : « Qu'ils ne pouvoient faire tomber leurs soupçons que sur des commis de la R. P. R. » et avaient en conséquence demandé au conseil d'Etat de fermer cette carrière aux protestants. (Assemblée de 10(35, IV, 906.)
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Sa Majesté do faire deffenses à ceux de la R. P. R. de faire aucune f<uiction de secrétaire, déjuge, clers d'avocats, notaires et procureurs, ny de s'employer aux sollicitations ny instructions d'aucuns procès sous les peines qu'il luy plaira d'ordonner, avec deffenses à toutes personnes de les y employer sous les mesmes peisnes^. » C'est ainsi qu'en faisant hautement profession de respecter TEdit de Nantes, le clergé arrivait à le rendre inutile. Rarement attaque fut menée avec une plus habile dissimulation; rhérésie devait y succomber, mais la victoire obtenue fut de celles que ne couronne aucune gloire.
Le clergé tenait à ce qu'il fut bien reconnu que, malgré ces centaines d'arrêts qui les frappaient, les réformés ne pussent s'en prendre qu'à eux seuls de leurs incroyables malheurs. Aussi Yarillas, un de ses liistoriens gagés,
* On a pu lire dans le journal Le Monde, à la date du samedi 24 octobre 1885, sous la signature de M. O. Havard : « Le procès-verbal de l'Assemblée du clergé de 1685 ne contient la mention d'aucun appel à la violence. » On trouve dans ce même article que « non seulement le clergé demeura étranger aux mesures appuyées par l'emploi de la force, mais qu'en plus d'une circonstance il les combattit » .
créature de Harlay, écrivait-il dans son Histoire des révolutions : <( Yolre Majesté, pour ruiner le calvinisme, n'a fait autre chose que d'obliger les François qui le professoient à l'exacte observation de TEdit de Nantes, et d'en punir les contraventions par b's peines (]ui y étoient marquées. Il n'a fallu que cela pour réduire les hérétiques à un si petit nombre que, le même édit n'étant plus d'usage, il y a lieu do le révoquera »
Telle fut la grande illusion qui servit à couvrir les injustices légales qui conduisirent par une nécessité invincible à la Révocation. Protégés soi-disant par le céh^bre traité (h' l.")98, mais enserrés dans les mille liens d'une législation de sacristie, entourés de mille ennemis dont le seul souci était de créer des procès, les réformés étaient condamnés à disparaître par la seule force de ces lois d'exception-.
1 Varillas recevait une pension <lu clergé de France. (Assemblée de 167 G, p. 5f.3.)
' Jj'exemple donné par le iiaut clergé avait de nombreux imitateurs ; c'est ainsi que les comités de la Propagalijn de la foi, qui s'occupaient d'assister les nouveaux convertis et cherchaient les moyens de ramener « les dévoyés » au sein de l'Eglise, se chargeaient par des dénonciations multipliées de
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Si OU (levait oiitror dans le délail do coUr campagne menée contre le proleslantisme, on aurait à montrer Tincroyable ardeur qui y fut dépensée pour des résultats «'U réalité si médiocres. Il faudrait sans doute signaler ces grandes controverses sur TEucliaristie, qui eussent été dignes de ceux qui Ic^s avaient provoquées, si les polémistes catholiques n'en avaient appelé trop souvent à la protection de M. de la Reynie et de ses p«diciers.
Avec (juelle habileté aussi le clergé cherchait à faire naitre des prc>jets d'accommodement entre les deux religions, avec quel zèle ils demandaient des faveurs pour les nouveaux convertis !
11 fallut cependant reconnaître (jue, malgré les projets de réunion, malgré les persécutions administratives, malgré les faveurs accordées aux nouveaux catholiques, la masse de la population protestante n'était pas entamée. La banque de Pélisson avait donné de si pauvres
l'aire l'espectcr les arrêts obtenus contre les prolestants. Voir les curieux procès-verbaux de la pro[)agande de Montpellier tlans le Dullctin de la Socictc du protestantisme français, XXIX, 337.
résultats qu'il n'y avait aucun fond à faire sur (les achats dont le caractère méprisable frappait tous les yeux. Toute la honte en resta à Pélisson, qui aurait pu cependant la partager avec les évêques dont il payait les mandats. En vain le Merc?frr rjolant annonçait-il les conversions; en vain criait-on dans les rues les nouveaux édits contre les réformés, Charenton restait toujours debout.
Le clergé ne se trompa pas sur les difficultés à surmonter pour réduire les réformés, mais, déterminé à triompher, il n'hésita plus sur les moyens à employer. Rien ne peut être comparé à son énergique persévérance, rien ne saurait être opposé à l'obstination invincible avec laquelle il tend à son but. Nulle part l'esprit de corps n'apparut plus puissant et plus redoutable, assurant la victoire par une discipline de fer dont chacun subissait les règles.
Tout tendait à la révocation de l'Édit de Nantes, mais, pour arriver au but, il fallait se
servir do la force et violer ouvertement les lois du royaume, obstacles si grands qu'on ne croyait pas, parmi les réformés, qu'il fût possible de les détruire.
Le clergé devait se charger de les faire disparaître, et, comme la destruction de l'iiérésie devait en être la récompense, il déploya une rare habileté pour y parvenir.
Le souvenir des luttes du x\f siècle n'inspirait plus à la grande masse de la nation que des sentiments de réprobation pour les excès qui les avaient accompagnées. Depuis la paix d'Alais, de grands changements s'étaient produits, et nombreuses étaient les villes où catholiques et réformés, délaissant les haines religieuses, vivaient dans une étroite union. Les services rendus pendant les luttes de la Fronde avaient rapproché encore les esprits, et rien ne faisait présager la terrible persécution qui devait marquer la fm du siècle. On sait combien les rapports des savants des deux religions étaient courtois et comment, à l'Académie française, aussi bien que dans les académies de province, ces dilîérences religieuses avaient peu d'impor-
tance. Iluet et Bochard, (lonrarl et tous les illustres de son temps, Ricliard Simon et Perrol d'Ablancourt furent unis de la manière la plus étroite ; même après la Révocation, Bayle resta en rapport avec les savants de Paris. On exaltait du reste la douceur et la politesse du siècle en opposition avec les temps qui avaient précédé. Louis XIV, lui-même, répugnait à se servir de moyens violents et lorsqu'il prit le pouvoir, sa résolution fut de restreindre les libertés des réformés « dans les plus étroites bornes que la justice et la bienséance pouvaient permettre ». « Quant aux grâces qui dépendoient de moi seul, je résolus, dit-il dans ses Mémoires, et je l'ai assez ponctuellement observé depuis, de ne leur en faire aucune pour les obliger à considérer de temps en temps d'eux-mêmes et sans violence si c'étoit par quelque bonne raison qu'ils se privoient volontairement des avantages qui pouvoient leur être communs avec tous mes autres sujets ^ »
1 Dreyss, Mémoires de Louis XIV, II, 45G. En 1079, le roi était toujours dans les mêmes sentiments ; Colbcrt, écrivant à son cousin l'évèque de Langres, lui conseillait de travailler ù la conversion des réformés, « le roy donnant une très grande
Les réformés, du reste, ont toujours cru à la justice comme h la bienveillance de Louis XIV et, jusqu'il la dernière heure, ils firent appel à sa bonté. Dans la requête présentée au roi, en janvier 1685, on peut lire en etYet ces paroles significatives : « Que la voix de tant de milliers de familles et de personnes affligées d'une affection très rude passe jusqu'à vos oreilles et qu'elle émeuve la tendresse naturelle de votre cœur. »
De là ce caractère légal de la persécution ; pour frapper, il fallait qu'il y eût violation d'une loi, et, d'années en années, elles devinrent si nombreuses, si difficultueuses, que les réformés tombaient, nécessairement, dans des contraventions qui appelaient des pénalités. Il ne s'agissait pas là, disait-on, de persécutions, mais de l'exécution des lois du royaume ; nul ne s'y trompait, cependant, quand les amendes,
application à la chose ». Colbert voulait surtout que l'on travaillât « à gagner secrètement les ministres, premièrement par la persuasion et secondement par les grâces du roi ». Il est certain qu a cette époque ni Louis XIV ni ses ministres ne songeaient à se servir de la contrainte pour réduire les réformés, (Voir Lettres Colbert, \I, 124, 177.) En 1682, le roi est encore dans les mêmes sentiments.
l'exil, la prison étaient réservés, pour des vétilles, aux hommes les plus respectables, dont le seul crime était de ne pas avoir « la religion du roi ».
Longtemps avant les politiques, les prêtres comprirent que toutes les subtilités légales n'auraient pas raison de l'hérésie, et que l'emploi de la force s'imposerait. Il fallut donc préparer les esprits à accepter le fait et légitimer l'usage de la contrainte en matière de foi. L'Eglise catholique ne devait pas y manquer, et la doctrine du compelle intrare trouva bientôt des défenseurs.
On peut faire remonler à l'année 1682 les origines de cette campagne qui fut menée avec un grand éclat. L'Assemblée générale du clergé décida en effet, à cette époque, la publication d'un « Avertissement pastoral de rÈcjlise gallicane à ceux de la R, P, R. pour les porter à se convertir et à se réconcilier avec r Eglise. )>
Le début de ce document ne respirait que douceur et tendresse. L'Eglise, disaient les prélats, « s'efforce de vous rassembler sous ses ailes comme la poule ses poussins, elle vous
sollicite à prendre la route du ciel, comme l'aigle ses aiglons ». Et cependant ces paroles étaient écrites quand, depuis tant d'années, le clergé avait obtenu de Louis XIY ces cruels arrêts qui ruinaient les libertés des réformés : autorisation pour les enfants de se convertir à l'âge de sept ans, autorisation de pénétrer dans les demeures protestantes pour interroger les agonisants, interdiction aux sages-femmes protestantes de continuer leurs fonctions, interdiction aux protestants d'épouser des catholiques \ A ces fausses tendresses s'unissaient des menaces malheureusement trop sincères. (( Si vous ne vous convertissez pas, disait l'Avertissement pastoral, vous devez vous attendre à des mal-
1 17 juin 1681, 20 juin 1681, nov. 1G80, 16 nov. 1681. La lecture des considérants de ces divers arrêts révèle leur origine. Il s'agit toujours de préoccupations religieuses ou ecclésiastiques. «Pour que nos s-ujets de la R. P. R. qui tombent malades puissent faire leur salut n. Décl., 17 avril 1681. « Les enfants de sept ans sont capables de raison dans une [matière aussi importante que celle de leur salut. » 7 juin 1681. De même pour les bâtards de la R. P. R. « Nous ne pouvons les faire élever que dans notre religion ». 31 janvier 1682. On multiplierait ces exemples, qui prouvent à quel point l'influence purement ecclésiastique l'emportait dans les conseils du roi et en inspirait comme elle en dictait souvent les arrêts.
heurs iiicomparabloment plus épouvantables et plus funestes que tous ceux que vous ont attirés jusqu'à présent votre révolte et votre schisme ^ » Les réformés ne se trompèrent pas sur la signification de ces paroles : « On entend assez ce langage, écrivait Claude, et on voudroit bien ne pas l'entendre pour Fhonneur d'une assemblée ecclésiastique. » Mais, ne pouvant croire au retour de cette politique sanglante dont les souvenirs étaient si cruels, il en appelait de Louis XIV, égaré par la politique du clergé, à Louis XIV redevenu lui-même-. Le roi n'avait-il pas dit qu'il (( désiroit, avec une si forte passion, la réunion des réformés, qu'il s'estimeroit heureux d'y contribuer de son propre sang et par la perte même de ce bras invincible avec lequel il avoit dompté tant d'ennemis et fait tant de conquêtes'' ». Singulier contraste : cette pièce où s'étalaient les menaces du clergé était lue dans tous les consistoires par ordre du roi,
* Avertissement pastoral, l*^'' juillet 1G8'2. - Claude, Considérations sur les lettres circulaires du clerrj'^, p. 136.
3 Avertissement pastoral.
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avec recommandation aux évoques et intendants d'agir avec douceur et de « ne se servir que de la forc-e des raisons pour ramener les réformés à la connaissance de la vérité^ ».
Trois ans plus tard, les menaces du clergé se réalisaient ; car les dragons, sous la haute direction des intendants, accompagnés souvent parles évèques, convertissaient ceux (jui avaient prétendu persister dans leur révolte et dans leur schisme-. Mais, à ce moment, les sentiments avaient changé, car le clergé avait fait prévaloir comme juste et nécessaire l'emploi de la force pour ramener les hérétiques à la foi de
* Lettre du roi aux intendants et aux évéques à l'occasion de l'Avertissement pastoral, 10 juillet i(i82.
-La participation des évoques à cette affaire est indéniable. Foucault, en Béarn, avait pour guide l'évèque; Marillac, arrivant à Rouen, s'entendait avec Colbert, coadjutcur de Tarchevcque, pour lorganisation de la dragonnade. Rares furent les exceptions, et par cela même d'autant plus dignes d'éloges. Quant à l'intervention du bas clergé, elle fut si passionnée que, dans une instruction envoyée aux intendants, en date du 8 décembre iOSli, il leur fut recommandé « de s'abstenir d'ajouter une entiùre foi à ce que les curés ou les missionnaires yjourront leur diro, l'expérience ayant fait connaître que la plupart desdits curés agissent par passion, et que le trop grand zèle des missionnaires leur fait souvent se tromper dans leurs jugements ».
l'Église. Sur ce point intéressant, nous avons des déclarations très nettes, car ceux qui menèrent cette campagne ont pris soin d'en conserver le souvenir.
En 1682 paraissait, avec approbation royale, dans une édition populaire, la lettre de saint Augustin à Vincent, évèque donatiste. Le grand évèque n'avait pas toujours joui de la même faveur, naguère surtout au moment des luttes du jansénisme, mais la cause qu'il soutenait était si excellente que son autorité parut décisive. Dans cette lettre, en effet, comme dans celle adressée à Boniface, Augustin préconisait l'emploi de la force pour ramener les donatistes à l'unité de la foi catholique. Ces lettres sont connues; le grand intérêt qu'elles présentent vient surtout de la préface qui les précède. On y lit en effet que <( ceux qui ont la principale part à la confiance du Roy, sur ce qui regarde les affaires de l'Église et à la conduite du grand dessein qui s'exécute si heureusement, ont jugé à propos de faire imprimer à part quelques-unes de ces lettres où l'on voit le mieux l'histoire de ce que l'Église
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 83
d'Afrique faisoit autrefois, sous rauthorité des empereurs, pour faire rentrer dans la communion catholique ceux qui s'en étoient séparés ». On ne se trompe donc pas envoyant dans rarclievèque de Paris et le Père La Chaise les inspirateurs de cette propagande nouvelle qui identifiait « la conduite de TÉg-lise de France, pour ramener les protest ans, avec celle de TEglise d'Afrique, pour ramener les donatistes à l'Égiise catholique^ ». Cette conformité parut si étonnante qu'il sembla, « selon la parole d'un grand ministre, qu'il n'y eût que les noms à changer pour y voir l'éloge du Roy ' ». Il n'y avait plus de doute à avoir : ce qui se faisait en France pour réduire les réformés n'était que l'heureuse imitation de ce que « l'Eglise avait fait en pareille occasion, quand elle avoit été assez heureuse pour voir les rois et les empereurs au nombre de ses enfants^ ». Les représentants autorisés du clergé mon-
1 Conformité de la conduite de l'Église de France, etc. Paris, 1685. — La permission d'imprimer est de 1682. '- Conformité, op. cit., VI.
3 Conformité, etc., op. cit., III.
Iraient donc la nécessité de cette contrainte ; sans doute Augustin, aux premiers jours de son apostolat, avait été d'avis qu'il ne fallait employer que la force de la vérité pour ramener les errants, mais il comprit la nécessité de se rendre à l'expérience, car (( les grands succès de cette sévérité salutaire » achevèrent de le convaincre. Les zélateurs du clergé firent donc remarquer « quilne falloit pas recjarder si Von force y mais à quoi Von force, et qu'il ntj a rien de si heureux que la nécessité qui nous porte au bien : Félix nécessitas qux ad meliora coni- 2:)ellit^ ».
L'heure de la polémique était depuis longtemps passée. (( Les controverses, disaient- ils, étant désormais éclaircies au point qu'elles le sont, il faut quelque chose qui applique les esprits à la vérité et qui les ohlige de vouloir voir ce qu'il est clair que la seule prévention leur cache ^ »
* Conformité, X. Ce sont les auteui'S de la préface qui soulignent.
2 Conformité, XII. Il ne sera pas sans intérêt de signaler ici le changement qui s'est produit, à deux siècles de distance, dans la doctrine de la contrainte dont l'Eglise de France,
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 85
Ce « qiiol([ue cliosi' » devait autoriser ces persécutions dont les horreurs n'ont point été dépassées ; mais qu'importait : « ce qui s'appelle constdnce cpiand on soutTre pour la vérité n'est (i\x obstination quand on souilVe pour l'erreur ^ » Du reste, la partie était si bien engagée qu'il n'y avait pas lieu de s'en tenir à des allusions discrètes, et ceux qui avaient (( la confiance du roi » disaient en terminant cette instructive préface : « Tout ce que l'Kglise souhaite, qu'elle ne se lasse point de répéter, c'est que les prétendus réformés se sentent pressés par la crainte (k^ quelques peines temporelles, bien légères en comparaison de celles par où on pressait autrefois les donatistes. » Augustin avait été de ce même sentiment, car il savait « que ces châtiments disposent à vouloir ce qu'on ne voulait pas. »
sappuyant sur Augustin, exaltait la pui^sance. Léon XIII. dans l'Encyclique îmmortale Dei s'exprime, en etTet, de la manière suivante : « C'est la coutume de l'Église de veiller avec le plus grand soin à ce que personne ne soit forcé dembra^ser la foi catholique contre son gré ; car ainsi que l'observe sagement saint Augustin, l'homme ne peut croire que de plein gré « crcdere non potcst homo nisi volons. » On ne pouvait pas utiliser d'une manière plus heureuse les variations du célèbre évoque. 2 ConformiU-, XXXIV.
86 LA RESPONSAmLITÉ
Ainsi le clcrg-é assumait la responsabilité de l'emploi (le la force pour convertir les réformés et entraînait l'Etat dans cette voie de la contrainte qui devait lui procurer de si tristes triomphes. Pendant les années qui suivirent et précédèrent la Révocation, le grand elï'ort de la persuasion, dont a parlé M^*" d'IIulst, consista à défendre la doctrine du compelle intrare, tâche dont prêtres, moines, théologiens, s'acquittèrent avec une extrême ardeur. Lorscpe, le 21 juilhît 1685, le coadjuteur de Rouen lut à Louis XIV, au nom de l'Assemblée du clergé de France, un discours où il osa nier la persécution, il n'en avoua pas moins que le clergé était prêt à partager la responsabilité des violences, si elles venaient à se produire. Ces paroles sont trop caractéristiques pour ne pas être citées. Après avoir rappelé que les hérétiques « ne seroient peut-être jamais i-entrés dans le sein de l'Eglise par une autre voie que par le chemin semé de fleurs qu'il leur avoit ouvert », il ajouta que : « Quelque intérêt qu'eût le clergé à l'extinction de l'hérésie, sa joie l'emporteroit peu sur sa douleur si, pour suimonter cette hydre, une
fâcheuse nécessité avait forcé le zèle de Sa Majesté à recourir au for et au feu. comme on avoit été obligé de faire dans les règnes précédents, qu'il prendroit part à une guerre qui seroit sainte et qu'il en auroit quelque horreur, parce qu'elle seroit sanglante^ 1 » Un mois après, la persécution dragonne se répandait dans le Midi pour gagner de là la France entière, et on sait quelle part le clergé prit à une guerre soi-disant sainte.
Du reste, la doctrine de la contrainte s'afhrmait en pleine Sorhonne, où l'abbé Robert, dans son panégyrique de Louis XIY, après avoir dit que les rois ses prédécesseurs avaient employé le fer et le feu pour détruire les hérésies de leur temps, reconnaissait que Sa Majesté, sans employer « ces moiens licites, avoit terrassé l'hérésie par sa douceur et sa sagesse- ». Une fois de plus la fin justifia les moyens et l'Eglise sanctifia l'usage de la force pour vaincre le droit -.
* Larroque, Mémoires de l'Église, p. 365. Ce discours a toujours été attribué à Racine : ce fut l'erreur d'uu grand génie.
* Journal des sçavans, 10 dée. 1685
3 L'approbation de Bossuet à cette doctrine devait être sans
La direction des airairos roligieusos pondant lo règne de Lonis XIV releva surtout de ce fameux « conseil de conscience », qui se réunissait le samedi sous la présidence du roi et dont les assistants étaient rarchevèque de Paris et le Père La (lliaise^ Spanlieim, si bien informé par sa longue pratique de Versailles de l'esprit (|ui y régnait, n'hésite pas à dire que ce fut là que se débattirent tous les projets concernant la religion réformée. Préparés par les requêtes du clergé, présentés par les agents généraux, soutenus par le jésuite et l'archevêque, ces projets se transformaient rapidement en arrêts
réserve. « Je suis (t j'ai toujours été du sentiment : {" que les princes peuvent contraindre par des lois pénales tous les hérétiques à se conformer à la profession et aux pratiques de l'Eglise catholique; 2" (jue cette doctrine doit passer pour constante dans TEglisc, qui non seulement a suivi, mais encore a demandé de semblables ordonnances des princes. » (Bossuet, CEuv. comp., LU, 23 'i.)
' « Le dimanche 15, rarchevèque de Paris raconta que le roi lui avait témoigné en présence du Père La Chaise qu'il trouveroit fort bon qu'après que rassemblée aurait fini les affaires, elle prit deux ou trois jours [)0ur examiner les moyens qu'elle trouveroit à jiropos d'employer pour contirmer dans la foi les nouveaux convertis et pour déterminer entièrement ceux de la R. P.R., qui sont éliranlés à abjurer Ihérésie. » {Procèsverbaux, 1085.
t't on déclaralioiis'. Par son tempérament, par SOS goûts, par nne dévotion étroite, Lonis XIY attacliait la plus grande importance aux alTairos religionses, et les discussions n'étaient pas difficiles avec un monarque qui montrait un toi empressement à satisfaire les désirs du clergé que celui-ci ne doutait pas de la victoire'.
Un dernier scrupule arrêtait cependant encore Louis XIY. la légalité de TEdit de Xantes. Devant lui s'élevait un obstacle dont la grandeur pouvait l'étonner, car il ne s'agissait de rien moins que de détruire une loi du royaume, une loi perpétuelle et irrévocable, dont il avait garanti lui-même l'exécution. Le clergé n'iiésita pas à rassurer sa conscience.
De longue date, en ofTot, il professait peu d'estime pour l'observation du célèbre Edit.
^ Spanheim. Relation de la cour de France.
* Cosnac, évêque de Valence, le disait sans ambages : ((Nous sommes assurés de réussir dans nos très humbles supplications. Il est de loi divine et humaine que nous les obtiendrons. Nous ne demandons rien qu'au nom et pour la gloire du Seigneur, et nous le demandons à un prince qui peut tout ce qu'il veut et qui veut par dessus toutes choses le rétablissement du règne de Jésus-Christ. » {Procès-verbavx, 1G85, V, ôSd).
Dès 1662, le jésuite Meynior, dans un livre publié par ordre de TAssemblée du clergé de France, affirmait que, si Louis XIY défendait pour toujours dans ses états l'exercice public de la R. P. R., nul de ceux qui en faisaient profession n'aurait sujet de se plaindre. Il posait du reste la question de doctrine de la manière suivante : « En fait de tolérance, le passé n'est pas la règle de Favenir, et pour avoir fait grâce un siècle entier, l'on n'est pas obligé de la faire encore un autre, bien loin de cela. L'avenir doit corriger le passé et montrer que la facilité avec laquelle l'on a souffert une cliose n'a esté ni approbation, ni permission, mais seulement tolérance ^ » Nous ne songeons pas à relever les nombreuses citations, d'auteurs plus ou moins connus, sur le pouvoir du roi, concluant à la révocation de FEdit, elles se résument toutes dans l'avis officiel et public de l'arcbevêque de Paris, présidant l'assemblée de 1685 et disant : << Que FEdit de Nantes ne pouvoit plus servir de loy générale en raison des
1 Meynier, De V exécution de VKdit de Xantes, p. 373.
modifications el des interprétations qui en avoient été faites en différentes occasions ^ » Trois mois plus tard, FEdit de Nantes çtait révoqué, ('ependant, par un scrupule lionorable, Louis XIV ne voulut pas faire le coup d'autorité que conseillait et approuvait le clergé, il préféra rester sur le terrain de la légalité complaisante que la jurisprudence de son conseil d'Etat avait si habilement préparé. La grande chevauchée des dragons ayant poussé d'autre part tant de huguenots dans rÉglise « que la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de ladite R. P. R. ont embrassé la catholique », disait le roi, TEdit de Nantes demeurait donc inutile et en conséquence le supprimer s'imposait. Le clergé était arrivé à ses fins, n'ayant plus rien à demander, il se confondit en louanges sans nom, le plus grand de ses orateurs saluant en Louis XI Y un nouveau Constantin, un nouveau ïliéodose, un nouveau Charlemagne-. Il
* Assemblée générale de 1G85,Y, 587. Comment ne pas rappeler que si ces modifications et ces interprétations s'étaient produites, la responsabilité devait en être attribuée au clergé qui les avait demandées.
^ Bossuet, Oraison funèbre de Letcllicr. « Vous avez atïermi
n'y eut qu'une voix pour acclamer Louis lo Grand, par la raison très simple et très déterminante de la suppression de toutes les voix contraires. Mais la protestation désespérée éclata sur les frontières et des centaines de livres, de pamphlets, de feuilles volantes flétrirent la grande iniquité du siècle de Louis XIV, dont le clergé de France doit assumer la lourde responsabilité.
C'est à cette conclusion en effet qu'il faut aboutir. Si donc la révocation d'un édit, loi fondamentale du royaume, reconnu par des déclarations solennelles et authentiques des trois rois Bourbons, « perpétuel et irrévocable, » a pu être prononcée dans des conditions de violence et de duplicité dignes des plus sévères condamnations, la cause première et déterminante en est due à l'action du clergé de France.
la foi, vous avez exterminé les hérétiques ; c'est le digne ouvrage de votre rogne. Par vous l'iiérésie n'est plus : Dieu seul a pu faire cotte merveille. »
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 93
Si l'œuvre de sagesse et de liberté dont Henri IV avait été l'initiateur fut détruite, c'est à la haine persévérante de ce même clergé qu'il faut l'attribuer.
Après avoir toujours combattu le principe de la liberté de conscience, le clergé de France en I606 inaugure la politique qui doit amener la ruine du calvinisme. Dix ans plus tard, tout puissant sur l'esprit du roi, il commence la rédaction de ces cahiers qui fournissent la preuve décisive de son dessein de ruiner l'Edit de Nantes. Grâce à ses instances, la politique de l'exécution étroite de ce célèbre concordat l'emporte dans les conseils du gouvernement et rend légalement possible la répudiation des engagements les plus solennels. Avec l'aide de ses juristes et de ses casuistes, coopération hautement avouée et acceptée, le clergé fournit la matière de la plus honteuse des législations, qui place, au nom de la justice, les réformés entre la misère, les prisons, l'exil, la mort même et le catholicisme.
Par une série de mesures habilement combinées, par une progression constante dans les
peines infligées, mesures et peines dont le cierge se fit l'inspirateur, la situation des protestants, chassés de toutes les fonctions publiques quand FEdit de Nantes les en déclarait capables, devint intolérable.
En 1682, voyant que, malgré des persécutions si habiles et si multipliées, les réformés, pour garder leur foi, se résignaient à la plus humble des conditions, les prélats font entendre des paroles menaçantes et préparent les esprits à applaudir à Fusage de la force pour ramener les errants. Plus tard, quand les dragons sellent leurs chevaux et que toutes les violences se déchaînent ; publiquement, dans les circonstances les plus solennelles du monde, ils parlent de « chemins couverts de fleurs » et applaudissent à la « piété du roi ». Quand, enfin, il s'agit de révoquer FEdit de Nantes, mutilé, lacéré, violé depuis vingt-cinq ans, ils savent donner des raisons.
La conduite, la direction, la stratégie de ce grand événement fut donc entre les mains du clergé de France, dont l'intrusion dans les affaires politiques fut complète. Sans doute les
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 95
noms de Louis, do Colbert de CroissvS de Letellier sont au bas de l'Edit révocatoire, mais l'erreur n'est pas possible, ce ne sont là que signatures de complaisance. Les véritables auteurs de cette Révocation « faite, dit Saint- Simon, sans le plus léger prétexte et sans aucun besoin », sont assurément ceux qui l'ont inspirée.
Certes la responsabilité de Louis XIV est grande, mais il ne fut qu'un glorieux complice, auquel le clergé réserva les honneurs de Tévéhement par des louanges sans pudeur ^ Madame de Maintenon, Letellier, Harlay, le Père La Chaise par leurs perfides conseils, Louvois par la cruauté des ordres donnés, Bâville, Marillac, Foucault, De Muin, tous les intendants, par la violence et la brutalité de l'exécution des ordres
* On ne saurait oublier que les Colbert étaient à l'entière dévotion de lAssemblée du clergé qui leur faisait une pension de 15,000 livres par an. Procès-verbaux, 1G85, p. 175.
2 « Être le restaurateur de la foi. l'exterminateur de l'hérésie ce sont des titres solides, des titres immortels qui non seulement perceront l'épaisseur de tous les tems, mais qui subsisteront encore quand il n'y aura 'plus de tems. » [Discours de Vévêque de Valence au nom de l'Assemblée du clergé de France, le 14 juillet 1G85.)
96 LA nESP(3NSAi;iLnÉ
reçus, ne furent aussi que des complices, et des complices du second ordre. Au premier rang reste et restera le clergé, sur (jui doit peser, dans ce qu'elle a de plus sérieux, la responsabilité de la Révocation.
Sans doute M. Sorel a ])u dire que <( si Ton va au fond des choses, on reconnaîtra que, bien que réduit au rôle de bras séculier, rÉtat demeure ici le grand coupable. Il est sorti de son rôle, il a manqué h sa tàclie, il s'est laissé entraîner par l'Eglise à enfreindre la loi qu'il avait pour mission de faire respecter par l'Eglise * ».
Nous ne croyons pas cependant que cette aflirmation si intéressanh; puisse èlre maintenue. Il y a ici une question de degrés dans la responsabilité, et ce qui serait exact, par exemple, dans l'ordre d'une responsabilité militaire, ne l'est plus quand il s'agit d'une question religieuse comme la fut celle de la Révocation. On ne peut pas, on ne doit pas juger Louis XIY, qui, au sens vrai du mot, était alors l'Etat,
1 Le Temps, 18 octobre 1885.
comiiiL' un politique se décidant volontairement et librement à une mesure dont il est pnH à assumer toute la responsabilité. Avant de taire acte de politique, il fait acte de croyant soumis et respectueux. On sait quelle fut la grandeur de son orgueil et comment il prétendit toul abaisser devant lui, mais comme nous Tavons déjà montré, il fit de la ruine de Fliérésie la grande affaire du règne, obéissant avec docilité aux conseils de ceux qui lui promettaient b^s félicités éternelles et une gloire sans rivale, s'il détruisait l'Edit de Nantes.
L'étude attentive de sa politique religieuse montre du reste à quel point le roi liautain et fier disparaissait devant le dévot.
L'Assemblée générale de IGS.j allait se séparer; Cosnac avait épuisé les flatteries, et l'abbé de Colbert avait parlé « des cbemins semés de ileurs » où passaient les réformés. Louis XIV crut devoir répondre à ces discours, et il le lit dans les termes suivants :
« Vous connaitrés, Messieurs, par les déclarations et arrêts que je viens de donner, les bonnes intentions que j'av pour tout ce qui
regarde le bien de la religion. Vous avez veu par les effects que je ne manque pas de zèle, et 3e fais tous les jours des prières à Dieu afin qu'il lui plaise de l'augmenter. J'espère que vous y joindrez les vostres. Par la Réponse à vostre Cahier, vous verres qu'il y a quelques articles que je ne vous ai pas accordés, mais vous devez croire que c'est parceque je n'ay pu le faire et que j'en suis plus fâché que vous-mêmes. Je tâche de faire mon devoir ^ »
La Palatine ne se trompait pas quand elh^ écrivait : « On ne sauroit être plus ignorant en matière de religion que ne l'est le roi. Il croyoit tout ce que lui disoient les prêtres, comme si cela venoit de Dieu même. »
Un langage comme celui de Louis XIV, dans une circonstance aussi solennelle, montre nettement, croyons-nous, la différence à établir entre le roi, souverain absolu, et le fidèle, serviteur dévoué.
Dans les questions religieuses où il fut engagé, ne cherchez donc pas l'homme d'Etat qui dis-
i Procès-ve7'baux, 1685, p. 161.
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 99
cutc ou le politique qui médite, vous ne le trouveriez pas. Il n'y a qu'un roi, s'inspirant avec respect des conseils de l'Eglise.
D'autre part l'étude attentive de sa politique étrangère, politique inspirée par l'ambition de faire triompher le catholicisme, ne laisse aucun doute, à notre avis, sur la cause première des grandes défaites qui marquèrent la fm du règne de Louis XIY. Par qui était conseillé le roi lorsqu'il écrivait à Barillon, en date du 6 avril 1683 : « Si le Parlement ne fait pas son devoir, le roi d'Angleterre trouvera toujours dans mon amitié toute la ressource qu'il s'en peut raisonnablement promettre sans aucun autre intérêt que celuy qui m'est commun avec luy, c'est-àdire l'establissement de nostre Religion et l'affermissement de son autorité. »
On se lasse de lire ces dépêches oii sont méconnus les principes les plus élémentaires de la politique. « Le roi, dira encore Louis XIY, peut suivre dez à présent les mouvemens de sa fermeté pour réduire le Parlement à luy accorder ce qu'il désire et ceux de son zèle pour le restablissement de nostre Religion sans craindre
que je rabancloiine ^ » Le marché môme sera mis en main, car les sul)si(les de la cour de France « recevront encore de nouvelles forces de l'appuy qu'il continuera de donner à nostre Religion dans son royaume " ».
Il suit avec une joie enfantine les progrès du catholicisme en Angleterre et applaudit à toutes les mesures persécutrices ^ Jamais roi ne parut plus jaloux de la gloire de l'Eglise et ne mit à son service un zèle plus aveugle. Et si on voulait conclure à uue j)(diti(|ue, comme ;i une inspiration personnelles, il serait permis de demander si la dépèche qui suit est celle d'un roi ou d'un casuisle.
« Il y a bien de l'apparence que le roi d'Angleterre faisant une profession publique de la religion catholique, demandera bientôt au Pape des evesques de sa communion, et comme iJ
< -Arc/au. Aff. étranij., Angleterre, 154, p. 300.
^ Archiv. Aff. étramj., 0 avril 1085. Angleterre 154. p. 303.
3 « J'aprens toujours avec beaucoup de joye la persévérance (lu Roy d'Angleterre dans sa ferme résolution de rétablir la religion catholique dans tous ses estais, vous ne pouvez rien me mander qui me soit plus agréable que l'heureux succès de ses dcs- ^«ins. » Arch.Aff. ctrang.. 29 mars 108(3, Angleterre, 158, p. 163.
nv faut pas douter que sa Sainteté ne les choisisse du clergé d'Angleterre parmy lesquels je suis averty qu'il y a ])ien des gens qui sont imbus de la doctrine de Jansénius, je serois aise que vous fassiez connaistre adroitement au Roy, l'interest qu'il y a de les bien discerner, en sorte que si le bon exemple qu'il donne à tous ses sujets est aussi suivy qu'il est à désirer, ce Royaume sortant d'une hérésie, ne tombe pas dans une autre qui ne seroit guères moins dan-
De telles préoccupations montrent à quel point Louis XIV avait subi l'influence sectaire (k' son entourage. Qui ne reconnaîtrait, en effet, dans ce souci d'écarter les jansénistes de l'épiscopat anglais , la jalousie dévote d'un liomme d'église, et qui oserait estimer moins cou})able celui qui inspire la mesure que celui qui l'ordonne ?
Quand pour expliquer des fautes évidentes, un homme d'I^tal en appelle h la vob)nté de Dieu, on peut tenir pour assuré qu'il n'en
J Arcftiv. Aff. ctrnnri., Angleterre, i:)'i, p. ^S-, 168:..
accepte pas la responsabilité. L'histoire de la Révocation en donne sonvent la preuve.
Au mois de féwier 168G, d'Avaux envoyait à Versailles copie d'une lettre que Louis XIY avait adressée vingt ans auparavant à TElecteur de Brandebouro'. « On voit, écrivait l'habile asent, à quel dessein on a fait imprimer cette lettre et on peut bien juger aussi que ce n'est point la canaille qui l'a rendue publique comme on respond toujours. »
Louis XIY répondait à l'Électeur, au sujet des premières persécutions dont les réformés avaient eu à souffrir, par l'affirmation la plus nette de sa volonté de faire respecter TEdit de Nantes, a L'inie de mes principales applications, disait le Roi, est de faire religieusement garder à mes sujets de la dite Religion, en toutes affaires et en toutes rencontres, tout ce qui leur appartient par les concessions des Rois 7nes prédécesseurs et les miennes, en vertu de }ios Edits, sans souffrir qu'il y soit en rien contrevenu, et que C'est là la règle que je me prescris à moy-même, tant pour observer la justice que pour leur témoigner la satisfactio)i que j\uj de leur obéissance
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 103
et de leur zèle pour tnon service^ depuis la der- ?iière pacification de l année 16''29 ^ »
Cependant vingt ans plus tard de cotte promesse solennelle il ne restait rien. De nouvelles guerres civiles avaient donc désolé le royaume et justifié la révocation de FEdit de Nantes? Yoici ce que répond Louis XIV : « Comme je ne pouvois pas prévoir en ce tems-là que Dieu touclieroit les cœurs de la plupart de mes sujets de la R. P. R. et leur feroit la grâce de se convertir à la réserve d'un très petit nombre dont Topiniastreté ne mérite plus aucune considération, il n'y a point de Prince ni d'Etat dans l'Europe, mesme de religion contraire qui ne doive approuver la résolution que j'ai prise de ne plus permettre dans mes Etats Texercice d'aucune autre religion que de la C. A. et R. dont tous les rois mes prédécesseurs et moi depuis Clovis avons toujours fait profession ^ »
1 II est intéressant de rapprocher les termes si nets et si décisifs de cette dépêche de l'aflirmation non moins nette et non moins décisive, mais que rien ne justifie, de l'amiral de la Gravière parlant « de la raison d'Etat qui poursuivait dans les protestants moins des hérétiques que des factieux ».
2 Arch.Aff.étramj. 14 février, 1886; Hollande, 145, p. 92.
11 n'appai'loiiail (jii'à Louis XIV de faire remonter jus(|irà Dieu Torigine de la Révocation et d'attribuer à sa souveraine puissance la marche de cet événement si funeste. Comment s'étonner quand il répond à d'Avaux, lui armonçant les désertions répétées de ses officiers, par cette parole de dévot inconscient : « On gagne en perdant de si mauvais sujets ^ » Comment aussi ne pas comprendre sa stupeur lorsque d'Avaux lui révélant qu'il y a des Français catholiques, qui ont passé en Angleterre et en Hollande, pour y changer de religion, il lui écrit : « Tâchez de vous informer des noms et qualités de ceux de mes sujets catholiques, (pii sont assez misérables et abandonnés de Dieu pour passer en Hollande et en Angleterre en dessein de changer de religion-. »
* Ardiiv.Aff.étrang., 18 décembre 1687, Hollande, 152, p. 214. Louis XIV s'est exprimé à plusieurs reprises dans le même .sens, c'est ainsi qu'il écrit à d'Avaux :
« La désertion de mes sujets nouvellement convertis sont des effets d'une imagination hlossée et le remède qu'on pourroit apporter seroit peut-être pire encore que le mal, ainsi il faut attendre de la bonté Divine la cessation de ce désordre ((u'elle n"a peut-ctre permis que pour purger mon royaume de mauvais et indociles sujets. » Hollande, 102. p. Ilfi.
2 Arcliiv. Aff. élr., 1 i nov. tG80, Hollande, 148, p. 125 et Lîl.
Louis XIV uV'st plus maitri' de ses dossoiiis, il obéit II (les ordres supérieurs, ru vaiu ses aml)assadeurs lui moulreront-ils les résultats désastreux de sa politique, il restera inflexible. 11 répondra à Rebenac, qui, dans cette mémorable dépèche que nous avons citée, lui avait dévoilé la naissance de la terrible coalition formée contre la France à la suite de la Révocation : « L'Electeur de Brandebourg' ne doit pas attendre que je change rien aux résolutions que J'ai estimé les plus convenables à la Religion dont je fais profession ^ »
La responsabilité de Louis XIV, si grande qu'elle puisse paraître, car son pouvoir était alors sans limites, n'est pas cependant celle d'un homme d'État guidé par des vues politiques.
L'obstination inflexible avec laquelle il se refuse à toute mesure qui pourrait marquer, comme le disait l'édit de Révocation, « une concession quelle que ce puisse être en faveur di' ladite religion, » montre d'une manière évidente (ju'il s'agissait avant tout pour Louis XIV du
1 Arcfiiv. Aff. iHrnnfÇ., '2:> mai 168G. Berlin, ?G, p. ôj.
triomphe de l'Eglise et qu'à cette victoire tout devait être sacrifié.
Nous maintenons donc que la responsabilité de la Révocation, dans ce qu'elle a de plus sérieux, retombe sur le clergé de France. Il a fallu en effet abandonner toute espérance de prouver que la Révocation avait été amenée par des nécessités. politiques comme il a fallu reconnaître aussi que cette mesure funeste avait été préparée avec une rare habileté par les menées du clergé. Sans son intervention passionnée, sans ses attaques que rien ne lassait, Louis XIV ne se fût pas engagé dans la voie de ces persécutions qui ont été, comme l'écrivait M. de Sacy, (( la grande tache de son règne. »
Le gouvernement fut donc à la dévotion des hommes d'Eglise qui voulaient la destruction du protestantisme français. Si on veut se souvenir que le premier acte du fidèle catholique est une soumission sans réserve à l'autorité de l'Eglise, on comprendra comment, du jour où Louis XIV accepta les conseils du clergé, il perdit par cela même le sentiment de la responsabilité de son action politique. Le roi ne douta
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plus que, faisant l'œuvre de FEgiise, il ne fût dans le \Tai, et sans inquiétude, sans remords, il déchira FEdit de Henri IV.
En vain dirait-on que TEglise était dans son droit strict en n'épargnant rien pour amener la ruine de l'hérésie, on ne déplacerait la question que pour la rendre plus redoutable encore. Car on ne prouverait qu'une chose, c'est qu'il est du génie de l'Eglise de n'admettre que les lois dont elle entend profiter, et qu'elle autorise par cela même toutes les mesures d'exception qui peuvent être prises contre son ambition. Nous n'imaginons pas qu'on veuille défendre une telle cause, mieux vaut donc reconnaître qu'au souvenir de la révocation de l'Edit de Nantes et de ses incroyables malheurs s'attache le souvenir de la responsabilité encourue par le clergé de France, victime lui-même de ses haines dévotes et sectaires.
Telle fut, du reste, dès les premiers jours, l'opinion générale. Les réformés ne s'y trompèrent pas, car, lorsque Jurieu voulut montrer les origines de la persécution, il écrivit un livre qui portait ce titre significatif : « La poli-
tique (lu clergé de France. » 11 n'y a du rosir (jirune voix chez tous les écrivains du Refuge pour faire retomber sur le clergé celte terrible responsabilité.
Par contre, les catholiques lui en attribuèrent la gloire, en plaçant, comme il convenait dans une monarchie absolue, le roi au premierrang, mais en réservant au clei'gé la juste influence qui lui était duc. Lorsqu'à la fin de cette année 168^3 parut le grand Almanach royal pour l'an de grâce 1686, on vit que le célèbre événement de la Révocation en faisait tout le motif. On put y lire en effet ces mots : <( La destruction de l'hérésie par la piété et le zèle de Louis le Grand et les soins de nos seigneurs du clergr de France. » Au centre se trouve un tableau où apparaît le roi, ayant à ses côtés le Père La Chaise, Harlay, arche vécjue de Paris, Letellier, chancelier de France, tenant à la main un rouleau où on lit : « Edits et déclarations du Roy contre MM. de la R. P. R. » Sur la droite enfin se trouvent les députés du clergé de France ^
1 Estampes de la Bibl. uat. , co^Zec/toîi 7/cn/a?i, 1685,80, p, 30-
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A cette date, il n'y avait donc aucun dissentiment sur cette question, la victoire apparaissait si grande que le clergé en acceptait la gloire comme la responsabilité, tout en s'inclinant devant Louis XIY.
Trente ans plus tard le roi était sur son lit de mort; près de lui se trouvaient les cardinaux de Bissy et de Rohan et le père Tellier. Des splendeurs de ce règne dont la foule des courtisans avait acclamé la gloire, il m:; restait qu'un douloureux souvenir; les jours mauvais étaient venus. Il eut Tintuition douloureuse des fautes du passé, car s'adressant aux prélats, il leur dit (( qu'il mouroit dans la foi et la soumission à l'Eglise, puis ajouta, en les regardant, ({u'il étoit facile do laisser les affaires de l'Eglise <'n l'état où elles étoient, ([u'il y étoit parfaitement ignorant, qu'ils savoient et qu'il les en attestoit qu'il n'y avoit rien fait que ce (ju'ils avoient voulu, que c'étoit donc à eux à répondre devant Dieu pour lui de tout ce qui s'y étoit fait, et du trop ou du trop peu, qu'il protestoit de nouveau, (ju'il les en chargeoit devant Dieu <'l qu'il en avoit la conscience nette comme un