‹ Études sur la révolution en Allemagne (volume 2)Chapitre 15 sur 20 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LE UBiRAUSHE ALLEIAMD SOUS Là BESTÂORATIOH.

LOUIS BOBRNB. — SA TIE , SB8 ÉCftlTS, SON IHFLUBRCB. — - ROLB DB

LOUIS BOBIME APRAs 1830.

Le 14 février 1837, un convoi funèbre sortit d'une maison de la rue Laffitte et se dirigea par les boulevards vers le cimetière du père Lachaise. Une foule recueillie suivait le deuil : c'étaient surtout des Allemands , écrivains et artistes , les uns venus librement à Paris, les autres entraînés par leur juvénile ardeur dans Tœuvre ténébreuse des conspirations et obligés de chercher un asile loin de la terre natale. A la fin de la promenade lugubre ,

quand le cercueil fut descendu dans la fosse , un publiciste réfugié, M. Venedey , et un négociant de Francfort établi à Paris, M. Berly, prononcèrent d'une voie émue de courts et sincères adieux , qui répondaient bien à la douleur de tous ; est-il rien de plus triste, en effet, que l'enterrement d'un compatriote illustre sur une terre étrangère, au milieu de TindifTérence publique? Cet homme qu'on venait de porter à sa dernière demeure était un des écrivains les plus éminents de l'Allemagne ; et, parmi les exilés qui lui rendaient ce suprême devoir, qui donc eût pu rester insensible, en se rappelant toutes les qualités fortes et toutes les grâces brillantes de ce rare esprit , en se rappelant surtout , hélas ! que les amis , les admirateurs , les consolateurs de Louis Boerne n'étaient représentés à cette pieuse cérémonie que par un petit groupe de fidèles perdus dans une foule banale ? Ces pensées attristaient encore bien des cœurs , quand un des chefs du socialisme parisien , M. Raspail , prit la parole , et sembla tout prêt à transformer cette modeste tombe en une tribune démagogique. Je ne sais ce que pensèrent les vrais amis du publiciste de Francfort ; mais le fait seul de cette déclamation dans un tel lieu est une violence qui me révolte. Quand je songe au tribun jouant son rôle auprès de cette fosse ouverte, je ne puis m'empêcher de lire dans ce rapprochement le tragique

symbole de la destinée de Louis Boerne; je ne puis oublier combien cette âme passionnée a été flétrie par les tyrannies populaires , que de déceptions elle a subies , quels remords ont dû gronder sourdement dans cette loyale conscience.

Douze ans ont passé depuis ce jour. Il est bien temps de rendre un tardif hommage , mêlé de commisération et de reproches , à cette volontaire victime de la démagogie. II est temps de faire la part du bien et du mal , des grands services rendus et des funestes erreurs , dans cette noble intelligence , trop délicate pour soutenir les chocs de la vie publique, trop généreuse pour subir le joug de l'absolutisme allemand. La véritable place de Louis Boerne dans le mouvement tumultueux qui transforme les peuples germaniques , ce n'est pas celle que les orateurs du socialisme lui ont si étrangement assignée. Louis Boerne représente surtout les aspirations et les luttes de l'esprit public pendant la période qui s'étend de la chute de l'Empire à rétablissement de la Monarchie de juillet. Voyonsle grandir au milieu des misères et des humiliations de son pays, feuilletons ses journaux, étudions ses ouvrages, suivons l'influence qu'il exerce; c'est toute l'Allemagne de la Bestauration qui passera sous nos yeux.

Loeb Baruch , qui devait illustrer le pseudonyme de Louis Boerne , naquit à Francfort-sur-le-Mein ,

le 22 mai 1786, de parents Israélites. Il semblait destiné par sa naissance à une carrière bien diflTérente de celle qu'il a suivie ; c'est au milieu des affaires et des négociations diplomatiques que fut jeté par Tironie du sort l'humoriste le plus indépendant et le plus libéral esprit de la nouvelle Allemagne. Son grand-père, agent financier de l'ancienne cour de l'électeur de Cologne, fut souvent chargé de missions importantes qu'il remplit toujours avec succès. On rapporte que, le siège de l'électorat de Cologne étant devenu vacant, M. Baruch s'entremit avec beaucoup de zèle en faveur d'un archiduc de la maison d'Autriche, fils de l'impératrice Marie-Thérèse, et lui fit obtenir la majorité des voix. Reconnaissante d'un tel service , Marie-Thérèse promit à l'habile diplomate que ses enfants auraient toujours des protecteurs à Vienne. On sait que Louis Boerne ne profita guère des succès de son aïeul , et il est assez piquant de songer à la mauvaise humeur de sa famille, quand le futur chef du journalisme révolutionnaire refusait de frapper à la porte des chancelleries.

Un autre contraste , c'est le rigorisme de son père , homme rude , taciturne , et sévèrement attaché aux doctrines étroites de l'orthodoxie juive. L'éducation de Louis Boerne eût pu souffrir de cette sévérité, si le hasard n'eût amené près de lui un jeune israélite de Berlin , ardemment dévoué à

cette réforme du judaïsme que prêchaient les éloquents écrits de Mendelssohn. M. Jacob Sachs, qui fut le premier précepteur du jeune Baruch , accoutuma son . esprit aux libérales idées du sage et illustre ami de Lessing. Ne négligeons pas ce rapprochement; c'est ainsi que ce jeune homme, sorti de la synagogue , s'éleva sans peine à cette haute et impartiale raison qui ne se dément presque jamais sous les caprices de sa fantaisie ou les emportements de sa colère. Les écrivains juifs de TÂUemagne moderne ont tous un caractère reconnaissable; Louis Boerne n'appartient pas à leur phalange. Nul n'aurait mieux le droit de s approprier la belle parole de Térence : Homo sum. S'il rappelle quelquefois son origine, c'est par la haine profonde de l'oppression ; mais ce n'est pas lui qui réclamerait la liberté dans up intérêt de race : il croirait rapetisser un grand dogme et renier cette large croyance philosophique dont les inspirations lui soût si chères. Encore une fois, il appartient, dès sa première adolescence , à cette noble tradition humaine dont Mendelssohn et Lessing ont été les sérieux interprètes. Plus tard, quand il commencera à écrire, quand les instincts affectueux de son âme , réprimés par la rigueur de la vie domestique, voudront se faire jour et s'exprimer librement , il choisira dans ce même groupe de penseurs un guide nouveau dont l'imagination aimante

conviendra plus intimement à son esprit : il sera le continuateur de Jean-Paul.

Le jeune Baruch avait quatorze ans quand il quitta la maison paternelle, en compagnie de M. Jacob Sachs, pour étudier à Giessen. Il y passa quelques années , confié aux soins du célèbre orientaliste Hetzel , et fut envoyé de là à Berlin , auprès d'un médecin israélite, M. Marcus Herz, qui se chargea d'initier le jeune étudiant aux premiers secrets de son art. C'est à la médecine, en effet, que le destinaient les vœux de sa famille. L'université de Berlin n'existait pas encore ; on sait qu'elle ne fut créée que plusieurs années plus tard, en 1810, quand la monarchie prussienne, après le coup terrible regu à léna et à Auerstœdt , rassembla toutes ses forces pour relever ce peuple qui avait failli disparaître sous l'épée de Napoléon. L'enseignement des sciences médicales appartenait alors aux praticiens les plus renommés, qui formaient comme une sorte d'université libre, et réunissaient de nombreux élèves. Telle fut la position de Louis Boerne auprès de M. Marcus Herz. Le séjour de Berlin eut une influence décisive sur son esprit; mais ce n'est pas la médecine qui en profita. Au contraire , sans démêler eneore sa vocation véritable, il perdit insensiblement le peu de goût qu'il avait pour cette étude, et le brillant mouvement philosophique et littéraire qui animait

déjà la capitale de la Pimsse donna comme le premier éveil à sa pensée. Les pins grands esprits de FÂUemagne étaient réunis à Berlin. L'austère et patriotique philosophie de Fichte, la dialectique aimable de Schleiermacher, les brillantes théories des deux Schlegel , formaient dans cette société d'élite maints contrastes charmants qui ne furent pas perdus pour la vive imagination de Louis Boerne. L'âme de cette réunion, sa muse aventureuse et géniale , comme disent nos voisins , c'était Rachel de Yarnhagen , et ce nom suffit pour faire entrevoir qu'aucun de ces précieux éléments ne dut rester iisolé ou inutile. Rachel a tracé dans ses lettres un admirable tableau de cette société berlinoise. Figurez-vous le jeune étudiant, après sa triste vie de Francfort , transporté tout-4-coup au sein de l'Athènes germanique. Ce fut, on peut le dire, toute une révélation. Ses biographes nous disent qu'il renonça au judaïsme et se fit baptiser en 1818; mais dès ce jour^là, dès 4804, il sort pour toujours de l'étroite enceinte de la communion juive , et prend place dans la belle assemblée philosophique de son pays. Aussi, plus tard, après bien des années et bien des luttes , il gardera dans sa fleur ce souvenir des printanières inspirations , il aimera Berlin comme le berceau de son intelligence , il y reviendra souvent , non plus obscur et perdu dans la foule , mais digne de siéger à côté

des maîtres , digne de continuer à sa manière les prédications libérales et Taudacieuse fantaisie de Rachel.

On sait quel est le charme des années studieuses pour la jeunesse allemande. La libre vie de l'étudiant le conduit de ville en ville ; il va demander la science à toutes les chaires illustres et prendre sa part à toutes les fêtes de la pensée. Âpres ces belles années de Berlin , Louis Boerne se rendit à l'université de Halle. Toute parée de ses meilleures gloires, pleine de mouvement et d'éclat, cette noble école semblait protester déjà par ses triomphes contre le décret de Napoléon qui devait si tôt la condamner au silence. Plus de douze cents étudiants s'y étaient fait inscrire , et les maîtres répondaient bien à cette généreuse ardeur. Boerne y retrouva Schleiermacher, dont la finesse socratique l'attirait singulièrement : il y vit Steffens, Wolf, Reil ; mais laissons-le parler lui-même , car c'est ici une des rares occasions oii ses écrits fournissent des documents à l'histoire intime de sa pensée :

« Je me rappelle avec ravissement les années académiques que j'ai passées à Halle. Sans doute la jeunesse est belle pour tout le monde , dans quelque lieu et de quelque manière qu'elle se passe; mais elle eçt doublement belle pour Pétudîant. Travail et gaîté s'oflTrent à lui sur le même chemin ; il est dispensé de cette dure obligation de choisir entre le plaisir et la peine , tandis que dans toute autre condition le jeune homme est placé beaucoup trop tôt à

rentrée des deux chemins d'Hercule. La vie seientiflque de Halle était dans toute sa fleur, pleine de mouvement et d'attrait. Gœttingue était alors ce qu'elle a toujours été , ee qu'elle est encore à l'heure qu'il est : le séjour d'une science vénérable et traditionnelle, une sorte d'aristocratie respectée, riche en domaines bien assis, en biens-fonds solides et inaliénables. Â Halle, c'était le tiers-état, c'était l'activité du commerce, c'était le continuel échange de l'esprit ; tous les résultats de la science y circulaient gaîment , rapidement , de bouche en bouche et de main en main. L'intelligente sollicitude du gouvernement prussien y avait formé une réunion de maîtres qui , sans renoncer aux trésors du passé , accueillaient avidement toutes les richesses nouvelles. Wolf , dont la réputation ne surpasse pas le mérite , nature pleine de vie et d'ardeur, âous fit faire une connaissance intime avec Anacréon et les présomptueux amants de Pénélope. Schleiermacher enseignait la théologie , comme l'eût enseignée Socrate , s'il avait été chrétien. Dans son cours de morale, il analysait la vie intérieure, puis la vie scientifique et politique de Phomme. Son auditoire ne réunissait pas seulement la jeunesse académique, mais aussi des honunes d'un âge muret de toutes les conditions. 11 était en même temps prédicateur de l'université, et ses auditeurs devenaient plus recueillis à mesure qu'ils devenaient plus réfléchis. Armé, en effet, du compas de la science , Schleiermacher naviguait sur la mer de la foi dans une direction calculée , sûre et exempte de doute. Reil était remarquable comme homme, comme professeur de médecine et comme praticien. Son visage * était noble et imposant; il avait les yeux du grand Frédéric. En le voyant enseigner au milieu de ses élèves , qui avaient pour lui autant d'affection que d'admiration , on pouvait aisément se croire à l'académie d'Athènes. Il

h 0 L'ALLEMAGNE

savait inspirer à ses malades et à leurs parents une confiance inébranlable, et ceux qu'il ne guérissait pas conservaient encore l'espérance en perdant la vie. Ses leçons sur la thérapeutique et l'ophthalmologie étaient sans cesse entremêlées de poétiques citations de Schiller et de Goethe, et les fruits précieux de ses recherches étaient ainsi cachés sous des fleurs. Celui qui n'aurait assisté qu'aux premières leçons de chaque semestre aurait pu croire entendre un professeur de morale ou d'esthétique. Parvenu déjà à la maturité de l'âge , arrivé à ce moment où le savoir gagne en étendue, mais non plus en profondeur, et où les épis fanés de l'esprit penchent leur tète affaiblie vers la terre , Reil songeait souvent à cette loi inévitable de la nature. Au milieu de ses épanchements intimes, dans un petit cercle choisi de disciples et d'amis, il manifestait une crainte naïve et toute charmante de perdre un jour la jeunesse de l'esprit. Pour se préserver du danger, il avait soin de s'entourer continuellement de jeunes gens studieux et de livres nouveaux. Horkel s'était approprié les doctrines de Cuvier et inspirait à ses élèves le goût de l'anatomie comparée et de la physiologie. Il nous faisait connaître d'une manière spirituelle tous nos frères inférieurs , et démontrait la perfection de l'organisation de l'homme par l'imperfection de celle des bêtes. C'était un homme tellement modeste, qu'il n'avait jusqu'alors publié aucun ouvrage; son désir d'apprendre était si vif, qu'il en oubliait souvent ses devoirs de professeur, car, tout préoccupé du résultat de ses recherches , il négligeait de nous dire quelle méthode l'y avait conduit. Steffens , enfin , exaltait la jeunesse académique jusqu'à l'enthousiasme. Élève de Wemer, il avait été appelé à Halle comme professeur de minéralogie; disciple de Schelling , il y apporta la philosophie de la nature Steffens est Danois , et , si je ne me trompe, il

ET LA BÉVOLUTION. ii

ne possédait pas encore parfaitement la langue, ou du moins la prononciation allemande, quand il commença de professer à Halle. Cette circonstance prétait à sa diction cette naïveté et cette grâce qui charmaient tant dans la personne d'Alcibiade. Steffens ne lisait jamais ses leçons ; ses idées , puisées à la source vive , il nous les présentait à rinstant même dans leur limpide fraîcheur. Sa parole était comme un fleuve irrésistible ; bon gré , mal gré , il fallait s^abandonner au courant, sans voiles, sans gouvernail et sans rames , et Ton ne commençait à réfléchir qu^après être arrivé au rivage.

» Animé par de tels maîtres , le sang de la jeunesse académique circulait plus vivement et plus ardemment dans toutes les veines de l'esprit. Il y avait à Halle douze cents étudiants dont la vie sociale était plus fougueuse et plus rude que jamais. Mœurs, langage, costume, tout y était gigantesquement bizarre. Us portaient de grandes bottes appelées canons et des casques ornés de plumes rouges , blanches, vertes ou noires, selon l'association à laquelle ils s'étaient ralliés. Ainsi habillés, ils ressemblaient par on haut à des guerriers romains , et par en bas à des postillons allemands ; mais l'enthousiasme de la science , perçant à travers cette enveloppe grossière , n'en était que plus touchant. Je me rappelle que , dans un banquet où l'on avait oublié d'inviter les Grâces, deux farouches compagnons se prirent de querelle à propos de la philosophie de Schelling Ainsi se passèrent trois années , une

longue suite de lunes de mai. Ah! que la jeunesse est heureuse dans les universités allemandes 1 Puisse se dessécher la main qui attentera la première à cette vie fortunée 1 x> *

» Gesammelte Schriften, von Ludwig Borne. SluUgard, 1840, zweiter theil. S. 12-16.

C'est bien certainement à cette époque , c'est au milieu de ces vives jouissances de la pensée que son intelligence , un peu indécise jusque-là , prit comme une physionomie distincte et contracta les signes reconnaissables qui ne se perdent plus. Un de ces traits décisifs , c'est sa prodigieuse lucidité d'esprit, c'est ce pouvoir si rare de rester calme au milieu des émotions publiques , ou plutôt de ne se livrer qu'en parfaite connaissance de cause et avec la ferme volonté de n'être jamais dupe. Passionné, aventureux , il l'était sans doute ; mais comme la finesse du jugement venait à propos rectifier les entraînements du cœur et lui défendait de s'égarer! Voilà le fond même du caractère de Louis Boerne. Pourquoi faut-il que les dernières années de sa vie aient été infidèles à cette vocation de son âme? Il est triste que les démagogues aient pu engager dans leurs voies tortueuses un esprit si fin et si défiant , une âme si sincère et si droite. Celui qui avait su démêler le vrai et le faux dans l'entraînement populaire contre la France , celui qui , jeune encore et malgré l'enthousiasme aveugle des universités , avait compris que la défense du pays n'exigeait pas la haine de la révolution et de ses idées, celui-là était bien digne assurément d'op- . poser, vingt ans plus tard, la même netteté d'esprit aux ridicules entreprises de la démagogie. L'Allemagne était alors sous le joug de Napoléon , et les

ressentiments terribles qui firent explosion en 1 81 3 commençaient à gronder sourdmient. On sait que les meilleurs esprits de cette époque se laissèrent prendre à un faux patriotisme dont les royautés de rÂllemagne firent leur profit; on sait avec quel art toutes les questions furent brouillées et comme la haine de la France arrêta pour long-temps le légitime travail des libertés constitutionnelles. Que les poètes aient poussé des cris de guerre et soulevé les peuples contre nous , rien de mieux : Koemer est un adversaire loyal que nous honorons sans peine ; mais que des publicistes et des philosophes aient confondu à plaisir tous les termes du problème, qu'ils aient attaqué à la fois et l'esprit de 89 et l'ambition du conquérant, c'est là une faute énorme , une faute que TÂllemagne a chèrement payée. Louis Boeme vit plus clair dans ces questions confuses. Malgré son dévouement à son pays, et bien qu'il ait pris part, en 1843, à une ardente polémique contre Napoléon , il comprit que le patriotisme s'égarait. Au moment même où la main de l'Empereur pesait le plus violemment sur les peuples germaniques , il comprit que la France n'en était pas moins le foyer du monde nouveau et la sauvegarde de l'Allemagne contre l'absolutisme des cabinets du Nord. Cette idée le guidera toute sa vie ; son plus sérieux honneur est de l'avoir conçue en 1809. Ce n'est pas un médiocre mérite

de protester ainsi , jeune encore et sans nom , contre Terreur d'un peuple entier qui s'enthousiasme à faux.

Cette ironie de la fortune , qui fit naître Louis Boerne d'une famille de diplomates subalternes, nous réserve encore d'autres surprises dans l'histoire de sa vie. Après quelques années d'ét.udes à Halle, voyant bien que tous les instincts de son esprit le portaient vers les sciences morales , Louis Boerne abandonna la médecine et se fit recevoir docteur en philosophie à l'université de Giessen. C'était renoncer à la vie régulière que sa famille désirait pour lui , et quand il revint à Francfort avec des titres littéraires brillants , mais' sans but et sans occupation spéciale , iF se sentit mal à l'aise au milieu des siens. Est-ce pour cela que nous le voyons peu de temps après chargé d'un emploi à la municipalité de Francfort? Singulier emploi, en vérité , pour celui qui devait créer la littérature politique et réveiller l'Allemagne par ses prédications étincelantes ! Louis Boerne était employé à la police ! « Je donne à mon imagination une énigme à deviner, dit quelque part M. Gutzkow, quand je me représente l'auteur des Lettres de Paris attablé dans un obscur bureau de la maison de ville , examinant les livrets des ouvriers , visant les passeports , recevant des protocoles , ou bien , aux jours de cérémonie , représentant la dignité de

la police , vêtu de son uniforme et l'épée au côté. » On ne peut que soupçonner les ^motifs qui déterminèrent Louis Boerne à accepter une fonction de cette nature ; ce qu'il y a de certain , c'est qu'une fois chargé de cet emploi , il s'en acquitta avec une candeur singulière. L'influence de l'administration napoléonienne était toute-puissante alors , même en Allemagne , et Louis Boerne comprenait militairement l'exactitude et le dévouement du fonctionnaire. Dans sa naïveté parfaite, dans sa candide ignorance de lui-même, il n'ambitionnait pas d'autre gloire; c'est là qu'il terminait tous ses vœux. Il fut, en effet, le plus zélé, le plus intelligent et même le plus courageux employé de cette administration. M. de La Thaunn , directeur de la police à cette époque , lui confiait tous les travaux importants, et l'on rapporte qu'en 1813, des soldats bavarois ayant voulu piller une maison de la ville, Louis Boerne mit l'épée à la main et paya bravement de sa personne.

C'est précisément à cette époque, de 1810 à 1813 , que se rapportent ses débuts littéraires. Ses deux auteurs favoris, assurent ses biographes, étaient alors Jean de Mùller et Voltaire. La concision laborieuse du grave historien et la netteté lumineuse, l'incomparable élégance de l'écrivain français, l'attiraient avec un charme égal. Ces études sur le style, cette préoccupation de la

forme , étaient déjà visibles , assure-t-on , dans les nombreux articles qu'il donnait alors au Journal de Francfort , et il était facile de soupçonner chez ce débutant timide un des maîtres de la littérature de l'avenir. Cependant son vrai style ne s'était pas encore produit , et sa pensée non plus n avait pas toutes ses forces. La pensée et le style, l'inspiration et l'art, tout naîtra, tout s'enflammera en lui, au choc même des événements, avec une spontanéité merveilleuse.

Cette triste année de 1815, si désastreuse pour nous , ne le fut pas moins pour l'Allemagne. Les penseurs sérieux, en petit nombre il est vrai, s'aperçurent bientôt que la défaite de la France était un terrible coup porté aux nations germaniques. On n'avait pas seulement triomphé de l'Empereur, on avait abattu la révolution, c'est-àdire désarmé le génie des réformes , arrêté la civilisation libérale, et ajourné pour long-temps les légitimes espérances des peuples. L'enthousiasme de 1813 continuait cependant à s'exalter encore. Les souvenirs du moyen-âge, les traditions du saint empire romain , qui avaient donné une excitation si vive aux esprits et réuni pour une cause sacrée tous les enfants divisés de Ja famille tudesque, étaient devenus comme une religion où le mysticisme puisait des voluptés enivrantes. Louis Boerne comprit un des premiers , avec une décision

courageuse , le rôle imposé désormais à ceux qui ne voulaient pas que la victoire de TÂllemagne fût la ruine de la liberté. Tandis que tout un peuple allait se passionnant pour la vieille unité du XIII^ siècle , pour les empereurs de la maison de Souabe , les gouvernements , on ne T ignore pas , profitaient de ce bel enthousiasme archéologique et déchiraient sans plus de façon les séduisantes promesses de la veille. Dès ce jour-là , Louis Boerne eut un but, il eut une œuvre à accomplir ; il entreprit de dissiper les ténèbres où s'emprisonnaient ses concitoyens et de mettre en fuite tous les songes menteurs. Nous n'avons plus affaire , après 1815, à l'étudiant de Halle et de Giessen , à Thonnête employé de la police de Francfort ; nous allons voir grandir le chef de la croisade libérale, le missionnaire du bon sens qui , à force d'esprit et de vivacité railleuse , réveillera l'Allemagne endormie.

C'esl par la presse que Louis Boerne résolut d'agir sur son pays. 1813 avait produit un journaliste du premier ordre, l'impétueux, l'irrésistible Goerres, qui, dans le Mercure du Rhin y soufflait à l'Allemagne le feu de sa colère avec une formidable éloquence. Louis Boerne voulut être le Goerres de la période nouvelle, et pour cela il savait bien qu'il ne devait ressembler en rien à son rival. Goerres était mystique et furieux à la fois ; il unissait dans ses prédications grandioses la

religieuse exaltation du moyen*âge à la rage du patriotisme insulté. La tache de Louis Boerne était bien différente. Il avait l'ambition de faire pénétrer partout la pure lumière de l'esprit moderne; il voulait dissiper les fantômes et réveiller les somnambules. Comment parler efficacement à ces rêveurs aimables , à ces brillants illuminés , qui , dans l'art et la philosophie , dans la science et la politique, ne voyaient plus que le moyen-âge? L'ironie de Voltaire les eût trop cruellement blessés, et la raison toute seule eût été impuissante. Ne craignez rien ; la pensée , quand elle est profonde, se crée toujours sa forme, et le style de Louis Boerne , ce style qu'il ignorait encore la veille, qu'il cherchait çà et là , chez Jean de MûUer et chez Voltaire , ce style nouveau , primesautier, vraiment original , va s'épanouir tout-à-coup avec ses plus brillants trésors , comme sur un sol bien préparé les végétations printaniëres. L'ironie se cachera sous un enjouement capricieux , le bon sens sera plein d'imagination et de grâce. De-là cette forme toute jeune et ces contrastes d'une vivacité joyeuse ; de-là ces mélodies , ces brillants allegro qui éveillent si adroitement l'attention; de-là enfin ces aventureuses fantaisies où brille toujours la droite raison , comme une lueur trop vive dans une lampe d'albâtre. Cette douce lumière qui n'effraie pas les yeux du songeur, on s'y accoutume

peu à peu; puis tout-à-coup Thabile écrivain la démasque , et la clarté vous inonde. Louis Boerne excelle dans cette polémique , il est maître en ce jeu difficile que M. Henri Heine a renouvelé après lui avec une prestesse étincelante. Jamais on n'a mieux séduit le lecteur inoffensif, afin de le jeter tout-à-<îoup au beau milieu d'une prédication libérale; jamais on n'a combiné un guet-apens avec une perfidie plus ingénieuse. Et cette prédication elle-même , comme elle se dissimule encore , comme elle se dérobe avec art , à l'endroit où elle semble près d'éclater ! Gomme le motif sérieux est admirablement enveloppé dans*les plus gracieuses variations ! Le publiciste était contraint à ces ruses par la surveillance de la censure ; mais ce qui devait lui être un obstacle est devenu une ressource , un moyen inattendu , un incomparable aiguillon. Cette pensée libérale, en effet, cette vive et généreuse espérance, quand on Fa tue briller subitement, puis s'enfuir, comment oublier désormais l'apparition charmante?

Malo me Galatœa petit , lasciva puella , Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

Telle est , dès le premier jour, dès les premiers numéros de son journal {la Balance, die Wage) , la vraie physionomie du style de Louis Boerne. L'année même où il publiait la Balance , il comprit que sa qualité d'israélite nuirait à l'autorité de sa

parole , et , réalisant une conversion secrètement accomplie déjà au fond de sa pensée, il reçut le baptême des mains d'un pasteur luthérien. C'est le 5 juin 1818 que M. Bertuch , pasteur à Roedelheim , près Francfort, introduisit le jeune écrivain juif dans la communion chrétienne. Il prit le nom de Charles, qui lui fut donné à cette occasion, et renonça même au nom de sa famille ; Loeb Baruch s'appellera désormais Louis- Charles Boerne. II serait difficile de dire d'où lui venait ce dernier nom ; lui-même , dans ses Lettres de Paris S il a dressé à ce sujet une généalogie fantasque dont les explications , on le pense bien , ne servent qu'à dépister les curieux. La conjecture la plus probable, c'est qu'il prenait plaisir à se renouveler tout entier; un pseudonyme devait sourire à ce spirituel tacticien , toujours occupé à dérober sa marche et à dissimuler ses coups. Sans doute, le langage du . publiciste s'enhardira plus tard , sa voix sera plus ferme , le brillant artiste fera résonner souvent les touches les plus fi ères de son clavier. Quoi qu'il fasse pourtant , ce sera toujours un dilettante, et l'on se souviendra de ses paroles : « La musique , s'écrie-t-il dans l'introduction de son journal , est le seul art où les Allemands soient maîtres. S'ils pouvaient parler en musique , et si cette musique pouvait régler leurs actions, les

' Bri$fit aus Paris, von £• Boerne. Paris, 1833, TÎerter TheiL

Allemands seraient le premier de tous les peuples. » C'est pour avoir été fidèle à cette musicale inspiration , au milieu même de ses plus furieuses colères , c'est pour cette faculté divine que Louis Boerne a été certainement le premier publiciste de son pays , et que bien des foutes lui seront pardonnées.

Cette forme humoristique si nouvelle fut un enchantement pour les lecteurs d'élite. Un homme qui ne partageait guère les idées de Louis Boerne , un des plus charmants esprits de l'aristocratie allemande , Frédéric de Gentz , en fut ravi. C'est l'originalité de ce célèbre diplomate d'avoir gardé , au milieu des plus hautes fonctions politiques , la plus tendre sympathie pour toutes les choses de l'art. Il fut un des premiers à saluer le talent du journaliste. « Avez-vous lu, écrivait-il à Rachel de Varnhagen , avez-vous lu dans la Balance un article signé Louis Boerne ? Lisez-le ; je n'ai rien vu de si spirituel , rien de si parfait depuis Lessing. » Et Rachel , quelques semaines après , écrivait de son côté à un ami : « Le docteur Boerne rédige un journal intitulé la Balance. Gentz me le recommandait l'autre jour comme l'œuvre la plus ingénieuse qui eût jamais paru , il ne tarissait pas d'éloges enthousiastes ; — depuis Lessing , disait-r il , et il faisait allusion ici à un certain article , on n'a pas écrit de critique théâtrale comparable à

celle-là. — Certes, j'avais toute confiance dans le jugement de Gentz ; cependant Tœuvre de Louis Boerne, par Téclat de Tesprit et la beauté du langage, me parut supérieure encore à ce qu'il m'avait annoncé. C'est une forme incisive , profonde , essentiellement vraie et courageuse ; cela n'a pas la futile nouveauté de la mode ; c'est vraiment et sérieusement neuf. Et quel abandon négligé comme au bon vieux temps ! Et quels emportements légitimes contre tout ce qui est mauvais dans les arts ! Aussi vrai que je vis , voilà un parfait honnête homme. Si vous lisez ses critiques à propos d'une pièce que vous n'ayez jamais vue , vous connaîtrez l'ouvrage aussi bien que si vous l'aviez devant les yeux. Lisez-le , lisez-le ! . . . Gentz blâmait vivement ses opinions , mais il trouvait naturel qu'il les eût. » L'enthousiasme de Rachel de Yarnhagen et de Frédéric de Gentz , c'est-à-dire des plus brillants esprits de rAUemagne, indique parfaitement l'attitude de Louis Boerne dès ses premiers débuts. Nul pédantisme chez lui , rien de contraint et qui sente l'école ; les habitudes universitaires , qui sont visibles chez les plus grands penseurs de l'Allemagne et qui restreignent leur influence à une étroite enceinte, Louis Boerne ne les a jamais connues. Il se moquera plus tard des philosophes , et il en aura bien le droit. Le jargon des systèmes tudesques lui a toujours été particulièrement

odieux. Il écrit pour être lu, il parle pour agir, et c'est cette clarté , cette décision du langage, qui firent immédiatement toute sa force. Ce que Rachel et Frédéric de Gentz avaient si délicatement ap^ précié, des milliers de lecteurs le sentirent d'instinct, et Louis Boerne s'empara des générations nouvelles.

Une fois maître de cette forme habile , bien sûr qu'il saurait exprimer sa pensée la plus vive à l'abri de sa fantaisie capricieuse , Louis Boerne ne recula devant aucun sujet. Gomment aurait - il craint le reproche de frivolité ? Toute sa polémique , au contraire , avait pour but de réveiller la vieille Allemagne sous son bonnet de docteur. Il n'y avait que lui qui pût parler de politique à propos de M^^^ Sonntag et qui fût capable d'inquiéter sérieusement la Diète de Francfort en décrivant les danses aériennes de Taglioni. C'est au théâtre, en e£fet, qu'il plaça d'abord ses batteries. Il n'y avait pas de tribune en Allemagne , la liberté de la presse n'existait pas : Louis Boerne pensa que les plus élégants travaux de l'esprit étaient dignes de suppléer aux institutions de l'avenir; il s'adressa aux arts libéraux , et leur demanda de rendre ce nouveau service à l'affiranchissement de la pensée humaine. On a quelquefois reproché à Louis Boerne d'avoir mêlé ainsi la critique littéraire et la discussion politique : c'est lui reprocher son

originalité même. On le comprendrait bien mal , en effet, si Ton croyait que ses sympathies libérales aient jamais décidé de ses jugements , et que son esthétique fût Thumble servante de sa foi. Novateur en politique et en poésie , il mène de front sa double tâche. Loin de méconnaître T indépendance de l'art, il voudrait qu'une littérature puissante et libre attestât la vie, la force, l'irrésistible développement de 4'esprit national. C'est ainsi que la politique et l'art Tintéressent à la fois et s'unissent pour lui sans se confondre.

D'ailleurs , cette façon d'apprécier les choses de l'esprit lui semble un témoignage de la vraie et saine liberté démocratique. D'où vient, se demande-t-il , que les arts n'occupent pas la première place dans la vie de l'homme et dans les institutions sociales? Pourquoi n'en faire qu'un accesrsoire , un délassement , et un délassement , hélas ! bien des fois condamné? Pourquoi cette triste opinion calviniste , janséniste , méthodiste , a-t-elle assombri le monde? Et il s'écrie : « Le plus heureux de tous les peuples , celui qui ressemble le plus à la Grèce , c'est le peuple français. Voyez-les , dans leurs journaux, apprécier à la même page le jeu de Talma sur la scène et l'attitude des ministres à 1^ tribune , tout cela avec la même importance , avec la même sérénité d'esprit. Que nous sommes loin de cette civilisation aimable ! Chez nous , le

temple des arts est bien cios et parfaitement chauffé ; mais ne vous hasardez pas à sortir; l'atmosphère de notre société civile est si froide , qu'il y a de quoi gagner une fluxion de poitrine. » Louis Boerne en est sorti sans peur, et il est le premier qui ait poursuivi résolument ce que tenteront après lui les écrivains de la jeune Allemagne , la sécularisation de Tart, l'introduction de la poésie , de la philosophie , de la science , au sein de la réalité -et de la vie.

Quand on étudie les critiques théâtrales de Louis Boerne, le nom de Lessing se présente aussitôt à la pensée. Lessing a été l'un des maîtres de Louis Boerne, et la Dramaturgie de Hambourg ofire de piquantes ressemblances ou d'intéressants contrastes avec la spirituelle polémique de l'écrivain de Francfort. On peut dire que Louis Boerne , sur ce point , est le vrai continuateur de Lessing ; il ne le reproduit pas , ce qui eût été déjà un sérieux service rendu aux lettres allemandes , il le continue, il achève son œuvre imparfaite. Ce grand problème de la rénovation du théâtre , Louis Boerne le reprend au point même ou il a été laissé par l'illustre auteur de Nathan-le-Sage ; il poursuit la discussion, la renouvelle, l'agrandit, et, instruit par les événements contemporains, il développe hardiment les conséquences entrevues de loin par Lessing. Quel avait été le but du critique éminent

à qui l'Allemagne doit la Dramaturgie de Hambourg? La scène allemande n'existait pas; des copies médiocres , de froides imitations françaises , point de vie , point d' invention , aucun effort même, aucune tentative nouvelle, telle était vers 1 770 la situation du théâtre. Lessing voulut provoquer le génie de ses contemporains , il eut Tarnbition de créer enfin une scène originale , et dans sa féconde ardeur il jeta éloquemment les plus énergiques appels. On sait par quels chefs-<l'œuvre Goethe et Schiller lui répondirent. La Dramaturgie de Hambourg est surtout une croisade contre Tinfluence française. Les vrais dieux pour l'imagination germanique, ce ne sont pas, en effet , les maîtres de Rome et de la Grèce , ce sont les libres génies qui essaient de reproduire la vie moderne avec ses agitations confuses et ses dramatiques contrastes. L'auteur de Macbeth et d'Hamlet est le roi de la poésie du Nord , et il faut voir avec quel enthousiasme irrité Lessing renverse toutes nos idoles pour ne placer dans le sanctuaire de l'art que cette souveraine image de Shakspeare. Ne lui demandons pas l'impartialité; Lessing n'est pas libre d'examiner les époques et de faire à chacune sa part; il faut, de gré ou de force, qu'il entraine l'art allemand dans les voies que Shakspeare a ouvertes. Mais Shakspeare était le produit d'une société puissante, et les libres développe-

ments de la vieille Angleterre , les souvenirs et les luttes sanglantes de la patrie , la pensée nationale enfin, fournissaient à ce mâle génie les plus fécondes inspirations. C'est ce sentiment social, c'est cette force de la vie commune qui manquait à TAllemagne. Comment créer la poésie dramatique là où l'unité de la patrie n'existe pas ? Comment faire pousser ce grand chêne sur un sol sans vigueur et sans sève? Emporté par ses généreuses espérances , Lessing n'avait pas tenu compte de ces obstacles ; il se sentit bientôt arrêté , et cette Dramaturgie commencée avec un si juvénile enthousiasme se termine par des paroles de doute et de découragement. « Plaisante bonhomie ! s'écrie amèrement le critique ; singulière innocence , en vérité ! vouloir donner aux Allemands un théâtre national , quand les Allemands ne sont pas encore une nation ! » Ces paroles de Lessing sont le point de départ de Louis Boerne : il abandonne la cause de Shakspeare pour ne plus voir que cette seule question, bien autrement sérieuse en effet, les rapports de la poésie dramatique avec le sentiment national. Goethe et Schiller, par un miracle de leur génie , avaient créé pendant quelque temps cette unité de la patrie allemande ; séparés dans le domaine des faits , divisés par des intérêts hostiles et des complications séculaires , les peuples ger-^ maniques avaient trouvé dans les inventions des

poètes une sfrrte d'unité idéale qui les consolait des misères de ce monde : consolation bien fugitive , hélas! Cette communauté de sentiments, provoquée un instant par des chefs-d'œuvre, tendait sans cesse à se dissoudre, et, au lieu de seconder les poètes , elle n'existait que par eux. Après les drames de Goethe et de Schiller, la scène allemande redevint la proie des imitateurs, et ces grandes inspirations que le génie des deux maîtres avait puisées dans la conscience de la patrie firent place aux vulgaires influences des petites cours , à l'étroit esprit des résidences provinciales. C'est alors que parut Louis Boerne.

On voit comment Tardent novateur put se résigner sans peine à la critique des théâtres ; il y poursuivait un but digne de lui. Ne vous étonnez pas de le trouver aux prises avec des milliers de compositions sans valeur, avec les drames et les vaudevilles des fournisseurs brevetés ; soyez sûr qu'il ne perd pas son temps , et que , s'il condamne sa ferme intelligence à ce métier de manœuvre , il sait bien quels sérieux services il va rendre. Il a indiqué lui-même, dans des pages d'une mélancolique gaîté , la signification profonde de ces feuilles légères :

« La nuit critique de P Allemagne était venue , les gardes , assis auprès de son lit, secouaient tristement la tête, les vieilles tantes faisaient des grimaces lamentables , et Ton ne

mouchait plus les chandelles. Or, le malade se dressa toutà'-coup , se mit sur son séant , et , jetant les yeux autour de lui , il s'écria : Où suis-je? — Dans votre ancienne demeure, auprès de vos chers parents , répondit le médecin , tout transporté , et l'orgueil du triomphe sur le visage. Une transpiration bienfaisante s'était déclarée , le délire de la fièvre avait cessé , le pouls était régulier comme autrefois, et la santé revenait plus rapidement qu'elle n'avait disparu. Le convalescent eut encore plusieurs jours de faiblesse , mais il souriait avec béatitude , tout le charmait, tout le rendait heureux. Bientôt le cousin Michel fut tout-à-^fait sur pied , il se tailla douze douzaines de plumes neuves , et mangea le soir sa salade de pommes de terre. Quelque temps après, le testament qu'il avait écrit par crainte de la mort fut déchiré; tout devait rester dans l'ancien état. Quelques jours encore s'étant écoulés , les gardes vinrent complimenter Michel en lui rappelant cette belle redingote bleue qu'il avait promis de leur donner, s'il recouvrait la vie ; mais il se moqua de ces bonnes gens : Il est bien possible , dit-il , que j'aie prononcé de sottes paroles pendant la fièvre et fait de ridicules promesses

» Ah 1 c'était là le beau temps. Je n'ai pas pris part , je l'avoue , à la guerre de délivrance , — je n'avais pour cela ni la vigueur du corps ni la foi suffisante, — mais j'ai donné, moi aussi, quelques petites entorses aux Français. D'un emploi de police dans un état de la confédération du Rhin , j'étais passé , sans changer de siège et de plume, à un emploi de police dans un état de la confédération germanique. Autrefois , j'avais écrit des lettres soumises et empressées dans toutes les directions pour faire épier de pauvres jeunes Allemands poursuivis comme réfractaires et les livrer à l'administration française;

maintenant , j^écrivais des lettres encore plus empressées et plus soumises pour faire saisir comme traîtres à la patrie de vieux Allemands qui témoignaient de l'amour et de l'admiration à Napoléon et les livrer à l'administration allemande. Un jour, on arrêta un de ces pauvres diables, et je dus le contraindre , sur l'ordre de mes chefs, à se mettre en chemise devant moi , afin d'examiner s'il ne s'était pas tatoué les trois couleurs. Je ne trouvai rien ; je déclarai que tout allait pour le mieux , et que l'Allemagne était réellement libre. Sur ce , l'on me signifia mon congé. Je fis alors du patriotisme privé , je publiai un journal que j'appelai la Balance. Par le ciel I poids ni balance ne me manquaient , mais je n'avais rien à peser. Le peuple ne vendait plus, le marché était désert; quant au petit peuple d'en haut , il faisait le commerce du vent , de l'air, et autres choses impondérables. Mon embarras était grand. Le journal était annoncé , l'imprimerie fonctionnait, on avait déjà encaissé l'argent des souscripteurs, et je ne savais comment tenir ma promesse. Alors un enrôlé volontaire, qui avait bien gagné sa vie, et qui , pour ne pas mourir de faim , avait été obligé de se faire comédien , me conseilla d'écrire sur le théâtre. Le conseil était bon , je le suivis. Je m'afiPublai d'une vénérable perruque , et, comme un juré, je prononçai selon ma conscience. Pour les règles , je ne m'en souciais guère et ne les connaissais même pas. Ce qu'Aristote, Schlegel, Tieck, MiîUner ont ordonné ou interdit à l'art dramatique , je l'ignorais absolument. J'étais un critique original, etc. » ^

Quelle tristesse dans cette plaisanterie! Cette balance vide , ce journal sans articles , cette plume taillée qui ne sait que dire , comme cela représente

^ Gesammelte Schriften, erstcr Theil , Vorrede , S. x-xv.

bien l'Allemagne après ses désastreuses victoires de 1815! Cependant tout est prêt : le journal est annoncé, les abonnés attendent; que faire? Parlons du théâtre, s'il n'y a plus que cela qui vive encore chez les vainqueurs de Waterloo. Mais quoi! le théâtre vivrait dans une société sans énergie ! Ce peuple qui ne connaît pas le présent , qui tourne le dos à l'avenir, ce peuple indifférent aux intérêts de la patrie et aux conquêtes de la liberté , produirait des poètes dramatiques I N'estce pas blasphémer Fart de Sophocle? C'est ainsi qu'au milieu du dilettantisme littéraire, en face des ingénieuses dissertations de Louis Tieck et de Guillaume de Schlegel, c'est ainsi que nait et s'élance , armée comme une Minerve , la vaillante esthétique de Louis Boerne. Écoutez sa profession de foi :

« Le théâtre classique des Français m^est bien plus antipathique que celui des Allemands, mais seulement quand je le lis, non pas quand je le vois représenter en France. Alors je m'aperçois bien vite que toutes les erreurs du drame français sont les erreurs des Français eux-mêmes, que ce sont des fautes imputables à leur nationalité. Au contraire , les fautes du drame allemand témoignent de Tabsence de toute nationalité chez ce peuple un peuple qui ne se sent peuple que parce qu'il

broute, comme un troupeau, dans un même parc; un peuple qui craint le loup et honore le chien , et qui , au moment de l'orage , courbe patiemment la tête jusqu'à ce que le tonnerre ait passé ; un peuple qui n'est compté

pour rien à la fin de chaque année dans le grand livre de comptes de Thistoire , et qui ne sait pas lui-même se porter en compte quand il est chargé du travail ; — un tel peuple peut être parfaitement doux , produire d'excellente laine et rendre de grands services dans le ménage, mais jamais il n'aura une poésie dramatique. Il sera le chœur dans tous les drames étrangers , le chœur qui fait entendre de sages réflexions ; il ne sera jamais un héros 1

» Tous nos poètes dramatiques, les mauvais, les bons, les excellents , tous ils ont pour type national l'absence de nationalité; pour caractère, l'absence de caractère. Notre silencieuse nature, si réservée et si timide, nos vertus d'intérieur et notre prétendue inaptitude a la vie publique, notre résignation d'enfants dans la société civile et notre emphatique orgueil quand nous avons une plume à la main , tout cela réuni oppose un invincible obstacle au développement de Tart dramatique. La sculpture se perdit dans les premiers temps du christianisme , parce qu'on avait renoncé à l'étude du nu ; il n'y a pas de caractères francs en Allemagne , c'est pour cela que l'art dramatique n'existe pas.

» Avec le drame français, la critique a sans doute

ses difficultés et ses ennuis , le spectateur jamais. Si ce n'est pas là une vraie tragédie, une comédie vraiment digne de ce nom , c'est tout au moins un journal des événements contemporains , et chacun s'y intéresse. On pleure ou on rit, on applaudit ou on siffle , on ne demeure pas indifférent. Dans le drame allemand , au contraire ,

s'il n'y a pas le mérite de l'art, il n'y a rien C'est à

désespérer de ce peuple, quand on le voit toujours en contradrction avec la température des saisons de l'année. Pendant l'hiver son âme est toute nue; elle porte des fourrures pendant l'été. En temps de guerre, l'Allemand

fait de la politique; en temps de paix, il remanie la carte du globe. Il écrit des livres sur l'économie politique des Athéniens ; quant à l'économie politique des Autrichiens , qui ont son argent dans les mains , il n'en sait pas le pre* mier mot. Une académie de Berlin , pour fêter l'anniver-saire de la naissance de Frédéricrle-^rand , fait une lecture sur le calcul infinitésimal ; ne serait-il pas plus à propos , ne serait-ce pas une œuvre plus bienfaisante, et plus patriotique de faire , pour un tel jour, une étude sur la confédération des souverains allemands? Les Anglais et les Français valsent avec la Muse du siècle ; les Allemands né peuvent que danser un menuet avec elle. Ils sont toujours à l'opposé l'un de l'autre, le cavalier en haut, la dame en bas; ils s'éloignent, se regardent décote, et s'ils se tendent la main , c'est un signe d'adieu au lieu d'un signe de bienvenue. Si jamais un Allemand voulait baiser la main de la noble dame , il s'y prendrait si gauchement, que le monde entier éclaterait de rire.... Qu'y a-t-il à faire ici pour le poète dramatique ? C'est au diable qu'il appartient d'écrire des comédies pour un tel peuple. » ^

On n'analyse pas un recueil de critiques. Les fragments que je viens de traduire indiquent assez le rôle actif de Louis Boerne dans la littérature de son pays. Le dramaturge de Francfort a fidèlement rempli son spirituel et hardi programme. Pourvu qu'il ait Toccasion de faire entendre de rudes vérités, rien ne le rebute, ni la sensiblerie vulgaire des drames à la mode , ni la platitude du style , ni la médiocrité des acteurs. C'est cette fei^me et

*■ GeaammeUe Schnftm , erster Theil , dramaturgische BlaeUer, Vorrede, S. xtih-xxix.

patriotique pensée qui assure une durée sérieuse à ces feuilletons d'un jour. Ces drames , ces comédies , ces vaudevilles ont disparu depuis long-temps ; Kotzebue et Houwald sont condamnés aux limbes , pareils à ces hommes qui ne furent ni bons ni mauvais, et que Dante n'a jugés dignes ni du paradis ni de Tenfer; qu importe? la critique de Louis Boerne est animée d'une radieuse jeunesse , et , quoique liée à ces choses mortes , elle vivra. D'ailleurs , au milieu de ces belles pages sur tant d'œuvres oubliées , il y a çà et là des chapitres de la plus haute morale ou de l'esthétique la plus ingénieuse à propos des sublimes modèles de T art. L'article sur Hamlet est un chef-d'œuvre , et le Guillaume.Tell de Schiller a inspiré à Louis Boerne un verdict d'une singulière audace. Il faut citer aussi le spirituel article intitulé : Henriette Sonntag à Francfort. Un vigoureux esprit qui, par son libéral et patriotique enthousiasme, a plus d'un rapport avec Louis Boerne , Edouard Gans , a écrit aussi sur M^^^ Sonntag un article plein d'originalité et d'éclat. Edouard Gans était un profond jurisconsulte et un publiciste éloquent ; il rajeunissait la philosophie comme Louis Boerne renouvelait la littérature : n'est-<)e pas une piquante rencontre que celle de ces deux graves esprits , de ces deux chefs révolutionnaires, dans les élégantes régions du dilettantisme ?

La critique de Louis Boerae s'attaquait surtout au théâtre dégénéré , au drame sans caractère , aux indignes héritiers de Goethe et* de Schiller. Il ne faut pas croire pour cela que Goethe soit son héros. Bien au contraire , la polémique de Boerne contre l'auteur de Faust est l'un des épisodes les plus importants de sa vie. Quand Boerne entreprit son audacieuse réforme de la poésie nationale , le grand artiste de Weimar jouissait en paix de sa gloire , et Ton sait avec quelle sérénité olympienne il cultivait , loin des luttes de ce monde , les calmes et magnifiques domaines de son inspiration. Cette superbe indifférence devait être odieuse à l'ardent esprit du novateur. Que Louis Boerne admirât les chefs-d'œuvre du poète , personne n'en saurait douter ; mais , au moment oii il fallait créer Tesprit public en Allemagne , comment eût-il vu de sang-froid la plus haute intelligence de son pays s'isoler orgueilleusement dans des régions inaccessibles et refuser à ses frères les consolations du génie? Consoler et éclairer les peuples , les relever de leur abaissement , n'est-ce pas le privilège des poètes? Tel est le sens de cette polémique irritée, de ces reproches cruels y injustes et formulés, si amèrement. Je ne suis pas de ceux qui enveniment , par des interprétations fausses , cette lutte du publiciste et du poète. On n'ignore pas que M. Wolfgang Menzel , dans son teutonisme insensé,

fait un crime à Goethe de son impartialité cosmopolite et de Télévation de son art ; Louis Boerne > nous le verrons tout-à-l'heure, ne combat pas sous Fétroite bannière de M. Menzel. II ne perd pas son temps, comme le critique de Stuttgard, à disséquer perfidement toutes les œuvres du grand poète y à rechercher les emprunts , les imitations , à noter les influences secrètes auxquelles l'artiste le plus indépendant ne se soustrait jamais, et finalement à nier le génie du maître. Ce génie , ces facultés , il les reconnaît tout le premier, mais il lui en demande compte. « Moi t'honorer! s'écriet-il en appliquant au poète les beaux vers de son Prométhée; moi! que je te rende hommage! et pourquoi ? Âs-tu jamais adouci les souffrances des opprimés? as-tu séché les larmes des malheureux? »

Ich dich ehren? wofûr?

Hast du die Schmerzen gelindert

Je des Beladenen ?

Hast du die Thrœneii gestillet

Je des GeœDgstigten ?

Ces beaux vers contiennent la véritable pensée de Louis Boerne dans ses rapports avec Goethe. Un des plus récents , un des plus ingénieux commentateurs de Goethe, M. Roi^nkranz , a finement remarqué le caractère admiratif des accusations de Louis Boerne , et combien elles attestent chez le publiciste une foi sans bornes dans Tautorité du

poète. Ce ne sont pas des critiques dénigrantes comme les invectives de M. Menzel , ce sont des pétitions hautaines. Louis Boerne demande à Goethe le soulagement des maux de la patrie, les réformes promises , les institutions libérales. Prince de la poésie et de Tintelligence , c'est Goethe qui doit répondre pour les souverains de TAllemagne. Goethe ne l'a pas voulu ; il a détourné les yeux , il a craint que les maux de ses concitoyens ne troublassent la majesté souveraine de sa pensée , et il s*est réfugié dans un sanctuaire ou les bruits du siècle n'arrivaient pas : c'est là que l'ont poursuivi les flèches rapides de Louis Boerne.

Quel est donc le poète préféré de Téminent critique? Sans doute le généreux enthousiasme de Schiller convient mieux à Louis Boerne que la froideur de Goethe, mais tout ne lui plaît pas cependant chez l'auteur de Don Carlos , et , si les instincts de son cœur sont satisfaits, sa verve aventureuse , sa finesse humoristique ont maintes objections à soulever. N'y a-t-il pas dénoncé Guillaume Tell comme le héros des Philistins , comme un de ces vulgaires teutomanesde 1813, chez qui la juste haine de l'étranger épuise toutes les forces morales et supplée à toutes les idées? Il y a un écrivain qui , bien mieux que Schiller, devait attirer les sympathies de Louis Boerne : c'est le grand humoriste allemand , c'est ce rêveur inspiré qui a

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répandu à profusion dans ses romans fantasques toutes les tendresses du cœur le plus aimant, tous les trésors de Timagination la plus riche. Si Louis Boerne , en jugeant les œuvres du théâtre , est le continuateur de Lessing , dans ses articles de fantaisie , dans tous ses travaux de polémique ou de dilettantisme littéraire , il est le plus brillant disciple de Jean-Paul. Jean-Paul n'eùt-il pas signé volontiers cette belle profession de foi ?

«Tout ce que j'ai dit , je le croyais ; ce que j'ai écrit, mon cœur me le dictait, et je n'aurais pu lui résister. En aimant mes ouvrages , c'est moi que l'on aime. On rirait vraiment si l'on savait combien je suis ému quand je mets la plume à la main. Mauvais signe , je le sais; cela m'avertit que je ne suis pas un écrivain. Le véritable écrivain doit faire comme l'artiste; ses pensées, ses sentiments, lorsqu'il leur a donné une forme, il ne faut pas qu'il y laisse son âme , il doit en faire une chose étrangère à luimême. Ah I cette maudite nécessité de se séparer de son âme, jamais je n'ai pu y réussir I Je ne sais, après tout, si je dois m'en affliger sérieusement. 11 se peut bien que l'art soit quelque chose de beau. L'art est aimé des princes, des grands seigneurs , des riches , des heureux du monde, des intelligences calmes et paisibles ; mais ils sont si impitoyables dans leur justice , ces fins connaisseurs , que souvent j'en frissonne. Ils se soucient bien de ce que l'art représente ! C'est, l'art tout seul qui les touche. Une grenouille, un concombre, un gigot de mouton, un Wilhelm Meister, un Christ , tout cela a la même valeur : oui , en vérité , ils daignent même excuser la sainteté de la Vierge , pourvu que la peinture soit bonne! Tdl je ne suis pas, tel

je ne fus jamais. Dans la nature,, je si'ai jamais cherché que Dieu ; dans Tari, je n'ai jamais cherché que la nature divine , et là où je n'ai pas trouvé Dieu , je n'ai vu que monstruosités ; là où je n'ai pas trouvé la nature divine , je n'ai vu , au lieu d'art , qu'un affreux bousillagè. C'est ainsi que j'ai jugé les événements , les hommes , les livres , et il peut bien se faire que j'aie blâmé de^ bonnes et belles oeuvres d'art, uniquement garce que l'ouvrier me semblait méchant et laid. 9 *

Chez Jean-Paul , quelle que soit la distinction originale de ses œuvres , c'est l'ouvrier surtout qui est beau. Louis Boerne avait un culte pour Jean- Paul. Il ne se lassait pas d'admirer cette candeur inépuisable et cette généreuse prodigalité d'inspiration. Les génies sabres et contenus, les sévères artistes de la tradition grecque et latine apprécieront difficilement l'auteur de Siebenkaes et de la Vallée de Campan ; Boerne l'aimait pour cette négligence même , pour cette profusion irréguliëre où se révèle avec tant de sincérité le poète le plus confiant qui fut jamais. Lorsque Jean-Paul se donne tout entier, lorsqu'il ouvre son cœur et en répand les richesses , il y a là , selon Boerne , de quoi nourrir des milliers de poètes ; c'est un grand fleuve qui roule de l'or.

A la mort de Jean-Paul , au mois de novembre 1825, Louis Boerne prononça son éloge funèbre dans un cercle littéraire de Francfort. Cet éloge est

^ Gesammelte Sokriften, ersier Theil, Vorrede, S. fii-yiii.

un hymne d'enthousiasme ; la douleur et la reconnaissance , les regrets et les actions de grâces , tout se croise , tout se mêle dans une langue éclatante et confuse qui semble vouloir reproduire la tumultueuse affliction de la foule. Ce sont des pleurs, puis des hymnes, puis des bouffées d'encens. Il serait difficile de donner une idée exacte de ce beau discours , car Louis Boerne , pour mieux louer son maître , lui emprunte son style , ce style dont la confusion grandiose est ce qu'il y a de plus antipathique au génie de notre langue. J'en traduirai seulement les passages les plus accessibles :

«Une étoile a disparu des cieuxl Une couronne est tombée de la tète d'un roi I Une épée s'est brisée dans la main d'un général! Un grand-prêtre vient de mourir! — Ah! pleurons cet homme qui nous avait été donné en compensation de nos misères et que rien désormais ne remplacera chez nous. En échange des biens qui lui manquent, chaque pays a reçu du Ciel une consolation précieuse. Le Nord , au cœur froid , possède la vigueur du fer; le Midi énervé a soii soleil d'or ; la sombre Espagne a sa croyance; la France, épuisée de ressources, a des trésors d'esprit, et la liberté illumine les brumes de l'Angleterre. Nous , nous avions Jean-Paul et nous ne l'avons plus, et nous perdons avec lui ce que nous ne possédions que par lui seul^ la force, la douceur, la foi, la gaîté charmante , l'éloquence qui ne tarit pas.

r> Les siècles passent, les saisons se succèdent... Il n'y a de durable que le changement ; il n'y a de vivant que la mort. Chaque battement de nos cœurs marque une souf-

franco , et la vie serait une blessure éterneUement saignante, si Dieu ne nous avait donné la poésie. C'est die qui nous prodigue ce que nous a refusé la nature , un âge d'or qui ne se flétrit pas , un printemps qui ne se fane jamais , un bonheur sans nuage , une jeunesse sans fin. Le poète est le consolateur de Phumanité ; il est ce consolateur, oui , quand le Ciel lui«-mdme lui a donné ses pouvoirs, quand Dieu lui a imprimé le signe sacré sur le front et qu'il ne porte pas son message pour un vil salaire. Tel fut Jean- Paul. 11 nechantait pas dans les palais des rois , il ne jouait pas de la lyre à la table des riches. Il était le poète des humbles, il était le chanteur des pauvres, et là où des affligés pleuraient , on entendait toujours les sons si doux de sa harpe. Honorons la cloche superbe qui retentit majestueusement aux jours de fête solennelle, mais réservons notre amour à l'horloge familière dont la voix accompagne chaque battement de nos cœurs, qui sonne à chaque quart d'heure pour nos joies, et qui^ de minute en minute , nous distrait de nos chagrins.

9 Dans un pays , on ne compte que les villes ; dans les vOles , on compte seulement les tours , les temples et les palais ; dans les maisons, les maîtres ; dans le peuple , les confréries, et, dans chaque confrérie, celui qui la préside ; de toutes les saisons , le printemps seul est aimé ; en voyage, on n'admire que les larges routes, les fleuves et les montagnes , et ce que la foule admire est célébré par les poètes complaisants. Jean- Paul n'était pas le flatteur de la foule , il n'était pas le complaisant de la vulgarité. Par de petits sentiers étroits , il allait visiter le village dédaigné du voyageur. Dans le peuple , il comptait les hommes , dans les villes les toits , et , sous chaque toit , chaque cœur l'intéressait. Toutes les saisons pour lui se paraient de fleurs , toutes lui donnaient des fruits. Le plus

pauvre de tous les poètes , n'eût -il qu^une seule corcle à sa lyre , sait chanter la fête du premier amour. Jean- Paul veille sur la flamme sainte de l'amour jusqu'à l'heure où le souffle de la mort vient l'éteindre... A travers le brouiUard et l'ouragan, au milieu des glaces de l'hiver, il pénétrait dans le misérable taudis d'un maître d'école de village , pour distribuer à ses enfants les joyeux présents de Noël. 11 chantait à pleine poitrine la vie splendide des princes dans les îles enchantées du lac Majeur ; mais combien sa voix était plus douce , combien son enthousiasme plus vrai , quand il chantait le modeste bonheur d'un bon vieillard allemand et les jours fortunés d'un pasteur suédois I

» Pour la liberté de la pensée, Jean-Paul a eu des compagnons de guerre ; dans les luttes pour la liberté du sentiment , il était seul. Étranges natures que nous sommes I nous cherchons à dissimuler notre amour plus soigneusement encore que notre haine, et nous craignons de paraître bons autant que nous craindrions de paraître riches en présence des voleurs. Que de fois , dans le tumulte de la vie quotidienne , dans le va-et-vient des conversations banales , que de fois nous donnons aux choses sérieuses qui s'y font ou s'y disent une attention qui n'est que mensonge 1 Nous paraissons calmes , et nous sommes émus; nous paraissons graves, et nous serions près de pleurer ; notre esprit semble très-éveillé, et nous sommes bercés par des songes; nous marchons à pas comptés , et notre cœur bondit de souvenir en souvenir ; nous courons à travers les lits de fleurs de notre enfance, ou bien, sur les ailes de la fantaisie , nous nous élevons vers les der-* niers nuages enflammés , vers les derniers soleils couchants de notre jeunesse disparue. Avec quel embarras vous épie2 autour de vous si aucun regard ne vous a

surpris, si aucune oreille n'a soupçonné vos silencieux soupirs I C'est alors que Jean-Paul s'approche de vous , et souriant, et de sa voix la plus douce : a Je vous connais , dit-il. Vous cachez vos joies , elles vous semblent trop enfantines pour que des esprits sérieux s'y intéressent ; vous enfermez secrètement vos douleurs, trop petites, pensez- vous , pour qu'on y compatisse... Je viens me réjouir, je viens pleurer avec vous. »

» Jean-Paul élait le poète de l'amour, en donnant à ce mot sa signification la plus belle et la plus sublime. Il avait fait dans sa jeunesse le serment que voici ; « Grand génie de l'amour I j'adore ton cœur sacré; qu'il emploie une langue morte ou une langue vivante , qu'il parle avec des lèvres de feu , ou qu'il s'exprime péniblement , je l'adore I Et partout , partout je te reconnaîtrai , soit que tu habites dans une étroite vallée des Alpes , soit que tu te caches dans une cabane de l'Ecosse , soit que tu brilles au sein de l'éclat du monde I » Ce serment , il l'a tenu jusqu'à sa mort. Mais qu'est-ce que l'amour sans la justice ? C'est la générosité du bandit qui donne à l'un ce qu'il vient de prendre à l'autre. Jean-Paul était aussi un prêtre du droit. L'amour était pour lui une flamme sainte, et le droit était l'autel où cette flamme devait brûler. Jean-Paul est le poète de la morale. Jamais il ne para le vice des fleurs de sa parole, jamais l'or de son imagination ne couvrit des sentiments vils...

» Consoler ceux qui ont besoin de consolations , et ras^ sasier les cœurs afifamés , ce n'est pas là toute la mission du poète ; H doit être aussi le juge de l'humanité , il doit être la foudre et l'orage qui dissipent les miasmes et les corruptions de- la terre. Jean-Paul était le dieu de la foudre , quand il s'irritait ; un fouet sanglant , quand il frappait. Ses railleries emportaient la pièce. Malheur à qui

attirait sur lui cette terrible ironie I II n'y avait plus qu'à fuir, car de lui résister en face, personne n'aurait eu oe courage. Si le géant de l'orgueil osait braver Jean-Paul , d'un coup de fronde il le jetait à bas. Si la ruse se cachait dans ses cavernes sombres , Jean-Paul y mettait le feu. . . » *

Il est impossible de louer plus dignement ce grand esprit , d'apprécier avec plus de vérité et de vie tout ce qu'il y a de trésors divins , de merveilles incomparables , tout ce qu'il y a de sagement et de religieusement démocratique dans les gracieuses peintures de Siebenkaes , dans les sublimes fantaisies d'Hespérus et de la Loge invisible. Cet hymne enthousiaste à Jean - Paul forme comme un point de repos , comme un centre lumineux et grave au milieu de la carrière de Louis Boerne. C'était là qu'il devait se cantonner à jamais. Disciple de ce grand poète , il était digne de continuer son influence en la transformant. Quel écrivain sérieux n'a pas eu dans sa vie un éclair, une illumination subite pour lui marquer sa voie ! Le jour qu'il traçait avec une émotion si sincère cette poétique oraison funèbre de son glorieux modèle, Louis Boerne, j'en suis sûr, a entendu distinctement les conseils du maître intérieur. Son malheur, nous le verrons bientôt , est de les avoir si vitfe oubliés. Que de fois , lorsque l'explosion de 1 830 l'eut jeté hors de sa route , l'ingénieux et libéral humoriste

> GeiamtMlte Sohriften, zweiter Tfaeil y S. 259.

dut regretter cette poésie ravissante , abandonnée par lui pour les tumultueuses aventures de la place publique ! Que de fois le souvenir de Jean-Paul dut troubler ses insomnies et faire apparaître à ses yeux, comme un reproche, tous ces chastes fantômes , toutes ces créatures idéales qui peuplaient le paradis de sa jeunesse! Hélas! les embrassements du radicalisme ont aussi dévoré chez nous des intelligences d'élite et flétri des poètes adorés. Carpe diem^ disait la Sagesse antique; hâtons -nous, jouissons des heures rapides où le rêveur aimé nous appartient encore.

Le meilleur moyen , ce me semble , d'apprécier un critique, un brillant humoriste littéraire, c'est de chercher le caractère commun de ses travaux , c'est aussi de marquer les rapports qui l'unissent aux grands écrivains de son pays. J'ai dit ce qu'était Louis Boerne en face de Lessing , en face de Schiller et de Goethe ; j'ai dit son enthousiasme pour Jean-Paul : je me demande à présent ce qu'il pensa de Hegel et s'il se soumit, comme tant d'intelligences plus fortes et plus hardies que la sienne , au joug bizarre de ce formidable esprit. Il n'est guère possible , en Allemagne , d'échapper aux écoles philosophiques. Hegel particulièrement a exercé sur ses contemporains une fascination prodigieuse. Descartes, on ne l'ignore pas, a gouverné la société du XVII® siècle, il a imprimé

fanatisme lui est odieux. En face de la tyrannie des écoles , il proclame sa théorie aimable , la tolérance universelle; non pas cette tolérance sceptique , cette indifférence paresseuse où s'endormait Montaigne , mais cette impartialité supérieure qui sait que tout âge a ses préférences , tout esprit ses penchants, et que Téternelle vérité, toujours ancienne et toujours nouvelle, enchante continuellement Tâme de Thomme par les aspects sans nombre de sa lumière infinie. On connaît la belle parabole de Lessing dans Nathan-le-Sage ; Louis Boerne la traduit ainsi à sa manière : « Quelle est la vraie philosophie? quelle est la croyance orthodoxe? Je vais te le dire , lecteur. La vraie philosophie est celle qui , pour rester vraie , n'a pas besoin d'accuser de mensonge tout ce qui n'est pas elle. La vraie croyance est celle qui , pour rester orthodoxe , n'est pas forcée de condamner toute autre croyance comme hérétique. Tu demandes où est la vérité? Demande plutôt où est Terreur. » * La vérité est partout , selon Boerne ; il ne faut que la dégager par l'indulgence , par la sympathie de l'éclectisme, c'est-ànlire par le respect et l'amour du genre humain.

En même temps qu'il attaquait l'intolérance du dogmatisme , il invitait les philosophes à sortir de l'enceinte des écoles pour se mêler au monde. Le

1 Getammelte Sehrifien, zweiter Theil , S. TA.

pédantisme des systèmes est fatal , se disait-il ; que d'intelligences perdues pour la vraie philosophie libérale, pour les conquêtes de la civilisation! Et il s'écriait avec sa gaité habituelle :

« Combien j'ai ri î'autre jour 1 Une académie allemande avait résolu de supprimer sa classe de philosophie : elle disait que le lourd fardeau de la métaphysique Tempéchait de marcher. Un homme d'état , membre de cette académie, prit la philosophie sous sa protection. — Ce n'est pas de cela que j'ai ri; je trouvais, au contraire, la décision de l'académie parfaitement louable et la conduite de l'homme d'état parfaitement naturelle ; mais voici ce qui causait ma gaîté : — Un savant allemand , qui apprit cette circonstance et qui eut grand soin de l'imprimer, trouvait le zèle de l'homme d'état si merveilleux , qu'il ne se lassait pas de l'admirer. Ce savant n'est pas un rêveur, c'est un esprit net et éveillé , et pourtant il n'a pas compris I L'homme d'état savait bien ce qu'il faisait; il savait bien qu'en Allemagne agrandir le domaine de la philosophie, c'est rétrécir le champ de la liberté , tandis que la liberté gagnerait tout l'espace qui serait enlevé à la philosophie. » ^

Bien différent de ce savant et de cet homme d'état, Louis Boerne eût écrit le panégyrique de cette académie allemande qui supprimait la classe de philosophie. Il fait du moins tous ses efforts pour entraîner loin des écoles tous ces graves docteurs et ces conseillers auliques. Ce qu'il reproche à la poésie allemande, nous l'avons remarqué, c'est l'isolement où elle s'enferme : nous voici au second

' Geiammelte Schriften, zweiler Theil , S. 38.

point du sermon , et les philosophes en feront les frais. Voyez quel bon sens sous ces fantaisies

joyeuses :

a Unissez la science, Tari et la vie. Si vous les séparez , la science est pâle , Part est maigre et la vie est maladive. Yoolez-vous éternellement faire la cuisine et ne jamais servir la table? Ne voulez-vous pas avoir, vous aussi, votre XVIIP siècle , comme les savants français? Est-ce que d'Alembert et Duclos , Condorcet et Mably n'étaient pas de sérieux écrivains , parce qu'ils remplissaient leur verre avec les flacons , au lieu d'aller puiser aux sources? Est-ce que leurs écrits ne sont pas de l'or, parce qu'ils sont brillants , eV que tout ce qui brille n'est pas or ? Ne pouvez-vous être spirituels , parce que vous êtes profonds? Est-ce servir la science que de la rendre déplaisante? Si la pensée est pour vous un poids si lourd qu'il faille vous délasser ensuite, eh bien! ne pensez pas. Pour un esprit sain , c'est la vie qui est le travail , et la science le repos, Vous avez retourné tout cela. O conseillers auliquçsl tâchez d'être aimables.

» Abl je pleurerais de bon cœur, quand je songe

que le char de Jean-Paul, ce char aussi lumineux que celui du soleil , a été cahoté pendant cinquante ans sur le mauvais pavé , sur les tas de fumier des petites villes , et que , le soir, après que le soleil de son génie s'était couché , au lieu de se plonger dans la fraîcheur des vagues , il était enveloppé de la fumée de pipe des casinos! Jamais il ne lui a été possible d'atteindre à ces pures régions d'une société d'élite où l'on oublie les pesants soucis , et toutes les tristesses et toutes les misères de ]a vie commune. A qui la faute? A vous et à votre pédantisme. Dans votre morgue de savants, vous avez éloigné les heureux, ceux qui cherchent l'agrément en toute chose; vous les avez

ET LA RÉVOLUTiON. 53

rendus, comme vous, exclusifs et inaccessibles. Us vous dédaignent comme vous les avez dédaignés. La vraie philosophie élève le travail à la dignité de Tart, — j'appelle ici travail la vie elle-même et toute espèce de fonction , — et Part, elle l'élève jusqu'à soi. Voilà ce que vous êtes incapables de faire, vous ne réussissez qu'à alourdir le sang de vos lecteurs. Parmi les nombreux savants de Paris, je n'en ai vu qu'un seul qui fût hypocondriaque; il s'occupait de philosophie allemande! C'était l'honunele plus noble, le plus bienveillant et le plus rései*vé du monde. Un jour, il voyageait en Allemagne , — je ne puis m'erapôcher de rire quand j'y pense , — on l'arrêta comme démagogue. Vous le voyez bien , votre philosophie conduit à l'hypocondrie, l'hypocondrie à la démagogie, et la démagogie à la prison.

» J'avais encore bien d'autres choses à vous dire;

mais silence! silence! j'ai une idée. — Oh! quelle idée divine! Mon cœur éclate de joie quand je pense à mon idée. Les beaux-esprits se rencontrent partout ; il n'y a que ceux d'Allemagne qui ne se rencontrent jamais. Ëh bien! il faut nous rencontrer, il faut nous réunir, il faut apprendre à nous connaître , et nous réjouir de nous connaître, et nous embrasser, et nous serrer les mains. Nous inviterons aussi les Français , Benjamin Constant , Villemain, Thiers, Cousin, — celui-là aura la présidence, — Guizot, Mignet, Delavigne, Rémusat, tous gens de bonne compagnie. Us se moqueront de nous ; qu'importe? tout commencement est pénible. Venez, venez, philosophes, historiens, politiques, romanciers, humoristes, faiseurs d'esthétique, journalistes, critiques! Nous nous lirons nos ouvrages , ceux qu'on n'a pas encore imprimés et ceux qui n'ont pas été lus , — nouvelles et articles de fantaisie , traductions du français, tragédies, comédies, boufifon-

neries, poèmes dramatiques et critiques de théâtre. Chacun fera son rapport sur le théâtre de la ville qu'il habite et sur les progrès de Part depuis la chute de Robespierre. Nous serons nombreux , et il est impossible que nous puissions tous achever notre lecture. Qu'à cela no tienne I chacun ne lira que le commencement de son article : la suite à Tannée prochaine. Connaissez- vous un projet plus charmant? Quant aux frais de route , il n'y a pas lieu de s'en inquiéter. Nous voyagerons, c'est vrai, mais nous écrirons la description de notre voyage. Malheur aux

libraires I Ainsi, voilà qui est convenu, nous nous

réunissons^ à la canicule et nous commençons par le Hanovre. Le Hanovre I vrai séjour de l'esprit, de la plaisanterie fine, de la joyeuse humeur I C'est là que nos admirateurs nous porteront sur leurs épaules et joncheront de fleurs notre chemin. Cela pourra bien nous coûter la vie : la noblesse nous donnera des festins à nous tuer, et elle nous étouffera de caresses; mais douce est la mort que cause l'amour. Voir le Hanovre et mourir I Vedere Annovera e poi morire I

» Mais que sert tout cela? J'ai parlé dans le désert. On va dire : un article humoristique ! il n'y a rien à faire avec un tel homme. » ^

Ces conseils qu'il donnait si gaîment aux philosophes , Louis Boerne se les appliquait à lui-même. Ce n'était pas assez d'avoir fait une révolution dans le style , d'avoir ouvert la route à Henri Heine et à tous les écrivains de \2i jeune Alhmagm ; ce n'était pas assez d'avoir popularisé , à force d'ironie et de vivacité charmante, toutes les questions d'esthé-

^ Gesammelle Sehriften , zweiter Theil , S. 32-40.

tique , tous les problèmes de philosophie , toutes les théories libérales qui , jusque-là , ne se débat* taient guère en dehors des universités et de leur littérature officielle ; malgré une certaine humeur misanthropique dont il ne se débarrassa jamais, Louis Boerne renouvelait sans cesse , au sein de la société même, les inspirations de son esprit. Il n'alla pas sans doute jusqu'à obtempérer aux désirs de son père , qui voulait encore , après des publications si hardies , lui ouvrir la carrière diploma* tique; il ne réclama pas, on le pense bien, les faveurs promises à son grand-père par l'impératrice Marie-Thérèse , et la destinée de Frédéric de Gentz , que sa famille entrevoyait déjà pour lui , ne l'éblouit pas un seul instant. Il aimait mieux s'inspirer selon son choix du commerce des hommes , gardant toujours la franchise de sa pensée et le libre mouvement de sa fantaisie. Il visita Berlin , il visita Munich, il passa à Paris les deux années 1822 et 1823. Les ébauches, les notes écrites par lui pendant ce séjour, forment tout un volume de ses œuvres et l'un des plus piquants. Quoique trèssympathique à la France , il ne l'est pas encore autant qu'il le sera plus tard , et il ne nous ménage pas les critiques. Ces critiques , d'ailleurs , parfaitement sensées , ne s'appliquent plus à la France d'aujourd'hui. C'était le temps oii s'éteignait la triste littérature de l'Empire, et Louis Boerne, qui

ne la croyait pas si malade, lui faisait rbonneur de Tattaquer énergiquement. Il serait curieux de comparer la jeune critique du Globe à ces spirituelles notes de Louis Boerne; F humoriste Allemand s'y montre déjà comme un ami , comme un collaborateur de cette génération d'élite qui allait bientôt inaugurer, dans la philosophie et dans la poésie , dans l'histoire et dans la critique , le véritable génie du XIX® siècle. Il est aussi son auxiliaire dans les débats politiques. Les pages qu'il a écrites sur le ministère Villèle et sur l'entêtement des vieux partis , doivent être rangées parmi ses plus beaux titres. Quelques années après, encouragé par les leçons de Louis Boerne , un disciple de Hegel qui, le premier, fit sortir la science de Tombre des écoles et corrigea maintes fois la doctrine de son maître par les inspirations de la vie pratique , le profond , l'éloquent Edouard Gans , vint aussi à Paris et s'associa , comme le publiciste de Francfort , au généreux enthousiasme de l'opposition libérale. La France agissait alors par les idées sur les peuples allemands , elle préparait par les travaux de l'esprit les futures victoires de la liberté constitutionnelle , et cette brillante phalange , que conduisaient Benjamin Constant et Casimir Périer, Laffitte et le général Foy, fut aussi féconde pour les progrès de l'Allemagne que notre démagogie de 1848 a été stérile ou désastreuse.

Les sept ou huit années qur s'écoulent entre ce premier séjour à Paris et la révolution de 1830 forment la période brillante de la vie de Louis Boerne. Les dispositions fécondes que nous analysions chez lui tout-à-rheure , ce vrai talent de critique et de publiciste est désormais dans toute sa maturité , et Tenthousiasme qu'il a puisé à Paris multiplie ses forces. C'est Tépoque de sa guerre avec la censure, de ses courageuses protestations contre les lois qui oppriment la presse , de ses luttes infatigables au nom de tous les droits méconnus. L'ironie , la finesse , la parfaite élégance de son style , lui assurent partout des lecteurs , et ces dons aristocratiques de l'esprit consacrés à la défense du droit commun ne font pas seulement l'originalité de l'écrivain , ils sont la meilleure tactique qu'on ait employée à la transformation de la vieille Allemagne. Henri Heine, inspiré par lui, entre avec éclat dans la lice; les Beisebilder paraissent en 1826. De mesquines circonstances, plusieurs de ces froissements , inévitables dans la vie littéraire , qui prennent souvent des proportions ridicules, ont séparé plus tard ces deux hommes ; réunissonsles aujourd'hui. J'oublie tout ce qui s'est passé, je supprime toutes les traces de ces divisions funestes , je jette au feu le livre de M. Henri Heine sur son rival, sur son maître; encore une fois, j'oublie tout, et ne veux me rappeler que leur commu-

nauté de sentiments , leur vaillante fraternité sur les mêmes champs de bataille. Louis Boerne et Henri Heine sont les deux chefs de la génération littéraire qui occupe aujourd'hui la scène , et tous leurs disciples ne sont pas encore nés ; en donnant à la littérature allemande les qualités françaises , la netteté et le bon sens , Tagilité et la gaité , ils ont fait une révolution durable. Louis Boerne ne se contentait pas d'accroître chaque jour sa légitime influence sur son pays , il continuait de tenir ses yeux attachés sur la France ; ses œuvres complètes renferment tout un volume sur les principaux ouvrages parus chez nous de 1825 à 1830. N'est-ce pas un intéressant spectacle de voir ce critique étranger qui , de Berlin ou de Francfort , s'associe à toutes nos luttes? La phalange du Globe n'a pas su qu'elle avait en Allemagne un auxiliaire si dévoué; elle n'a pas su qu'un disciple de Jean-Paul et de Lessing surveillait alors , au nom des mêmes idées , le travail intérieur de notre littérature , signalant avec joie les hardiesses de l'esprit nou^ veau et faisant une guerre sans pitié à toutes les tentatives illibérales. Dans ses articles sur Jouffroy et Farcy, sur M. de Rémusat et M. Magnin, M. Sainte-Beuve a tracé avec l'émotion pénétrante du souvenir personnel une suite de tableaux exquis sur cette vive époque de transformation et de rajeunissement : on dirait les chapitres d'un beau livre.

Quand l'histoire sera terminée, quand on fera le tableau complet de cette généreuse adolescence du XIX® siècle, le disciple de Jean -Paul y tiendra dignement sa place.

Derniers moments de philosophie libérale , d'enthousiasme sans reproche , d'ardeur intelligente et féconde ! La révolution de 1 830 , en couronnant les efforts de cette France qu'il aimait, va ouvrir au publiciste allemand les abîmes révolutionnaires et lui donner le vertige. C'est en ces heures de crise que se fait l'épreuve des caractères. Louis Boerne avait plus d'ardeur que de force , plus d'esprit et d'imagination que de maturité pratique. L'ivresse de ces jours de flamme lui monta au cerveau.

Certes, un publiciste tel que lui avait un rôle sérieux à remplir après la révolution de 4830. S'il avait nettement interrogé la situation , il se serait dit que l'Allemagne ne pouvait pas encore profiter de la victoire de juillet, que la pensée publique n'était pas prête, et que les tentatives démagogiques , inévitables après une telle secousse , amèneraient infailliblement une répression excessive. Il aurait prévu enfin les nouveaux dangers du parti libéral. Que faire alors? Rester à son poste, reprendre sa tâche , écarter toutes les embûches en mettant le frein aux folles passions révolutionnaires, et dâfendre par ces moyens pacifiques tout

le terrain que l'opinion publique avait gagné depuis quinze ans. Louis Boerne ne comprit pas son rôle de cette façon. La dernière période de sa vie est la condamnation de tous ses travaux antérieurs. Il quitte TAlIemagne, il court à Paris, il va se jeter, les yeux fermés , au milieu de ces émotions ardentes qui feront trébucher sa raison. Les Lettres de Paris, écrites au jour le jour, sous le feu des événements , sous le coup de chaque impression , donnent un tableau fidèle de la fiévreuse exaltation de son âme. L'esprit , assurément , n'y manque pas; le talent y est plein de vigueur. Si ce n'était là qu'une œuvre d'art , une poétique étude sur le lendemain de 1 830 , on admirerait volontiers la verve fougueuse des peintures et la hardiesse des commentaires ; mais Louis Boerne , c'est lui-même qui l'a dit maintes fois , Louis Boerne n'écrit pas avec de l'encre, il écrit avec le sang de son cœur, et quand on voit dans ses lettres cette tumultueuse incohérence , cette agitation désordonnée , cet affligeant mélange de calme et de fureur, de finesse et de grossièreté , de sagacité ingénieuse et de caprices incendiaires , on comprend bien que ce n'est pas là un artifice du peintre , mais la maladie d'une intelligence déroutée qui ne trouve plus sa voie* Les premières lettres indiquent assez l'état de son âme au moment du départ, et ce qu'il va chercher loiii de son pays. Elles sont écrites de

Carisruhe et de Strasbourg à la date du 5 et du 7 septembre 1830.

« Carlsrahe , dimanche ô teptembre 18S0.

» Je commence à sentir la bonne influence du voyage. J'avais en moi une légion de diables; en voilà déjà quelques-uns de partis. Cependant, plus j'approche de la frontière de France, plus je deviens fou. Je sais bien ce que je ferai sur le pont de Kehl, quand j'aurai tourné le dos à la dernière sentinelle badoise; mais, en vérité, je ne puis confier cela à une dame. »

« Strasbourg, mardi 7 septembre 1830.

r> J'ai vu la première cocarde française au chapeau d'un paysan qui , venant de Strasbourg , passa près de moi dans une rue de Rehl. Elle m'apparut conmie un arc-enciel après le déluge de nos jours, comme le ^gne de paix du Dieu apaisé. Et quand le drapeau tricolore flotta tout

radieux au-devant de moil je ne saurais décrire

l'émotion que j'éprouvai. Le cœur me battait au point de me faire mal , et ce n'est qu'en pleurant que je soulageai ma poitrine oppressée. C'était un mélange indécis d'amour et de haine , de joie et de deuil, d'espérance et de crainte. Le courage ne pouvait vaincre dans mon sein la tristesse, ni la tristesse le courage. Je sentais en moi une lutte sans fin et sans relâche. Le drapeau était au milieu du pont , la hampe s'enfonçait dans la terre de France ; mais une partie de l'étoffe flottait dans l'air allemand. C'était la bande ronge qui se déployait toute seule dans notre mèrepatrie. C'iCst aussi la seule coulem* que nous demanderons à la liberté de la France. Rouge, sang, sangl •— Et ce sang ne coulera pas sur les champs de bataille. Dieu I que ne puis-je une fois combattre sous ce drapeau, écrire un seul jpur avec 4e l'encre rouge 1..^.. » ^

II est évident que ce n'est pas là une émotion

} miefe auê Paris, von L.Boernê, enisr Ttieil, namb., 1832.

artifieielle , mais une fureur vraie qui va s'enflammer encore. Tous les diables qui le possédaient ne se sont pas enfuis. Le style même , ordinairement si fin, se ressent de la fièvre démagogique de l'auteur. Les deux premiers volumes , tels qu'ils ont paru en français , avec des suppressions et des atténuations considérables , ne donnent qu'une idée affaiblie de l'original. Le traducteur a reculé, et jel'en félicite , devant certaines bouffonneries de sans-culotte. Plût à Dieu que Louis Boerne eût montré le même respect de son nom ! Quand on lit tel ou tel passage de cette correspondance, on se demande , en vérité , si c'est bien là cet ingénieux esprit tant admiré de Rachel de Varnhagen et de Frédéric de Gentz. Est-ce bien lui qui promet à l'Allemagne de si étranges adieux sur le pont de Kehl? Est-ce lui qui fait de si maussades plaisanteries sur la beauté ou la laideur des rois , et qui voit dans la forme de leur nez un suffisant motif de révolution? Est-ce lui surtout qui prodigue les derniers outrages à sa patrie? Singulière façon d'aimer la France et de propager au-delà du Rhin les bienfaisants principes de 89! Mais non, ce n'est plus de la véritable France, ce n'est plus de 89 qu'il s'inspire. Quand il combattait sous les drapeaux de Benjamin Constant , son style était le style d'un maître , et la généreuse ardeur de sa foi embellissait encore la grâce de ses discours. Il

prêchait gaîment ses concitoyens; il les tenait éveillés par les mille surprises de V humour; affectueuse comme celle de Jean-Paul , son ironie semait au fond des cœurs maintes pensées libérales qui s'épanouissaient sans peine. Maintenant que la démagogie nous Ta pris , ii n'a plus que l'injure à la bouche. Les Allemands sont des lâches. L'Allemagne est le pays de la bassesse et de la stupidité. Dieu lui^-même éclate de rire dans le ciel , quand il songe auœ balourdises des peuples germaniques. Voilà ce que lui dictent ses croyances nouvelles. L'Allemagne ne se demanda pas si c'étaient là les inspirations de la France, ou si Louis Boerne avait la fièvre chaude; quand elle vit un publiciste formé à notre école , un missionnaire de 89 , fouler aux pieds le. sentiment sacré de la patrie, elle se détourna de nous avec fureur. La victoire de juillet avait porté l'enthousiasme au-delà du Rhin y et les deux peuples , oubliant le passé , entrevoyaient un fraternel avenir. L'histoire dira que les Jjettres de Louis Boerne ont réveillé toutes les rancunes , ranimé toutes les haines et servi à souhait la Diète germanique et la Russie. Merveilleux résultat qui détruisait l'œuvre de sa vie entière ! L'influence démagogique ne remporte jamais d'autres victoires. Lourde et stupide ivresse qui déchaîne la brutalité des masses grossières et déshonore les plus charmants esprits !

C'est à peine si Louis Boerne fut dégrisé par la fête de Hambach. La leçon était rude pourtant. Le 27 mai 4 832 , jour de la fête de la constitution bavaroise, une manifestation populaire eut lieu dans la Bavière rhénane , au pied du vieux château de Hambach , sur Tune de ces pittoresques hauteurs qui dominent le Rheingau* Des journaux violents , le journal du docteur Wirth et de M. Siebenpfeiffer venaient d'être supprimés; mais une association fut aussitôt formée pour la défense de la liberté de la presse; les gazettes proscrites continuaient de paraître, et plusieurs des rédacteurs avaient été acquittés par les juges. La fête de Hambach avait pour but de fortifier cette association. Une foule immense se pressait au pied des ruines féodales. Les modérés et les violents, Topposition constitutionnelle et le parti républicain y avaient fraternisé. On sait ce que c'est que la fraternité démagogique; M. Wirth et ses amis firent si bien , que les chefs de l'opposition furent forcés de se retirer en protestant. Louis Boerne avait quitté Paris depuis l'automne de 4831 ; il courut à Hambach. Là, il se mêla à tous les groupes , suivit toutes les bizarres cérémonies de la fête et s'enivra de passions révolutionnaires. Il eut beau se montrer cependant , le héros de la fête était le docteur Wirth . Des étudiants voulutrent faire une ovation au publiciste de Francfort ,

rovatloQ fut maigre. Louis Bowne resta condamné à entendre les emphatiques , les interminables discours de cet honnête docteur qui ^ de sa plus grosse Yoix et de son style le plus lourd , renvoyait à la France tous les outrages dont les Lettres de Paris avaient chargé rÂllemagne. Louis Boerne au-dessous du docteur Wirth ! Un esprit de cette valeur sacrifié au Don Quichotte de la presse allemande ! C'est là , bien certainement» la plus cruelle punition qui pût être infligée au transfuge de la vérité et du bon droit. Louis Boerne parut ne pas le comprendre. Soit dissimulation de l'amourpropre blessé , soit obstination aveugle , il sembla content de cette fête, et raconta son triomphe dans le troisième volume des Lettres. Malheureusement le récit n'est pas complet. Hélas ! pourquoi Tancien Louis Boerne avait- il disparu? Quel tableau charmant , quelle peinture humoristique nous aurions de cette glorieuse fête de Hambacb !

En se jetant ainsi au milieu des agitations révolutionnaires , Louis Boerne se manquait à hii-^même ; il reniait la foi de toute sa vie. Que voulait-il , en effet? Je suppose que cette fête de Hambach ne soit pas une manifestation ridicule ; je suppose que Témeute de Francfort , arrivée Tannée d'après, ne soit pas, comme Ta spirituellement remarqué M* Saint- Marc Girardin ^ , une

^ Notices polii' ei littér. sur l*AUemagnê. Paris, 18B6, p. 37; T. I. 5

émeute de pédants qui espèrent dominer l'Allemagne, parce qu'ils auront pris la salle où fut couronné Barberousse ; je suppose une insurrection sérieuse dans un grand centre, une insurrection où la victoire puisse donner quelque force , et je me demande ce que voulait Louis Boerne. Changer le pouvoir par un coup de main et imposer à un pays mal préparé je ne sais quelle révolution sans racines? Ceux qui agissent ainsi sont de mauvais citoyens , car la situation qu'ils font à leur patrie est la plus fausse et la plus désastreuse qui se puisse imaginer ; mais si ce sont des penseurs , si ce sont des philosophes et des publicistes , je dis qu'ils sont doublement coupables , et je les nomme des renégats.

Il y a deux sortes de révolutions , celles qui se font dans la rue et celles qui s'accomplissent dans les esprits : les unes précipitées et violentes , les autres progressives et cachées ; les unes qui sont l'explosion d'une colère soudaine , les autres qui ne s'arrêtent pas et marchent sans bruit par des chemins sûrs. Ce ne sont pas les plus bruyantes qui sont les plus fécondes. Qu'est-ce que l'histoire entière du genre humain? Les anciens disaient de la pensée continuus animi motus ; on peut dire la même chose de l'histoire , c'est une révolution continue. Ce continuttë motus, cette lente et infatigable révolution , c'est aux philosophes , aux législateurs ,

aux poètes même, c'est aux intelligences d'élite qu'il appartient de l'entretenir sans cesse et de la conduire patiemment vers des conquêtes nouvelles. Dans notre monde moderne, ces grands révolutionnaires pacifiques s'appellent Bacon et Shakspeare , Descartes et Molière , Leibnitz et Leasing , Montesquieu et Rousseau. Sans doute, quand les sociétés doivent se transformer violemment , Dieu suscite les hommes d'action ; mais il est rare qu'il les prenne dans cette chambre haute de l'intelligence. Philosophes et poètes , soit que vous ouvriez à la pensée des domaines inconnus, soit que vous vous borniez à propager les idées par les ressources de votre art, gardez-vous de l'oublier jamais , vous êtes les soldats de la révolution continue. N'abandonnez pas votre poste pour les aventures et les coups de main. A chacun suf&t sa tâche. Si la révolution soudaine est le résultat légitime de la marche des idées, elle réussira sans vous; et si c'est une fièvre impatiente qui vous pousse , prenez garde de ne vous associer qu'à une œuvre de ténèbres , à une surprise du hasard , à une révolution sans idéal : c'est alors que vous seriez des renégats , car vous auriez retardé les progrès de la vraie civilisation libérale. La fête de Hambach , si on sait en profiter, disait M. de Metternich, sera la fête des honnêtes gens. Dès le lendemain, en effet, les principes de 89 perdaient tout le terrain conquis

pendant quinze années de luttes sérieuses et de discussions pacifiques.

Louis Boerne revint bientôt à Paris ; il y publia deux nouveaux volumes de Lettres , puis deux autres encore. La pensée y est plus calme. Le socialisme naissant est jugé par le disciple de Jean- Paul avec cette même raison qui se révoltait dix ans auparavant contre les théories hégéliennes. Ce sont les saintHsimoniens qui ont commencé la guérison de Louis Boerne. Il se dégrise en effet ; les derniers volumes de ses Lettres contiennent des pages dignes de ses meilleurs jours. On verra désormais chez lui deux inspirations très-différentes. Tantôt il traduit avec enthousiasme les Paroles d'un croyant et se mêle encore aux sociétés secrètes ; tantôt il revient à ses études chéries , et publie en français de spirituels articles sur M. Henri Heine, sur M. Gutzkow, sur les Cha/nts du crépue cule, et surtout une brillante et ingénieuse comparaison de Béranger et d'Uhland. Pour réparer ses fautes envers TAllemagne et la France , pour renouer, s'il est possible , entre les deux pays cette sympathique union que ses premières lettres avaient tant contribué à détruire, il publie un journal français destiné à entretenir les relations des deux peuples. L'Introduction est un excellent manifeste , plein de finesse et de profondeur. On n'a jamais rien dit de plus ingénieux , de plus

sensé , sur l'alliance intellectuelle et politique de la France et de TAIIemagne, et sur les conditions de cette alliance. « Âi-je tort enfin de remarquer que ce journal était intitulé la Balance, comme celui qu'il fondait à Francfort en 1818 , et qui commença sa réputation ? Retour volontaire , je veux le croire , à ces belles années où sa conscience ne lui reprochait rien ! Témoignage de repentir et de regret !

Cette alliance de la France et de TAllemagne le préoccupait sans cesse. Quelques mois avant sa mort, dans l'automne de 1836, il écrivit, à ce sujet, un manifeste qui est cerlainement son chefd'œuvre. Louis Boerne comprenait plus clairement chaque jour le mal qu'il avait causé en s'abandonnant contre son pays à d'injurieuses colères. Il voulut mettre sa conscience en règle et analyser une dernière fois , avec toute la netteté qui dépendait de lui , ce grave problème des rapports réciproques de l'Allemagne et de la France. Boerne était le chef de l'école libérale qui sympathisait avec la France et proclamait les principes dont nous avons le dépôt ; en face de cette école , dont M. Henri Heine est aussi l'un des plus charmants interprètes, l'Allemagne avait vu se former le parti teutonique, issu des fantaisies réactionnaires qui

^ Les articles que Je yiens de cîler et rintrodaction de (a Balance ont été recueillis dans une édition popolaire : Fragments politiques et littéraires de Ludwig Boerne ^ précédés d'une note par M. de Cormenin. ParU, <B42 , chez Pagnerre.

suivirent l'explosion de 1813 , et reconstitué après 1830, grâce aux imprudences de Louis Boerne. Ce parti jaloux avait suscité un écrivain d'un fanatisme implacable , M. Wolfgang Menzel , esprit étroit et véhément, qui possède au plus haut degré le génie de la rancune et T éloquence de la haine. C'est à M. Menzel que s'attaque Louis Boerne. Menzel le mangeur de Français ( Menzel der Franzosen fresser) , tel est le titre de ce vigoureux écrit que les Allemands appellent le testament de Louis Boerne ; admirable testament , où les plus sages conseils sont donnés à TAllemagne avec la hardiesse du vrai patriotisme. Assez d'historiens et de publicistes ont flatté les peuples germaniques et entretenu chez eux des sentiments de défiance et d'envie indignes d'une grande nation : Louis Boerne oppose aux sophistes une logique formibable. Non-seulement M. Menzel, mais tous ses aides-de-camp, M. le prince de Puckler-Muskau , M. de Raumer, sont victorieusement réfutés, tantôt avec cette ironie pénétrante dont il avait le secret , tantôt avec une vigueur, avec une sûreté de coups , avec une puissance magistrale iqu'on ne lui soupçonnait pas. Entre les flatteries de M. Menzel et les rudes explications de Louis Boerne, les esprits sérieux de l'Allemagne n'ont pas hésité ; ils ont compris de quel côté était Tamour du pays , de quel côté l'intelligence de son présent et de son

avenir. Le parti teutonique a diminué de jour en jour, et le parti libéral s'est accru. Si les prétentions exclusives des teutomanes ont reparu dernièrement à l'assemblée de Francfort, elles ont trouvé peu d'écho chez les esprits qui ne confondent plus le patriotisme avec la haine de la France. Quoi qu'il arrive enfin , les paroles de Louis Boerne ne seront, pas perdues , ses conseils seront entendus tôt ou tard des intelligences les plus rebelles , et les mangeurs de Français, Yonés au ridicule par l'éloquent publiciste , ne se relèveront pas de cette défaite.

Celui qui écrivait de telles pages , celui qui réparait si magnifiquement ses erreurs , serait revenu tout-à-fait , on peut le croire , à la tache pacifique et féconde qu'il n'aurait jamais dû abandonner. Ah ! s'il avait pu voir tout ce qui a suivi , s'il avait pu assister aux conséquences et aux transformations du radicalisme , comme il se serait détourné avec dégoût, ou plutôt avec quelle impétuosité il aurait marché droit à l'ennemi ! Gomme il aurait maudit les indignes héritiers de l'école hégélienne , lui qui déjà , il y a vingt ans , résistait au puissant Hegel I La mort ne lui a pas permis de faire ce travail sur lui-même. Tout bien pesé cependant,.et tel qu'il se présente à la postérité dans sa vie et dans ses écrits , il est bien de ce grand parti constitutionnel , de cette noble société libérale qui se rattache à l'affranchissement de 89 , et

qui , malgré ses fautes et ses malheurs , réussira , nous l'espérons , à se constituer sur une base solide. La démagogie a prononcé , il y a douze ans y Toraison funèbre de Louis Boerne ; nous reprenons aujourd'hui le droit qu'elle usurpa. Écrivain et artiste , Louis Boerne occupe une place glorieuse dans la littérature de son pays; il a rajeuni le style , il a réveillé l'imagination , il a indiqué des routes nouvelles où les générations survenantes sont entrées avec éclat. Il a conquis enfin à l'art , à la poésie , à la philosophie , à tous les travaux de la pensée , la place qu'ils doivent tenir, non pas dans le silence des écoles , mais au sein même de la vie sociale. Publiciste , il a été Tinfatigable adversaire des abus , le propagateur des idées de réforme , le vigilant gardien de l'opinion . Éprouvé long-temps au service de cette révolution continue qui est la force des sociétés et l'impérieuse condition de leur existence, s'il a abandonné son poste dans une heure de crise pour se jeter dans les entreprises coupables , il a effacé ses fautes par ses regrets , il les a réparées par ses écrits. Il aimait la France et rAllemagne comme les deux patries de son âme : l'Allemagne et la France n'oublieront pas son nom,

Février 1849.

DU UBÉRAUSU ALLEIAIIB APRÈS 1830.

RÉTOLUTIOHfl DE BlUHSiriCK , DE BBSSB , DR SAXE ET DE BAHOYRE. — IIOIIYBIIB1ITS DéllAGOOIQIIES. ^ LA JEUHB ALLEMAGME : GOHHEHGE- HEHT8 DE LA JBUHE ÉCOLE BÉ6ÉLIBHHE. — AFFAIRES DE BABOTBE , COUP D*ÉTAT OU ROI ERUEST-AUGUSTB. — IRRITATION ET DÉROUTE BB L'ESPRIT UBÉRAL.

La période qui s'étend de la révolution de juillet à ravènement de Frédéric-Guillaume IV (1830-1840) n'est, certes, ni la moins curieuse , ni la moins féconde , dans le tableau des transformations de T Allemagne au XIX* siècle. Après quelques années d'agitation tumultueuse , contre-coup inévitable des événements de Paris , Tesprit révolutionnaire semble vaincu et une phase nouvelle est ouverte, une phase pacifique et sérieuse que ne troubleront plus ni les cris de guerre ni le bruit des émeutes. Ce n'est pas

toutes ses forces militaires; des canons furent braqués sur les places ; un joug plus lourd et plus intolérable que jamais allait peser sur un peuple qui avait su souffrir et protester dignement. L'irritation sourde qui grondait dans les âmes éclata subitement pour relever cet insolent défi. Le 6 septembre , le duc fut assailli à coups de pierre au moment où il sortait du tbéâtre et faillit être mis en pièces. Le lendemain , son château fut envahi et brûlé. La bourgeoisie arrêta Teffusion du sang, en prenant la direction de ce mouvement tumultueux. Le duc Guillaume , frère du souverain si justement chassé , fut salué par les acclamations d'une foule généreuse à qui cette victoire suffisait. Il reconnut les États et promit une constitution , qui fut préparée avec soin et accordée au mois d'octobre 183S.. La cause des libéraux de Brunswick était si juste , leur victoire avait été un résultat si heureux , que la Diète elle-même , dans sa séance du S décembre 1830, ratifia la déchéance du duc Charles et approuva les actes du duc Guillaume.

Le même mois , l'esprit libéral remporte le même triomphe sur l'électeur de Hesse-Cassel. L'électeur de Hesse Guillaume II était, comme son cousin de Brunswick , le type le plus complet de ces tyranneaux insolents qui déshonoraient l'Allemagne. Une femme , qu'il avait faite d'abord comtesse de

Reichenbach, puis, d'après le nom d'un domaine acheté pour elle en Moravie, comtesse de Lessonitz, disposait à son gré de la fortune et des emplois de l'état. Les esprits les plus éminents , les hommes les plus dévoués à Tordre général ne pouvaient se résigner à cette domination honteuse. Sept ans auparavant , M. de Radowitz , jeune encore et pourvu déjà de fonctions considérables, avait quitté la Hesse pour ne pas subir l'opprobre d'un gou* vernement livré aux courtisanes. Deux insurrections éclatent, l'une à Gassel le 6 septembre, l'autre à Hanau le 24. Le grand-duc, eflrayé, accorde tout ce qu'on lui demande : les Ëtats seront convoqués , les réformes exigées par l'opinion seront accomplies , et la favorite , l'indigne comtesse de Lessonitz , quittera immédiatement l'électorat. Les États s'assemblent , en effet, quelques semaines après ces événements , et rédigent une constitution nouvelle. Mais tout-à-coup on apprend le retour secret de la favorite ; il est aisé de prévoir que toutes les concessions de l'électeur seront retirées, toutes ses promesses violées, dès qu'il jugera le moment favorable. Une colère soudaine transporte la fière et loyale population de la Hesse. Les armes sont chargées , l'insurrection est prête... Or, la lutte ne pouvait être douteuse , et l'armée ne se fût pas décidée facilement à rétablir dans le sang des citoyens

un pouvoir déjà renversé par le mépris public. La comtesse de Lessonitz prend la fuite, suivie bientôt par Télecteur , qui se voit obligé , après un an d'absence (septembre 1831), d'abandonner le gouvernement à son fils.

En Saxe, même agitation et même victoire, amenées seulement par des causes différentes. Un souverain respectable , celui-là même qui avait été fidèle jusqu'au dernier jour à la cause de Napoléon , celui que le baron de Stein traitait si rudement en 1814 et dont la déposition fut discutée au Congrès de Vienne , le vieux roi Antoine n'avait pas l'énergie nécessaire pour transformer ses états selon les besoins nouveaux. Ce n'est pas à soixantequinze ans qu'un prince souverain peut se faire le promoteur d'une révolution régulière. L'aristocratie avait conservé maints privilèges du XYIIP siècle ; de plus , le roi était catholique au milieu d'une population protestante; on savait combien sa piété était profonde, et de serviles fonctionnaires , pour signaler leur zèle , n'avaient pas craint de froisser en maintes rencontres les convictions énergiques du pays qui fut le berceau de Luther. Deux émeutes éclatèrent à Dresde et à Leipsick , au moment où grondaient les insurrections de Brunswick et de la Hesse-électorale. La bourgeoisie fit son devoir ; elle prit la direction du mouvement populaire , afin de le contenir dans les

limites du droit. Le vieax roi comprit que son abdication était ie seul moyen de frayer la route à des innovations nécessaires et de détourner la tempête. Il n'avait pas d'enfants : son frère , le duc Maximilien , ayant renoncé à la couronne par un acte du 1 3 septembre 1 830 , il appela au trône , avec le titre de co-régent, son neveu le prince Frédéric-Auguste , qui promit une nouvelle constitution , une nouvelle loi municipale , une diminution des impôts , et tint loyalement sa parole. Quelques mois après les événements de Brunswick , de la Hesse et de la Saxe , une vive agitation se manifestait aussi dans le Hanovre. Guillaume IV, roi d'Angleterre et de Hanovre , avait succédé , en 4830, à son frère Georges lY. Ce changement de personnes, coïncidant avec les excitations d'une grande année , avait offert une occasion toute naturelle aux réclamations des parlementaires. Qu'étaient devenus les engagements de 1813? Les libéraux demandaient, là comme ailleurs , les institutions tant de fois promises , car la constitution de 1819, à Hanovre ainsi qu'à Berlin, n'avait établi que des états provinciaux. L*émeute n'éclata cependant qu'au mois de janvier 1831. Osterode et Gœttingue se soulevèrent. Ce fut, dans cette dernière ville surtout, un mouvement libéral et pur de toute influence démagogique. Des professeurs et des étudiants, l'élite de cette ville d'uni-

versité , la plus docte et la plus illustre de l'Ailemagne, portaient le drapeau de l'insurrection. L'émeute fut réprimée ; mais le gouvernement sentit bien qu'il y avait là un parti respectable , et qu'il avait affaire au cœur même du pays. Le roi Guillaume lY, d'ailleurs , était tolérant et bon ; loin de tyrannber le Hanovre , il montra bientôt qu'il voulait marquer son règne par des bienfaits. Le premier ministre du royaume , le comte Munster, dont l'entêtement hautain avait révolté les meilleurs esprits, fut remplacé par un ministre plus populaire. Un frère de Guillaume lY, un fils du roi d'Angleterre Georges III, le duc de Cambridge, reçut le titre de vice-roi , et deux ans plus tard, conformément aux promesses du nouveau pouvoir, d'importantes réformes étaient introduites dans la constitution de 1819. La loi de 1 833 instituait des chambres investies de droits sérieux ; le Hanovre prenait place parmi les états constitutionnels de l'Allemagne.

Toutes ces révolutions étaient les filles légitimes de la révolution de juillet ; elles étaient , comme leur modèle , le triomphe du droit sur la violence , et elles avaient su ne pas dépasser leur but. Malheureusement l'esprit démagogique, si bien dominé dans ces périlleuses rencontres par la sagesse du tiers-état , aspira bientôt à d'éclatantes revanches. Un parti factieux réveilla le souvenir des

guerres de 1830, en les unissant, par un mélange inoui, à des déclamations révolutionnaires. On arborait le drapeau rouge , noir et or, et on invoquait la république allemande, une république, disait-on , qui ne devait rien à la France, une république où je ne sais quelles tendances communistes et panthéistiques s*annonçaient déjà confusément et faisaient pressentir les folies de 1848. C'est ce qu'on vit à la fête de Hambach (1832) , lorsque le docteur Wirth et le docteur Siebenpfeiffer haranguèrent au pied d'un château féodal une multitude enivrée d'espérances patriotiques et de passions subversives. C'est ce- qu'on vit encore dans les conciliabules de la Burschenschaft ; les ardents patriotes de 1813 , les hommes qui voulaient à tout prix la ruine de Napoléon , n'avaient pas craint d'organiser, sous le nom de Tugend hund, une association gigantesque dont l'unique pensée était l'affranchissement de l'Allemagne; la Burschenschaft de 1 832 fut comme l'héritière du Tugend bund. Seulement, elle agissait à l'intérieur; Tennemi , pour elle , ce n'était pas une domination étrangère et justement haïe, c'étaient les monarchies allemandes , c'était l'ordre éternel , c'était la société elle-même. Le drapeau national, le drapeau des Othon et des Barberousse , hypocritement déployé dans les airs , attirait de toutes parts une jeunesse enthousiaste à qui le sens de l'expédition était

m L'ALLEMAGNE

soigneusement caché. Effi*ayée du péril, la Diète redoublait de vigilance, et le parti absolutiste, exploitant ces alarmes , s'efforçait de reprendre ce qu'on avait légitimement gagné. On enchaînait la presse , on établissait la censure , on opposait mille entraves à la marche régulière des constitutions. Les choses allèrent si loin, la lutte de Tabsolutisme et de la démagogie devint si vive , qu'un jour, le 3 avril 1833, une poignée de conspirateurs , presque tous sortis de la Burschenschaft , les uns n'obéissant qu'au génie de la destruction , les autres emportés en aveugles par le rêve d'une grande république nationale, allèrent attaquer la Diète à Francfort. Émeute de pédants! dit très-bien un publiciste plein de sens et d'esprit ; ils tentent une entreprise sur Francfort , « parce que c'est là » que siège la Diète, c'est-à-dire Tombre du fan-

» tome de l'empire germanique Figurez-vous

» le parti du peuple en 89 , s'emparant de Reims , » la ville où l'on couronnait les rois , afin de faire » la révolution , et prenant la sainte-ampoule pour » le pouvoir : tel est le genre de méprise de » l'insurrection de Francfort. » * — Émeute de fous ! faut-il ajouter ; émeute de mauvais citoyens ! L'esprit nouveau qui luttait si vaillamment en Hanovre , en Bade et en Bavière , ne résista pas au

> Saint- Marc Girardin , Notices politique* et littéraires sur VAlletnagne: Paris, 1835, pag. 37.

coup que lui portait cette niaise denifigogie affublée des couleurs du moyenhâge. L'équipée de 1 833 eut le sort qu'elle méritait ; les chefs furent jetés en prison , et une foule de naïfs jeunes gens durent chercher un asile en France. La véritable victime, ce fut le parti constitutionnel. L attentat de Francfort est une date funeste ; de ce moment la réaction l'emporte , et Tordre est rétabli sur les ruines de la liberté.

Ici, une période nouvelle commence. Réduit aux domaines de la pensée , l'esprit allemand va y porter l'inquiète ardeur et le besoin d'innovations qui l'agite. La révolution se continuera dans ces calmes royaumes où la poésie et la philosophie, sans souci jusque-là des épreuves de h tenre, déployaient leurs merveilleux trésors.

1] y avait une poésie éprise de Tinfini^ une poésie idéale et sublime, qui tantôt, avec Goethe, construisait le temple de l'art et y glorifiait tous les produits de l'imagination humaine; tantôt, avec Schiller, faisait battre les coeurs pour tous les sentiments généreux et inaugurait le culte des héros ; tantôt , avec les chanteurs romantiques , éveillait les échos du moyen-âge , ou disait les harmonies enfantines d'une nature pleine d'incantations et de

mystères. Il y avait une philosophie qui , de Kant à Hegel , s'était emparée de tous les royaumes invisibles; une philosophie à la fois sévère et éblouissante, à la fois rigoureuse et mystique; une philosophie qui multipliait les pédantesques formules autour de ses arcanes et qui emportait ses initiés dans les splendeurs du septième ciel ; il y avait une philosophie audacieuse qui avait retrouvé au fond des âmes les sources de ce spiritualisme tari par le XYIIP siècle, et qui, finalement , dans le délire de son extase , allait placer rhomme sur le trône même de Dieu. Cette* poésie et cette philosophie étaient trop au-dessus de la foule. On leur fit parler le langage de tous, on leur ordonna de distribuer à la multitude les richesses qu'elles avaient amassées. Or, comme les peuples allemands, en ce moment-là, étaient en proie à une fébrile agitation et appelaient une rénovation sociale, on vit soudain la poésie et la philosophie transformées en instruments de combat. Le temps des contemplations sublimes était passé; l'Allemagne voulait vivre enfin de la vie active. Les Muses de la solitude et du recueillement , la tunique relevée et la chevelure flottante , descendirent au premier appel sur les places tumultueuses.

Une révolution si grave dans les habitudes intellectuelles d'une grande nation devait être conduite avec une scrupuleuse prudence; on s'y précipita

yiolemmenl , on ne craignit pas d'offenser le génie même de ce peuple qu'on voulait retremper en de mâles épreuves , on ne craignit pas de dissiper au vent la meilleure partie de son patrimoine. Déjà Louis Boerne dans la critique , Henri Heine dans la poésie , Edouard Gans dans les sérieuses études philosophiques avaient donné le signal. Mais quelle finesse humoristique chez Louis Boerne! Quel sentiment de Fart chez Fauteur du Livre des Chants! Et chez le disciple de Hegel, quelle générosité d'émotions , quelle vive et charmante éloquence ! Âpres les équipées de 1833 et les répressions de la Diète , les hommes qui prétendaient continuer l'exemple de ces éminents esprits se jetèrent du premier coup dans les extrêmes. Avec Louis Boerne et Henri Heine , le style nouveau était vif et alerte ; on voulut une littérature prétentieusement frivole. Avec Edouard Gans , la philosophie , renonçant aux froides abstractions, se montrait sympathique et humaine ; on voulut une philosophie armée de la torche incendiaire, et le puissant système de Hegel devint l'arsenal de la démagogie.

Ce fut la poésie qui entra la première en campagne; les lettrés précédèrent les sophistes. Un écrivain sérieux et convaincu, un jeune privât docent de l'université de Kiel , M. Ludolph Wienbarg, avait très-bien compris la nécessité d'une rénovation littéraire ; il avait l'ambition de reprendre

et de mener à bonne fin Tœuvre si ingénieusement cpmn^encée par Louis Boerne. M. Wienbarg publiait , en 1 833 , un livre qu'il intitulait assez bisarrement Batailles esthétiques , et il le dédiait à la jeune Allemagne :

« C'est à toi , jeune Allemagne , que je dédie ces discours 7 et non pas à Tancienne* Chaque écrivain devrait ainsi déclarer d'avance à qui il destine son livre. Libéral , antilibéral, ce sont là des désignations trop vagues. Tous ceux qui écrivent aujourd'hui pour la vieille Allemagne, — que ce soit pour la vieille aristocratie, pour les vieilles universités ou les vieux Philistins, car ce sont là, comme on sait , les trois parties qui la composent , «-^ tous ceux-^là ne portaient-ils pas sur leurs armes la devise de la liberté? Au contraire, celui qui écrit pour la jeune Allemagne proclame, par cela même, qu'il ne reconnaît pas Taristocratie des anciens jours , qu'il voudrait voir l'érudition décrépite de la vieille Allemagne ensevelie dans les souterrains des Pyramides d'Egypte , qu'il déclare la guerre aux Philistins et qu'il est décidé à les poursuivre sens relâche jusque sous la mèche de leur classique bonnetde nuit.

» C'est à toi , jeune Allemagne , que je dédie ces discours , épanchements passagers d'une âme inquiète ; ils sont tous sortis du désir qui remplit mon cœur et qui me fait souhaiter pour mon pays une vie meilleure et plus belle. Je les ai prononcés en «chaire dans une aoadémie de l'Allemagne du nord ; mais j'espère qu'ils ne vous porteront pas avec eux l'atmosphère des quatre facultés, laquelle n'est pas précisément ce qu'il y a de plus pur et de plus frais. Je recevais ènicore les boutfées de l'air extérieur , et l'été de 4633 a été le premier et le dernier semestre de mon enseignement.

» C'est à toi , jeune Allemagne , que je dédie ces discours , à l'Allemagne brune comme à l'Allemagne blonde. C'était cette dernière qui m'entourait alors; elle était la Muse qui^ deux fois par semaine , inspirait mon esprit. Non , rien n'enivre le coeur comme l'aspect de cette ardente jeunesse ; mais la colère et le découragement se mêlent à l'enthousiasme, quand on a devant soi ces prisonniers de nos universités pédantes. L'esclavage est leur étude. Ils sont forcés de tresser eux-mêmes les liens qui garrotteront leurs mains et leurs pieds. Les malheureux 1 comme ils m'ont recherché , comme ils m'ont aimé , quand je leur montrais, en image du moins, la liberté sainte I » ^

Ces vives paroles résumaient bien la situation. Oui , la vieille Allemagne n'était plus , et il fallait qu'une Allemagne plus jeune , plus alerte , plus intrépide , quittât la rêverie pour l'action. M. Wienbarg aurait bien voulu fonder une école qui représentât cet esprit nouveau; pourquoi n'a-t-il pas su lui donner autre chose qu'une étiquette? Le groupe d'écrivains connu sous le nom de Jeune Allemagne a excité vivement l'attention par la légèreté capricieuse de ces allures. Quels principes ont-ils soutenus? Quelles vérités ont -ils fait triompher ? C'étaient des dUettanti , c'étaient M. Charles Gutzkow, M. Henri Laube, M. Théodore Mundt , M. Gustave Kùhne. Plus d'un parmi eux s'est réformé depuis et a rendu de vrais services ; mais alors il n'y en avait pas un seul qui

1 JBMthetisehe Feldauge , dem jungen Deutsçhland gswidmet, ▼on L. Wienbarg, Hamboarg, 1884, pag. ▼-▼».

fût assez vigoureusement armé pour diriger Tessor des esprits. Rien de plus étrange que le contraste de leurs prétentions et de leurs œuvres. Tribuns littéraires et réformateurs sociaux, — tel était du moins le titre qu'ils s'attribuaient, -— leur audace fut d'écrire des romans , des nouvelles , des drames , des récits de voyage , dans un style cavaliërement fantasque. Le style ! la fantaisie ! la légèreté humoristique! ils n'avaient pas d'autre programme. Voulez-vous savoir ce qu'il y avait sous cette prétentieuse enveloppe? Cherchez attentivement , vous ne trouverez que les doctrines les plus inj3ohérentes : un certain cynisme saint-simonien danâ les romans de M. Gutzkow, un épicuréisme banal chez M. Laube, une exaltation à la fois mystique et sensuelle chez M. Théodore Mundt. Une seule inspiration leur était commune à tous : ces jeunes réformateurs d'un grand pays se sentaient une répugnance profonde pour tout ce qui avait été l'orgueil et la joie de leurs ancêtres. Le spiritualisme était bafoué; la moralité allemande était reléguée parmi les vieilleries d'un autre âge , et les chastes héroïnes des maîtres cherchaient vainement un refuge dans le ciel insulté de la poésie.

Il était évident que cette jeune Allemagne n'était ni jeune ni allemande. Si la Diète n'avait saisi leurs livres , si elle n'avait fait subir à M. Gutzkow

quelques mois de prison et forcé M. Wienbarg à se réfugier en Danemarck , il est probable que les écrits de h jeune Allemagne, après avoir excité d'abord quelque intérêt, fussent morts bientôt et tout naturellement au milieu de Tindifférence publique. Cette vivacité de langage , qui semblait aux jeunes tribuns une si précieuse conquête , avait pu séduire un instant les esprits; elle ne répondait plus aux ardeurs impétueuses et confuses qui s'accroissaient chaque jour. C'était Tépoque où M. Henri Heine , dans un livre adressé à la France , écrivait ces effrayantes paroles :

a Le christianisme a adouci jusqu'à un certain point la brutale ardeur batailleuse des Germains ; mais il n'a pu la détruire, et quand la Croix , ce talisman qui l'enchaîne, viendra à se briser, alors débordera de nouveau la férocité des anciens combattants > l'exaltation frénétique des Berserkers que les poètes du Nord chantent encore aujourd'hui. Alors, et ce jour viendra, les vieilles divinités guerrières se lèveront de leurs tombeaux fabuleux, essuieront de leurs yeux la poussière séculaire ; Thor se dressera avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques... Quand vous entendrez le vacarme et le tumulte , soyez sur vos gardes , nos chers voisins de France , et ne vous mêlez pas de ce que nous ferons chez nous; il pourrait vous en arriver mal. Gardez-vous de souffler le feu, gardez-vous de l'éteindre ; vous pourriez facilement vous y brûler les doigts. Ne riez pas de ces conseils , quoiqu'ils viennent d'un rêveur qui vous invite à vous défier de Kantistes, de Fichtéens , de philosophes de la nature ; ne riez pas du poète fantasque qui attend

dans le monde des faits la môme révolution opérée déjà dans le domaine de l'esprit. La pensée précède Faction , comme l'éclair le tonnerre. Le tonnerre d'Allemagne est allemand, à la vérité; il n'est pas très-leste et roule avec lenteur; mais il viendra, et, quand vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s'est fait encore entendre dans l'histoire du monde , sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché le but. A ce bruit, les aigles tomberont morts du haut des airs; les lions, dans les déserts les plus reculés de l'Afrique, baisseront la queue et se glisseront dans leurs antres royaux. On exécutera en Allemagne un drame auprès duquel la Révolution française ne sera qu'une innocente idylle 1... d^

Les sinistres menaces que proférait ainsi Fauteur des Reisebilder , n'étaient pas une vaine fantasmagorie dans la bouche du brillant humoriste. M. Heine avait deviné avec un merveilleux instinct les théories et les projets qu'une certaine école préparait déjà dans l'ombre. On sait avec quelle circonspection le grand et puissant Hegel avait exposé sa doctrine. Luthérien orthodoxe en religion, conservateur en politique, il paraissait persuadé que sa philosophie était une interprétation idéale du christianisme et pouvait devenir la base d'une société bien assise. En vain , après sa mort , les plus fidèles et les plus autorisés de «es disciples redoublèrent-ils d'efforts pour défendre la pensée du maître; le même esprit qui bouleversait les

^ Der Saion , zweiter Theit — Zur Gesehitshie der ReUgi&n vnd PhUotophie in Deutêehlandy tod Heinricli Heine. Hamb., 1834.

lettres pénétra bientôt dans la métaphysique. Ces temples des doctrines sereines , dont parle si bien LfUcrèce, s'écoulaient Tun après Tautre. Ce ne furent plus cette fois des dilettanti qui prétendirent transformer l'esprit national , ce furent de vrais tribuns , des révolutionnaires , des girondins et des montagnards. Us se donnaient eux-mêmes ces noms av^ une joie lugubre. Bientôt , en effet , éclata avec fureur une sorte de 1 0 août philosophique. On vit la majesté divine outragée ,• les dogmes éternels tournés en dérision , les croyances séculaires du genre humain citées à la barre d'un tribunal impie. Les métaphores du poète ne disaient rien de trop : le marteau des dieux barbares commençait à démolir l'Église universelle.

Il faut Tavouer pourtant , la jeune école hégélienne, qui reprenait ainsi à sa façon la tentative avortée de la jeune Allemagne , avait eu des commencements moins odieux. Les Annaks de Halle , fondées en 1838 (c'était le principal organe des novateurs), ont rendu des services. M. Arnold Ruge ) qui devait être plus tard un des chefs les fias ardents du panth^sme démagogique , avait alors pour collaborateur un homme grave , un esprit sérieux , M. Ëehtermeyer) qui maintint long-temps leur entreprise dans les limites de la vérité et du devoir. M. Echtermeyer était attaché de cœur a la première école hégélienne , à celle qui comptait

dans ses rangs des penseurs austères comme Marheinecke , des esprits généreux comme Edouard Gans, et même des âmes mystiques et pieuses comme l'aflfectueux Goeschel. Il voulait seulement que la philosophie ne restât pas à jamais dans des sanctuaires inaccessibles; il voulait que les arcanes de Hegel devinssent une propriété commune, et que la nation allemande , jusque-là trop séparée de ces maîtres , connût aussi les viriles jouissances de la pensée. Surtout il aimait le XIX® siècle, il avait foi dans la mission de son temps , et si des rêveurs pusillanimes voulaient nous ramener au moyenâge, sa plume de critique était impitoyable. C'est ainsi que les Annales de Halle, soumises alors à rinfluence de ce ferme esprit , s'annoncèrent tout d abord par une vive et brillante expédition contre les coryphées du romantisme.

M. Echtermeyer nous apparaît au début de la jeune école hégélienne, comme M. Ludolph Wienbarg au début de la jeune Allemagne : tous deux semblent avoir compris leur rôle , mais tous deux restèrent isolés. M. Wienbarg se découragea de bonne heure, et ses amis, privés de son mâle exemple , se perdirent bientôt comme à plaisir dans toutes les frivolités du dilettantisme. M. Echtermeyer mourut ; aussitôt la jeune école hégélienne se sentit émancipée et les saturnales commencèrent.

Au milieu de ces divagations , comment les esprits troublés et enivrés pouvaient-ils s'intéresser encore aux discussions des parlements? On leur annonçait des bouleversements formidables. Ce n'était pas seulement la société qui était changée , c'était Tordre général du monde. Dieu était détrôné et le genre humain prenait sa place. Les hommes même que révoltaient ces doctrines insensées , n'en gardaient-ils pas au fond de leur âme je ne sais quelle exaltation secrète? Ils rêvaient confusément d'un avenir mystérieux réservé à la race germanique. C'était cette grande race qui , à des époques décisives , avait renouvelé le monde ; au moment oii l'empire romain s'écroulait, les Barbares étaient accourus du fond de l'Orient à travers les glaces du Nord , et , s'unissant au christianisme , ils avaient constitué l'Europe du moyen-âge; à l'heure oii le moyen-âge se voilait des ombres de la mort , les fils d'Hermann et d'Alaric avaient accompli la révolution religieuse et inauguré l'esprit moderne ; n'était-ce pas aussi à un tel peuple qu'il appartenait de créer définitivement cette société meilleure appelée depuis cinquante ans au milieu des révolutions et des ruines? Formulées

d'une manière précise ou vaguement aperçues dans les brouillards des songes , ces espérances bizarres hantaient bien des cerveaux : singulière évocation des fantômes du passé, au moment où Ton se vantait si fort d'avoir façonné enfin la vieille Allemagne à l'exercice des vertus pratiques ! Que de fois n'ai-je pas entendu vers cette époque des politiques de tout rang rabaisser les travaux de la France et rejeter son esprit avec dédain I Je m'expliquais alors pourquoi les chambres de Bavière , de Wurtemberg et de Bade éveillaient une attention si médiocre. Ni le patriotisme ni le talent ne leur manquaient. Des assemblées où siégeaient des orateurs comme Welcker et d'Itztein , d'intègres historiens comme Rotteck , des jurisconsultes vé* nérés comme Mittermaier , des publicistes comme Paul Pfizer, des hommes d'état comme Roemer et Stuve, méritaient assurément la sympathique assistance de l'Allemagne. Peu à peu , le concours de tous leur faisant défaut, le zèle des députés se ralentit et la vie parlementaire s'effaça.

C'est à peine si la résistance de quelques hommes de cœur aux violences d'un pouvoir infatué provoqua un instant des sympathies ardentes : je parle des affaires de Hanovre , et de cette réaction insensée qui supprima , au milieu de la situation la plus calme, la loi fondamentale du pays.

Guillaume lY, roi d'Angleterre et de Hanovre ,

étant mort sans enfants le 20 juin 1837, sa nièce la princesse Victoria , 611e du prince Edouard duc de Kent et petite-fille de Georges III , lui succéda sur le trône de la Grande-Bretagne. Le Hanovre, fief masculin , ne pouvait faire partie des états de la jeune reine ; il échut au prince Ernest-Auguste , duc de Cumberland , cinquième fils de Georges III d'Angleterre et frère cadet de Guillaume IV. Le duc de Cumberland avait été le chef du parti tory eti Angleterre ; le roi Ernest-Auguste fut , dès le premier jour, l'adversaire déclaré des libertés du Hanovre. En prenant possession de la couronne , il annonça hautement, dans sa proclamation du 7 juillet 4837, qu'il ne se considérait pas comme lié par la constitution de 1833. Il ajoutait que cette constitution ne répondait pas à ce qu'il croyait être l'intérêt essentiel du pays. Quel était cet intérêt, objet d'une sollicitude si empressée? Quel régime serait substitué au régime ainsi condamné d'avance? Le roi ne le disait pas en termes exprès ; il faisait seulement pressentir un retour à la loi de 1819. Cette incroyable déclaration produisit une stupeur profonde. Quelles que fussent les divisions du parti constitutionnel, quelle que fût rindifierence des esprits , occupés alors de chimériques ambitions et façonnés de plus en plus au mépris des idées françaises, on sentit pourtant qu'une telle audace était comme un défi à l'Aile-

96 L*ALLEMAGN£

magne et au XIX^ siècle. L'Allemagne entière s'émut. Dans tous les états constitutionnels , les chambres vinrent en aide à leur sœur menacée. En Bavière , en Saxe , en Wurtemberg , dans la Hesse électorale, dans les duchés de. Brunswick et de Hesse-Darmstadt , les députés de la seconde chambre exprimèrent le vœu que le Gouvernement employât tous les moyens en son pouvoir, afin de sauver et de rétablir la loi fondamentale du Hanovre. Les feuilles libérales de Paris et de Londres prêtèrent une vigoureuse assistance à ce soulèvement de l'opinion. En Angleterre, l'acte du roi Ernest -Auguste parut une illégalité si odieuse, qu'aucun journal tory nosa le justifier ; les anciens organes du duc de Cumberland s'appliquèrent plutôt à établir que le parti tory était complètement étranger aux affaires du Hanovre.

On crut un instant que ce vif et subit élan de l'opinion indignée arrêterait le roi Ernest-Auguste. Deux mois après devait être célébrée la grande fête de l'université de Goettin^ue. Fondée en 1737 par le roi d'Angleterre Georges II , l'université de Goettingue, la docte et illustre Georgia^Augusta , s'apprêtait à fêter l'anniversaire séculaire d'une date justement chère au pays. De toutes parts , l'école des Heyne , des Heeren , des Blumenbach , des Grimm , des Ottfried MùUer, appelait à elle les représentants des autres grandes écoles de l'Allemagne.

La fête commença le 4 7 septembre ; toutes les illustrations de la seimce et des lettres y étaient rassemblées. Au premier rang brillait M. Alexandre de Humboldt ; on voyait auprès de lui des théologiens comme Gésénius et Wegscheider, des historiens comme Frédéric Hurter et Wachsmuth , des philologues comme Thiersch , Welcker et Lachmann. Un diplomate célèbre , un ami de Goethe et de Schiller, le comte Reinhard, n'avait pas voulu manquer à ces nobles fêtes de l'esprit. Autour de ces hommes qui représentaient toutes les conquêtes scientifiques de notre âge , combien de noms moins connus et inscrits déjà cependant sur le livre de la pensée militante! Quelle réunion d'élite! Quelle jeunesse enthousiaste ! Aucune préoccupation étrangère n'aurait dû troubler ces joies de l'intelligence; mais comment écarter ce qui occupait tous les esprits? On s'était réuni pour honorer le souvenir du passé , et l'on ne pouvait songer qu'à l'avenir. Au milieu des discours , au milieu des hymnes de fête et des vivat, la menace du péril public était toujours présente. Si Ottfried Mûller, dans une mémorable harangue , racontait les périodes diverses de Geargia^Âugusta durant le siècle qu'elle avait si glorieusement rempli , les belles paroles de l'auteur éveillaient plus de réflexions attristées que de magnifiques souvenirs. Si l'on découvrait la statue colossale du roi Guillaume lY, les bravos qui

accueillaient l'auguste protecteur de Goettingue n'empêchaient pas les observations inquiètes ; on remarquait le mouvement de la main tendue , de cette main , disait-on , qui devait , d'après la pensée du statuaire , présenter au peuple la loi fondamentale de i 833 ; mais le précieux symbole avait été enlevé par ordre et la main était vide. Et puis , que de rapprochements douloureux! On devait fêter l'anniversaire de la fondation de l'université sous un prince qui avait été , avec Georges II , le plus dévoué de ses bienfaiteurs ; Georges II avait inauguré le premier siècle de l'illustre école, Guillaume lY devait inaugurer le second ; vain espoir ! La mort de Guillaume changeait tout. La période des rois d'Angleterre était close , et une période nouvelle commençait , la période des rois de Hanovre , qui «^annonçait par un insolent mépris de la loi et de l'esprit national. C'est au milieu de ces préoccupations que furent célébrées , du 1 7 au 20 septembre 1837, les fêtes séculaires de l'université de Goettingue. Peu à peu cependant les espérances publiques se relevèrent. Ce déploiement même des forces morales du pays parut une heureuse rencontre. Ëtait-ce en face de cette pacifique armée de l'intelligence qu'un souverain , encore étranger la veille , oserait porter une si profonde atteinte aux droits du pays qu*ii venait gouverner? Le jour où se terminaient le^ fêtes , plus d'un sérieux esprit se

félicitait déjà de la victoire et annonçait que Torage était p^ssé.

On se trompait : la crise était imminente , et le danger grandissait dans l'ombre. Six semaines après le jubilé de Goettingue, le 30 octobre, les chambres furent dissoutes , et le surlendemain » 1 ^^ novembre , un décret royal supprimait la con* stitution de 1833. En même temps, la loi de 1819 était remise en vigueur ; on rétrogradait du régime constitutionnel au régime des états provinciaux . ^

Quelle résistance opposer au coup d'état du roi Ernest? Point de centre de réunion, point de journaux libres , et des partis depuis long-temps divisés : telle était la situation du Hanovre. Les libéraux commençaient à comprendre tout le tort qu'ils avaient fait à leur cause ; ces grandes prétentions germaniques , ce dédain des institutions françaises , toutes ces vanités puériles auxquelles les meilleurs esprits s'étaient laissé prendre , leur pesaient maintenant comme un remords. La conduite du roi excitait sans doute une vive indignation ; mais l'indifférence publique pour la constitution de 1833, indifférence entretenue par les libéraux eux-mêmes > enlevait d'avance à l'opinion les seules armes qui eussent pu la servir. Une voie était ouverte * de nouvelles élections allaient avoir

^ Voy.^ sur la question de droit, un intéressant ouvrage, publié arec une préface de M. Dahlmann : Veriheidigung des Staatsgrundgetelxes fiir da$ KOnigreich Hanover. léna, 1838.

lieu, conformément à la loi de 1819: en s'abstenant de prendre part au vote, le pays protestait dignement, et condamnait à l'impuissance les hommes qui voulaient le ramener en arrière. Mieux valait se résigner à la perte du régime constitutionnel que de consacrer par une adhésion le régime hypocrite des États provinciaux. Sept hommes seulement comprirent ainsi leur devoir ; ce n'étaient pas , certes , des esprits avides de scandale , ce n'étaient pas des tribuns , des démagogues exploitant les colères nationales ; c'étaient tous des hommes graves et quelques-uns des hommes vénérés ; c'étaient les plus savants maîtres de l'université de Goettingue. Nommons-les ; de tels noms n'appartiennent pas seulement aux annales de la science , une belle place leur est due dans l'histoire politique de l'Allemagne. Il y avait d'abord les deux frères Grimm , Jacob et Wilhelm , les patriarches de la philologie germanique ; il y avait l'historien et publiciste Dahlmann , célèbre déjà par ses travaux sur les premiers siècles des Germains ,« par des publications importantes dans les Manumenta de M. Pertz et par de graves écrits pleins de modération et de savoir sur les principes de gouvernement applicables à notre XIX® siècle.' Les quatre

> Forêchungen auf d$in G9biete dvr G9»ekiehi9, 2 b. Altona , 1823-33. — ChronUt von Dithmanen. 3 b. Kiel , 1827.

2 Poliiik auf den Grund untl da$ Mats der gegebfnen Zuttùnde ZuHhkgefUhrt. GoUingen , 1835.

autres , plus jeunes et moins illustres , étaient déjà cependant des personnages considérables. Quand on voyait un jurisconsulte comme Albrecht nier hardiment la légalité d'un décret du roi , les plus insouciants devaient être émus. Laborieux disciple de Eichhorn , juriste scrupuleux et intègre , Albrecht avait consacré toutes ses forces à l'étude historique du droit allemand ; si un tel homme protestait contre un acte du souverain , ce n'était pas , on pouvait en être sûr, le rationalisme libéral qui parlait par sa voix , c'était la tradition même et le génie national. L'historien littéraire Gervinus, l'orientaliste Ewald , le physicien Weber avaient aussi , comme leurs collègues , le droit de parler haut et de donner des exemples. Le 18 novembre, ils adressèrent tous les sept au Curateur de l'université une calme et vigoureuse protestation ; appelés, disaient-ils, comme membres de l'université à nommer des députés aux États , suivant le régime aboli de 1 81 9 , il ne leur était pas possible de contribuer au vote sans souscrire à la violation de la loi fondamentale; leur devoir, au contraire, était de protester contre cette violation , de maintenir leur propre serment et de défendre le terrain du droit. Cette protestation , bientôt publiée dans les journaux et portée d'un bout de l'Allemagne à lautre , attira sur les signataires les rigueurs qu'ils avaient prévues. On ne croyait pas cependant

que le mépris de la légalité pût être poussé si loin. Sans instruction, sans débats, sans jugement , les sept professeurs furent destitués de leurs fonctions inamovibles , et trois d'entre eux , Dahlmann , Jacob Grimm et Gervinus , reçurent Tordre de quitter le Hanovre.

La brutalité de cette mesure dévoilait tout le système du nouveau gouvernement. En frappant ainsi de tels hommes, en brisant la couronne scien*tifique d'une si illustre université , le roi Ernest- Auguste annonçait à tous qu'il ne reculerait pas , et que son coup d'état triompherait au besoin par la terreur.

IT

Cette terreur, je suis heureux de le dire , rallia un instant les forces dispersées des libéraux ; si quelque chose avait pu donner au parti de la légalité les vertus politiques si nécessaires en de pareilles conjonctures, c'eût été assurément l'outrage infligé à des maîtres comme Jacob Grimm. Mais l'indignation suffisait-elle? Ne fallait -il pas ici l'esprit de suite, la discipline des partis, la communauté d'une conviction forte? Les divisions du parti constitutionnel , le mépris qu'on avait affiché si longrtemps pour des institutions empreintes de l'esprit français, toutes ces causes et d'autres

encore servaient merveilleusement la réaction absolutiste. Je sais quelle a été sur bien des points la résistance légale , je sais tout ce que l'opinion a tenté pour assurer le triomphe du droit ; bien des hommes , dans ces affaires de Hanovre , ont mérité Testime et la reconnaissance de rAliemagne ; ils ont échoué cependant.

Un publiciste distingué , M. Hinrichs , a très* bien mis en lumière les fautes commises par la population du Hanovre ; il est trop disposé seulement à ne voir là que faiblesse et inexpérience politique.^ Regardons plus haut et plus loin; n*açcusons pas l'inexpérience des Hanovriens, accusons les tendances secrètes ou déclarées de FÂIlemagne entière pendant la période qui suit les excès démagogiques de 1 833. Ces tendances étaient contraires aux lentes réformes. Humiliés comme nation^ impatients d'agir et réduits sans cesse à l'impuissance , les peuples allemands étouffaient dans leurs catégories étroites. Pour se consoler, ils invoquaient l'avenir et s'enivraient de chimères. A quoi bon ces constitutions importées de l'étranger? A quoi bon ces travaux , ces discours , ces débats des parlements , tant que l'Allemagne n'avait pas concentré toutes ses forces? L'unité allemande était le premier des biens ; la liberté viendrait ensuite.

1 Hinriehs poUlische Vorlesungen. Halle, 1843, zweiler Baad , 8. 6M3.

Ainsi parlaient les modérés ; ainsi parlait , entre autres , à la chambre des députés du Wurtemberg , le mâle publiciste Paul Pfizer, tandis que les tri-^ buns , plus exaltés chaque jour, opposaient aux chartes constitutionnelles les promesses de la révolution germanique : avec l'unité de la patrie , c'était la société future qui sortait du chaos. Je ne m'étonne pas après cela que le Hanovre ait accepté si aisément les conditions du roi Ernest ; je m'étonne bien plutôt que la question du Hanovre ait passionné l'Allemagne pendant deux ans. Il faut bien le reconnaître : si TÂlIemagne s'est émue pour la constitution du Hanovre , si le sort des sept professeurs a excité des sympathies unanimes , si les chambres de Bade , du Wurtemberg , de Brunswick , de Hesse-Gassel ont fait entendre des réclamations courageuses, c'est la probité allemande qui était en jeu , non pas la foi parlementaire. On était indigné des violences du roi Ernest , on ne s'enthousiasmait pas pour la charte déchirée. Froissés déjà sur tant de points, les esprits généreux puisaient dans ces événements de nouveaux griefs contre les ennemis de la liberté ; les démagogues y trouvaient l'occasion d'exploiter habilement les émotions publiques ; il restait à peine un petit groupe de fermes esprits qui défendaient pied à pied le terrain du droit, également éloignés du découragement et de la colère. Cette crise , enfin ,

qui aurait pu être si utile à la cause libérale et attirer les sympathies publiques sur les efforts de tant de vaillants lutteurs , ne fit qu'accroître la ténébreuse propagande des factieux. C'est le moment où se fondent les Annales de Halle ; c'est le moment où la jeune école hégélienne va substituer peu à peu ses passions subversives au génie régulier du progrès. Faiblement soutenu dans le Hanovre , compromis ailleurs par des auxiliaires dont il n'a pas encore appris à se défier, le parti libéral traverse une crise profonde ; son irritation n'a fait que préparer sa déroute.

Est-ce à dire qu'on doive désespérer? A Dieu ne plaise. Malgré son inconstance, malgré son manque de netteté et de décision , le libéralisme allemand a des ressources vivaces. Comment l'arracher aux séductions des rêveurs ou aux entraînements des tribuns? Que faudrait-il pour lui rendre le sentiment des choses possibles , pour lui donner la claire et complète intelligence de ses devoirs? Il faudrait qu'une voie régulière fût tracée ; il faudrait qu'un rayon de soleil vînt éclairer sa marche. Il s'épuise dans le cercle étroit où il agit , il doute de lui-même , il est frappé de langueur ; le jour où un grand théâtre lui serait ouvert , soyez sûr qu'il retrouverait la foi , et que les vaines chimères s'évanouiraient bien vite. Un instant , après les affaires de Hanovre , le libéralisme a eu ,

comme dans un éclair, le sentiment lumineux de ce qui lui manque ; une heure , un jour, toutes les chambres constitutionnelles de l'Allemagne ont été associées dans un même intérêt; une même pensée a fait battre tous les cœurs. Brillante espérance rapidement disparue ! La lumière s'est bientôt voilée, et le découragement s'est glissé de nouveau dans les âmes pour les livrer sans défense à maintes séductions pernicieuses. Le mal du libéralisme, le mal profond d'où proviennent toutes ses fautes , le mal qui explique ses défaillances ou ses emportements, quelqu'un l'a nommé d'un nom spirituel et hardi : c'est « le mal de la petitesse et de la dislocation. » *

^ Saint-Marc Girardîn, Notices politiques et littéraires sur l'Allemagne. Paris, I83ô, pag. 19.

L'ALLKUGHE A L'iTÈMEUHT DE FRiDtRIC-GmilAIIHR IT.

8ITIIATI0R IHTBLLBCTUBLLB ET POLITIQUE. — LB§ TftOIS CBNTEK8 DB L*B§PBIT AIXBMAHD: TIBHNB , MUHICH , BBBLIll.

L'avènement de Frédéric-Guillaume IV au trône de Prusse a relevé les espérances et rectifié la marche du parti libéral. De 1815 à 1830, et de 1830 à 1840, les orateurs ou les publicistes des états constitutionnels avaient déployé en vain toutes les ressources du talent et du patriotisme ; resserrés sur un étroit théâtre , ils étaient découragés sans cesse par le sentiment de leur impuissance. Un nouveau théâtre, et le plus propice de tous, va désormais s'ouvrir aux efforts des esprits généreux. S*il y a un pays qui soit préparé par sa culture intellectuelle à devenir le vrai champ de bataille des idées et l'espoir définitif des peuples allemands ,

c'est le pays que le grand Frédéric a marqué d*une empreinte ineffaçable. Cette Prusse accoutumée à toutes les hardiesses de l'esprit, et dont le sort, qu'elle le reconnaisse ou non ; est lié à la destinée même de la pensée moderne , l'heure a sonné oii elle pourra jouer son rôle. Jusque-là , un instinct de haute convenance arrêtait les plus pressantes réclamations. Frédéric-Guillaume III avait partagé, aux jours de deuil , toutes les douleurs et toutes les humiliations de la patrie ; à léna et à Auerstaedt , il avait vu son royaume sur le point d*être rayé de la carte , et il n'avait pas désespéré de la Prusse ; faible et irrésolu avant le péril , il s'était relevé sous l'épée du vainqueur. Qui donc aurait voulu attrister sa vieillesse? Qui n'eût craint de réveiller chez lui de douloureux souvenirs et de troubler un repos si cruellement acheté? Les partis semblaient s'être entendus pour s'accorder une trêve ; on se taisait , on attendait ; les questions les plus vives étaient patiemment ajournées. Une fois le nouveau règne commencé , l'esprit public reprit aussitôt tous ses droits, et c'est ainsi que 1840 a été une date si. importante dans l'histoire contemporaine de l'Allemagne.

Or, au moment où se réveillait la Prusse, le libéralisme , découragé ou furieux , semblait près de se dissoudre. On voyait se former je ne sais quelle démocratie prétentieuse, nourrie de chimères in-

cohérentes et remplie de dédain pour le sage et laborieux génie des réformes. L'espoir de triompher enfin sur un terrain fécond rallia bientôt le parti constitutionnel, et tous les regards se tournèrent vers Berlin. Â ces espérances se mêlait toujours la constante préoccupation des peuples allemands, l'invincible désir de l'unité. Depuis Napoléon et le soulèvement de 1813, cette unité, personne ne l'ignore , est le sublime idéal que poursuit le patriotisme. Pour que ce sentiment des peuples se traduise dans le monde des faits, de grands événements sont nécessaires ; on n'atteindra le Lut qu'à travers une guerre européenne ou une révolution intérieure. En 1813, quand tous les Germains se soulevaient de la Baltique au Tyrol, quand les étudiants de Berlin et de Vienne marchaient sous le même drapeau en chantant les strophes terribles de Théodore Koerner, l'Ailemagne avait cru un instant que ces grandes luttes nationales seraient le berceau glorieux de l'unité. Trompés par les événements, bien des esprits, depuis cette époque, avaient changé d'espoir et demandaient secrètement à une révolution sociale ce que les guerres patriotiques n'avaient pu leur donner. Voilà où en était ce périlleux problème , lorsque l'avènement de Frédéric-Guillaume IV fit espérer tout-à-coup une solution inattendue. Sans le déclarer expressément , et peut - être sans se

no L'ALLEMAGNE

l'avouer à elle-même, l'opinion publique parut renoncer pour un temps à cette unité politique si impatiemment désirée; l'unité intellectuelle et mo* raie lui suffisait. Et où trouvait-on le foyer de cette lumière? Où était le mouvement qui devait attirer à lui toutes les forces? Dans la ville qui s'enrichissait chaque jour des dépouilles des autres pays, dans ce Berlin si justement fier de ses gloires scientifiques. Le gouvernement qui venait de venger les deux Grimm des rigueurs du roi Ernest , appelait sans cesse à lui les artistes illustres et les esprits supérieurs; il flattait ainsi l'orgueil national, et entretenait chez tous cette pensée que de grands devoirs envers la patrie commune lui étaient impérieusement prescrits. Ainsi , en même temps qu'elle ranimait le libéralisme , la Prusse , par son patriotisme , par son dévouement à la pensée , par ces fortes qualités germaniques, la Prusse de Frédéric^ le-Grand et du baron de Stein inspirait aux partisans de l'unité une subite affection , mêlée , on le pense bien , de reproches amers et d'exigences hautaines. Elle était le centre , elle était le but ; un mouvement invisible, présage certain d'une fortune à laquelle un Frédéric II n'eût pas manqué, lui décernait déjà la couronne impériale.

Si l'on compare les principaux centres de l'activité germanique vers cette, époque , on aura le secret de cette direction des esprits. Quel pays de

rAlIemagne pouvait prétendre à l'empiré? Où était la capitale future? Il y a trois groupes d'intérêts distincts au-delà du Rhin, la Prusse, F Autriche et les États constitutionnels du midi ; il y a aussi trois villes qui représentent très-bien ces groupes , trois villes qui sont les capitales des Allemagnes d'aujourd'hui et qui peuvent seules se disputer l'Allemagne future. « La liberté moderne, dit M. Saint - Marc Girardin , aime les grandes capitales ; car ce sont de puissants instruments de civilisation. C'est au sein de ces foules immenses que les idées se développent et s'animent ; c'est là que se décident les destinées des pays ; c'est là que les mouvements ont de la grandeur et de la portée. Dans les villes médiocres, le gouvernement est aisément plus fort que le peuple. Dans les grandes capitales , c'est le contraire : le peuple y est plus fort que le gouvernement , en temps de paix par la masse des idées , en temps de révolution par la masse du nombre. Chose remarquable ! c'est le despotisme et la conquête qui font les grands états et les grandes villes, et c'est la liberté qui en hérite. » ^ L'instinct du libéralisme allemand en 1840 a justifié ces profondes paroles : il a recherché les centres féconds où peut se décider la destinée d*an peuple. Que lui importaient les antiques souvenirs ? Que lui importait même la liberté sur

* Notices polit, et lilt, êur l'Allemagne ^ pag. 90.

un théâtre médiocre ? Vienne avait pour elle la majesté des traditions, mais son insouciance lui interdisait un rôle efficace dans les transformations de la patrie. Munich , illustrée par les arts , était aussi un des principaux centres des états constitutionnels de l'Allemagne; pourquoi étaitelle en même temps la ville des mystiques rêveries , la retraite naturelle des esprits découragés? Point de liberté politique à Berlin , point de chambres , point de tribune ; le despotisme y régnait, mais c'était le despotisme de Frédéric II , un despotisme hardiment appuyé sur le sentiment national et propice aux travaux de la pensée. Ce despotisme tout moderne avait fondé à Berlin une de ces cités souveraines dont c'est la liberté qui hérite. L'Allemagne le comprit bien en 1840. Mais il faut revenir sur tout ceci avec plus de détails; pour embrasser du regard toute rAUemagne , pour expliquer ce mouvement des esprits vers l'unité intellectuelle, il faut placer, l'une en face de l'autre , les villes que je nommais tout-àl 'heure, et montrer ce que signifient ces trois noms.

Le \% juillet 1806 fut un jour néfaste pour Vienne. Ce jour-là , l'antique couronne du Saint- Empire , qu'elle portait depuis tant d'années , tomba

de sa tète caduque. Il y avait long-temps, il est vrai , que Théritage des Habsbourg s'était appauvri dans ses mains , et depuis qu'en 1 763 un capitaine intrépide avait achevé de transformer l'héritage des chevaliers teutoniques en une monarchie puissante y le Saint-Empire, inquiété au-dedans par ce voisinage redoutable , surpris au-dehors par des événements inattendus et terribles , frappé par l'épée de la Révolution française , tout étourdi par cette politique audacieuse du Premier Consul , qui , créant à son gré de nouveaux électeurs , troublait la vieille constitution et s'essayait déjà à manier souverainement l'Allemagne , le saint-empire des Othons n'était guère plus qu'une ombre. Qui sait cependant combien de temps encore TAutriche eût pu garder son sceptre? Sans la rapidité des événements qui remplissent ces années épiques , qui sait si elle n'aurait pu rallier autour de cette ombre respectée une partie considérable des peuples allemands? Tandis que la Prusse se séparait chaque jour de l'empire, pourquoi l'esprit patriotique, habilement réveillé par une diplomatie résolue, n'aurait-il pas réuni les princes et les peuples du midi autour du trône impérial? Mais les coups des événements contemporains étaient trop brusques , trop pressants ; on ne pouvait se jeter dans une place impossible à défendre pour se faire écraser sous ses ruines , et ce furent précisément ces princes

i 4 4 L'ALLEMAGNE

de r Allemagne méridionale qui signèrent à Paris, six mois après le traité de Presbourg , ce traité de la confédération du Rhin où ils déclarent que la constitution germanique est impuissante désormais à protéger TÂllemagne. Vaincu à Austerlitz et abandonné des princes qui pouvaient seuls relever sa fortune , que devait faire Tempereul^ François II ? Il devait descendre de ce trône condamné et déposer la couronne de Charlemagne. C'est ce qu'il fit, et, avec simplicité, dans un langage triste et digne , il annonça aux peuples allemands que les destinées de Fempire étaient finies. Le même jour, la ville de Vienne se démit aussi de sa souveraineté et cessa de rien représenter de grand en Allemagne; car qu'avait-elle représenté jusquelà , si ce n'est la majesté impériale qu'une longue possession semblait lui avoir inféodée? Le traité qui fit disparaître le saint-empire condamna Vienne à n'être plus que la ville des souvenirs et des regrets, la ville des traditions et du passé : il lui enleva le présent et l'avenir.

Je ne tomberai pas dans des lieux communs , je ne répéterai pas les accusations qu'on élève sans cesse contre l'Autriche ; je ne craindrai même pas d'afironter bien des préjugés qu'on a répandus en France sur ce pays , je reconnaîtrai de grand cœur tout ce qu'il y a de paternel dans son gouvernement : j'admirerai, si l'on veut, la science, l'ha-

bileté , la régularité de son administration ; mais il sera toujours permis de demander à rÀutriche comment elle pourrait représenter l'Allemagne. Le problème peut être posé très-nettement. L*Alle-* magne du moyen-âge était tout entière dans la puissance impériale , dans l'empire d'Othon et de Barberousse. Mais le moyen-âge a succombé en Allemagne comme en France. Or, comment rAUemagne s'est-ellé fait connaître au monde moderne? Comment est-elle entrée dans le cortège des nations nouvelles? Quel caractère y a-t-elle apporté? Ce qui Ta distinguée dès Torigine, c'est la vie de rintelligence , c'est cette puissance de contemplation , de réflexion , de pensée , qui a semblé son privilège. Voilà ce qu'elle a apporté dans l'œuvre commune des nations européennes , voilà sur quel signe souverain elle y a été saluée , in hoc signo vinces. Si donc rancienne Allemagne était représentée par le pays qui possédait la dignité impériale, le peuple qui présidera aux destinées de l'Allemagne moderne sera celui qui osera prendre en main ce sceptre des idées , plus précieux et plus sacré que l'autre, et fonder cbez lui le saintempire de rintelligence et de la pensée. Mais si l'on voit des états se transformer volontairement selon certaines circonstances, on ne les voit pas changer tout-à-eoup de nature, et recommencer de nouvelles destinées en un sens opposé au génie qui

leur est propre. Quand T Autriche aurait voulu s'associer aux tentatives nouvelles de Tesprit allemand , elle n'y aurait pas réussi ; mais elle ne pouvait même concevoir une telle ambition. Elle est liée irrévocablement à des traditions toutes différentes. Peu importe qu'il y ait chez elle un peuple honnête, heureux, et que toute Inorganisation matérielle de la société y laisse, dit-on, peu à désirer : comme elle est une terre ingrate pour les semences de la pensée , et que le fruit divin de la science ne pousse pas dans ses sillons , peu à peu les étrangers qui étudient l'Allemagne se sont habitués à ne plus compter avec ce pays; ils le négligent, ils l'oublient. £t remarquez que cette condamnation , si dure qu'elle puisse paraître , est parfaitement équitable. Les étrangers ne peuvent avoir, comme les Allemands , la religion des souvenirs. Ce qu'ils cherchent en Allemagne, c'est son esprit , son génie vivant , sa force vivante ; et le pays qui ne peut servir le monde moderne, qui ne sait pas s'associer à ses efforts, à ses luttes, quel que soit d'ailleurs son nom , empire ou royaume, finira toujours par n'être plus considéré que comme une province , paisible et heureuse, je le crois , mais trop dépourvue de ce qui fait la vie. Toutes les universités d'Allemagne , faibles et obscures à l'origine, ont eu leur période de gloire et d'éclat à la fin du dernier siècle et au commen-

cernent de celui-ci. Fondées presque toutes vers Tépoque de la renaissance , et honorées alors par des hommes pleins d'ardeur, elles ont produit, depuis soixante ans , de véritables héros de science et de génie qui ont laissé bien loin leurs ancêtres. Conrad Celtes , Reuchlin , Dalberg , Rodolphe Agricola ont eu pour héritiers les plus vaillants esprits : Schleiermacher, Creuzer, Niebuhr , Ottfried Mùller, Kant, Fichte, Schelling, Hegel. Â Vienne, tout au contraire, l'université n'a brillé que dans les vieux siècles , et depuis elle est morte. Sa période la plus belle est toujours celle qui a été vue et racontée par SylviusiEneas. Aujourd'hui , on n'y cultive plus que les sciences physiques ; car pour les sciences de la pensée , si hautes , si périlleuses , il faut des pontifes hardis et libres que le pouvoir temporel ne gène point dans leur sacerdoce. Cette religion austère , qui est la gloire de la véritable Allemagne, est opprimée ici. Vienne peut nommer avec honneur un illustre astronome , M. Littrow ; un géologue distingué, M. Fladung; un savant orientaliste , M. de Hammer ; mais , à côté d'eux , quels autres noms citerai^je ? Si M. Gunther a pu renouveler la théologie catholique avec une science réelle et un mysticisme extrêmement libre et ingénieux , c'est là une exception unique qui ne détruit pas ce que j'ai affirmé.

Je remarque que l'étude de la nature, empreinte

d'un certain caractère de douceur et de mysticité , a fleuri plusieurs fois en Autriche , et ceci* m'explique encore les sympathies involontaires que ressentent pour ce pays bien des hommes de l'Allemagne méridionale. C'est aussi un trait particulier aux habitants de la Souabe , de la Franconie , de la Thuringe , que ce doux enchantement qui assoupit leur âme au milieu des études de la nature et les berce de mille songes. N'est-ce pas à Vienne qu'est enterré le grand chimiste Paraeelse? Et un siècle après ce maître de la science occulte , son illustre disciple, Yan-Helmont, a' est-il pas venu y mourir? Enfin, le vénérable M. Littrow n'avait-il pas pour ancêtres à l'université de Vienne deux des plus beaux noms de l'Allemagne, ce Georges Peurbach , qui , au XV^ siècle , restaura l'astronomie à l'aide d'une mauvaise traduction de Ptolémée et des auteurs arabes , et son digne élève , Jean Mùller, qui alla chercher en Italie toutes les œuvres des astronomes d'Alexandrie , les copia , les imprima , les répandit en Allemagne , y ajouta des commentaires , des résultats nouveaux , et fut le fondateur, le héros de la littérature scientifique dans son pays?

La poésie n'a jamais brillé en Autriche ; elle n'y a eu qu'une seule époque, le règne de Joseph II. C'est tout dire. Tandis que Frédéric courtisait Voltaire , tandis que la poésie française du XVIII®

siècle, 81 élégdnte, si moqueuse, si impie , si contraire enfin à l'esprit allemand , était accueillie et fêtée par ce roi philosophe , Joseph II voulut rendre à TÂllemagne sa poésie nationale. Mais Âlxinger, Blumauer, Michel Denis, Joseph de Sonnenfels, tous ces honnêtes écrivains , si justement oubliés , étaient , malgré leurs patriotiques intentions , les esprits les plus médiocres , et il ne leur appartenait pas de donner à rÂUemagne ie sentiment de son originalité. Heureusement, en face de Frédéric lui-même , et malgré ses dédains , Lessing et Klopstock allaient consacrer le berceau de la Muse germanique. On a peine à comprendre que Klopstock ait eu un instant Tidée de fonder à Vienne une sorte d'académie centrale ; il sut bientôt que ce sol était stérile. Ce fut bien pis quand Joseph II mourut et sa politique avec lui. La Prusse s'étant emparée du réveil de Tesprit allemand , rAutriche s'isola de plus en plus du mouvement de la littérature. Au moment oii Goethe , où Schiller, oii tout le chœur des poètes enchante l'Allemagne et lui rend la conscience de ses forces, je cherche vainement du côté du Danube un écho qui leur réponde. Je n'entends rien , car elle ne se mêle pas à des. voix si puissantes , cette hymne étouffée qui sort du cloître , l'hymne de ce moine extati-^ que , Fessier, qui est allé , son extase finie, prêcher le protestantisme en Russie et y mourir. Dans ces

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après tant d'années, ce réveil inattendu? Parce qu'ils cherchent à quoi se rattacher dans Tabandon ob les a laissés TAutriche. Qu'est-<;e à dire? Yoilà des pays entiers que l'on croyait entrés pour toujours dans les destinées de l'Allemagne , et tout-àcoup on les voit , dans le dénuement le plus complet , se chercher eux-mêmes à travers les siècles et se décider à faire leur chemin tout seuls, puisque l'empire dont ils avaient suivi la fortune les a conduits dans le désert. On avouera que c'est là un fait étrange. Ce débat est tout pacifique ; point d'oppression , point de servitude ; ces peuples ne se plaignent d'aucune violence, et ce n'est pas à rirlande qu'on pourrait les comparer. Leur situation est sans exemple. Ces Slaves de Bohème et de Hongrie avaient cru long-temps , et l'Europe avait pensé comme eux, qu'ils prendraient leur rang, sous l'influence de l'Allemagne, dans le mouvement des nations européennes ; mais non , il n'en était rien. Après avoir patiemment attendu , un jour, fatigués et poussés à bout, ils ont été forcés de reconnaître que la vie n'était pas dans cet empire , qui avait charge de les diriger, et n'y trouvant pas à satisfaire ces besoins intellectuels qui travaillent aujourd'hui la famille slave, ils ont décidé sans colère, mais avec le calme le plus résolu, qu'ils ne devaient plus compter que sur eux-mêmes.

Voilà ce qui se passe dans ces contrées ; mais , chose singulière I ce n'est pas l'Autriche qui s'en est émue, et son insouciance sur ce point n'est pas ce qu'il y a de moins curieux dans le débat. L'Autriche n'a rien répondu , elle n'a pas eu un seul écrivain pour rappeler ces peuples qui s'éloignaient. Pourtant les pubiicistes slaves, M. Kollar, M. le comte de Thun , avaient publié franchement leur pensée. Lorsqu'ils rejetaient dans leurs écrits toute influence allemande, lorsqu'ils annonçaient leur intention de retrouver dans l'esprit seul de leur race leur règle et leur but , ils avaient parlé , ce semble, assez haut. Or, ce qu'ils disaient à TAutriche pouvait se traduire ainsi : a Depuis tant de siècles que la Bohème est réunie à vous , elle avait quitté la voie des peuples slaves , et elle était prête à entrer par vous dans le travail des nations germaniques. Nos pères vous ont suivis long-temps, mais que leur avez-'vous donné , et maintenant que nous apportez-vous? Ou est la vie , ob est le mouvement des esprits , où est l'énergie de l'intelligence? Nous ne vous suivrons pas plus loin . » Certes , jamais injure plus grave n'avait été faite à l'Allemagne tout entière , et c'était l'incurie de l'Autriche qui en était. coupable. Pourtant, je le répète, elle ne s'en est pas émue ; elle subit les nécessités de la situation qu'elle s'est faite, elle se résigne à ne pouvoir attirer à ^elle et à l'Allemagne ces peuples

qui lui échappent. Elle laissera s'enfuir Tâme et gardera le corps. Elle les retiendra par les liens matériels , par les avantages qu'ils trouveront à faire partie d'un grand peuple; mais, pendant ce temps-là , un autre esprit se sera formé dans les provinces slaves, et l'unité, que l'on croira atteindre, sera toujours une apparence et un mensonge. Il y a plus encore : non- seulement ce n'est pas rÂutriche qui répond , mais elle laisse ce soin à un autre peuple engagé comme elle dans la question , et dont les intérêts ne sont pas les siens. Elle permet que le débat s'établisse entre les Slaves et les Hongrois , sans que le nom de l'Autriche soit seulement prononcé , et comme si elle n'était pas en cause dans cette lutte singulière. C'est la Bohème, on le sait, qui est en Allemagne le foyer de la race slave : c'est elle qui essaie de régénérer cette race et de lui rendre , avec sa langue nationale, son esprit, son caractère, ses espérances. Elle a dit tout haut ses projets, sans que l'Autriche parût s'en effrayer ; mais tout-à-coup , voilà qu'elle rencontre une vigoureuse opposition en Hongrie! La Hongrie ne veut pas que les Slaves hongrois , les Esclavons, se constituent d'une manière distincte; elle ne veut pas qu'ils puissent parler la langue de leurs ancêtres. Quand la langue latine était la langue officielle du pays, les idiomes particuliers pouvaient se développer en liberté : cette

situation devenait dangereuse pour la Hongrie , en face de ce mouvement universel. La Hongrie remplace donc la langue latine par la langue des magnats , la langue magyare , et elle s'apprête à faire disparaître tout ce qui reste encore de ces traditions qu'on invoque.

L'Autriche assiste, sans y prendre part, à cette lutte qui dure encore. Les deux pays , la Bohème et la Hongrie, y sont dignement représentés, et ce débat a déjà produit plusieurs écrits remarquables. Il faut citer au premier rang le curieux travail que M. le comte de Thun a publié Tannée dernière sous ce titre : De Vétat actuel de la littérature en Bohème, et de son importance.^ M. le comte de Thun est un des chefs de ce mouvement de la race esclavonne ; c'est lui surtout qui semble donner l'élan à ces idées qui apparaissent sur différents points de la Bohème et de la Hongrie. Au grave enthousiasme de ses espérances , à l'ardeur sévère de ses efforts , on dirait non pas un tribun qui soulève les passions, mais un législateur qui veut créer un peuple. Ce peuple existe , il est nombreux ; il faut seulement lui apprendre ce qu'il est , il faut lui donner la conscience de lui-même. C'est à cette, tâche que s'emploie M. le comte de Thun. Son livre est une rapide histoire des lettres en Bohème , un tableau

^ Ueber den yegentcaertigen Zustand der Boekmisehen Lil&ratur und ihre Bedeutung. Prague, 1843.

clair, animé, destiné à devenir populaire. L'auteur raconte avec beaucoup d'intérêt Tépoque où la langue nationale fleurissait dans sa première beauté , vers le XV® et le XVP siècle , au milieu des querelles religieuses qui donnèrent un prompt développement à la pensée. Sous la plume hardie de Jean Huss et de Jérôme de Prague cette langue était arrivée à sa maturité , et tandis que d'autres langues , la française et l'allemande , travaillaient encore à se constituer définitivement , celle-là , comme l'italienne, était arrivée plus tôt à une formation complète. En Bohème , comme plus tard en Allemagne , c'étaient les réformateurs qui avaient fixé l'idiome , et Jean Huss avait rendu à la littérature de son pays le service que Luther rendit un siècle après à la littérature allemande. Mais le mouvement des querelles religieuses reprit bientôt à la Bohème ce qu'il lui avait donné. La guerre de trente ans amena l'entière extinction de cette littérature originale, et la langue allemande envahit le pays conquis. Depuis cette époque, M. de Thun suit avec une pieuse sollicitude les rar^ tentatives faites , à de longs intervalles , pour l'étude de cette langue disparue. Il nomme avec un touchant respect tous ces grammairiens , ces auteurs de dictionnaires qui , de loin , ont préparé le mouvement actuel ; malgré l'insuffisance de ces premiers travaux, il ne parle qu'avec émotion de ces hommes

dévoués , car plus d'un parmi eux a consacré sa vie à un labeur dont il devait ignorer Tissue , à une cause dont il lui était impossible de pressentir le triomphe. C'est Dobrowsky écrivant une grammaire avec une piété patriotique qui élève et sanctifie son œuvre ; c'est Peizel qui donne la première histoire de Bohème; c'est Faustin Prochazka qui étudie et publie les anciens documents , les monuments primitifs de la langue nationale. Puis , arrivant jusqu'à nos jours , l'auteur signale avec orgueil ce mouvement devenu si considérable ; il nomme avec fierté les poètes, les écrivains, Kollar, Jungmann , Palacky , Safarick , Louis Gai ; il compte les recueils périodiques , il salue enfin toute une littérature. Son adversaire, je l'ai dit, ce n'est pas l'Autriche, c'est la Hongrie, ce sont les Magyars. Cette race fière, hautaine, bien que formée à la civilisation allemande, refuse toute sympathie à l'Allemagne et prétend se maintenir toujours dans sa pureté native. Or, la lutte silencieuse qu'ils ont long-temps soutenue contre l'esprit allemand pour conserver leur caractère et leur génie propre , les Magyars la recommencent contre ce nouvel ennemi. Ils sont effrayés de ce mouvement qui agite aujourd'hui la famille slave depuis l'Adriatique jusqu'à l'Elbe ; ils sentent bien que , si la Bohème devient pour ces peuples le centre d'une renaissance qui s'annonce déjà d'une manière bruyante , leur

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nationalité sera peu à peu envahie et couverte. Ils veulent donc étouffer toute espèce de vie chez leurs sujets croates etesclavons; ils imposent aux écoles une éducation qui tuera Tesprit national , ils leur interdisent la langue de leurs pères , ils persécutent les journaux écrits dans cette langue- rivale, ils les suppriment; et, tandis que TÂutriche se tait devant cet incroyable mouvement d'un pays entier qui veut se séparer d'elle, on voit quatre millions de Magyars s'efforcer d'étouffer par la violence ce réveil de tout un peuple.

En publiant ses travaux sur la Bohème, M. le comte de Thun offrait aux écrivains hongrois. une discussion publique; M. de Pulszky a accepté la lutte. Tous deux viennent d'échanger une série de lettres qui ont vivement excité Fattention de l'Allemagne. Ces lettres ont été réunies par M. de Thun dans un nouvel écrit publié sous ce titre : La situation des Slaves en Hongrie J M. de Thun est plein d'amour pour ses frères; il est impossible d'avoir un sentiment plus vif, plus sincère, plus éloquent, de la mission qu'il s'est donnée. M. de Pulszky a quelque chose de véhément et d'emporté dans sa colère; avec la hauteur vindicative du patricien hongrois , avec la dure fierté du magnat , il maintient , sans fléchir, la proscription dont il voudrait frapper l'esprit slave dans son pays. Ce qu'il craint

^ Die Stellung derSlowaken in Ungam beleuchtet. Prague, l843.

surtout , dit-il , c'est que le moïide slave , en s'accroissant ainsi dans les états autrichiens, en se formant comme une race distincte, n'amène un jour la Russie au cœur même de TAutriche. La Hongrie ne doit- elle être autre chose qu'une demeure commune à quatre populations différentes, Allemands, Slaves, Magyars * Valaques , lesquelles auraient chacune des intérêts propres ? M. de Pulszky rejette cette idée avec colère. Il rappelle fièrement comment s'est constituée sa patrie depuis le jour oii les Magyars, sous la conduite d'Arpad , ont passé les monts Grapacks et soumis par Tépée les Yalaques et les Bulgares. C'est un dialogue altier entre te vainqueur et le vaincu, entre la noblesse hongroise et le peuple slave. — Vous êtes les vaincus, dit M. de Pulszky ; nos droits nous viennent de l'épée , et nous saurons les maintenir. — M. le comte de Thun en appelle à cet esprit puissant qui agite et soulève toute sa race; il repousse, comme M. de Pulszky, l'idée de voir la Russie mettre à profit ce légitime mouvement; comme les Slaves du monde grec, comme les Serbes et les Bulgares , qui s'attachent à l'empire turc et le défendraient contre la Russie sans sacrifier pour cela leur caractère original , les Slaves de Bohème resteront attachés politiquement à la patrie allemande, mais ils veulent retrouver en eux-mêmes cette vie de l'esprit que l'Autriche leur

a refusée, a II y a , s'écrie M. le comte de Thun , il y a un esprit ami qui flotte sur nos campagnes depuis les forêts de Bohème jusqu'aux monts tartares. Ah 1 que de désirs sérieux il éveille dans nos âmesl A quelle activité il nous provoque I Comme il nous excite à Tétude de notre langue et de notre histoire nationales! Laissez nos frères marcher paisiblement dans cette direction si inoffensive et si féconde , c'est tout ce qu'ils demandent devons. Que de changements se feraient en peu d'années! Mais vous venez à la traverse avec vos passions grossières. Ceux qui ne demandaient que la paix pour faire porter au sol de la patrie les fruits les plus glorieux , vous les provoquez à une lutte barbare. Slaves ! prenez garde de tomber dans le piège. Si vous êtes forcés de défendre vos biens les plus sacrés, que rien au monde ne puisse vous entraîner à franchir seulement de l'épaisseur d'un cheveu les limites d'une défense légitime , ou à considérer comme des ennemis tous ceux qui parlent la langue qu'on veut vous imposer. Évitez ces inutiles combats , ils consumeraient vainement le meilleur de vos forces. Celui d'entre vous qui combattra victorieusement le parti insolent des Magyars rendra un service à ses frères ; mais ce service serait bien plus grand si , par ses écrits ou ses paroles > il éveille le sens de son peuple et donne à son esprit une saine nourriture. A quoi

ET LA RÉVOLUTION. m

servirait de défendre contre Tétranger un sol ingrat qui ne donnerait point de fruits ? Mais si vous fortifiez votre intelligenee par une mâle culture, si vous avez à montrer des œuvres que THumanité reconnaîtra , soyez sûrs que le nombre de ceux qui respecteront vos droits ira toujours croissant parmi vos compatriotes de Hongrie. »

Ce sont là de belles paroles. M. de Thun , je le répète y a montré dans ces débats une noble élévation de pensée et un immense amour de son peuple. Malheureusement, tous les écrivains de la Bohème n'y apportent pas le même calme , la même gravité attentive et passionnée. Il y en a chez qui la rancune ne peut se contenir. Kollar est un de ces écrivains irrités dont la colère est singulièrement éloquente ^ En 1824, Kollar s'annonça à la Bohème comme son poète national , et depuis vingt ans il ' n'a pas cessé de communiquer à ses frères l'enthousiasme de son ardente imagination et de sa poésie souvent grandiose. Tout récemment il vient de publier un

' KoUar est né en 1795. En 1819, il fat nommé prédicateur à Peslh. Ses premières poésies Basne, Prague, 1821 , et son premier manifeste en prose Dobre wlasnotti narodu »lowan»k$ho ( de Fexcellence do peuple slave), Pesth, 1823, n'avaient pas produit une grande impression. Le recueil de poésies intitulé Slawy Dcera, Ofeo, 1824, donna tout-à-ooup à l'auteur l'importance d'un chef de parti. C'est une sérja de pièces consacrées à un chaste amour, et entremêlées de Inrûlants appels aux Slaves ; l'amant et le patriote y confondent étoquemment leurs plaintes.

Voyage en Hongrie; c'est un cri de douleur poussé avec une énergie sauvage. Kollar voudrait être un tribun , un agitateur , et c'est peut-être à lui que M. de Thun fait allusion dans les lignes que j'ai citées plus haut. Il ne s'attaque pas seulement aux Hongrois , à ceux qui veulent imposer la langue magyare aux Esclavons et aux Croates et étouffer leurs traditions ; il n'est pas moins véhément contre la race allemande. Il a hâte de voir se reformer Tesprit national chez son peuple, et il frappe tout ce qui lui fait obstacle. Il faut le suivre dans ce douloureux pèlerinage de Hongrie ; quelles sombres colères , quels longs ressentiments il amasse dans son cœur, lorsqu'il voit, comme il dit, le pied impie du Magyar ou de l'Allemand écraser ces germes de vie qui lèvent librement , en Bohème , dans les sillons de la plaine et parmi les bruyères de la montagne ! Mais tout-à-coup , dans une cabane , au détour d'un chemin , s'il entend une chanson esclavonne, son cœur tressaille; ii va frapper sur l'épaule du montagnard : a Dieu merci , mon brave homme , vous n'avez pas oublié la langue de vos pères ! » Et il reprend sa route , toujours plein d'espoir et de haine.

Comment finira cette lutte? Comment se dénoueront ces difficultés? Par Fépée, ou pacifiquement, par l'influence toujours croissante des Slaves autrichiens? On ne saurait le dire. Les

Magyars ont contre eux ces secrètes inspirations qui s emparent des peuples à de certaines heures , et qui poussent aujourd'hui les Slaves d'Allemagne à se constituer comme une race distincte ; ils ont pour eux, avec la possession du pouvoir, leur courage , leur fierté hautaine , toutes les qualités d'une aristocratie victorieuse. S'ils devront un Jour mettre l'épée à la main, c'est ce qu'il est difficile d'affirmer ou de nier. Tout est possible , tout peut arriver dans les changements qu'amèneront tôt ou tard les affaires de Turquie. Ce qui est certain , c'est que leurs adversaires iront toujours s'organisant , et que déjà leur ambition est assez grande pour qu'ils espèrent amener l'Autriche à former un jour un empire slave.

On voit par ce seul mot quel chemin l'Autriche a déjà fait dans cette direction qu'elle suit loin de l'Allemagne. Quoi ! elle était chargée de soumettre à l'influence germanique ces populations étrangères réunies à son empire , et ce sont ces populations, ce sont les Slaves qui vont l'attirer vers eux-mêmes ! Ils l'espèrent du moins , et le disent assez haut. Espérances chimériques ! pensera-t-on. Je le veux bien ; mais qu'on sache cependant que l'Allemagne -commence à s'en effrayer, et que plus d'un avertissement a déjà été adressé à l'Autriche. Tout récemment encore un publiciste allemand, l'auteur anonyme de deux écrits remarquables sur

l'Autriche et sur rÂIIemagne, a exprimé avec éclat ces reproches de l'opinion publique. Dans le premier de ces écrits, intitulé l'Autriche et soti avenir*, Fauteur déclare, dès les premières pages, que c'est l'incurie de l'état et son dédain des choses intellectuelles qui a laissé l'Autriche s'éloigner tous les jours du mouvement de l'Allemagne. « Mais le mal est trop grave , dit-il , le danger est trop pressant pour que les plus endormis ne se réveillent pas. Il ne faut plus parler de l'apathie de l'Autriche , de l'indifiTérence de l'esprit public ; en présence de semblables résultats , comment resterait-on indifférent , à moins que de cesser d'être? Ce bonheur du peuple autrichien qu'on vantait si haut y cette idylle qu'on chantait sur notre félicité sans mélange, tout cela va finir. La décomposition de l'esprit public a été menée aussi loin qu'il était possible ; — c'est toujours l'auteur qui parle, et certes on n'était guère habitué, en Autriche, à cette liberté de langage ; — peut-être , ajoute-t-il , est-il temps encore d'y remédier; si l'on néglige l'occasion , bientôt il n'y aura plus d'Autriche , mais quatre nations ennemies qui se disputeront ses dépouilles. » Je n'ai pas à suivre l'auteur dans les conseils politiques qu'il donne à son pays, lorsqu'il passe en revue toutes les classes de l'état, la noblesse, l'administration, la bourgeoisie, et

' OEsterrtich und dessen Zukunft, Hambourg, 1843.

qu il propose avec une intention droite et sinoëre les moyens de réformer la monarchie des Habsbourg; mais les avertissements qu'il fait entendre, chaque fois qu'il est question des provinces slaves , confirment tout ce que j'ai dit plus haut sur la situation étrange de l'Autriche à leur égard. Quand l'auteur examine avec inquiétude ce que tous les états de l'Europe ont fait depuis trente années pour mettre la paix à profit ; quand il cal* cule tout ce que la Prusse a gagné depuis cette époque ; quand il voit partout , avec les forces intellectuelles, l'autorité politique s'accroître; quand il ajoute , enfin , que rester en place au milieu de ce mouvement universel , c'est reculer et tomber au second rang , ne nous donne-t-il pas le secret de cette étrange iiisurrection de la Bohème?

Dans un écrit plus récent , publié encore sans nom d'auteur, mais que je crois être de la même plume, le publiciste continue d'avertir son pays. €ette fois il discute sérieusement cette question de savoir si l'Autriche peut devenir un empire slave , si elle gagnera à se séparer de l'Allemagne , et il lui montre que cette politique la ruinera. îl intitule son livre Paroles allemandes d'un Autrichien* y indiquant par là qu'il ne veut pas suivre la direction où la politique autrichienne est peu à peu entraînée. Il souffre de la condition qui est faite à

' Deutsche Worte eine$ OEêterreiohert. Hambourg, 1B43.

son pays , il est honteax de voir T Autriche manquer ainsi à sa mission , il la supplie de rentrer dans les voies de la grande patrie germanique. Il est persuadé qu'il n'est qu'un seul moyen de reprendre rinfluence et de ramener ces peuples : c'est de réveiller chez soi la vie , au lieu d'endormir l'esprit public. II demande si ces nouveaux événements ne montrent pas tout ce qu'il y a de dangereux dans une telle apathie , et si la Prusse aurait perdu l'occasion de s'assimiler la famille esclavonne.

N'y a-t-il pas là de bien graves symptômes? Les Slaves refusent de s'associer désormais aux destinées intellectuelles du monde germanique; les Allemands effrayés avertissent l'Autriche qu'elle se perd. Est-ce que tout cela ne parle pas assez haut? Les Slaves de Bohème et de Hongrie affirment que tout marche vers ce but , que tout prépare cette fondation d'un royaume slave placé entre les mains de l'Autriche , et destiné à défendre l'Allemagne contre la Russie ; ils disent que l'empereur François II , en déposant la couronne du saintempire , a servi déjà cette marche nécessaire des choses, et que le jour n'est pas loin où ces événements se réaliseront. Les publicistes autrichiens , réveillés cette fois par un péril si imminent, se sont enfin occupés de ces intérêts redoutables, et l'activité à laquelle l'importance de ces querelles a forcé tout-à-coup leur indolence n'est pas le moins

grave de ces symptômes que je recueille. Encore une fois , comment méconnaître dans tout ce mouvement la confirmation évidente de ce que j'ai dit? Et que va-t-il arriver?

Sans entrer plus avant dans la politique , sans se livrer à des conjectures que déjouerait l'avenir de ces questions si compliquées , ce qui est clair aujourd'hui pour tout le monde , c'est que l'Autriche abandonne tous Tes jours davantage les destinées des peuples allemands. En même temps qu'elle se tourne vers le midi , et qu'elle cherche à opposer à l'union douanière , dont la Prusse s'est emparée , une autre union qui la rattacherait aux puissances italiennes , elle sera , dans ses propres états , entraînée toujours vers ses provinces slaves. Que son importance politique puisse y gagner, cela est possible sans doute, et j*accorderai volontiers qu'il lui reste encore , dans cette direction , de grandes choses à accomplir; mais, il faut bien le dire, ce qui résulte surtout pour elle de ces mouvements extraordinaires, ce que. ces choses ont mis en lumière avec une évidence accablante , c'est son insuffisance à représenter la fortune intellectuelle de l'Allemagne , c'est l'impuissance où elle a été de soumettre à l'élément germanique le monde slave qu'elle régît. Sur ce champ de bataillé de l'intelligence , Tesprit allemand est battu , en ce moment même , par l'esprit slave : or, c'est

r Autriche , comme un général inhabile , qui a compromis et qui va perdre bientôt cette partie si sérieuse ; c'est elle qui en est responsable devant l'Allemagne.

Maintes choses nous appellent à Munich. Il y a là une illustre assemblée de savants , de vieillards à Tâme poétique, d'hellénistes qui vont étudier la Grèce à Athènes , leur seconde patrie , et qui sont les dignes gardiens des marbres d'Ëgine. Il y a aussi Tart allemand, dont Munich est le sanctuaire.

Si l'art pouvait être, en Allemagne, le véritable représentant de la pensée, Munich serait sans doute la capitale intellectuelle de ce pays. Si , comme en Italie , comme à Venise , dans l'abaissement de la philosophie, les arts muets du dessin avaient dû remplacer les arts de la parole, ce serait en Bayière qu'il faudrait chercher l'expression du génie germani,que. Mais, outre que le caractère de l'école allemande convenait peu à cette fonction , on peut affirmer qu'elle. a reçu, sans le savoir, une tâche toute différente. Oui , il faut oser le dire , l'art a été chargé à Munich d'une mission mauvaise. Loin de se placer au foyer même de la vie , au centre de la pensée allemande, loin de s'inspirer d'elle, il a

été chargé d'enlever lesi esprits aux nobles préoccupations de la science ; au lieu d'élever les âmes , il a été chargé de leur cacher le inonde des idées. On a vu une école de peintres et de sculpteurs érudits. occupés à distraire d'une manière frivole l'attention de tout un peuple. Satisfaite d'une activité d'ailleurs incontestable, toute fièrede ces temples, de ces églises, de ces musées qui s'élevaient partout à la fois , cette ville se laissa prendre à ce déploiement de richesses extérieures ; elle se crut l'Athènes de l'Allemagne. Elle oubliait la signification tout autrement sérieuse de l'art athénien , et qu'auprès de Phidias il y avait Sophocle et Platon.

Tandis que cette école érudite , tandis que M. Cornélius et M. Hess, M. Schnorr et M. Schwanthaler s'appliquaient à reproduire les types des différentes époques de l'art , sans poursuivre euxmêmes un idéal qui pût leur appartenir , c'étaient aussi les doctrines et la science du passé qui. semblaient de plus en plus s*établir à Munich. La Bavière ne voulait pas, comme l'Autriche, se séparer s^ns retour des intér^^ts de la pensée ; mais elle craignait ,. comme elle, ces Juttes de l'esprit : elle ne se seQtait pas açsez forte pour supporter ces combats de rintejligence^^jle préféra, ouvrir un asile aux blessés, et n'accueiHir les. systèmes et les penseurs que le jour où , fatigués et chancelants , ils quitteraient le champ de bataille et aspireraient au

repos. C'est là le caractère de Munich; c'est là , si Ton veut, son charme et son originalité. Quand vous aurez parcouru ces bâtiments inachevés , ces cathédrales , ces basiliques qui s'élèvent , quand vous aurez vu dans ce laborieux atelier le mélange de toutes les traditions réunies , la grâce embarrassée des peintres de Nuremberg , l'élégance italienne, la sublime inexpérience de l'art grec chez le statuaire inconnu qui tailla les marbres d'Égine, allez à l'université, allez interroger les maîtres de la science. Quels sont les représentants de la philosophie? Des hommes qui ont donné ailleurs tout ce qu'ils avaient d'énergie vivace , et qui , le soir du combat , sont venus se reposer dans le mysticisme. Qui donc ? Hier , M. de Schelling ; aujourd'hui , M. Goerres.

Que ce fougueux écrivain , si ardent , si dévoué aux idées , que Goerres , après la vie la plus passionnée qui fut jamais, soit venu chercher le repos à Munich et s'y éteindre doucement dans un catholicisme poétiquement rajeuni , c'est là un fait qui indique trè&-clairement le caractère particulier de cette ville. Certes, on n'eût pas pensé, il y a trente ans , que le rédacteur du Mercure du Rhin pourrait être admis un jour dans cette calme université , et qu'il y aurait une place pour lui à côté de M. Franz Baader. Il était mystique déjà , mais son extase avait quelque chose de gigantesque et de

révolutionnaire comme ses passions politiques. Dans son imagination orientale , il avait été surtout frappé des rapports du christianisme avec les religions de TÂsie, et, unissant toutes/ces relations secrètes, il se composait un mysticisme, non pas chrétien seulement , mais universel . Tous les élans de Tâme, toutes les aspirations véhémentes de Tamour , toutes les extases , depuis la contemplation si solennelle de Yalmiki jusqu'aux visions enflammées de Ste. Thérèse, il les recueillait pour en faire je ne sais quelle symphonie impossible. Jamais les empressements du génie cosmopolite de l'Allemagne, jamais son spiritualisme insatiable n'avait paru d'une façon si extraordinaire. En même temps , il s'était formé un idiome inconnu jusque-là , souple , sinueux , puissant , formidable. Son Histoire des Mythes de l'Asie, qu'il serait si difficile de traduire en français à cause des bonds et des caprices de cette langue indisciplinée , restera comme le monument le plus étrange et le plus grand peut-être des ferveurs spiritualistes de l'Allemagne. Entraîné par l'ardeur de cet idéalisme avide , Goerres transportait dans la politique l'en* thousiasme de ses théories. Non-seulement il fut un des premiers à désirer l'unité de l'Allemagne , mais à cette unité , une fois obtenue , il promettait des miracles : c'était le renouvellement , non pas de r Allemagne toute seule, mais du monde. Toutes

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ces idées étaient exposées avee une sorte d'inspiration dans le Mercure du Rhin , qu'il fonda au mois de février 1814. Ce journal est l'œuvre la plus complète de Goerres ; c'est là qu'il est tout entier. Mais là aussi commence pour lui l'épreuve nou*velle qui va diviser , si cela peut se dire , l'unité de cette grande âme et y introduire une contradiction qui la brisera. Quand Goerres vit le Mercure du Mhin supprimé , quand il fut obligé de se défier du pouvoir politique sur lequel il avait compté pour régénérer l'Allemagne , son esprit impatient s'adressa à la puissance religieuse. Il avait voulu mener la société civile vers les destinées que son imagination grandiose lui construisait, et, l'esprit de la révolution l'ayant saisi , il était parti déjà ; mais le monde avait refusé de le suivre. Alors il prit en aversion cette Europe dont l'enthousiasme se lassait si vite, -et il se persuada qu'il s'était trompé jusqu'alors, en croyant, avec l'histoire, à la grandeur du monde moderne. Voilà le combat qui s'élevait dans son âme, voilà les contradié-^ tiens qui l'agitaient, et bientôt, se rejetant en arrière avec la même force qui l'avait poussé en avant, il revint à l'Europe du moyen-âge, à la théocratie , à Grégoire VII. C'est surtout dans son livre sur l'Allemagne et la Révolution qu'on voit se déclarer ce brusque changement. Dans un livre publié en 1821 sous ce titre : V Europe et

la Révolution, il s'enfonce encore plus dans le passé , et , formulant mieux ses haines nouvelles , il écrit , à la face de rÂUemagne , que la réforme est la seconde chute de Thomme, le second péché originel. La réforme , et sans parler même de l'entreprise de Luther, tout ce mouvement du XV® et du XVP siècle qui sécularise la pensée et donne au monde entier ce qui avait été la propriété exclusive de rÉglise , tout ce mouvement que nous croyions providentiel, ce sera pour Goerres le nouveau péché d'Adam , lequel nous ferme le Paradis du moyenâge et bouleverse la constitution véritable de la société. Esprit vraiment généreux, tout meurtri dans ces luttes redoutables de la pensée! S'il a quitté la voie oii le plaçait son génie , s'il a condamné les œuvres du monde moderne après avoir été un de ses plus fervents serviteurs , c'est son ardeur même qui l'a égaré. C'est pour avoir trop saintement aimé les idées qu'il les a maudites , le jour ob, dans son impatience , il a cru qu'il comptait vainement sur elles. Il s'est étourdi lui-même par l'impétuosité trop vive de son enthousiasme. Il s'est frappé, comme Achille, en se jetant sur ses armes. Aujourd'hui, entré de plus en plus dans cette voie où il est seul , vieilli et souffrant , ce grand blessé se repose dans le catholicisme du XIP siècle ; il y a porté quelque chose de ses inspirations d'autrefois , il a essayé de le renouveler à sa

manière et d*approprier à la grandeur de son amour ces formules qui ne lui suffisaient pas. Malgré cela, si Ton compare le dernier livre important qu'il ait publié , la Mystique chrétienne , avec cette Histoire des Mythes CLsiatiqties dont j'ai parlé plus haut, on verra combien il est loin aujourd'hui de l'époque où il écrivait pour rAllemagne entière , et non pas seulement pour Munich .

Ce fut , en effet , une des intentions de Gœrres , au commencement de son séjour à Munich, d'écrire surtout pour cette ville , de s'emparer de son esprit et de la soulever contre la Prusse. Goerres a toujours eu besoin de luttes ; il lui a toujours fallu une puissance à qui il essayât de communiquer ses pas^ sions ; d'abord ce fut l'Europe , puis l'Allemagne , puis, quand il se défia de la société civile, ce fut l'Église. L'Allemagne du midi devint alors pour lui le foyer de la sainte ligue qu'il devait armer contre les impiétés de la Prusse, contre les hardiesses du protestantisme et de la philosophie du Nord. Mais ces belliqueuses ardeurs convenaient peu à la Bavière , et , trompé cette fois encore dans son désir, il fallut bien qu'il se résignât au repos mystique où s'endort aujourd'hui , non sans murmurer , le démon de son cœur. C'est là ce que peut donner Munich , c'est là ce que M. de Schelling y trouva lorsqu'il perdit l'empire de la philosophie; médiatisé par un souverain plus puissant , M. de Schelling

dut venir à Munich , tandis que Hegel gouvernait la science de TÂllemagne.

L'université de Munich est donc surtout un asile pour ces lutteurs de la pensée. Toutefois, elle devrait être plus que cela. Le mysticisme qui y fleurit volontiers pourrait lui donner une originalité plus vive. Sans entreprendre une tâche impossible , sans vouloir étoufler le mouveiçent philosophique de la Prusse , son devoir serait de le rectifier avec les qualités qui lui sont propres. Que de fois n'at-on pas vu lâ science du nord , dans sa dialectique audacieuse, aller se perdre bien loin du monde réel ! Uniquement appuyée sur la raison , elle arrivait à des conséquences intolérables , par exemple à un dieu sans liberté, sans conscience, au dieu vague et indéterminé de Spinosa. Que de fois aussi des penseurs moins grands sans doute que Kant ou Hegel, mais plus tendrement inspirés , en réclamant au nom des forces du cœur, contre l'emploi exclusif de la raison , n'ont-ils pas donné à cette philosophie de salutaires avertissements ! C'est ce qu'avait fait le mysticisme du moyen-âge dans ses relations avec la scholastique. En Allemagne, ce furent surtout les écrivains moins rigoureux et plus facilement mystiques du midi qui corrigeaient les systèmes de Berlin ou de Koenigsberg. Herder et Jacobi avaient protesté contre l'oppression des formules de Kant. Baader, le plus ingénieux, le

mieux illuminé de tous ces profonds rêveurs , combattit long-temps la dialectique de Hegel, dont rinflexible rigueur le révoltait. Enfin, il y a deux ans , ce ne fut pas seulement une réclamation de l'Allemagne du midi contre les penseurs de Berlin ; ce fut la Prusse elle-même qui vint demander à Munich M. de Schelling pour opposer une parole respectée à Tintolérance de Técole hégélienne. Telle pourrait être l'originalité véritable de Munich. Ces hommes du midi sont pleins de ressources : s'ils n'ont pas l'enthousiasme sévère et l'indomptable hardiesse de la science du nord , ils ont plus d'invention assurément. N'est-ce pas de laSouabe et de la Franconie que sont venus , dans ces derniers temps, non-seulement les poètes, mais les métaphysiciens , non-seulement Uhland et Rûckert , mais Schelling et Hegel?

L'école catholique de Munich aurait aussi un rôle considérable à jouer en Allemagne, si elle était plus confiante dans ses forces ou moins gênée dans son action. Depuis le commencement de ce siècle les hommes éminents ne lui ont pas manqué. Elle a de laborieux érudits et des penseurs d'élite ; une école qui possède des théologiens comme Moehler, des controversistes comme Doellinger, des écrivains comme Guido Goerres et Philipps, devrait exercer une influence plus efficace dans les luttes et les transformations de la conscience

publique. J'ai toujours été frappé du caractère hardi et de la vivante liberté du catholicisme allemand. Soit que cette liberté d'allures appartienne naturellement aux intelligences, chez un peuple qui , n'étant pas comme nous de race ro* mane, ne porte pas dans son sang même la tradition de la discipline antique ; soit qu'une lutte de tous les jours contre le protestantisme ait accoutumé les catholiques les plus sévères à emprunter les armes de leurs ennemis, il y a, chez les théologiens du midi de l'Allemagne, une spontanéité audacieuse qui serait impossible ailleurs. Quand le vénérable Jean-Adam Moehler écrivait son beau livre : V Unité dans V Église ou le principe du Catholicisme*, il rappelait souvent ces libres théologiens des premiers siècles qu'il allait peindre avec tant de savoir et de talent dans son Athanase ' et sa Patrologie^. C'est un honneur pour l'université de Munich d'avoir possédé un homme qui sera à jamais le représentant et le modèle de la théologie catholique dans les contrées allemandes. Pourquoi faut-il qu'il n'ait pas suscité des disciples? Entouré de théologiens savants et d'écri--

1 Dtê Einheit in der Kirche oder dns Prinoip des Katholicismuê i ▼on J.-A. Moehler. Tobingen, 1835.

2 Àlhanasius der Grosse und die Kirche seiner Zeii im Kampfe mit dem Àrianismus* Mayence , 1827.

3 Patrologie oder ehristliche Lilerargeschiehte , ouvrage posthume de Moehler publié par Reilhmayr. Ratîsbonoe, 1839.

vains habiles , pourquoi n*a-t-il pas su fonder un mouvement durable? A la fois audacieux et modeste, plein d'originalité et de réserve, Moelher a toujours craint de devenir un chef d'école. Il avait rencontré des adversaires dans une certaine partie du clergé, et son âme, si intrépidement armée contre les docteurs du protestantisme , évitait avec une fermeté douce toutes ces dissensions intestines. Tel est aussi le caractère du brillant groupe catholique dont je parle ; gênés trop souvent dans leur action , ces éminents esprits ont été conduits à se défier d'eux-mêmes. Munich , depuis 1835 surtout, est devenu le poste le plus avancé de la politique ultramontaine , et c'est là qu'un certain esprit tour-à-tour pusillanime ou intolérant surveille les hardiesses du catholicisme germanique. Pour moi , persuadé qu'il est possible à une âme philosophique et chrétienne de servir la religion sans nier la philosophie, et d'aimer la philosophie sans méconnaître la religion , j'oserais demander pour les écrivains de Munich , pour les confrères de Baader et de Goerres , pour les continuateurs de Moehler, un peu de cette liberté intelligente qui est si belle à contempler dans le tableau des premiers siècles. Cette grâce de V ancien peuple dont parle si bien Bossuet ^ , c'est en Allemagne surtout qu'elle me semble nécessaire. L'unité du

^ Sermon $ur l*unité de VÊgUee.

catholicisme ne peut-elle être assez souple et assez puissante à la fois pour admettre certaines variétés selon le différent génie de chaque peuple? L'église de France est restée attachée pendant des siècles aux libertés gallicanes ; pendant long-temps encore il faudra à l'église catholique d'Allemagne une certaine liberté philosophique. Pourquoi contrarier l'esprit particulier de chaque nation? N'est-ce pas toucher à l'esprit de Dieu? Et la diversité dans l'unité, ne serait-ce pas la suprême beauté de l'église universelle?

Quoi qu'il en arrive néanmoins , Munich ne saurait prétendre au sceptre des idées. Décorée du prestige des arts, justement chère à TÂllemagne pour les savantes et mystiques écoles qu'elle a vu naître , cette curieuse ville restera le centre du midi ; elle ouvrira un refuge à de nobles lutteurs fatigués ou bien à de doux penseurs qui rectifieront paisiblement les théories du nord. Quant à gouverner la pensée germanique, c'est un rôle qui ne lui appartient pas. Les maîtres qui auront Tambition de régner sur l'Allemagne abandonneront toujours le midi pour ces universités du nord , plus hardies , plus vivantes , qui aiment et sollicitent le complet épanouissement de la pensée. Lorsque Schelling et Hegel quittèrent cette petite chambre , désormais consacrée , ou ils étudiaient ensemble à Tubingue ; lorsque, maîtres de leurs forces, ils voulurent

gouverner la science de leur pays, c'est dans le nord , c'est à léna , c'est à Berlin qu'ils purent parler librement. J*ai hâte de les y suivre.

Un grand mérite de la Prusse, c'est de n'avoir pas craint les idées. Soit habileté politique, soit véritable sympathie , la Prusse s'est associée à toutes les espérances, à tous les efforts de l'esprit allemand. Loin de redouter la philosophie, elle a fondé sa puissance sur le développement des forces intellectuelles. Elle a encouragé , elle a provoqué la pensée, elle lui a donné des libertés inouïes et des occasions éclatantes. Elle a voulu, à force de respect pour les droits de la science, expier le scepticisme de Frédéric -le -Grand et ce dédain injurieux dont il avait frappé la langue et la littérature de son pays. Enfin , comme elle prétendait agir, elle devait se placer résolument au milieu de tout ce qui fait la vie ; elle devait relever le génie de l'Allemagne pour se faire couronner par ses mains.

L'université de Berlin , qui n'a que trente ans d'existence , est déjà une souveraine légitime à qui toutes ses sœurs rendent hommage. Son histoire a quelque chose de hardi et de courageux qui lui sied et qui la rend bien digne de représenter cette

science teutonne. 'Elle est née dans les larmes, au milieu de rabaissement de la Prusse , quatre ans après la bataille dléna. Ce fut à Tépoque où ce pays pouvait être rayé de la carte , qu'il se réfugia sous la protection de Tesprit. Cette noble foi ne Ta point perdu, ce semble. Cette monarchie militaire, abattue à léna et à Âuerstaedt, et mise à deux doigts de sa perte , ne suspend pas la vie intellectuelle dans son peuple. Elle ne relève pas seulement les casernes, elle consacre le temple des idées. Elle ne se confie pas au seul droit du sabre , elle invoque la pensée immortelle. I) y a là une sorte de vertu romaine qu'on ne peut s'em* pêcherd'admirer : ce sont , sous Tépée de Brennus , les sénateurs immobiles dans leurs chaises curules. Ce qu'il y a eu de nouveau dans la fondation de l'université de Berlin , c'est que , dès rorigioe , elle a été le centre des idées , non pas d'une ville seulement ou d'un pays^ mais de l'Allemagne tout entière. Chacune des universités allemandes avait presque toujours eu un mouvement qui lui était propre , chacune d'elles avait représenté une di^*reetioii partieulière ; souvent c'était une science ^ciale cpii y fleurissait , marquée du caractère et du génie de la contrée. Ici , rien de semblable. Ce qui fut représenté à Berlin dès le commencement , ee fut rAllemagne. Il s'agissait, on peut le dire, de rendra à ce pays k conscience de lui-^méme

qu'il semblait avoir perdue , et ce fut Tenthousiasme des systèmes philosophiques qui produisit surtout ce résultat. La chaire de philosophie de Berlin fut long-temps comme une tribune nationale, d'où tombaient les accents prophétiques qui redressaient les âmes et les courages. Celui qui allait monter le premier dans cette chaire fondée au milieu des baïonnettes , devait être un héros autant qu'un penseur, et il fallait que sa doctrine fût de force à créer des âmes d'airain. C'était la mission de Fichte. Comment il la remplit, nous ne le savons que trop , et quel noble et implacable ennemi nous avons eu là, quels longs ressentiments , quelles colères , quelles haines cette mâle parole armait déjà et allait précipiter contre nous. Ces prédications, comme celles de Jahn et de Goerres , ayant abouti au grand mouvement de 1813, il sembla que Fichte eût accompli son œuvre, et, l'année suivante, il mourut. Enfin, après la période de la guerre , vint celle du triomphe. Quelques années, en effet, après la mort de Fichte, il y avait à Berlin, dans cette même chaire de philosophie , il y avait un homme qui célébrait avec enthousiasme les destinées des peuples germaniques : on sait que je veux parler de Hegel. Tout-à-l'heure, il s'agissait de ressusciter l'Allemagne , de réveiller sa conscience , de rassembler sa pensée évanouie et dispersée à tous

les vents. Du fond de rabime où il avait disparu , ce peuple entier remonta bientôt , ranimé par la voix de Fichte; et certes , quand on lit les discours de ce grand citoyen à la nation allemande, on comprend qu'à cet appel tout -puissant les morts eux-mêmes aient dû soulever la pierre de leurs tombes. Maintenant que les peuples allemands s'étaient enfin retrouvés , un métaphysicien dont le système semblait le dernier mot de la science , leur expliquait en termes magnifiques la grandeur de leurs destinées. Il les appelait les pontifes du monde nouveau ; il leur disait qu'ils ressemblaient à la Judée , et que du milieu d*euœ se lèverait un jour le dieu de l avenir : il les comparait aussi aux habitants de Tile de Samothrace , lesquels étaient investis du sacerdoce suprême, ou à la famille des Ëumolpides , qui avait la garde des mystères d'Eleusis ; il leur répétait sans cesse qn'ils avaient paru dans V histoire , afin que l'esprit divin pût se développer par eux et se révéler au monde ^ . Ce fut long-temps comme une fête. Sous son langage barbare, mais ferme, sous ces formules d'une métaphysique si peu accessible , on eût cru entendre la voix des oracles tudesques chantant l'hymne des races du Nord. Il leur présentait leur œuvre transformée , expliquée par la science , afin

' Hegeft Werke. B. XIII. Vorlesungàn iiber die Geschichu der PkiloiopMe. Àntrittsrede , S. 4-5.

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qu'ils pussent s'y reconnaître et s'y admirer : il les enivrait d'eux-mêmes. L'Allemagne, qui avait presque senti le froid de la mort sous l'épée de Napoléon , et qui , bientôt après , à la voix de ses penseurs et de ses poètes , avait retrouvé tout en-^ tière sa vieille foi nationale , ne devait-elle pas se passionner pour une métaphysique si étroitement attachée au cœur même de la patrie ? C'est là , en effet, un point de vue qui , indépendamment de leur valeur scientifique , ne doit pas être oublié dans l'histoire de ces systèmes.

Il est permis de le dire , la métaphysique de Hegel a fondé à Berlin plus qu'une école. Il y a quelque chose d'une religion dans les proportions immenses , dans lautorité impérieuse , intolérante , de cette philosophie. Voilà douze ans qu'il est mort , mais l'inspiration qui animait ce grand homme ne s'est pas éteinte ; elle porte encore ses disciples , et il faut croire qu'il y avait en lui des forces merveilleuses pour qu'avec ses dures formules il ait enflammé tous ces graves jeunes gens , qu'il en ait fait des âmes presque fanatiques , et qu'il leur ait donné à ce point la yaillanoe de la pensée. Des quatre héros de la philosophie allemande , Hegel est le seul qui n'ait pas survécu à son œuvre , qui n'ait pas vu se lever son successeur. Tant que les systèmes s'étaient rapidement succédé , cette variété , tout en attestant un

mouvement fécond , pouvait affaiblir la confiance dans les résultats :

Nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux.

Mais quand une doctrine se fut établie , qui piarut à quelques égards le produit et le couronnement de celles qu'dle remplaçait , sa fortune dut s'accroître de jour en jour : propagée dans les univer^ sites du nord par des hommes de talent , elle ne tarda pas à s'emparer des esprits , en même temps qu'elle embrassait dans ses larges développements le monde entier, la science entière. Déjà Hegel avait élevé un monument à chaque partie de la connaissance humaine : dans la théologie , dans l'histoire, dans la jurisprudence, partout il avait imposé sa doctrine , que rien ne faisait fléchir. A sa mort , ses disciples , se partageant son empire , continuèrent ce travail immense , en sorte qu'aucun côté de la science ne leur échappa et que l'univers des idées leur appartint.

Ce n'est pas tout : cette philosophie, depuis son apparition à Berlin , avait été acceptée , protégée » proclamée par l'État : elle s'alliait et se confondait avec lui ; elle semblait en être , si cela peut se dire , une apothéose , une transfiguration idéale. Hegel , qui saluait dans les peuples germaniques une race privilégiée , prédestinée au développement de l'idée divine , et , dans l'État , le

plus haut terme de ce développement , avait servi à inspirer un patriotisme orgueilleux et convaincu qui entrait profondément au cœur de la Prusse. En 1817, le ministre de l'instruction publique, M. le baron d'Altenstein, avait appelé à Berlin Hegel , qui professait sans éclat à Heidelberg , et il était lui-même un de ses plus grands admirateurs. Frédéric - Guillaume III eût désiré que Hegel , par l'ascendant de son génie , devint comme le chef d'un protestantistne supérieur, sa philosophie étant née de la réforme et s y appuyant : il voyait avec orgueil s'établir dans ses états ce pontificat philosophique qui couronnait à la fois la libre science et la libre théologie de FAllemagne du nord , mais qui devait bientôt ouvrir à cette théologie sa période la plus agitée et la jeter dans des entreprises inouïes. Hegel était donc toutpuissant à Berlin : ses amis siégeaient au conseil de l'instruction publique , ses élèves occupaient des chaires à ses côtés , et , dans toute la Prusse , à Breslau, à Halle, à Roenigsberg, de jeunes docteurs s'établissaient fièrement comme en un pays conquis. Jamais philosophie n'avait eu , avec l'empire des âmes et de l'infini , une plus large part dans les biens temporels.

C'était là le spectacle que présentait la Prusse sous le règne de Frédéric-Guillaume III. La fierté hautaine de la philosophie de Hegel , sa calme

et imposante grandeur, dominaient cette société ; l'alliance de TÉtat et de la science , solennellement accomplie , avait été un véritable événement. Bien que tous les penseurs ne se fussent pas soumis à Tautorité de la doctrine hégélienne, comme on n'avait pas encore découvert ce qu'il y avait de dangereux dans ce système, tant de puissance, tant de majesté satisfaisait les esprits , et daïis ce grand édifice TÂUemagne voyait avec orgueil un témoignage de sa force. A côté de Hegel , il y avait de nobles écrivains qui, sans accepter ses doctrines , ne les combattaient pas encore. Il y avait Hengstemberg , qui défendait avec une vigueur tranquille la vieille orthodoxie luthérienne ; il y avait Scbleiermacher, cet esprit si vraiment chrétien et si dévoué à la science , toujours occupé à réconcilier les deux mondes de la foi et de la raison , et qui fut dévoré par cette lutte intérieure ; il y avait Steffens, qui revenait au contraire de la spéculation à la simplicité de la foi. C'était une ardente et studieuse assemblée où se débattaient les plus grands intérêts de Tintelligence ; et la Prusse , qui protégeait ce . vigoureux développement , semblait de plus en plus marcher à la suprématie de TÂlIemagne. Elle avait noblement compté sur la libre pensée , et Tesprit allemand , dans sa reconnaissance , lui donnait la couronne et l'empire.

La mort de Hegel, arrivée en 1831, ehangea promptement la situation des choses , et tout ce qui se passe aujourd'hui en Prusse , ces directions diverses et hostiles qui se sont établies dans la pensée publique, ces mouvements en sens contraires , chez les uns ce retour à un méthodisme inquiet , chez les autres ce passage violent à une théologie insensée , tout cela date de cette époque. Tant que le maître avait gouverné lui-même sa doctrine, il l'avait maintenue dans les limites qui lui convenaient, il avait donné à ses obscures formules le sens qu'il avait choisi. Hegel était-il parfaitement convaincu de ce qu'il annonçait avec orgueil? Croyait-il bien, comme Tespérait Frédéric-Guillaume III, qu'il avait réconcilié la philosophie et la religion , et que le christianisme était tout à la fois le fond et le résultat de ses spéculations métaphysiques? Ou bien , faudrait-il voir dans ces promesses une grande habileté, dans l'obscurité de son langage une précaution habile? Aurait-il mérité, enfin, d'attirer sur lui cette juste et terrible pensée de Vauvenargues : « La clarté, est la bonne foi des philosophes »? Ne posons pas une telle question , Hegel , je n'en veux pas douter , s'est fait illusion à lui-même , Hegel a cru sincèrement à son œuvre ; mais , après sa mort , quand ses disciples voulurent continuer sa pensée, ils l'expliquèrent d'abord chacun selon

ses vues propres, et Ton s'aperçut que sous les mêmes mots chacun avait trouvé le sens qui convenait le mieux aux penchants de son esprit. L'école se divisa : on vit un côté droit et un côté gauche dans cette chambre des représentants de l'intelligence. C'étaient eux-mêmes qui se désignaient de cette manière. Les Annales de Berlin , fondées par Hegel et Edouard Gans , exprimaient la pensée du centre , c'était l'organe de l'orthodoxie hégélienne. La gauche , dont les chefs étaient surtout M. Michelet et M. Marheinecke, poursuivait inflexiblement les conséquences de la doctrine du maître, et, sanB le savoir, ouvrait la route à une école toute nouvelle dont je parlerai tout-à-l'heure. Sur les premiers rangs de la droite s'était placé un homme d'un vrai talent , d'une âme ardente et poétique, M. Goeschel. Cet esprit enthousiaste voulait , dans ses religieuses tendresses , réunir les choses les plus hostiles. Il admettait tout pour tout purifier, car il couvrait ses mille contradictions de la lumière égale et continue de son pieux mysticisme. Cette première division n'avait rien de bien inquiétant encore ; mais bientôt les discussions qui s'établirent entre les différents partis , amenèrent les penseurs à s'expliquer nettement sur les principaux points de la doctrine, et laissèrent apercevoir ce qu'il y avait d'effrayant derrière l'appareil magnifique de ce grand système. Il faut

bien répéter les accusations qui se firent entendre d'un bout à l'autre de TAUemagne , et que les événements ont trop justifiées. Qu'y avait-^il au fond de cette doctrine ? Je ne parle pas seulement de sa valeur scientifique , je l'examine ici dans ses rapports avec l'esprit allemand. Qu'y a-t-il donc au fond de ce système, et pouvait-il tenir toutes ses promesses? II avait promis de donnera l'Allemagne ce qu'elle cherchait depuis long-temps , la conscience complète , la complète possession d'ellemême ; il s'annonçait comme le résultat le plus légitime de toutes ses œuvres, et ce résultat, quand la clarté se fit , ce fut le dernier terme d'un panthéisme qui convenait sans doute au génie contemplatif de l'Allemagne, mais qui, poussé à de telles extrémités , la frappa d'épouvante. On oublia la grandeur incontestable de ces constructions métaphysiques , on n'en vit plus que les conséquences mises tout-à-coup en lumière , et peu à peu cette protestation presque universelle alla toujours croissant. Une plainte douloureuse s'éleva et monta de toutes parts comme ces rumeurs sourdes qui précèdent les révolutions. Du milieu de cette immobilité à laquelle elle était condamnée par le système de Hegel , il fallut que l'Allemagne rentrât dans la vie pratique. Ce fut le moment de la crise. Les uns se rejetèrent vers le passé ; les autres , les plus ardents, voulant introduire la doctrine nouvelle

dans le domaine de l*action , et en traduire l'esprit en signes visibles , arrivèrent bientôt à cette philosophie politique qui va se répandant de jour en jour, et qui est un des plus frappants caractères de la situation actuelle de ce pays.

L'événement qui contribua le plus à faire éclater cette séparation et à mettre aux prises les différentes directions qui se formaient , ce fut , on le sait , l'application des théories de Hegel à la théologie, ce fut le livre de M. Strauss sur la vie de Jésus. Depuis ce jour, la question , jusque-là confuse et obscure, devint claire pour tout le monde. Les partis se rangèrent en bataille avec un ordre qu'dh n'avait pas encore vu , et , toiL- les nuages étant dissipés , il fut plus facile de suivre les mouvements de la lutte. L'ancienne école de Hegel , représentée par les Annales de Berlin, prétendait en vain avoir fidèlement gardé le véritable sens des paroles du maître. Placée entre les adversaires de la philosophie hégélienne et ces nouveaux disciples qui venaient de se jeter dans la mêlée avec tant de bruit et d'audace, elle perdait chaque jour du terrain. Les jeunes Hégélietis avaient fondé un journal , les Annales de Halle , qui exprimait avec beaucoup d'esprit , de verve , de hardiesse et d'insolence toute l'ardeur de leurs ambitions. Là , plus de formules abstraites , plus d'obscurité métaphysique , mais le système de Hegeî T. I. 44

enseigné à l'usage des tribuns. Enfin, peu de temps après, en 1841, M. de Schelling fut appelé à Berlin par Frédéric-Guillaume IV. C'était tout un évënement et des plus graves. L'ancienne école de Hegel sembla se ranimer devant le péril ; soutenue cette fois par les Annales de Halle, qui combattaient aussi ce retour à des doctrines que Ton croyait épuisées , elle montra dans cette résistance une vivacité singulière. Déjà , au mois de novembre 1840, un élève de M. Schelling, M. Stahl, avait précédé son maître à Berlin. Il remplaçait M. Edouard Gans. On pense quel coup ce dut être pour l'école hégélienne. La mort de M. Gans était déjà une perte irréparable , et dont le regretta été rendu plus vif chaque jour par les événements qui l'ont suivie. M. Gàns était le véritable chef depuis la mort de Hegel . Cet esprit à la fois si ardent et si ferme , si idéaliste et si rigoureux , cette riche et abondante nature qu'on a comparée à Diderot et qui avait aussi la netteté de Montesquieu , ce caractère si français dont M. Saint-Marc Girardin nous a peint vivement la ressemblante image S c'était là le guide dont l'école avait besoin; il lui eût donné isans doute une direction plus heureuse; ami et défenseur des idées libérales , il eût sauvé la liberté , que celui^i anéantissait ; il eût transformé les principes de Hegel , bien loin de les pousser

* R$vue des Deux-Mondes ^ («' décembre 1839.

dans les excès par où ils périsBent. La mort de M. GaBS les privait donc d'un chef spirituel. En même temps leur fortune temporelle s'écroulait , M. d'Âltenstein allait mourir, et au roi leur pro*tecteur succédait un prince beaucoup moins bieii disposé que son père pour cette philosophie. Ainsi tout leur manquait à la fois , mais non pas l'ardeur pour défendre vaillamment leur maître. Le mauvais accueil qui attendait M. Stahl à Berlin , la pro^ messe qu'il &t de n'attaquer jamais la doctrine de Hegel , tout cela prouvait que , s'ils ne devaient plus compter sur la protection du pcAivoir, ils n'avaient pas perdu la sympathie d'un auditoire dévoué. La lutte s'engagea vivement. Dans les cérémonies publiques qui sont encore en vigueur dans les universités allemandes , à chsLqneFackelzug, les apostrophes éloquentes ne firent point faute , non plus quje les plaisants épisodes. En voici un entre mille : c'est un mot très^vif qui , prononcé par u^ homme grave, par un illustre théologien , donnera peut-^ètre une idée de ces curieuK débats. Dani$ une de ces fêtes d'université, au milieu des vwai que portaienit autour de lui les élèves , M. Neander Vécria tput-^à-coup : <i Je porte un pereat au dietji de Begel ! » Bien qae cette parole vienne d'un homme si just^aaent vénéré , ou , si l'on veut , par cela même, il est difficiie de n'en pas sourire. Rien «'eût empêché M. Marheinecke , M. Hinricbs ,

M. Rosenkranz, de porter le même toast au dieu de M. Neander : c'eût été une guerre des dieux coniine dans V Iliade. A quelque temps de là, M.Werder fit une réponse éloquente. M. Werder est le plus jeune de tous ces jeunes docteurs , il est aussi le plus fervent et le plus brillant ; il sait introduire dans les formules nues de Hegel le souffle poétique qui l'anime, et, bien mieux que la froideur impassible de M. Marheinecke ou de M. Gabier, c'est sa parole qui ranimerait l'attention de la foule, si elle manquait à ces débats. Il disait donc à ses élèves , qui lui donnaient une fête aux flambeaux : « Je ne porterai point de pereat , ce qui est mauvais contient son pereat en lui-même; mais un vivat, je porterai un vivat k l'Esprit, à Dieu, à

Dieu en nous, à l'Amour, à la libre Pensée

Schelling va venir parmi nous : réjouissons-nous des honneurs accordés à ce grand homme ; il faut qu'il soit reçu ici comme un roi, car c'est une tête sacrée par Dieu (Denn er ist etn gottgetveihtes Haupt). C'est lui qui le premier a atteint les sommets de l'intuition : la grande œuvre de Hegel a été de faire de ces idées sublimes une propriété pour la nation, une propriété éternelle, inalié* nable. C'est là le côté démocratique de sa philosophie. Schelling a agi d'une manière mesquine et misérable quand il a parlé de Hegel avec dédain. Je ne sais s'il y a de Timprudence à m'exprimer

ainsi, mais je défends les droits du mort contre l'injustice du vivant : c'est Fombre de mon maître qui me fait parler ! » L'entendez-vous? Quelle vivacité ! quelle passion ! Et représentez-vous le jeune orateur entouré de ses élèves , avec leurs costumes bizarres, leurs torches à la main. Il s'arrête de temps en temps , et professeur et étudiants entonnent ensemble le chant de l'université , le Gaudeamus; puis il reprend : « La peur, c'est le diable^ mais l'espoir, la force, le cœur, le hardi courage, c'est là Dieu en nous. » Voilà une fête allemande, voilà une de ces émeutes philosophiques ; ,on comprend que M. de Schelling ait hésité si long-temps à aller prendre possession de ce trône de science fondé à Berlin par Hegel , et si vivement défendu par ses amis.

J'ai vu M. de Schelling à Munich, au moment même où il se disposait à partir pour cette péril-^ leuse campagne. II était décidé alors , et le doute avait fait place à cette naturelle inspiration dont son âme est si riche. Je l'ai vu tout animé, sous ses cheveux blancs, d'une ardeur juvénile. Il parlait avec enthousiasme , il nous disait ses projets , il comptait ses ennemis ; et comme l'aspect d'un maître nous remplit le cœur d'émotion et de foi , comme celui-là est dans sa personne supérieur encore à ses écrits, je m'imaginais aisément qu'il allait ouvrir à la pensée des routes nouvelles , et

que les religieuses ferveurs de la science allaient renaître en Allemagne. Mais non , c'en est fait : l'inspiration désintéressée, Tamour infini de contemplation que nous admirions dans ce pays, tout cela a disparu pour long-temps. Un esprit nouveau s'est levé; la vieille Allemagne n'est plus. L'éclat n'a pas manqué à l'enseignement de M. de Schelling ; on y a rémarqué ces ressources d'une pensée toujours prête , ces inventions brillantes dans les détails, ce rajeunissement d'une philosophie qu'on avait dépassée ; mais un nouvel ensemble , un nouveau système complet, c'était là ce qu'on ne pouvait attendre» On a écouté avidement ses paroles; mais , encore une fois , y a-t-on vu autre chose que l'effort impossible d'un esprit supérieur, lequel a déjà donné toutes ses richesses ? M. de Schelling a pro^ testé par son nom et par sa présence , bien plutôt que par des doctrines nouvelles , coâtre les égarements de la philosophie ; ce n'est pas assez pour ramener l'Allemagne dans les voies qu'elle abandonne.

Le mal qui tourmente aujourd'hui les peuples allemands, c'est la satiété de l'infini. Ce dégoût de la vie contemplative , cet ennui du désert dont parle Cassien , ils l'ont éprouvé à la fin de leur extase, et voilà qu'ils se jettent bruyamment dans l'action. Les nobles sciences qui se rencontraient auparavant sur les cimes pacifiques de l'infini , se

ET LA BÉVOLUTION. 167

heurtent aujourd'hui dans les routes vulgaires de la vie commune. La philosophie, la poésie, Tart, la théologie , toutes les œuvres de la pensée ont abdiqué leur sainte indépendance. Elles ne sont plus que les servantes de la politique.

Le gouvernement prussien n'a pas tardé à s'inquiéter de ces hardiesses. Tant que la science n'avait pas cherché à sortir de ses théories , on lui laissait toute liberté : l'infini lui appartenait ; mais des qu'elle mit le pied sur la terre , la défiance a commencé. Il faut bien le dire, la direction grossière où était entré le journalisme hégélien , l'im-^^ pression pénible qu'il avait faite sur la pensée publique , semblaient autoriser les rigueurs qui le frappèrent. Jamais on n'avait vu plus d'intolérance dans les doctrines , plus de cynisme dans les paroles. Cette opposition avait, du reste, un caractère particulier à l'Allemagne , et qui n'eût pas été compris ailleurs. Ce n'est que dans ce pays qu'une telle alliance est possible entre la métaphysique la plus haute et le scepticisme le plus desséché. Le matérialisme s'autorisant des systèmes spiritualistes , l'incf édulité fondée sur une sorte de myfiticisme , La Mettrie appuyé non sur Bolingbroke , mais sur Scbelling et Hegel , c'était l'incroyable spectacle que présentait cette théologie républicaine.

Était-ce donc pour rdcueillir de tels fruits que r Allemagiiie remuait depuis çinquaate ans le champ

de r intelligence? Qu'auraient dit ces nobles combattants de Tidéalisnie, depuis Kant jusqu'à H^el? Lorsque Schelling commença k mettre au jour sa philosophie de la nature, Fichte s'indignait : il lui reprochait de rabaisser sur la terre, de ramener dans la boue d'où il l'avait tirée, cette philosophie qu'il avait fondée dan» la lumière de l'esprit. Mais que serait-ce aujourd'hui , et tous , Kant , Fichte, Schelling , Hegel , comment ont-ils pu tomber aux mains de ces héritiers indignes?

II eût été désirable que l'autorité de quelque grand nom , de quelque système souverain , fit rentrer de tels écrits dans le néant : cela eut mieux valu sans doute que la persécution ; mais la science ne produisait rien de sérieux qui pût la défendre , et les Annales de Halle furent supprimées. Exilée de la Prusse , la jeune école hégélienne se retira en Saxe. Son journal se constitua à Leipsick sous un titre di£Pérent : ce furent désormais les Annales allemandes. Il faut lire dans les premiers numéros les menaces adressées à la Prusse. Voici, en effet, une des crises les plus importantes que j'aie à signaler dans cette rapide histoire de l'influence de Berlin sur l'Allemagne. La Prusse avait voulu représenter les intérêts de la pensée, elle avait long-temps aidé au développement de la philosophie ; mais , parce qu'elle repousse cette science indigne , elle va paraître interrompre son œuvre ,

et on la menacera de perdre cette suprématie qu'elle atteignait déjà. Les deux premiers numéros du nouveau journal ( 2 et 3 juillet 1841 ) contenaient une Introduction de M. Arnold Ruge, écrite de ce style parfois brillant , plus souvent hautain et dédaigneux , qui est propre à cette école. « Nous acceptons , disait M. ftuge , Texil qu'on nous fait, et nous vous remercions. L'exilé, le voyageur, ne voit-il pas le soleil se lever sur des horizons nouveaux? Ainsi partons-nous gaiment; vous nous poussez plus vite vers cet avenir qui est le but de nos e£Ports. D'ailleurs , ajoutait-il , la philosophie doit toujours aller du particulier au général; c'est là son progrès naturel , c'est là la vie de la pensée. L'idée nait sur un point donné, puis elle grandit, elle s'étend , elle couvre le monde. De même aussi nous quittons Berlin pour l'Allemagne. Un reproche qu'on faisait souvent à la philosophie de Hegel , c'était d'être exclusivement prussienne. Ce reproche était absurde. Pourtant il semblait justifié par l'ancienne école de Hegel , qui mettait la philosophie au service de l'orthodoxie politique et religieuse : tel était l'esprit des Annales de Berlin. Dës-lors il fallut quitter Berlin , et nous fondâmes les Annales de Halle, qui furent l'organe de la délivrance. Ce n'était pas assez, et aujourd'hui ce n'est pas seulement Berlin que nous abandonnons , c'est la Prusse; nous quittons la Prusse pour la

no L'ALLEMAGNE

patrie allenaande. » Ainsi parlait M. Arnold Rage, et il terminait en adressant à l'université de Berlin cette menaçante prédiction : « Berlin deviendra semblable à Goettingue : ce sera désormais la ville du passé. Qu'est-ce que Goettingue, sinon l'érudition et l'art sans la philosophie, c'estnà-dire. l'étude sans ce qui lui donne la vie? Tel sera le sort de Berlin , puisque Berlin proscrit la science. » Malgré l'outrecuidance de ces paroles , il y avait , en e£Pet , dans la situation de la Prusse , quelquet chose qui frappait vivement les esprits ; et pour qui comparait les commencements du nouveau règne avec la Prusse du vieux roi qui venait de mourir, la différence était réellement grave. Sous Frédéric- Guillaume m, ce vivace épanouissement de la pensée dont j'ai parlé plus haut, l'état protégeant la philosophie, s' unissant à elle, et assistant avec sollicitude à ses productions de chaque jour, en un mot la science présente , actuelle , et , pour tout dire, la vie. Sous son successeur, au contraire, c'est le passé qui est honoré ; Berlin semble prendre la place de Munich ; M. de Schelling, M« Cornélius viennent y rejoindre M. Tieck, les frères Grimm, M. Rùdkert. Voilà une glorieuse assemblée « mais les hommes qui la composent ont donné déjà tout ce qu'ils doivent produire, et œ n'est pas lavenir qu'ils portent dans leur âme. Quant aux esprits plus ardents et plus î^ines qui, placés à la tête du

ET LA RÉVOLUTION. Ol

mouvement , prétendent continuer l'œuvre de Hegel , la Prusse les exile. Il y a là sans doute un contraste fôcheux ; mais cette situation dont on se fait une arme contre le nouveau règne, à qui l'imputer? Â rAUemagne elle-même , au chaos de la science actuelle. Il faut bien honorer la philosophie chez les représentants du passé, puisqu'on la chercherait en vain parmi les hommes nouveaux.

Comment les études théologiques , si élevées , si fécondes jadis en Allemagne , ont-elles pu tomber dans cette confusion? Je sais bien qu*il reste encore de sérieux travaux , mais ce sont des travaux de eritique et d'érudition , non pas de dogme et de pensée. Si M. Neander continue d'exercer sur les recherches historiques sa studieuse influence , on n*a pas replacé Schleiermacher. La vérité est <|ue les bons esprits , dégoûtés de tant de dérèglements , ont eu peur des idées et se sont réfugiés dans l'histoire . Le domaine de l'érudition théologique a produit récemment des monographies du premier ordre ; mais parmi les études plus hautes d6 métaphysique religieuse, que pourrait -on citer avec honneur ? La jeune école hégélienne a jeté partout une sorte de terreur panique , et , dans cette déroute universelle, on lui a laissé le champ libre.

Voici cependant un livre publié récemment, qui a mérité l'attention puUique : c'est un court

travail de M. Strauss. Pendant la guerre bruyante qu'il a soulevée, M. Strauss écrivait ce paisible ouvrage. Ce sont deux articles publiés dans un recueil littéraire et réunis sous ce titre : Deiuv Feuilles pacifiques .

Le premier morceau est le récit d'un pèlerinage auprès de son compatriote Justinus Rerner. Il va voir le charmant poète à Weinsberg , et , chemin faisant, il conte à Tami qui l'accompagne ses premières relations avec Kerner ; il rappelle l'époque où il commençait ses études de théologie ; il dit combien il était plongé dans le mysticisme , lui , le destructeur de mythes , comme il se nourrissait des écrits de Jacob Boehme, et ne comprenait rien à Kant , à Fichte , à Schelling. Tous ces souvenirs sont évoqués avec une grâce parfaite. Il raconte ensuite sa visite à la visionnaire de Prévorst , qui demeurait chez Kerner *, et le pieux et mystique e£Proi qui le saisit : quoi ! ce qu'il a de plus cher et de plus caché , son être , sa conscience , le fond le plus intime de sa personne , tout cela va être livré au regard pénétrant de la visionnaire ! Il n'a plus rien qui lui appartienne en propre ! N'est - ce pas le sol qui manque sous ses pas ? Et comme il attend, plein de terreur, la fatale

^ On sait qoe l'îUostre poète Kerner s'e^t beanconp occapé da magnétisme et de l'extase. l\ a écrit tont un livre sur la visionnaire dont parle ici M. Strauss. V. Ili> Seherin von Prworst,

sentence , quand tout-à-coup la yisionnaire lui dit qu'il ne sera jamais un incrédule ! Cependant Strauss et ses amis continuaient leurs études d'université; Hegel était mort, mais Schleiermacher agissait vivement sur leurs esprits ; le charme singulier de son exposition , l'aimable sagacité de sa dialectique, les remplissaient de joie et peu à peu les attiraient du mysticisme à la science. C'est au milieu de ces souvenirs doucement évoqués que le voyageur arrive chez son hôte. Puis, après une gracieuse description de la maison du poète, de son intérieur, de sa famille, il analyse avec finesse l'imagination de Kerner, il étudie le jeu de cet esprit charmant 9 et on voit qu'il y voudrait sur^ prendre la naissance de la légende et du mythe. Cette ingénieuse critique , où se cachent , non sans grâce, les intentions les plus sérieuses, nous amène assez naturellement à la seconde partie du livre qui porte ce titre : De ce qu'il y a d'éternel et de ce qu'il y a de passager dans le Christianisme. Ce petit traité est comme un résumé très-clair, un catéchisme très-intelligible des étranges doctrines de Strauss : or, ce système peut se réduire à ceci , que, toute l'histoire positive de l'Évangile et toutes les formes du christianisme étant renversées par la critique , il reste toujours quelque chose de supérieur à ces formes ; quoi donc? L'idée qu'elles contenaient , l'idée de Jésus. Jésus a atteint le plus

haut point religieux, attachons-nouft à cette idée, unissons-nous à Jésus , faisons qu'il soit présent en nous ; là est le christianisme , tout le reste n'est que formes vaines.

Ce système , qui proclame , en terminant , le culte du génie , et qui ne voit guère plus que cela dans le christianisme, ne renferme pas assuré^ ment de très-précieuses consolations ; mais comme on y trouve plusieurs pages d'une intention tout-àfait religieuse , et que Tauteur s'efforce , quoique vainement, de réparer les ruines qu'il a faites, il arracha aux écrivains des Annales allemandes de véritables cris de fureur. Il n'en fallait plus douter, Strauss était atteint et convaincu d'orthodoxie ; son livre sur la vie de Jésus , qui avait commencé , il y a huit ans , le bouleversement de la théologie, mille plumes empressées le signalèrent comme une œuvre timide , et , ce qui est pour ce jeune journalisme la plus sanglante des injures, l'auteur fut traité de girondin. Les montagnards , ce sont M. Arnold Ruge , M. Bruno Bauer, M. Louis Feuerbach. Qu'est-ce à dire? M. Bruno Bauer était, il y a huit années à peine, un des champions les plus ardents des doctrines opposées ; il attaquait les impiétés de Strauss avec une colère passiosio^e , et maintenant le voilà qui laisse Strauss bien loin derrière lui et qui lui reproehe am^ment sa <eirûdospecttofi , tant la pensée publique est ébranlée

daDS ce pays ! tant le» chutes sont rapides sur œ sol miné de toutes parts! Aujourd'hui, oiien sont* ils? à quel degré sont-ils descendus? et comment signaler Tétat de la pensée allemande? comment espérer seulement de le faire comprendre? Je ne l'essaierai pas. Je ne sais point de termes pour décrire ce mélange de matérialisme repoussant et de mysticisme raffiné, de lourd pédantisme et de ridicule infatuation, de prétentions scholastiques et de frivolité impertinente. Je ne sais pas non plus expliquer un si grand bruit dans un si grand vide. Il y a quelques années, M. Quinet disait de rAllemagne qu'elle s'avançait scientifiquement dans le doute et processionnellement dans le néant ; arrivée aujourd'hui au terme du voyage, la procession s'est mise tout-à-coup en branle avec une frénésie sans nom.

Pourquoi ai-je insisté sur cette situation de la théologie allemande? C'est qu'en Allemagne tout dépend de là ; c'est que l'esprit de l'Allemagne nouvelle, ce besoin de politique, cette soif du monde réel qui la travaille , tout cela vient des révolutions théologiques accomplies depuis un demi-siècle. L'Allemagne est , au fond , plus chrétienne qu elle ne pense , et elle apprendra par cette épreuve ix)mbien son esprit est inséparablement lié aux croyances religieuses. Je sais un pays oii ces croyances peuvent disparaître pendant un oertain

nombre d'années ; malgré Tébraniement profond qui en résulte , le peuple trouvera en lui certaines ressources , la fermeté , la netteté d' esprit , le bon sens, et jamais les encyclopédistes , dans leurs œuvres les plus impies , n'auraient pu perdre autant que les jeunes Hégéliens le sentiment de la réalité. En Allemagne , si la théologie s'écroule , tout s écroule avec elle ; si elle est frappée au cœur, c'en est fait, n'espérez pas la remplacer quelque temps par la force de l'esprit , par la fermeté d'une intelligence droite ; non , la pensée publique chancelle , et c'est assez d'un tel abandon pour lui renverser le sens.

Aussi , voyez quel résultat ils obtiennent aujourd*hui ! Us ont fait cette révolution pour sortir de l'infmi et prendre possession du monde réel , mais leur sacrifice est inutile. Ils n'ont pas eu le dédommagement qu'ils attendaient , car c'est précisément la réalité qui leur échappe le plus. Le principal caractère , en effet , de ce journalisme né des emportements de la théologie nouvelle , c'est son ignorance complète de la vie , son impuissance à être quelque chose de grave , son agitation dans le vide. Dans l'absence de toute idée sérieuse , le journalisme allemand s'est d'abord appliqué à répandre partout la haine de la France; et de même que les théologiens de la jeune école hégélienne ne nous ont offert qu'une triste parodie des

doctrines de Schelling et de Hegel, il est arrivé aussi que ses publicistes , depuis quelques années , n'ont fait que travestir misérablement les luttes de Goerres et de Fichte contre la France de TEmpire. J'ai sous les yeux ce Mercure du Rhin, que Goerres rédigeait un an après la bataille de Leipsick; voilà vraiment une œuvre grandiose; c'est le journalisme dans des proportions épiques. Au lieu d'une polémique vulgaire, tout est transformé par la fantaisie de ce poète irrité. On assiste à de formidables dialogues entre l'Europe et Napoléon, un des artifices de l'écrivain étant de mettre en scène son glorieux adversaire et de lui faire publier ses plus secrètes pensées. L'épilogue de ce drame, écrit avec toutes les passions du moment , ce sera , si l'on veut , ce discours étrange que Goerres met dans la bouche de l'Empereur, et que le grand Exilé adresse à la France du fond de son île : « 0 peuple que j'ai conduit jusqu'ici ! la puissance qui m'a envoyé t'avait choisi pour être mon instrument. Comme tu n'avais ni caractère ni forme propre , je t'ai donné la mienne et je te la laisse en héritage. Ils m'ont chassé de ton sein , mais tu es à moi , et ils ne m'auront pas détruit tant qu'ils ne seront pas parvenus à t'anéantir toi-même. J'ai vaincu la Révolution , mais maintenant je te la sou£Qe dans l'âme. Le feu qui me brûlait, je te l'ai versé dans la poitrine , et bien que sa fureur soit toute

comprimée en toi , bien qu'il ne jette qu'une faible lueur, il éclatera un jour en gerbes de flammes. La discorde est devenue le fond même de ton être , et la haine empoisonne ton sang. Un démon sauvage et insensé a pris possession de ton cœur : les vieilles chansons de ton berceau ne le conjureront pas. Je t'ai fait un besoin de la guerre.... »

C'est ainsi que Goerres voulait armer l'Europe entière contre nous. Au milieu de ces luttes gigantesques, je comprends cette polémique, et je sais que je puis honorer, dans ce fougueux pamphlétaire , un noble et sérieux ennemi ; mais , trente ans après la bataille , ressusciter les vieiUes haines , essayer de rajeunir les plus absurdes préjugés , et , par Une basse jalousie de la France, descendre contre elle à de ridicules colères, était-ce là le devoir de cette presse nouvelle? Était-ce pour cela qu'il était si urgent d'interrompre les destinées de l'Allemagne , et de quitter si brusquement les spéculations de la pensée?

Depuis quelque temps , les affaires intérieures de l'Allemagne ont fait un peu cesser les invectives de la presse contre nous. Les événements dont je parlais tout-à-l'heure , l'exil des jeunes hégéliens, la destitution de M. Bruno Bàuer, prononcée la même année, la résistance enfin que la Prusse opposait aux violences des doctrines nouvelles , attiraient naturellement toute latten-

tioa de la presse allemande. Les gouvernements qui avaient vu avec plaisir s'enraciner dans Tesprit du peuple cette haine du nom français, furent attaqués à leur tour ; et , comme cela arrive nécessairement , dès qu'il a fallu réclamer quelques libertés , on s'est souvenu que ce peuple de France n'était pas tout-à-fait inutile au monde , et qu'il représentait une certaine somme de vérités et de croyances qu'on pouvait invoquer. Nihil sine Gallis, c'était l'opinion de l'Europe au moyenâge, et M. Arnold Ruge reprend aujourd'hui cette vieille et sainte devise. Nous ne nous sommes ni effrayés ni affligés des injures de la presse allemande , nous ne devons pas plus nous enorgueillir de ses hommages. Assistons avec sympathie au développement de l'Allemagne , en souhaitant surtout à ce pays de retrouver le génie idéaliste qui nous le faisait aimer.

Jusqu'à présent , en effet , il ne semble pas que ce besoin de la vie pratique , que ces préoccup»tions d'une politique étroite , si peu conformes à l'esprit allemand , puissent profiter beaucoup à sa gloire; La politique ; qui envahit tout dans ce pays, a déjà produit plus d'une œuvre, et on peut apprécier aujourd'hui ses résultats. Un esprit mesquin s'empare , hélas ! de la poésie et lui retranche Tidéal. Personne n'y a plus contribué que les écrivains des Annales de Halle, Les deux

fondateurs de ce recueil , MM. Ruge et Echtermeyer, avant de se jeter dans la polémique, étaient connus par des études assez sérieuses sur Tart et la poésie; mais bientôt, appliquant à ces études les principes dont ils s'étaient faits les apôtres , ils furent amenés à prêcher une polémique toute grossière. Une religion sans dieu , un art sans idéal , c'était là le bien absolu qu'on avait enfin réalisé. M. Ruge attaquait d'abord Técole romantique , mais bientôt on vit que sous ce nom c'était l'essence même de toute poésie qui était condamnée. Rùckert , le dernier des maîtres chanteurs , fut attaqué avec cynisme. Et pourquoi tous ces affronts à la vraie poésie nationale? Pour introduire sur ses ruines on ne sait quels écrivains obscurs et médiocres. Quoi de plus? On avait purifié le ciel , selon M. Bruno Bauer, en rejetant Dieu; il restait à purifier les horizons de TAIlemagne , à chasser, comme les fantômes d'une superstition surannée , toutes les filles des maîtres , toutes les créations d'un art trop spiritualiste. Les chastes héroïnes de Goethe, de Schiller, de Jeau-Paul, de Klopstock, Thécla, Clara, Liane, Linda , Marguerite , Àbbadona , s'évanouirent dans le vide , et les poètes politiques purent commencer leur sabbat.

Toutefois , la crise ou les peuples allemands sont engagés était inévitable, et je ne voudrais pas qu'on

se méprit sur la sévérité nécessaire de mes paroles. Dans ce travail qu'ils font pour atteindre leur unité , comment n'y aurait-il pas des heures douloureuses? Au moment oii l'Allemagne était le plus divisée, et lorsque le Nord et le Midi , séparés par Tépée de Napoléon , se combattaient, on vit Tunité se fonder d'abord dans l'esprit , dans la pensée , dans la poésie ; les poèmes de Goethe, les drames de Schiller, les systèmes des philosophes, de quelque pays qu'ils vinssent, furent comme la patrie véritable où des milliers d'hommes, ennemis dans le monde d'ici-bas, se reconnurent et se saluèrent. Sans doute cette union première était plus grande , il y avait là une beauté toute sainte ; mais cela ne suffisait pas, et l'on comprend qu'il ait été nécessaire d'accomplir dans le monde réel ce qui avait été obtenu parles idées. Ce travail est rude et périlleux. Que l'Allemagne ne s'y montre pas aussi belle qu'autrefois , c'est la condition , après tout , de cette tâche nouvelle. Mais si on la voit renoncer complètement à ce qui faisait sa force et se livrer en proie au vertige qui l'a frappée , il ne faut pas cesser de la rappeler à elle-même et à son génie.

Que résulte-t-il de ce qui précède? Je disais, en commençant , que tout se porte en Allemagne vers l'unité , vers un mouvement commun d'idées , et

que cette tendance doit établir quelque part un centre actif qui dominera le reste de rAllemagne. Les universités secondaires, qui autrefois représentaient chacune un esprit particulier, s'effacent de plus en plus ; trois villes seulement , les trois capitales de TÂllemagne, ont conservé une physionomie distincte , et , parmi ces trois villes , il y en a une qui chaque jour attire à elle le mouvement de Tesprit et devient le foyer unique des travaux de la pensée. Bien que la Prusse n'ait plus aujourd'hui , comme sous Frédéric -Guillaume III , la direction calme et régulière de la science , elle est toujours le centre de la vie. C'est dans son sein que se passent 1^ agitations dont je viens de parler. On l'attaque, on lui adresse les reproches les plus amers ; mais ces mécontentements attestent encore le haut rang qu'elle a conquis. Pourquoi , parmi tant d'écrivains , n'en est-il pas un seul qui , dans les questions générales , s'adresse à l'Autriche ou à la Bavière? Parce que c'est la Prusse toute seule, ils le savent bien , qui est chargée désormais des destinées de l'Allemagne. Tandis que l'Autriche se retire de plus en plus de la société germanique ; tandis que , tournée vers le Midi , elle ne peut empêcher ses provinces slaves de parler plus haut qu'elle et de chercher dans leurs traditions une vie qu'elle n'a pas ; tandis que Munich s'habitue chaque jour davantage à ne plus être qu'un lieu de

ET LA RÉVOLUTION. m

repos , une paisible assemblée de vieillards lassés de la vie, la Prusse, au contraire, demeurera toujours le champ de bataille des idées allemandes. Pour tout dire , enfin , les èUts du midi possèdent des constitutions ; mais qu'est-<^ que ces fi/Ctions vaines tant que la Prusse n'aura pas tenu ses promesses sur ce point? Une constitution sérieuse , la liberté de la presse, la publicité des tribunaux, pour que toutes ces choses, depuis si losig->- temps espérées , aient une valeur réelle , il faut , c'est la ferme pensée de l'Allemagne , il faut que ce soit la Prusse elle-même qui les accorde. Il est vrai que, troublé par ce mouvement de la politique , surpris et jeté hors de ses voies , l'esprit allemand a paru abandonner sa grandeur, et le tableau que nous avons présenté est triste et pénible; mais ce n'est là , nous l'espérons , qu'une crise passagère , et le génie de l'Allemagne en sortira victorieux. Quant à ce besoin d'unité , marque certaine de la matu^ rite des peuples, fera-t-il plus encore? Faudra-t-il croire qu'il doit mettre un jour entre les mains de la Prusse le gouvernement politique , comme il lui a donné déjà le gouvernement intellectuel? Telle est , je le sais bien , la secrète ambition de l'Aile-^ magne du nord ; mais cela ne saurait arriver sana une révolution considérable et qu'il est impossible de prévoir. Toutefois , ce gouvernement littéraire conduit certainement à l'autre, et à moins que

rAutriche et la Bavière ne lui enlèvent un jour cette supériorité , il est certain que la Prusse peut attendre les événements avec confiance; car, si Tantique unité du moyen-âge allemand devait se reconstituer , si le trône de Barberousse , brisé par la Réforme, devait se relever un jour, celui-là n'y aurait-il pas des droits qui se serait chargé des destinées de la pensée ? Ne serait-il pas nécessaire , enfin , que , parmi les successeurs de Tempire , le sceptre appartint au plus digne?

Septembre 1843.

nSTODB DE L'AeRAnOI REUMIDSl DB 1644.

ATAT de L*éGL18E PROTESTANTE. — JEAN ROUGE ET LES CATHOLIQUES ALLEMANDS. — GONTROYERSES DBS PARTIS. ^ LES AMIS DES LUMIÈRES. — ÉMEUTES DE POSEN ET DE LEIPSICK. — OPPOSITION DE LA PRUSSE ET DE L'AUTRICHE.

Il importe d'examiner Tagitation religieuse qui se prolonge au-delà du Rhin , et d'en marquer l'importance. Si nous eussions entrepris cette étude quelques mois plus tôt , nous courrions le risque de mal voir, et de diminuer la gravité de ces faits si considérables. La faiblesse des deux hommes qui se sont placés à la tête de ce mouvement , le vide de leurs idées , l'absence complète de vues et de doctrines , pour tout dire enfin , le caractère ridicule , la marche vulgaire de leur tentative , tout cela nous aurait certainement trompé ; nous aurions pu ne voir qu'une émeute puérile dans une

révolution sérieuse. Non, il ne s'agit plus de Ronge et de Gzerski ; le chapelain de Laurahùtte et le curé de Schneidemùhl disparaissent : ce qui est grave , c'est le travail immense qui s'est fait , en des sens si divers , à 1 abri de ces deux noms. Quand on regarde ces choses d'un peu haut , on est étonné d'y apercevoir tant d'intérêts contraires et si résolument armés. La situation est toute hérissée de difficultés infinies , et si Ronge et Gzerski méritent en quelque manière l'attention qu'on leur a donnée , c'est pour avoir mis à nu , sans le savoir, ces discordes secrètes qui déchireront longtemps encore toutes les communions religieuses de l'Allemagne.

Je voudrais raconter nettement cette confuse histoire ; je voudrais être bref dans un sujet plein de détails sans nombre , eiair dans une matière obscure, mal connue, diffidle à connaître. La chose , d'ailleurs, vaut bien la peine qu'on lésamine de près et d'un œil attentif. Tous les problèfioies qui s'agitent derrière ces événements sont immenses ; il s'agit de reconstituer l'^^lûie évan-^ gélique et de réformer la Réforme ; il s'agit de réviser, après l^rois eeate ans , le pacte ^ui unit l'Église et l'Ëtat, et d'approprier au jprogrèsdefi mœurs et des lumières une église aiossi maiade , aussi menacée, que l'éÉaît l'élise romaine «u temps de Luther ; il s'agit de connaître la situation

ET LA RÉVOLUTION. iS^

réciproque des commuDions catholique et protestante , les causes de discorde et de ruine peut-être qui fermentent dans leur sein , en un mot ce qu'est aujourd'hui le christianisme sur cette terre classique des débats religieux. Une autre question, tout aussi sacrée , est engagée dans cette lutte , c'est celle de la liberté de la pensée ; on veut savoir si elle en sortira triomphante ou vaincue. Ce grand principe a presque toujours été respecté jusqu'ici dans l'Allemagne du nord ; il est inquiété en ce moment. Que va-t-il arriver ? Commettra-t-on la faute de pousser à bout les fils de Luther, les fils de Kant et de Hegel ? Leur fera-t-on si beau jeu ? Les amënera4-K)n à allumer une guerre religieuse pour défendre plus facilement, sous le masque d'une communion nouvelle , ces libertés de l'esprit qu'on veut anéantir? II y a plus : ces désirs d'unité religieuse, qui se sont manifestés au milieu de ces troubles , ne sont que l'expression du désir bieïi autrement vif encore qui pousse l'Allemagne à chercher son unité politique. Qu'on ne s'y trompe pas : c'est la politique surtout qui est intéressée dans ces débats. L'esprit de ce pays contiiaue à s'éveiller si vivement , que ses libres espérances doivent se faire jour par toutes les issues. Est-il encore temps de lutter contre ce flot de l'opinion publique? Ne vaut -il pas mieux le diriger en le contenant , et lui tracer son Ht , de peur que ,

rompant les digues ) il n'emporte tout? Ce serait un curieux spectacle , mais très-possible en Allemagne , que celui d'une révolution politique introduite sous le déguisement d'une réforme religieuse, des conciles transformés en assemblées populaires , et l'office divin devenu le symbole d'une Convention. Que de problèmes , on le voit, que de difficultés! Et comme tout cela vient d'éclater subitement !

Oui , d'un côté , l'église protestante déchirée par ses divisions intestines , par la lutte des piétistes et des rationalistes ; de l'autre , l'église catholique travaillée depuis long-temps aussi par des besoins de réforme , et voyant naître tout-à-coup la secte bizarre de deux prêtres plus ridicules que terribles , mais devenus un instrument redoutable aux mains des partis ; enfin , en dehors des deux communions , bien que se rattachant plutôt au protestantisme , une école philosophique très-audacieuse, trèsrésolue , les amis des lumières , qui déclarent franchement ne point accepter les dogmes chrétiens et prétendent se soustraire à leur empire dans tous les actes civils , dans toutes les relations de la vie : tel est l'état religieux de l'Allemagne. Maintenant , que ces deux hommes , que ces deux prêtres , chefs d'une secte nouvelle , soient tour-à-tour employés par tous les partis ; que les piétistes d'abord , et ensuite les amis des lumières , favorisent cette

insurrection sortie de Téglise catholique; que le communisme aussi s'efforce de faire alliance avec les sectaires et veuille , en se déguisant , pénétrer en Allemagne sous une bannière qui n est pas la sienne ; en un mot , que ces événements éclatent à une époque où mille espérances de liberté agitent déjà la nation : en voilà assez pour faire comprendre toute la gravité de ces périlleux problèmes. Tâchons de ne pas l'oublier; rappelons-nous surtout quels scrupules sont commandés à l'écrivain qui expose et juge une situation si difficile , et où sont engagés tant de questions si hautes , tant d'intérêts si sacrés. On a beaucoup écrit en Allemagne sur les événements de ces dix derniers mois; mais l'impartialité , avouons-le , n'était guère possible au.milieu des ardeurs de la lutte. Ne l'exigeons pas des journaux protestants , encore moins des feuilles catholiques; ne la cherchons ni à Munich ni à Berlin. Les faits sont là : interrogeons-les. Ils s'éclairciront surtout et deviendront plus instructifs si nous remontons d'abord aux origines de la question présente. J'ai sous les yeux tous les livres , tous les pamphlets un peu importants inspirés par cette controverse ; je leur demanderai des documents sur la situation des différents partis ; considérés ainsi , les livres sont aussi des faits. Spectateur désintéressé, nous ne voulons qu'assister à ces luttes et les bien comprendre. Nous ne venons pas indiquer

aux cabinets allemands la solution efficace des difficultés sans nombre qui les harcelât ; de si hautes prétentions ne nous conviennent pas , et ce sera déjà beaucoup que d'avoir fait connaître ces difficultés mêmes. Tel est notre but , et si , en dégageant avec netteté le tableau exact de l'agitation religieuse y nous maintenons certains principes immortels dont la violation serait fatale à toute r Allemagne, notre tache, à coup sûr, sera suffisamment remplie.

État de réglise protestante : Icg rletix luthériens , les piitistes , les rationalistes , les aais des lumières. " État de l'éslise ealhelique ; essai d*égHse catholique allemande en 1815. — Situation des partis.

C'est de la Prusse qu'est sortie la secte des dissidents catholiques ; c'est en Prusse qu'il faut d'abord étudier l'état des questions religieuses. Aussi bien , cette Allemagne du nord est décidément le foyer le plus actif de la pensée germanique; allons à Berlin, à Halle, à Breslau, si nous voulons savoir ou en sont les affaires théologiques chez nos voisins et ce qu'est devenu le protestantisme. Or, deux faits bien curieux résultent de tout ce qui s'est passé sur ce terrain depuis trente ans ; d'abord , on a désiré ardemment l'unité religieuse , et ce but a été poursuivi de différents côtés , dans réglise protestante par ceux qui ont voulu

ET LA RÉVOLUTION. m

récoBeilier les diverses communions , dans l'église catholique par quelques tentatives faites vers 4816 pour soustraire l'église à lobédience complète de Rome et l'attacher plus fortement au sol de la patrie. Tel est le premier fait que nous devons signaler. Le second n'est pas moins grave, et le voici : ces tentatives échouèrent presque partout ; en voulant constituer l'unité des symboles, on ne réussit qu'à irriter les partis, à envenimer les opinions contraires et à les mettre aux prises. Ainsi , le but de l'unité religieuse ardemment poursuivi , et , au lieu de cela , des divisions nouvelles produites par ces tentatives mêmes , voilà le double fait qu'il est impossible de méconnaître dans la situation de l'Allemagne, et qui tout-à- l'heure nous expliquera bien des choses.

Tout le monde sait qu'il existe deux communions dans l'église protestante : les luthériens et les réformés. Or, ce n'est pas le dernier roi , comme on le pense communément , qui eut le premier l'idée de les fondre ensemble et de réaliser l'unité du protestantisme ; ce projet date de plus loin. Parmi ceux qui s'en préoccupèrent activement, on rencontre un grand esprit, un génie conciliateur, Leibnitz. Celui qui avait espéré rendre au monde chrétien tout entier le précieux trésor de l'unité, devait concevoir aussi cette pensée. Quand il dut renoncer à ses négociations avec Bossuet , il voulut

au moins accomplir au sein de Téglise protestante la tâche trop difficile qu'il avait entreprise dans rintérèt de toute la famille chrétienne, et ce n'est pas la faute de cette noble intelligence si le succès n'a pas répondu à ses eJSorts. On peut remonter encore plus haut : avant Leibnitz , les princes souverains de la Prusse , électeurs et rois , avaient eu confusément cette espérance. Lorsque Jean Sigislïiond renonça au luthéranisme pour suivre le culte des réformés, c'était un motif politique qui le déterminait , et la nation était restée luthérienne ; peu de temps après , l'accroissement de la maison de Brandebourg ayant introduit dans ses états un nombre égal de réformés et de luthériens , il fallut bien s'occuper plus sérieusement de l'union des deux cultes. Le grand électeur y songeait sans cesse. Que faire pourtant? L'hostilité des deux églises était encore trop récente , trop vive , pour qu'il fût sage de précipiter ce dénouement. On attendait, on appelait l'occasion propice. Ce fut aussi un des constants désirs de Frédéric-Guillaume V^; mais quand son fils monta sur le trône, cette politique, qui semblait une tradition de famille, fut bien vite abandonnée, comme on pense. Ces questions de théologie étaient trop indifférentes à lami de Voltaire , au sceptique et glorieux capitaine de la guerre de sept ans. Après le grand Frédéric, ces traditions sont si bien

rompues , que Frédéric-^Guillaume II , loin de chercher à ccmchire cette union , s'efforce au contraire de maintenir l'opposition des deux symboles. On ne cessa d'être indifférent sur ce point qu'après les rudes événements de 1806. Quand la Prusse, sous le gouvernement du feu roi , rassembla toutes ses forées pour se relever après léna , le sentiment de l'unité qui se développait avec tant de vigueur par la philosophie et par les guerres de 1813, dut s'appliquer aussi à la solution des problèmes religieux. Il fut possible de songer de nouveau à établir en Prusse une seule église , une seule communion , dans laquelle disparaîtrait la vieille dissidence des réformés et des luthériens. Ainsi , ce projet , vaguement entrevu par Sigismond , désiré et poursuivi par le grand électeur, par Leibnitz, par Frédéric-Guillaume V^, abandonné par le scepticisme de Frédéric-le-Grand , combattu même par Frédéric^Guillaume II , ce projet put être enfin réalisé par le père du roi actuel , par Frédéric* Guillaume III.

II ne le fut pas sans de graves difficultés etsans d'énergiques résistances. Le S7 septembre 1817, à l'occasion des fêtes du troisième anniversaire séculaire de la Réforme , le roi publia une proclamation qui invitait les deux églises à fraterniser. Les églises obéirent ; on assista à une sorte d'union amicale faite dans un moment d'enthousiasme; il

nombre des vieux luthériefis s'élève environ à huit mille. Il n'y a rien là d'inquiétant; soit ! ce qui est grave , c'est l'adhésion donnée par des milliers de plumes au principe de résistance que représente ce parti. Chaque jour ces protestations se renouvellent ; je lisais récemment cette plainte douloureuse dans le livre d'un théologien ^ , M. Bernhard Kônig :

<K J'ai été baptisé, enfant, dans la communion luthérienne ; cependant ce nom de luthérien , on me défend de le porter, et ici je me résigne sans trop de peine. Dans les nobles années de la jeunesse, j'étais fier d'être un protestant; eh bien! ce nom de protestant a été aussi frappé d'interdit; il a fallu me soumettre , mais cette fois en grondant. Â présent, l'on me donne (jusques à quand? je l'ignore) le nom de chrétien évangélique. Je suis donc un chrétien évangélique jusqu'à nouvel ordre. »

Or, ce n'est pas seulement M. Kônig qui parle de la sorte ; cette phrase, je l'ai lue partout, dans tous les livres, dans tous les journaux de la Prusse. Eh bien ! si une secte nouvelle se forme , de quelque côté qu'elle vienne, du catholicisme ou des églises protestantes ; si cette secte attire l'attention publique, si elle gcossit et devient assez forte

^ Die Ifeueste Zeit in der evangelischen Kirche des Preusiiichen Staatt, TonBernbard Kônig. Braoswick, 1843.

pour exiger qu'on la reconnaisse , soyez bien sur que tous ceux qui repoussent renvahissement du pouvoir temporel profiteront aussitôt de ces orages , et que les chefs du mouvement nouveau , amis ou ennemis d'ailleurs , trouveront là une vigoureuse assistance.

Voilà déjà un appui tout prêt pour nos réformateurs; je poursuis ce tableau des différents partis qui divisent le protestantisme. Un de ces partis , le plus embarrassant , sinon le plus redoutable, c'est celui des piétistes. Ne nous exprimons pas durement sur leur compte, comme on le fait trop souvent en Allemagne; il faut savoir respecter, même dans leurs excès, les ardentes convictions de ces docteurs, il faut honorer surtout cette pieuse douleur que leur cause le spectacle de l'humaine misère, cette tristesse profonde qui s'est emparée d'eux , et qui les pousse en théologie aux dernières extrémités. J'ai lu dans bien des pamphlets que les piétistes étaient les jésuites de l'église protestante ; laissons là ces injures ; rien n'est plus faux qu'un tel rapprochement, et une erreur si grave témoigne d'une légèreté singulière. Non, si l'on cherche dans le catholicisme une école qui leur ressemble , c'est aux jansénistes qu'il faut les comparer. Comme l'évêque d'Ypres , comme l'abbé de Saint-Cyran , ils exagèrent et le dogme de la chute et le principe de la grâce. Le

monde est mauvais , corrompu , fatal ; la nature , déchue et viciée jusqu'en son dernier fond , est incapable du bien ; il faut que Thomme se jette entre les bras de la grâce » et , renonçant à son action propre, s'abandonne tout 'entier à Dieu. Outre ces analogies de doctrines, il y a dans l'histoire du jansénisme et dans celle du piétisme plus d'une ressemblance frappante qui les rapproche encore. Rien n'est plus beau que le commencement du Jansénisme , rien n'est plus triste que sa fin ; c'est aussi , en deux mots , l'histoire du piétisme allemand. Quand il se forme» vers le milieu du XYII® siècle , entre les mains de Spener, le piétisme est un sublime réveil de la vie religieuse , comme l'avait été trente années auparavant la réforme de Port-Royal par la grande M™^ Angélique et par M. de Saint-€yran. Depuis cette première et glorieuse période, le piétisme, persécuté et persécuteur à son tour, maudissant et maudit, finit par tomber dans tous les excès qui ont déshonoré le jansénisme au XYIIP siède. On sait comment va se perdre, dans un esprit de secte hai^neux et jaloux , cette forte doctrine qui avait suscité de si grands caractères : les mémorables scènes de la famille Arnauld remplacées par les folies des convulsionaaires , Pascal remplacé par Abraham Chaumeix , est-il rien de plus triste qu'un tel spectacle ? La même chose est arrivée aux pié*

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tistes. Qu'il y a loin du zèle évangélique de Spener et de sa pieuse réforme à la politique étroite , à Tintolérauce mesquine et tracassière des piétistes contemporains! Aigris par tout ce qui arrive, irrités par la marche de l'esprit philosophique qui s'éloigne d'eux chaque jour davantage et les con* damne , ils sont en hostilité permanente avec la pensée publique. Obstinément attachés , du restç , à la religion de Luther, ils ne soiit pas moins opposés aux catholiques qu'aux libres penseurs. Plusieurs , parmi eux , rêvent pour leur église une organisation nouvelle , une hiérarchie plus forte , plus rigoureuse. Le progrès du puseyisme anglais, les a frappés , et leur ambition serait d'établir chez eux quelque chose de semblable , malgré les vive& répugnances de l'Allemagne. Cette entreprise , ils l'ont tentée il y a quelques mois , ils la tenteront encore , mais on peut affirmer 4'avance qu'ils ne réussiront pas. Avides, insatiables, armés du pouvoir que donne un fanatisme jaloux , ces hommes seront souvent un immense embarras au milieu des complications présentes. L'appui qu'ils ont trouva dans le règne actuel les a enhardis de noù-. veau, et nous les rencontrerons tout^à-l' heure, dans des cirooAstances diverses , tantôt favorables , tantôt hostiles, selon l'intérêt de leur cause, à l'agitation qui se répand chaque jour. En présence des piétistes , on comprend que le

rationalisme , animé par la lutte , ait dû se développer avec force. Appuyé sur des traditions déjà anciennes, excité sans cesse par les travaux des philosophes, le rationalisme protestant a acquis dans TAllemagne du nord une autorité presque invincible ; on peut dire qu'il est la véritable religion de ce pays. Personne n'ignore, du reste, qu'il y a bien des nuances dans le rationalisme, qu'il y a mille manières de l'entendre : In domo patris mei mansianes multœ sunt. Du rationalisme tel que le XVIIP siècle l'avait emprunté à Wolf , à ce rationalisme presque mystique, nourri de Schelling et de Hegel , la distance est grande ; entre le sens commun trop vulgaire de ceux-ci et la science spéculative , la gnose raffinée de ceux-là , il y a bien des places intermédiaires. Ce n'est pas à nous , on le pense bien , de déterminer toutes ces nuances; indiquons seulement les principales écoles , les véritables partis. Or, dans cette armée si nombreuse , il y a un groupe très-distingué qui repousse à la fois et le ténébreux esprit des piétistes , et les excès du rationalisme radical; son chef, c'était ce noble Schleiermacher, dont la perte est chaque jour sentie plus amèrement. L'excellente revue publiée par MM.Ulmann et Umbreit (Théologische Studien und Critiken) est l'organe le plus accrédité de cette sérieuse école. Dans les questions politiques , et c'est ce côté surtout qui nous occupe ,

les diflTérences se traduisent par des systèmes trèsopposés aussi. Le problème si agité en ce moment des rapports de l'Église et de TËtat, la question si compliquée d'une constitution nouvelle pour Téglise protestante n'est pas résolue de même par tous ; les plus avancés , comme on dit , les radicaux , rêvent l'organisation presbytérienne dans sa simplicité démocratique; les modérés, au contraire, voudraient une combinaison habile de la commune presbytérienne et du système synodial. Les rationalistes modérés ont donc à lutter aussi, et ce terrain n'est pas plus sûr que tous les autres dans cette Allemagne si tourmentée. Enfin , au-delà de ces radicaux eux - mêmes , nous trouverons un nouveau groupe , une secte bien moins religieuse que politique , malgré les apparences théologiques dont elle se couvre , un parti fougueux qui attend en frémissant l'occasion de déployer son drapeau. Ce sont ces rationalistes extrêmes, enfants perdus de la philosophie hégélienne , disciples de Feuerbach et de Bruno Bauer, ce sont eux qui tout-à-l'heure , sous le nom d'amis des lumières, rejetteront délibérément toute espèce d'autorité religieuse.

Telles sont, dans l'Allemagne du nord, les vives discordes de l'église protestante. On a vu combien d'éléments actifs doit y trouver l'opposition politique dans une circonstance donnée. Ce

n'est pas tout ; l'élise catholique elle-même u'est pas à Tabri de ce travail intérieur. L'agitation sans doute n'y est pas aussi visible que dans les commi]nions protestantes ; mais elle existe , et là aussi, quand le schisme éclatera, il y aura pour les novateurs , et surtout pour les partis qui marcheront derrière eux, des chances sérieuses de succès. Voici un fait bien curieux et qui n'a pas été remarqué : il y a trente ans , après les guerres de 1813 et 1815, lorsque ce grand mouvement eut rapproché les peuples d'Allemagne , lorsqu'il eut éveillé les premières espérances d'unité, ces idées pénétrèrent rapidement dans le clei^ catholique , et peu s'en fallut que ce clergé ne rompit avec Rome pour constituer une églUe catkÉoUqut allemande. Le nom, comme on voit, n'est pas nouveau. Et ne comparons pas cette tentative de 1813 avec la bizarre et pauvre ratreprise que nous aurons bientôt à juger : rien n'était plus sérieux; ce n'était pas un prêtre vulgaire qui dirigeait ce mouvement , c'étaient les théologiens les plus vénérés de l'église catholique, et, parmi eux, un homme , un évèque , qu'on a pu appder le Fénelon de l'Allemagne. Je traduis une page des Mémoires de M. Yarnhagen d'Ënse : « L'église catholique allemande était alors dans les meilleures conditions pour s'organiser d'une manière vraiment chrétienne, d'une manière conforme aux idées et

aux besoin» du pays. Les ehefB de cette bonne entreprise étaient sortis du sein même du ctergé : c'étaient des hommes comme Wessenberg et Spiegel y entourés de toute la confiance de Féglû^e et du peuple , et qui auraient satisfait aux légitimes exigences de Tétat; Wess^iberg, si admirable par la pureté et Tonction de son âme , par ses sentiments tout populaires , par sa loyauté, par la noblesse de sa haute intelligence! Wessenbei^, qu'on a bien justement comparé à Fénelon ! Où trouver un meilleur gage de l'union intérieure de la Qouvdie église et de ses rapides progrès? Mais les gouvernements , et surtout les gouvernements protestants, qui avaient un si grand intérêt à entretenir ces généreux efforts d*où allait sortir une église catholique vraiment allemande, ne montrèrent en cette oceaûon que du mauvais vouloir. Lee petits états , qui désiraient continuer cette tentative, reconnurent bientôt que, sans le concours des grandes puissances, ils prenaient une peine inutile. Le pape , pour conjurer le péril , envoya le nonce Zéa à Carlsrofae. Il parait bien que le chef du cabinet badois , M. d'Had^e , mont» envers Wessenberg plus que de la duplicité, et qu'il prêta une oreille trop complaisante à toutes les insinuations du nonce. Wessenberg résolut d'aller à Rome , oii on le détestait ; le danger ne Tanéta pas, il regardait comme son devoir de

La tunique de Trèret. — Le pèlerinage. — Le chapelain Ronge. — Le curé

Gennfci «l la paroltM 4« •ohaeitanOlii.

L'occasion qu'on désirait si vivement ne se fit pas attendre : les faits sont connus , mais ils ne le sont pas tous ; il importe de les rappeler en peu

de mots.

Depuis le lY® siècle , suivant une tradition plus qu'incertaine, la cathédrale de Trêves possède une robe , un vêtement , qui aurait été donné à la ville par Hélène , mère de Constantin , et que lés fidèles croient être la robe de Jésus-Christ. Que cette relique ait été , en effet , donnée par Hélène , rien n'est moins prouvé. Les bollandistes eux-mêmes ont soulevé des doutes auxquels on n'a pas répondu. Le £ait admis d'ailleurs, il reste encore bien des points à éclaircir : Cette robe donnée par la mère de Constantin , d'où lui venait-^le? De son voy^e en Palestine, répond la tradition. Mais les objections naissent d'elles-mêmes (je ne fais que citer les Allemands, je donne le ton de la controverse au début de la querelle )« N'avaîç-on pas trompé la princesse? Avait-elle bi^i reçu le vêtement du Christ? Un professeur de l'université de Bonn , érudit et antiquaire, affirme très-gravement que cette robe est la robe des prêtres de Baal .

Qoe de conjectures , que de difficultés sur ee seul point I Admettez-le cependant , les objections vont continuer toujours plus fortes. Yoilà la robe du Christ gardée jusqu'au IV® siècle, comment! par qui? on n'en sait rien. La voiià remise à Hélène; la voilà enfin déposée à Trêves : que deviendrat-«Ile? Oubliez-vous les Barbares? oubliez-vous ces guerres terribles et la ville prise , reprise, incendiée , et toutes ces dévastations effroyables qui font frémir la plume de Salvien quand il montre aux chrétiens de son temps, dans ces catastrophes continuelles, le châtiment de la colère divine? Encore une fois, ce n'est pas moi qui parle; je rapporte quelques-unes des objections soulevées en Allemagne. Cette discussion appartient à mon sujet, si ce sont les faits surtout que je recherche: n'en est-ce pas un fort grave que cette exposition de la tunique de Trêves , au milieu de cette Allemagne si exercée aux enquêtes les plus scrupuleuses de la critique? D^e telles contestations, en vérité, semblent faites pour réveilkr Voltaire; chez nous, certainement, elles le pousseraient hors du tombeau. En Allemagne , c'est bien pis encore ; il y a des hommes vénérés, il y a des théologiens en cheveux blancs , aux yeux desquels toutes les polémiques de Voltaire ne sont que les espiègleries d'un enfant. Ils ont atteint , souvent avec une piété fervente , toujours avec une incroyable tranquilité ,

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les dernières limites de l'audace. En présence d'une telle assemblée, dans un pays ou Ton ne sait plus très-précisément ce qui reste de la partie historique du christianisme, dans un pays où l'exégèse, depuis cinquante années, a accompli au sein de la théologie , des bouleversements extraordinaires , comment venait-on proposera l'adoration du monde chrétien je ne sais quelle relique suspecte? N était-ce pas porter un défi à l'esprit de l'Allemagne, et fournir aux partis inquiets une occasion impatiemment attendue?

La tunique de Trêves avait déjà été offerte plus d'une fois à l'adoration des croyants. Perdue après les invasions des Barbares, on crut la retrouver en 1 1 96 , et elle fut exposée cette année même. Elle le fut au temps de Luther, cinq années seulement avant la réforme , sur la demande de Maximilien I^^, et trois ou quatre fois encore pendant le XVP siècle. A l'époque de la Révolution française , il fallut la soustraire aux armées victorieuses de la République; on la transporta dans l'intérieur de l'Allemagne, et elle ne fut rendue à Trêves qu'en 1810. C'est aussi en 1 81 0 , et à Toceasion de ce retour, qu'elle fut exposée pour la dernière fois. L'évêque de Trêves , M. Arnoldi , avait depuis long-temps le projet de donner ce spectacle à son église. Une relique , un clou de la vraie croix , qui avait jadis appartenu à la cathédrale de Trêves ,

avait passé ( il serait trop long de dire comment ) dans les mains du prince de Metternich. Le prince avait promis de restituer le précieux objet à l'église de Trêves , et M. Arnoldi avait le dessein d'exposer à cette occasion , et en même temps , les deux reliques. Cependant M. de Metternich tardait bien à tenir sa promesse ; on était las d'attendre : il fut décidé que l'exposition de la tunique commencerait le 18 août, jour de la fête de Sainte-Hélène, et qu'elle aurait lieu six semaines durant.

Au jour indiqué, le 18 août 1844, la cérémonie commença. La procession des pèlerins fut immense. La Belgique , les provinces du Rhin , l'Allemagne du sud , la France même , l'Alsace et la Lorraine en envoyaient par troupes; M. Marx, professeur au séminaire de Trêves et l'historiographe un peu emphatique de la fête , en compte un million cinquante mille huit cent quatre-vingt-trois. Peu importe que le chiffre soit exact, il est certain que l'affluence des voyageurs était extraordinaire. La présence de onze évêques , allemands ou étrangers , ajoutait encore à la solennité. Le plus grand ordre , tout le monde Ta reconnu , régnait dans les processions; on eût dit qu'il n'y avait partout qu'une piété fervente, un sincère désir d'édification religieuse. L'Allemagne cependant considérait tout cela avec curiosité , sans paraître s'émouvoir ; ce christianisme si extérieur pouvait

sembler à beaucoup d'âmes pieuses une cérémonie païenne , à beaucoup d'esprits éclairés une provocation imprudente , mais Tordre n*était pas troublé , et , pendant les premières semaines , toutes les passions, sérieuses ou frivoles, toutes les réclamations , bonnes ou mauvaises , se turent. Cependant cette fête d'un autre siècle se prolongeait bien long^temps; jamais, dans les expositions précédentes, on n'avait ainsi abusé de ces bizarres cérémonies , toujours dangereuses pour le bon sens public; les plus importantes , celles de 1545 et de 1840, avaient duré à peine une huitaine de jours; celle-là durait depuis un mois et allait se prolonger deux semaines encore. Tout ce bruit , tout ce faste parut , à la longue , quelque chose de bien contraire à l'esprit chrétien. Puis vinrent, comme toujours , les miracles. Une nièce de Tarchevéque de Cologne et de l'évêque de Munster, la comtesse Jeanne de Droste-Yischering , était infirme depuis trois ans, elle boitait ; elle obtint la permission de toucher la sainte tunique , et , dès qu'elle l'eut touchée , elle fut, dit-on, complètement guérie. L'exemple de la comtesse attira la foule; pourquoi chaque malade n'eût-il pas été, comme elle, l'objet d'une grâce spéciale? La tentation était grande; les aveugles, les sourds, les boiteux arrivèrent de tous côtés ; il y eut trente guérisons , trente miracles , pas un de moins, c'est M. Marx qui l'affirme. Je n'ai pas

besoin de signaler les protestations qui éclatèrent aussitôt; la comtesse de Droste-Vîschering était revenue dans sa ville , à Elberfeld , et les journaui^ du pays firent bientôt «voir à toute TÂUemagne que la malade boitait comme devant. Laissons de côté ces tristes détails, ne poussons pas loin ces enquêtes trop humiliantes pour Thumanité. Ce qui est certain, ce qu'il faut dire, c'est que la patience de rAUemagne était à bout, et que tous les journaux, piétistes, rationalistes, constitutionnels, démocrates, ne poussèrent qu'un seul cri. La Gazette de Mannheim, h Gazette d* Elberfeld , la Gazette de Leipsick , - surtout les Feuilles patriotiques de Saa)e, commencèrent hardiment l'attaque. Des brochures , des livres, parurent coup sur coup; les ouvrages de M. Marx étaient vivement et savamment réfutés ; deux professeurs de Funiversité de Bonn , M. Gildermeister et M. de Sybel , dans un volume sur la tunique de Trêves , suivaient l'histoire de la tunique avec une érudition très-précise , et mettaient en pièces le système de leur adversaire. Il était évident que la lutte pouvait désormais s'engager, et que, si les partis politiques attendaient une occasion pour agir à l'ombre, cette occasion était venue.

Il y avait alors en Silésie, à Laurahùtte, un prêtre , jeune encore , et déjà engagé dans de sérieuses querelles avec ses chefs. M. Jean Ronge

était entré dans les ordres depuis 1841. S'il faut ajouter foi aux confessions bien prétentieuses qu'il a publiées récemment , il était bien mal préparé à des fonctions si hautes, ii rf 'avait souffert qu'en frémissant le joug de l'éducation ecclésiastique, le séminaire lui était odieux, il n'y voyait qu'hypocrisie et abrutissement. Pourquoi donc persistaitil ? Pourquoi recevait -il , quelques années après , la consécration définitive? Était-ce simplement faiblesse, crainte du scandale? Était-ce , comme chez Jocelyn , dévouement envers sa pauvre famille ? Je regrette d'écrire ici ce noble nom de Jocelyn ; mais M. Ronge voudrait nous faire entendre qu'il a été victime à la manière de ce poétique modèle , et il faut bien connaître le rôle prétentieux qu'il se donne. Faiblesse ou dévouement, la vérité est qu'il fut ordonné prêtre , et qu'il n'était guère capable des héroïques sacrifices du sacerdoce. Écoutez ce qu'il pensait au moment de son ordination. « 0 Rome ! (c'est M. Ronge qui parle ainsi dans sa Justification) ô Rome! tu mêles à l'huile sainte qui consacre le prêtre un poison terrible qui tue en lui la dignité de l'homme. On ne me regardait plus qu'en tremblant, comme si j'étais devenu tout-àcoup une créature plus qu'humaine. Et comment étais-je ainsi transfiguré ? Parce que le pape m'avait exclu de la société de mes semblables ! Ob ! non , je n'étais pas une créature meilleure ;

je n'étais qu'un esclave condamné à tromper ses frères par de pieuses jongleries. Telles étaient mes pensées , tel était le sombre abattement de mon âme, tandis que, paré comme une victime, on m'introduisait dans l'église avec tout le cérémonial de Rome. Le souvenir de mon père , de mes frères, de mes sœurs , les préjugés du monde catholique, qui est obligé de croire à l'éternité de la servitude romaine, énervaient mon esprit et mon

cœur Mais, au moment même où Ton rivait

ma chaîne , je ne sais quel pressentiment me disait qu'un jour ces fers seraient brisés : c'était comme un faible rayon dans la nuit de mon cachot. » Le style de M. Ronge ne vaut pas mieux que sa conduite , et sa Justification ne justifie absolu^ ment rien : c est la sotte emphase d'un personnage sans caractère, jeté en avant par les partis , et qui s'obstine à se prendre au sérieux avec une satisfaction par trop naïve. Â coup sûr, M. Ronge sera abandonné demain ; les intérêts sérieux qui ^s'agirtent ici sauront bien à la fin se montrer à visage découvert : M. Ronge ne parait pas s'en apercevoir, il n'est question que de lui , c'est lui qui a tout fait, c'est lui qui a soulevé l'Allemagne entière. Voilà un Luther nouveau , aussi grand , aussi puissant que le docteur de Wittemberg ! Sa misrsion est si haute, qu'il a jugé convenable de l'expliquer au monde. M. Ronge se raconte et s'étudie

lui-même avec une complaisance sans égale. Nous possédons déjà ses Mémoires; les plus secrètes pensées du révélateur nous sont exposées dans un langage moitié romanesque et moitié biblique: pécheurs , laissons-là nos filets , et suivons*le.

Mais n'anticipons pas sur ce qui va se passer toutà-rheure. Voilà donc M. Ronge engagé dans les ordres; on l'envoie dans la petite ville de GrotUiau avec le titre de chapelain. L'année d'après , en 1842, une polémique s'élève dans }e diocèse de Breslau : l'abbé Knauer avait été élu évèque |)ar le chapitre de la cathédrale , selon l'usage allemand ; mais le nouvel élu avait des ennemis qui le combattirent à Rome , et le pape hésitait à confirmer l'élection. Gela durait depuis un an déjà> et il y avait deux ans que l'ancien évèque était mort. €es lenteurs du Saint-Siège excitèrent dans le bas clergé de vifs mécontentements. M. Ronge cherchait depuis long-temps un prétexte de révolte ; celui-là était trop favorable pour qu'il ne le saisit pas. Un journal protestant , les Feuilles patrioUqnés de Saœe , publièrent bientôt un violent article intitulé : Rome et le Chapitre de Breslau, et signé : un Chapelain. C'était le chapelain de Grottkau , M. Jean Ronge. Quelques mois après, M. Ronge, suspendu et forcé de quitter Grottkau, était relégué dans un petit village de la haute Silésie , à Laurahûtte , où il devait s'occuper de l'éducation des enfants.

C'est là qu'il vivait depuis plus d'un an » irrité, comme on pense bien , et méditant peut-être une vengeance éclatante, quand les fêtes de Trêves vinrent lui en donner T occasion. Est-ce lui seul qui répondit librement à l'appel des circonstances? Ne fut-il pas poussé à la révolte par des conseils intéressés ? Ces doutes sont permis. M. Ronge n'était pas assez armé pour entreprendre si résolument une telle lutte. Depuis quelques mois, il était fort lié avec un homme audacieux , éner^ gique , M. le comte de Reichenbach ; il avait demeuré chez lui , il était son ami , son confident. Or, la nullité de M. Ronge, et, au contraire, le mérite incontestable, la vigueur entreprenante de M. de Reichenbach , autorisent naturellement des conjectures qui , en Allemagne , ne sont plus douteuses pour personne. Rien n'était plus faiçile que de pousser au schisme cet esprit vaniteux ; il est évident qu'on a exploité se$ passion^. Tout le monde sait quel fut le signal : le 1®*^ octobre 4844, M. Ronge écrivait de Laurahùtte sa fameuse lettre, qui paraissait le surlendemain dans les Feuilles patriotiques de Saœe^ avec ce titre : Juge^ ment d'un prêtre oatholique sur la sainte tunique de Trêves. Aussitôt tous les journaux protestants , libéraux, philosophiques, poussèrent des cris ,de joie. La protestation de M. Ronge fut immédiatement reproduite dans les gaa^ettes et envoyée aux

quatre coinade rÂUemagne. On en vendit plusieurs milliers en quelques jours; adresses, proclamations , souscriptions , rien ne manqua au succès de M. Ronge. Cependant le symbole nouveau n'était pas arrêté; M. Ronge allait prêchant de ville en ville, il attirait beaucoup d'auditeurs, beaucoup de curieux , des amis ça et là , mais point de disciples encore : l'église n'existait pas. Deux mois après, il fut excommunié et dégradé ; c'est alors qu'on lui suggéra Tidée d'établir une confession indépendante et de rompre ouvertement avec Rome. Vers le même temps , un curé de Schneidemùhl , Czerski , se maria et fut dégradé comme Ronge. Ses paroissiens ne voulant pas se séparer de lui, il rédigea en commun avec eux une profession de foi. Ce symbole contenait cinq articles principaux : 1^ le refus de se soumettre à l'autorité de Rome; 2^ l'abolition du céjjbat des prêtres ; 3^ l'abolition de la confession ; 4^ la communion sous les deux espèces; 5^ Toilice divin célébré dans la langue nationale. Au reste , des différences graves devaient éclater bientôt entre Ronge et Czerski . Czerski , tourné vers la Prusse polonaise , vers les Slaves , si attachés aux traditions catholiques , s'efforçait de rompre le moins possible avec ces traditions. Ronge, au contraire, qui s'adressait aux Allemands , allait être poussé et absorbé bientôt tout entier par le rationalisme germanique. Le concile de Leipsick , comme ils

rappellent, nous révélera ces divisions. En attendant , les deux cultes se valaient bien ; il n'y avait ni dans l'un ni dans l'autre un grand effort d'invention , un sérieux caractère de réforme religieuse. Gzerski donnait à son église le nom d'église catholique apostolique ; Ronge avait choisi celui d'église catholique allemande. Des deux côtés, le titre est faux ; ce qu'ils venaient d'inventer , c'était le protestantisme , moin^ ces vigoureuses ressources que contenait l'œuvre de Luther, moins cette originalité puissante qui explique sa durée. Mais qu'importe la faiblesse de l'entreprise? Nous ne sommes plus au XVP siècle , et, je l'ai dit plus haut , il s'agissait bien plus de politique ici que de religion. Le culte nouveau , si insignifiant qu'il pût être, suffisait bien à l'emploi qu'on lui destinait.

Le synode de Brandebourg. — Altitude de la Prusse. — Le concile de Leipsicki ~> Le cabinet do Berlin et le cabinet de Munich.

J'ai dit que tous les partis avaient tour- à-tour, et selon l'occurrence , appuyé la révolte des catholiques allemands ; il est curieux que ce soient les piétistes qui aient commencé. Â l'époque où se passaient les événements que nous venons de rappeler, les piétistes étaient sur le point de livrer une

prétentions monstrueuses, afin qu'il n'y ait pas de doute, et que le joug odieux qu'on prépare soit bien connu de ceux qui Taccepteront. En cela du moins , le piétisme a montré une franchise qu'on ne lui contestera pas.

La lutte s'engagea avec vivacité; les piétistes avaient trop compté sur l'influence du gouvernement et sur la terreur que devait inspirer à leurs adversaires le déploiement de toutes leurs forces. La résistance fut opiniâtre, invincible. L^assemblée y à une majorité considérable , commença par écarter les incroyables propositions que je signalais tout-à- l'heure; elle ne permit pas qu'on les discutât , et il fut décidé qu'on délibérerait seulement sur l'article IX , lequel traitait de la constitution générale de l'église. L'audace des piétistes irrita l'extrémité opposée du synode , l'extrême gauche, si je puis ainsi parler, le côté démocratique, qui se montra bientôt et réclama l'organisation presbytérienne. Cette opinion , bien que soutenue avec un vrai talent , fut repoussée ; l'assemblée s'appliqua à suivre une ligne droite entre les deux partis extrêmes , et l'on exprima le désir que les deux organisations , presbytérienne et synodiale, fussent sagement combinées. Mais il s'agissait surtout de frapper le piétisme : or, il fut déclaré en même temps que toute constitution non empruntée aux traditions de l'Allemagne

serait rejetée obstinément. C'était écarter à jamais Tanglicanisme , le puseyisme , et arrêter dans ses folles entreprises une secte de plus en plus menaçante. Ce n'est pas tout : les piétistes , appliquant immédiatement le système contenu dans les otize articles, avaient demandé à l'assemblée Texcommunication des amis des lumières , qui venaient de se constituer en Saxe et de se répandre par toute la Prusse ; ils revenaient ainsi , par une voie détournée, à la discussion qui avait été interdite dès le commencement des débats. Le bon sens de l'assemblée ne s y trompa pas , et un membre rédigea une déclaration qui fut tout aussitôt votée : il y était dit que cette secte des amis des lumières ne devait sa naissance et son développement qu'aux fautes mômes de l'église , et que l'église , en se surveillant , était assez forte pour vaincre ses ennemis sans recourir aux moyens extrêmes. Les piétistes étaient donc battus sur tous les points, et les rationalistes modérés avaient tous les honneurs de cette brillante campagne.

Arrêtés dans leurs ambitieux projets par la ferme opposition du synode général , les piétistes avaient aussi à lutter sans cesse contre l'église romaine. Depuis quelque temps , les retours au catholicisme devenaient très-fréquents ; à Berlin , où les catholiques forment à peine le sixième de ïa population , on comptait environ cent cinquante

Wt L'ALLEMAGNE

convereions chaque année. Il parait bien que les piétistes étaient les auteurs du mal ; les protestants abandonnaient leur église pour échapper à cette odieuse et mesquine tyrannie; s'il fallait reprendre le joug , s'il fallait se courber de nouveau devant Tautorité , on préférait Tautorité catholique» plus indulgente, plus facile, et entourée d'ailleurs de ces merveilleuses séductions qui manquent trop aux églises réformées. Les piétistes causaient donc le plus grand dommage au protestantisme , et on n'oubliait pas de publier très-haut ces reproches accablants. Battus partout, au-dedans et au-dehors , battus par les protestants et par les catholiques, qu'allaient-ils devenir? C'est alors qu'ils mirent si bien à profit la révolte de Laurahùtte et de Schneidemùhl ; ces étranges sectaires, qui prêchaient des doctrines si diffé* rentes des leurs, ils commencèrent à les prôner avec enthousiasme , et l'on vit pendant quelque temps les plus rigides théologiens de la terre prendre sous leur protection deux hommes dont les paroles , prononcées dans un synode , les eussent fait reculer d'horreur ! L'orgueil , chez certaines sectes , est plus fort que le fanatisme ; le dépit fait taire les scrupules de la foi , et arrache aux plus intolérants des concessions inouïes.

Puisque les piétistes avaient appuyé les novateurs, le gouvernement prussien, si dévoué aux

piétistes , devait se montrer bienveillant pour leur tentative. C'est ce qui arriva en effet; pendant deux ou trois mois, la politique prussienne fut trës-favorable à Ronge et à Gzerski. On ne pouvait sans doute les protéger directement , les op* poser au catholicisme , mais on les tolérait » on les accueillait avec indulgence, et cette conduite , en face des cabinets de Vienne et de Munich , prenait une signification expressive. L'Autriche et la Bavière se plaignirent amèrement; les ambassa^ deurs catholiques agirent avec force auprès du ministère prussien : vaines tentatives ! on était décidé à ne point inquiéter les dissidents. Un des principaux membres du cabinet, M. de Bulow, répondait gaiment à toutes les plaintes ; il affectait de traiter la question avec légèreté , et reprochait aux puissances méridionales d'attacher beau-coup trop d'importance à ces petites colères. On insistait , on lui disait au nom du roi Louis et du prince Metternich : « Vous pouvez du moins empêcher Ronge de donner à sa secte le nom d'église catholique ; c'est une usurpation . » A cela , le Cabinet de Berlin répondait avec assurance : a L'église catholique est romaine; ce n'est pas à nous qu'il appartient de lui maintenir ce titre d'église catholique, qui lui est disputé aussi par l'église grecque. D'ailleurs , la Prusse n'a pas eu assez à se louer du Saint-Siège dans l'affaire de

Cologne , pour qu'elle doive être si empressée aujourd'hui à défendre les intérêts de Rome. » C'était là surtout Topinion du roi , et il l'exposait avec cette vivacité fantasque qui lui est familière. Il était facile de voir que le gouvernement prussien ne soupçonnait guère la gravité de la situation nouvelle. Si la liberté accordée aux dissidents eût été r effet d'un système conforme aux traditions du pays , ce n'est pas nous qui le blâmerions ; nous blâmons les caprices et les incertitudes d'une pensée étourdie. Après avoir favorisé ou toléré le développement du culte nouveau , le roi de Prusse sera conduit tout-à^rheure à le poursuivre et à menacer toutes les libertés intellectuelles. Une politique prévoyante et ferme eût épargné au cabinet de Berlin ces changements, ces retours subits , ces agitations de chaque jour. Par malheur, OQ ne s'était guère inquiété des principes ; les discussions scholastiques remplaçaient , au sein même du conseil, l'étude attentive des faits; oii avait affaire à un roi savant , érudit , théologien , et trop souvent , malgré les efforts des conseillers de la couronne , Frédéric-Guillaume tranchait toutes les délibérations par un texte de Mélanchton ou des Pères de l'église.

Ce n'était pas cependant chee les Pères de l'église qu'il était possible de trouver une réponse à ces difficiles problèmes plus compliqués d'heure

en heure. La secte ded amis des lumières Gommençait à se mettre en mouyement. Le prétexte de leurs réunions , c'était le besoin de repousser les attaques des piétistes ; quant au but sérieux , k voici : d'abord Taffranchissement de toute auto^ rite religieuse , et , dans le domaine des choses politiques, un radicalisme tout aussi résolu. Il est difficile, je le sais bien, de connaître elactement ce que veulent les amis des lumières. Ce parti est composé de mille éléments bizarres ; je l'ai entendu comparer à cette secte des indépendants qui se forma , sous Gromwel , à côté des presbytériens , et qui n'était guère qu'une association de libôi*'tins et d'esprits forts. Il y a des hommes graves parmi les amis des lumières , il y a des théologiens rationalistes , comme leur chef , le pasteur Uhlich ; mais il y a aussi les matérialistes ardents, les fanatiques disciples de Feuerbaçh , les hommes qui prennent aujourd'hui le titre de philosophes et qui seront demain les chefs d'une démagogie hideuse. Â dire vrai , ce n'est pas un parti , c'est une foule. Tous ces hommes sont réunis par l'instinct confus des haines qui divisent l'Allemagne , par le besoin fébrile de mouvement politique, par des ambitions de toutes sortes dont ils ne se rendent pas compte ; le jour où ils voudront convenir d'un programme, leur, société se rompra. En attendant, ils devaient mettre à profit M

révolte des dissidents catholiques , et ils n'y ont pas noanqué.

Les amis des lumières , et , parmi eux , les corn* munistes , avaient depuis long-temps de secrètes et actives influences dans la Silésie; l'affreuse détresse de ce pauvre peuple préparait si aisément les voies aux menées des agitateurs ! C'est là que Ronge et Czerski dirigèrent leurs efforts. Le mouvement était sorti de la Silésie; c'est en Silésie qu'il se développa avec le plus de force. Ces relations des amis des lumières avec les nouveaux catholiques, avec Ronge particulièrement, devinrent hientôt plus évidentes , lorsque les deux réformateurs > au mois de mars dernier, dans leur prétendu concile de Leipsick, voulurent établir les principes de la nouvelle église et organiser une constitution. Nous avons indiqué plus haut les dissidences qui se manifestaient dé)à au sein du schisme naissant, d'un côté les tendances plus religieuses de Czerski, de l'autre la direction rationaliste et protestante de Ronge. Le concile de Leipsick allait décider entre l'apôtre des Slaves et l'apôtre des Allemands , ou plutôt , pour .employer des termes mieux appropriés. Ronge et Czerski allaient discuter aussi gravement que possible dans un conciliabule. Mais Czerski avait gr^nd tort de s'aventurer à Leipsick ; il n'était plus sur son terrain ; les tempéraments à moitié

catholiques qu'il admettait encore , pour ne pas choquer les Slaves , ne convenaient guère ici , en Saxe, sur le sol natal du protestantisme; Gzerski fut battu et devait Tôtre. Le symbole voté par le concile de Leipsick est un symbole rationaliste , bien plus , un symbole sans croyances et qui serait repoussé à cause de sa sécheresse par la majorité des partis protestants. Gzerski résista , mais vainement , et , jetant l'anathëme à des hommes qui cessaient d'être chrétiens , il retourna en Silésie. Or, parmi les articles de ce contrat que les amis des lumières avaient fait triompher, le plus important était celui-ci : que chaque commune élirait tous les ans son officiant , et que le prêtre ainsi désigné par le choix de la majorité pourrait se passer de l'ordination. C'était là une décision bien grave. Qu'on veuille se rappeler ce que nous avons indiqué tout-à-l'heure , l'union des catholiques dissidents avec les amis des lumières, par conséquent les questions politiques devenues peu à peu l'objet véritable des débats et substituées secrètement aux questions religieuses ; qu'on se rappelle aussi dans quel pays tout cela se passe , dans un pays oii les actes qui constituent la famille , actes de naissance , actes de mariage , sont délivrés par l'autorité ecclésiastique ; maintenant, que cette église nouvelle soit reconnue avec les institutions démocratiques qu'elle s est

données , voilà le radicalisme absolu introduit par ruse au milieu de TËtat !

Le gouvernement prussien ne pouvait rester plus long-temps dans cette quiétude parfaite où il se complaisait. Le réveil fut terrible , et , comme on avait poussé l'imprévoyance aussi loin que possible, on se prépara à être violent pour regagner le terrain perdu. C'était croire qu'on répare une faute par une faute plus sérieuse encore; c'était s'engager dans une voie pleine de périls. On ne s'y engagea pas cependant aussi vite qu'on l'aurait désiré ; une objection trës-juste, très-sensée et tout-à-fait inattendue, ajourna la politique nouvelle que l'imagination pétulante du roi voulait substituer si brusquement à sa politique de la veille. C'est un détail curieux que je ne dois pas omettre. Le roi venait de porter au conseil l'affaire des catholiques allemands; il demandait une décision immédiate; il est bien entendu que les sectaires n'auraient pas été reconnus et qu'on les aurait chassés de la Prusse. Toutefois la question n'était pas si simple , et M. Eichhorn , ministre des cultes , en exposa franchement les difficultés, a Nous n'avons pas à statuer seulement , disait-il , sur une secte , sur une église particulière ; il y a en Prusse plus d'une église non reconnue ; ce qui sera décidé pour l'une sera décidé pour l'autre ; l'attention de tous les esprits est tournée vers ces

matières , et , à moins de nous couvrir de ridicule, nous ne pouvons agir là et reculer ici. Nous n'avons qu'une seule décision à prendre , et cette décision devra être appliquée à toutes les sectes dissidentes, à toutes les églises non reconnues par l'État. » M. Eichhorn avait raison ; mais ce grand travail, cette tâche si compliquée effrayait le roi. Ce n'est pas tout : l'objection allait plus haut; elle serrait de plus près les difficultés au milieu desquelles on se trouvait pris ; parmi les sectes dissidentes dont parlait M. Eichhorn, la principale était celle des vieux luthériens. Or , de quel côté étaient les dissidents? Était-ce dans l'église de Luther, dans la vieille église protestante, établie si glorieusement par le traité de Westphalie , et reconnue, en 1813, dans le pacte fédéral de l'Allemagne moderne? N'était-ce pas plutôt dans l'église évangélique , constituée à grand'peine , il y a une vingtaine d'années , et fort mal constituée, à ce qu'il parait , puisque tous les partis religieux s'accordent à vouloir réviser ses lois? M. Eichhorn prouvait très-clairement au roi que, dans la que^ relie de l'État et des vieux luthériens, le dissident, l'hérétique, c'était l'État et l'église officielle: or, ce qui allait être statué sur les dissidents catholiques serait applicable par la même raison aux dissidents protestants, et ces dissidents, c'étaient les pasteurs et les fidèles du culte évangélique.

Siao L'ALLEMAGNE

Pour un roi théologien , l'objection était invia*cible. Le roi fut surpris » mécontent , comme un docteur qu'un argument imprévu vient de désarçonner ; il leva la séance , et demanda à ses minis-r très un nouveau travail sur la question.

Que devenait cependant l'agitation religieuse dans les autres parties de T Allemagne? Le concile , le conciliabule de Leipsick s'est ouvert au mois de mars ; que se passait-il , vers cette époque , dans les contrées du centre et du midi? La politique de l'Autriche et de la Bavière sera tout opposée , on le pense bien , à la politique de la Prusse. A Vienne et à Munich , il n'y aura aucun motif d'incertitude; on sera très-décidé, ,très-irrité môme. Si les uns ont péché par irrésolution , ceux-ci , par violence , commettront plus d'une faute sérieuse , et les relations des cabinets catholiques avec les cabinets protestants , les relations du Nord et du Midi, déjà compromises, s'aigriront d'heure en heure.

On comprend sans peine que la situation religieuse de l'Allemagne , telle que je l'ai rapidement exposée , dut se prêter beaucoup au développement de la secte nouvelle. Dans ce pays que divisent mille factions théologiques , chacune d'elles avait un intérêt propre à soutenir le mouvement qui venait de se déclarer en Prusse. Les piétistes d'abord , nous l'avons vu , s'étaient servis de Roage contre

les catholiques ; quand ils virent les amis des lumières s'avancer derrière ce drapeau qu'ils menaient de bénir, ils comprirent leur faute et reculèrent d'épouvante. Avec les amis des Imnières , presque tous les protestants s'intéressaient aux novateurs , les uns en haine de Rotne » leâ autres par deis motife sérieux, tout-à-fait chrétiens, et parce qu'ils croyaient découvrir dans cette tentative un véritable essor de l'esprit religieux. Ajoutez à cela lès libéraux, les jurisconsultes, moins confiants que Jles théologiens , et qui vopient là surtout Un fait politique ^ un mouvement utile à l'unité future de l'Allemagne. Si Ton réfléchit à tant de causes de succès, on ne s'étonnera plus de la marche rapide des dissidents.

La Saxe d'abord , ce vieux foyer du luthéra^ nisme , les attendait et les appelait. C'est là qu'étaient leurs défenseurs : les journaux de Ihresde et de Leipsick, la G^mtte universelle aUemandeét les Feuilles patriotiqtÂes de Saœe, s'étaient constitués l'organe officiel i le moniteur de la révolution religieuse. Dans leur ferveur , ces Saxons exagéraient tout et croyaient assister de bonne foi à une conclusion glorieuse de Ttieuvre de Luther. Le concile de Leipsick lut l'occasion de fêtes sans nombre. L'université de Halle , toute voisine de Leipsick , envoya ses députés aux membres du concile pour les inviter à un banquet solennel : la Saxe et la

Prusse fraternisaient. Un grand nombre de professeurs, M. Germar, M. Niemeyer, M. Ëckstein, M. Schwarz, prirent la parole. Ce dernier, docteur en théologie , ne craignit pas de déclarer que la révolution présente lui paraissait très-supérieure à la réforme. Un philosophe , un des plus anciens disciples de Hegel , M.Hinricbs, professeur à Halle, lut quelques fragments d'un livre qu'il préparait sur les événements de Laurahûtte et de ScheidemùhL La classe ouvrière était aussi représentée à cette fête; les compagnons brasseurs, les boulangers coudoyaient les docteurs en droit , les licenciés en théologie , les graves philosophes hégéliens. La philosophie de Hegel n'avait jamais été si accessible. Les esprits étaient sous le charme des plus folles illusions, illusions naïves chez les uns, factices chez les autres ; mais , enfin , tout ce mouvement contribuait à accroître au loin le bruit de Téglise nouvelle. On publiait avec emphase les relations de ces fêtes ; les discours de M. Schwarz , de M. Hinrichs , étaient jetés à tous les échos , et M. Ronge devenait décidément un personnage. La constitution saxonne , il est vrai , ne reconnaît que trois cultes : la religion catholique et les religions luthérienne et réformée ; le culte nouveau ne fut pas autorisé, et les dissidents ne purent, comme en Prusse, former des paroisses. Ce qui était grav^ toutefois, c'était lassentiment du peuple et les

ET LA RÉVOLUTION. Sfô

adhésions confuses, diverses, qui arrÎYaient de mille côtés.

La secte se répandait toujours; elle pénétra bientôt dans la Hesse-Électorale , dans le duché de Hesse-Darmstadt , dans le royaume de Wur^ temberg. Déjà , au mois de février , les cours de Darmstadt et de Stuttgard avaient demandé à Ber*lin, à Vienne et à Munich, s'il n*était pas urgent de saisir la Diète de cette question religieuse. On sait la réponse de Berlin; la Prusse favorisait alors les dissidents catholiques; M. de Bulow et M. Eichhorn niaient l'importance de cette émeute. Quant au cabinet de Vienne , au lieu de répondre^ il récrimina vivement ; il rejeta toute la responsabilité des troubles sur là conduite des états protestants , il se plaignit avec amertume des gazettes de la Prusse et de la Saxe , et de la tolérance impie delà censure. Les plaintes étaient plus vives encore à Munich. Là , les querelles étaient envenimées par les discussions du protestantisme bavarois avec TËtat; une ordonnance de 1836 oblige les protestants eux-mêmes à s'agenouiller quand passe la procession du Saint-Sacrement ; le synode d'Ans*bach s'adressa au roi pour obtenir la suppression de cette mesure et réclamer la liberté de conscience. Le roi Louis rassembla deux fois son conseil ; ses fils , le prince royal et le prince Luitpold , assistaient aux séances : l'affaire fut renvoyée devant

le conseil d'état, lequel choisit pour rapporteur M. le baron de Freyberg, membre de la chambre des députés et Tun des chefs les plus exaltés du parti catholique. M. de Frejberg » quelques mois auparavant, avait déjà prononcé à la Chambre ud discours trës-remarqué , et qui ne laissait pas de doute sur le parti qu'il allait prendre. II vit dans la pétition du synode d'Ansbach un crime de lèsemajesté , et conclut à la mise en jugement de tous les signataires. Cette opinion absurde fut heureusement repoussée par le conseil des ministres , et il parait bien que la modération du cabinet est due à l'influence conciliante du prince Luitpold , qui s'efforce toujours d'introduire dans les conseils de son père un sage esprit de tolérance et de liberté. La pétition du synode d'Ansbach fut seulement renvoyée au synode général , auquel , disait- on , elle aurait dû être communiquée d'abord. On re>fusait ainsi de punir les pétitionnaires; c'était beaucoup sans doute pour le cabinet bavarois , mais rien n'avançait cependant ; la question écartée pour un défaut de procédure, les griefs des protestants subsistaient toujours. L'affaire des dissidents catholiques vint augmenter ces embarras^ Les légations protestantes de Saxe , de Prusse, de Wurtwnberg, étaient continuellement aigries à Munich par le ton violent des journaux officiels , qui signalaient les pays luthériens comme des foyers d'impiété. Dans

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des circonstances oii il eût fallu tant de calme , c'étaient des hommes de parti qui se trouvaient à la tête des affaires. Le ministre de Tintérieur en Bavière est M. d'Àbel , chef des ultraoatholiques ; les jeunes princes , et surtout le prince Luitpold , sont occupés sans cesse à contenir ce caractère em*porté , et , quand cela est possible , à réparer ses fautes. De son côté, la. Prusse choisissait pour rer présentants auprès du roi Louis des hoipmes pleins d'ardeur. M. de Kùster, ministre de Prusse à Munich, fut rappelé au mois d'avril dernier, parce qu on le jugeait trop peu énergique pour lutter con^ tre Tesprit ultramontain. M. de Rochow, qui fut désigné d'abord pour lui succéder, est un homme habile , actif , entreprenant , un caractère résolu ; M. de Rochow n'alla pas en Bavière, il fut envoyé peu de temps après à Saint-Pétersbourg , mais sa nomination et le rappel de M. de Kûster avaient déjà été considérés comme une menace. Il y avait donc, on peut le dire , une sorte d'hostilité ouverte entre le cabinet de Munich et celui de Berlin.

jMlalgré cette hostilité, malgré les rancunes qu'il gardait à la Bavière , le gouvernement prus* sien commençait à regretter sa tolérance. À la peur qu'inspirait le communisme , venaient se joindre chaque jour des symptômes inquiétants ; les dissidents n'avaient pu établir une paroisse à Berlin ; ils y étaient venus après le concile de

Leipsick, mais ils avaient attiré plus de curieux que de prosélytes. De hautes protections pourtant ne leur avaient pas manqué ; des professeurs de Tuniversité , et des plus illustres » avaient fait des efforts extraordinaires pour organiser une paroisse * de catholiques allemands; plusieurs d'entre eux voulurent entraîner un des vicaires de la paroisse catholique dans la révolte de Ronge et de Czerski , et lui offrirent la direction de l'église nouvelle à Berlin. Des noms justement célèbres , M. de Raumer et M. Ranke , avaient signé cette incroyable lettre. Le digne prêtre répondit qu'il trouvait la proposition abominable, et qu'il la déclarerait telle en chaire : c'est ce qu'il fit au prône le dimanche qui suivit. Les luttes, les attaques directes , les personnalités violentes , étaient donc introduites à Berlin même. Tandis que des hommes comme Raumer et Ranke s'employaient si activement pour les sectaires , le danger grossissait ailleurs; on était envahi de tous cotés ; après tant d'hésitations , il était bien temps de se décider enfin. C'est le 30 avril que fut signé en conseil le premier arrêté sérieux concernant l'église catholique allemande. Le culte nouveau n'était pas reconnu; ses ministres, par conséquent , n'avaient aucune relation avec la puissance temporelle , et le droit de tenir des registres d'état civil leur était formellement dénié :

les dissidents, sur ce point- là, étaient renvoyés à l'autorité protestante ; tous les actes civils devaient leur être livréi| par les ministres du culte évangélique.

lY.

GonIroTene philosophique et religieuse. — tSM. Goerres, Binrî'chs, Mentel,

RauTTerck, Staudenmaier , Ullnann.

Tandis que l'arrêté du 30 avril détermine pour quelque temps la situation des néo-catholiques , et avant que de nouveaux embarras se déclarent avec plus de force , je voudrais voir ce qui se passe dans le champ de la controverse philosophique et religieuse. Nous venons d'interroger le monde politique , la diplomatie , les .arrêtés des cabinets allemands ; sachons maintenant où en est la conscience do pays. La bataille sur ce terrain n*est ni moins ardente , ni moins instructive. Il importe de connaître ce que pensent les organes les plus accrédités de l'opinion , et, peut-être , au milieu de ces apostrophes passionnées , au milieu de ces attaques haineuses et de ces ridicules enthousiasmes, peut-être entendrons - nous une bonne parole qui éclairera pour nous le caractère véritable de l'agitation religieuse.

Le nombre des productions dictées par cette controverse est effrayant. Chacun a voulu donner

son avis. Ce ne sont pas seulement les capitales , les universités, les facultés de théologie qui ont pris la parole ; il n'y a pas de petite ville qui n'ait publié une douzaine de brochures. Cette préoccupation universelle est sans doute un fait considérable : je le signale en passant , mais je n'ai pas à m'occuper de tous ces écrivains de hasard. Je cherche les livres sérieux ou qui devraient Têtre. D'ailleurs, pour chaque parti , il y a toujours un manifeste plus éclatant qui dispense des autres. C'est ainsi que Goerres me dédommagera trèsamplement des pamphlets ultramontains sortis des ateliers de Munich. L'ouvrage de Goerres a été publié tout au commencement de la lutte , il a engagé la bataille : c'est le premier document à consulter. Aussi bien le nom de Fauteur m'attire ; Goerres est un puissant écrivain , un controversiste redoutable et qui représente toute une partie de l'école catholique du Midi ; nous allons savoir l'opinion de Munich sur ces singuliers événements. Non ; j'aurais dû m'y attendre et fermer ce livre. Non , je n'aurais pas dû demander à ce noble vieillard si malade, si irrité, iine opinion élevée , sérieuse , intelligente. Ce n'est plus Goerres, ce n'est plus ce grand publiciste, celui qui rédigeait le Mercure du Rhin; ce n'est plus même le révolutionnaire converti qui porta dans son catholicisme une fougue si sincère et souvent

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si féconde. L'éeole étroite qui s'est emparée de lui a étouffé les vigoureux élans de cette riche nature. Au lieu de cet enthousiasme spontané qui illumi-* nait sa plume, nous ne trouvons qu'une déclamation froide, une raillerie gauche et pesante. L'auteur commence par une dissertation fort alambîquée sur les reliques ; il y est dit très-gravement que le corps est le revers de l'esprit (die Kehrseite des Geistes) , et le vêtement le revers du corps ; voilà pourquoi la robe de Trêves est sainte et adorahle. Le mysticisme de Goerres , avouons-le, était plus élevé autrefois et ne se serait pas contenté de ces explications douteuses ; c'étaient des théories bizarres , mais jamais grossières , et Ton n'y aurait découvert aucune trace de matérialisme. Après ce préambule, le pèlerinage de Trêves est tout aussitôt comparé aux expéditions de Saint Louis, et l'auteur, cUarbonnant une noire peinture de l'iniquité présente, nous raconte fort lon<guement une vaste conspiration de démons qui se liguent pour empêcher la croisade. Certes , personne ne l'ignore, M. Goerres a toujours été possédé par une imagination fougueuse , il a toujours eu une manière hardie de considérer les choses et de grossir outre mesure ce qu'il voulait peindre; mais ici on ne peut signaler vraiment

que sa bonne volonté ; sa riche fantaisie Tabandonne ; il copie pauvrement le Paradis perdu et

Napoléon ; il oondait son armée de vagues monstrueuses depuis- les Pyramides jusqu'au Kremlin ; enfin , les eaux s'abaissent , et les peuples se rassemblent sur le sommet des montagnes pour maudire 89. Cette malédiction jetée sur le monde moderne est plus bizarre que vigoureuse; elle attriste plutôt qu'elle n'irrite ; on oublie volontiers l'injure , et on se surprend à éoouter avec douleur ce pauvre vieillard qui déraisonne. D'ailleurs , ce grand appareil de déclamation ne dure pas ; l'auteur retombe bien vite dans ses tristes facéties , et termine son livre par une scène de carnaval dont le sujet est le mariage de M. Ronge. Folies , charivari , détails scabreux , le sel et le poivre , rien n'y manque ; qu'on me dispense de raconter ces burlesques récits : c'est déjà trop de les avoir lus. Je remarque seulement que M. Goerres donne un singulier rôle au Cantique des Cantiques, quand il le fait chanter par Ronge et sa fiancée d'une façon bien irrévérencieuse. « Ce mariage, dit M. Goerres en terminant , est le symbole du prochain mariage de l'église catholique allemande avec l'église évangélique ; vivent le pape germanique et la papesse Jeanne! »

Tel est ce livre qu'il faut se hâter de fermer. L'écrivain a raillé MM. Ronge et Czerski le moins mal qu'il a pu : c'était son droit , et ce n'est pas moi qui défendrai les deux réformateurs. Ce qui nous

ET LA aÊVOLtnnON. Si»

afflige , ce qui est un triste spectacle , c'est de voit chez un yieiliftrd si vénérable encore une' hktM si inintelligente de la société moderne, chez tin écrivain jadis si original tant de lieux comtâuitô dérobés aux plus mauvaises gazettes de France et d'Allemagne. L'homme qui a écrit ce £àeheux pamphlet a eu la plus loyale et la plus vaillante jeunesse; c'était T^ève du GentâUra; il meurt au^ jourd'hui dans les rangs ennemis , lançafift d'une main tremblante » comme le vieux Prîam , un fer énervé qui ne frappe pas , telum imbelle sine ktu. Les défenseurs de M. Ronge ne seront guère moins ridicules que ses adversaires ; les dithyrambes des uns vaudront bien les malédictions des autres. Il semble même que les fantaisies du vieux Goerres aient donné le ton à la polémique. Je ne parle pas seulement des écrits de M. Rong» lui-^même , de ses proclamations à mes eoreligionflaires , à mes concitoyens , auoô prêtres catholiques , au bas clergé, discours vulgaires, oii le vide des idées se dissimule mal sous l'emphase du langage : (( Frères et amis , la lumière notwelleest descendue sur vous. . . , etc. » De part et d'autre , on a recoitrs à la déclamation , et ce qui prouve bien que ce débat est beaucoup plus politique que religieux , c'est la pauvreté de tous ces manifestes théologiques, c'est l'absence de doetrines qui y est trop visible. Parmi ceisp niaiseries , il y en a de plai^-

santés ; je signalerai un de ces écrits , le plus bizari:e de tous assurément , et qui nous épargnera la peine de citer les autres. Voici le titre : L union des catholiques et des protestants ; écrit biblique , destiné à toute la chrétienté, et dédié à Jean Ronge. L'auteur tient toutes ses promesses ; c'est un écrit biblique , si l'on peut appeler biblique une parodie de l'Ancien Testament , un pastiche ridicule des formes naïves et solennelles du grand livre hébreu. Il suffit d'en citer quelques passages ; on aura le ton de ces apologies vraiment singulières.

1 . Or, il arriva de nos jours que Pévêque de Trêves exposa une tuDique et annonça au monde que cette tunique était précisément celle qu'avait portée le Christ , notre Sauveur.

â. Et il se fit aussitôt un grand concours de peuple pour voir la sainte tunique du Christ.

3. Et ils rendirent à ce morceau de toile des honneurs qu'on ne doit qu'à Dieu lui-même.

4. Et il y en avait qui s'écriaient : Sainte tunique , je m'approche de toi 1 Sainte tunique ^ prie pour moi I Sainte tunique , je t'adore I,

" 5. Et il y en avait aussi qui croyaient que la tunique avait la vertu de rendre l'ouïe aux sourds , la vue aux aveugles , de redresser les boiteux et de guérir tous les pialades.

6. Mais cela n'arriva pas , car les infirmes conservèrent leurs infirmités et les malades leurs maladies.

7. Et Ton donna beaucoup d'argent à la tunique , et Ton accorda des indulgences pour les péchés commis.

8. Et . les amis de la superstition poussaient des cria d'allégresse et levaient haut la tête.

9. Et ils se disaient les uns aux autres : a Voyez, le jour est venu de ramener le peuple à l'ignorance. De majeur qu'il était , il redeviendra mineur.

10. »Et dorénavant, bien mieux qu'autrefois, nous le mènerons encore à la lisière. »

44. Et les sages, étonnés de tant de folie, gardaient gravement le silence,

\ . Or, parmi les prêtres catholiques , il y en avait un qui était doué d'un sens net et d'une grande vigueur d'esprit : il s'appelait Ronge.

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