‹ Études sur la révolution en Allemagne (volume 2)Chapitre 17 sur 20 · Et , conune ils l'avaient fait jadis pour Luther, ils · texte numérisé non relu

Et , conune ils l'avaient fait jadis pour Luther, ils

lui reprodièrent des péchés dont Tidée était bien loin de loi , et Paccusàrent de fautes dont son cœur ne savait rien.

4 . Et il y avait encore un autre prêtre catholique , nommé Czerski , lequel , inspiré par TEsprit saint ,

2. Prêcha la pure doctrine de Jésus , telle que Jésus Tavait prêchée.

3. Et ses chefs devinrent ses ennemis et Parrachèrent à ses fonctions.

Ce nouvel Évangile contioue long-tenips dans la même forme, et Tévangéliste , à son dernier chapitre , invite tous les chrétiens , catholiques , nouveaux catholiques, catholiques grecs, luthériens , réformés , à une réunion définitive sous les auspices de M. Ronge , doué d'un sens si net et d'une si grande vigueur d'esprit ! Il y est dit qu'on fera laPâque, non pas avec le levain de la méchanceté et de la ruse , mais avec le pur froment de la franchise et de la vérité. Tout cela est très-biblique en effet, mais on avouera que la légende commence un peu tôt pour M. Ronge. Incurable faiblesse de l'Humanité ! Ce grand ennemi de la superstition et du fanatisme a déjà ses partisans fanatiques et superstitieux.

Il y a pourtant des écrits plus $érieux dans cette

polémique; ce sont ceux-là surtout qui , s'iaquié* tant peu , de Ronge et de Gzerski , étudient les questions soulevées tout-à-ooup dans la société , dans le droit , dans la politique , par les troubles religieux de rÂllemagne. M. Wilhelm Schneegans a publié un travail fait avec soin sur les rapports de Téglise nouvelle avec TËtat, et sur les réformes qu'exige impérieusement la situation actuelle du culte évangélique. J'ai lu de M. Hinrics, professeur à Halle , une brochure curieuse intitulée ; Trêves , Ronge , Schneidemûhl , considérés par rapport à l'État et au droit public. M. Hinrichs reprend ici les idées exprimées par lui , il y a trois ans , dans sa chaire, et qu'il a exprimées dans ses Politische Vorlesungen; il est un de ceux qui ont toujours désiré ardemment la double réforme du protestantisme et du catholicisme , et leur union dans une forme supérieure ; il a cru voir dans les événements de Laurahûtte et de^ Sebeneid^oiùhl sa chimère tout-à-coup réalisé^, et il s'est intéressé au succès de Jtf. Ronge avec une ardeur toute juvénile. Cette partie est la plus faible de sm travail ; mais quand Tauteur arrive aux prohibes politiques , l'ouvrage est instructif et mérite d'être consulté.

J*espérais trouver quelque mérite de pensée dans l'écrit de M.Wolfgang Menzel» sur les affaires de V Église. Je n'y ai rien trouvé qu'un long réquisitoire contre ta presse en général , et une série

U» L*ÂLL£MA6NE

d'ix^ures adressées à la France , à la corruption françabe , à Tathéisme parisien , à cette infâme Babylone dont Tesprit empiûsonne TEurope ; tout cela à propos de Ronge et de Gzerski . Demandez à M. Menzel ce qu'il pense des protestants et des catholiques , s*il a]^uie les luthériens ou les calvinistes , s'il tient pour la politique de Berlin ou pour la politique de Vienne : à toutes ces questions, M. Menzel n'a qu'une réponse, il est contre la France, censeo Carihaginem esse dekndam. L'ironie irritée de Louis Boerne avait déjà fouetté ce maniaque; au lieu de le guérir, on a aigri son mal ; raillé , renié dans son pays , abandonné de tous , laissons-le marmotter , pauvre fou , son éternelle injure.

Un écrivain anonyme qui signe un homme d'état a publié un travail étendu sous ce titre : Les nouveaux troubles de l'Église jugés au point de vue du droit public et de la politique. L'auteur pourrait bien être un protestant, quoiqu'il se montre trèsopposé à la secte des dissidents catholiques et trèsfavorable à la politique ultramontaine , à la conduite de Rome dans ses conflits avec la Prusse. Je le prendrais volontiers pour un piétiste très^lécidé, mais étranger , par sa qualité de laïque , aux rancunes qui sont si vives chez les ministres de sa communion. Il est frappé surtout du caractère irréligieux que présente la révolte des dissidents ;

dans Tappui que les protestants leur accordent , il voit rindifférenee publique et la haine du chi*istianisme. Les piétistes eux-mêmes ont appuyé M. Ronge; mais lui, il n'eàt pas dupe, il dénonce la conspiration anti-chrétienne qui s* accroît et va envahir bientôt toute TÂllemagne. Aussi ses conclusions sont-elles bien simples : point de réforme ; si vous touchez à l'église évangélique, si vous déplacez une seule ^pierre , vous ouvrez une issue à cet esprit rusé qui vous assiège sous mille déguisements. Ce livre est curieux , l'auteur est seul de son avis contre rAllemagne entière ; au moment 011 tous les partis n'ont qu'une voix pour réclamer cette révision des lois fondamentales de l'église protestante, l'homme d'état piétiste jette un cri d'épouvante et supplie le pouvoir de barricader les portes.

A côté de ce manifeste si résolu , en regard de cette dénonciation si nette, viennent se placer naturellement les écrits des radicaux. La jeune école hégélienne devait prendre part à ces débats et prêter son appui aux amis des lumières. Un des plus fougueux écrivains qui aient concouru à la rédaction des Annales de Halle, M. Charles Nauwerck , expose dans une série de brochures l'histoire de l'église romaine. Le sujet n'est pas neuf, et M. Nauwerck n'a rien fait pour se l'approprier : les réflexions qu'il imprime sont depuis long-temps

dans le domaine commun des Annales de Halle. On ne voit pas quil fût si urgent de publier, après tant de pamphlets , un pamphlet nouveau , tristement pensé , lourdement émt , sur le catholicisme du moyen -âge. M. Nauwerck a déjà publié deux livraisons de son ouvrage , la proinière sur Tin-^ faillibilité du Saint-Siège, la seconde sur les indulgences ; il annonce Thistoire du célibat, de Tinquisition , du jésuitisme, en faisant remarquer combien il importe qu'un écrivain populaire ap** prenne à la nation allemande la vérité complète sur l'église catholique. Décidément, la manie de la révélation se propage ; c'est la maladie courante ; M. Nauwerck proclamant la nécessité de sa venue me parait aussi original que M. Ronge. Mais con*tinuons. Une mention particulière est due à M. Maron , qui a fait de son mieux pour être distingué dans la foule. Son écrit porte ce titre : Le Progrès religieux de notre temps. Singulier progrès , à coup sûr , et singulière religion ! L'auteur commence par déclarer qu'il lui est impossible de croire à l'immortalité de l'âme, dogme absurde, et qui ne peut convenir qu'aux égoïstes. L'humilité est à ses yeux une chose abominable , un vice contraire à la dignité humaine. Après cela, il n'est pas bien étonnant qu'il proscrive le carême. « Étrange façpn d'honorer Dieu ! s'écrie-t-il. Quoi l humilier son esprit , affaiblir la vigueur.de son corps I » Pour

lui , il est bien décidé à faire tout le contraire , et à croître, le plus qu'il pourra , en force et en santé joyeuse. Est-ce bien en Allemagne qu'on imprime ces grossières paroles? Hélas ! quand l'esprit de Voltaire passe le Rhin , que deviennent sa finesse et sa vivacité? La plus cruelle des punitions , pour ce scepticisme railleur, eût été de se voir traduit de la sorte. Rejetons bien loin ces prétentieuses sottises qui feraient trop beau jeu aux invectives de Goerres , aux reproches envenimés de Menzel , aux dénonciations de l'homme d'état.

Je veux terminer cette revue rapide en signalant deux écrits tout-à-fait dignes d'estime, et dus à deux ecclésiastiques distingués, l'un catholique, l'autre protestant. M. Staudenmaier, professeur à l'université catholique de Fribourg en Brisgau , a établi fortement ce que c'est que le catholicisme ; c'est le titre même de sa brochure , VEs$et%ce de l'Église catholiqi^ (Das Wesen der catholische7i Kirche). Il restitue avec netteté le caractère de sa religion, obscurci par tant de controverses, et dont le nom a été usurpé par la secte nouvelle ; il montre ce grand édifice avec sa discipline , sa hiérarchie ; sa constitution puissante , et n'a pas de peine à prouver que M. Ronge s'attribue un titre qui ne lui appartient pas. L'écrit de M. Staudenmaier est, du reste, plein d'élévation, de tolérance , de respect pour la raison humaine ; on y

retrouve le penseur érudit, celui qui a écrit une bonne monographie sur Scot Ërigëne , et qui continue à enrichir la littérature théologique des savants travaux sur le moyen -âge. Il faut souhaiter au catholicisme, en Allemagne et partout, des apologistes comme celui-là. La brochure de M. Ullmann est plus intéressante encore; elle res-pire une onction vraiment chrétienne , et les doutes de l'auteur à propos de la secte naissante , sa tristesse qu'il ne dissimule qu'à moitié , donnent un intérêt nouveau et comme un charme plaintif à cette lecture. Il y a profit, d'ailleurs, à connaître l'opinion de M, Ullmann ; M. Ullmann , qui professe à Heidelberg et dirige avec M. Umbreit une excellente revue de critique théologique , est l'un des plus dignes représentants des doctrines de Schleiermacher. Nous avons entendu les piétistes , les amis des lumières, les jeunes hégéliens; il faut savoir ce que pense la plus noble école de l'Allemagne protestante , la plus religieuse et en même temps la plus dévouée à la science. Or, voici cette opinion : M. Ullmann, à titre de protestant, a dû saluer d'abord avec joie la tentative des nouveaux catholiques ; toutefois , il attendait encore ; avant de se réjouir sans scrupule , il voulait les juger sur leurs œuvres. Ce sont ces œuvres précisément qui ont fait naître bien des doutes au fond de son âme. Son cœur était trop sincère pour qu'il voulût profiter

de ces événements et en faire un moyen de polémique ; il cherchait , il épiait un signe , une étincelle de la vie religieuse; il ne Ta point trouvée. « Prenez garde , s'écrie-t-il ; prenez garde de trop compter sur les changements que vous faites dans la forme de votre église; l'important, c'est de changer les âmes et de les renouveler f Avant de réformer Téglise , il faut se réformer soi-même. Il ne s'agit pas de devenir . libre extérieurement; c'est au fond de l'âme qu'il importe de l'être. Et puis , Taffranchissement n'est pas le but principal d'une réforme ; le vrai réformateur délivre les âmes de leurs liens extérieurs , mais c'est pour les attacher à la Divinité ! Délier et lier, voilà sa tâche. Il enlève les âmes au mal , et les donne au bien , à la vie , à Dieu ! Si Jésus , en tant que réformateur , a détruit l'ancienne loi , souvenez-vous qu'il en a imposé une autre , plus haute , plus difficile , plus obligatoire à la conscience. C'est à cette conditionlà seulement qu'on peut être réformateur véritable et servir efficacement le progrès religieux. » On comprend que , jugés d'après cet idéal , nos réformateurs doivent paraître singulièrement petits. M. Ullmann ne prononce pas ce jugement; il donne seulement ses conseils , il indique les voies , mais avec une tristesse qui montre bien que ses illusions ont disparu.

L'opinion de M. Ullmann est l'opinion véritable ;

si l'on veut apprécier à ce point de ?ue élevé l'entreprise des dissidents catholiques , on est forcé de convenir que ce n'est pas du tout une réforme. Le tort de M. Ullmann est peut-être d'avoir trop voulu découvrir un caractère religieux dans une tentative qui , de ce côté , n'a rien de grave ; ce tort , du reste , cette inquiète sympathie , disonchle vite , devient un mérite de plus chez le penseur chrétien » chez le théologien dévoué. Pour nous , l'opinion même de M. Ullmann nous ramène à notre sujet , et au point de vue que nous avons choisi; puisque l'agitation en Allemagne est si peu religieuse , son importance , que personne ne conteste, est hien certainement politique et sociale. Revenons donc aux faits , et , pour achever cette histoire, interrogeons encore, depuis l'arrêté du 30 avril 1845 , la conduite des cabinets , la marche des partis , et la situation des diverses églises au milieu des problèmes qui s'agitent.

Émeute de Poten. — Émeote de Leipeiek. •— Irritation de la cour de Saxe.

— Politiiiae nouTeile de la Pruase.

L'arrêté du 30 avril, nous Tavons dit, ne reconnaissait pas le culte des nouveaux catholiques, mais il ne les inquiétait pas non plus; Les^ difficultés étaient ajournées. On s'était contenté

ET LA HÉYOLUTION. 255

de témoigner aux dissidents une sorte de défiance ; Taccueil bienveillant qu*ils avaient rencontré d'abord ayant fini par les enhardir, la défaveur dont ils étaient frappés cette fois semblait pour quelque temps une barrière assez forte contre des entreprises plus audacieuses. Ce furent les catholiques qui, par des violences coupables, changèrent les dispositions du roi de Prusse et le rendirent , comme auparavant, plus favorable qu'hostile au mouvement des novateurs. Tel a été, à coup sûr, le résultat de Témeute de Posen. Le 29 juillet, Czerski devait prêcher à Posen dans une des églises du culte évangéiique. Or, son arrivée dans la ville e£Prayait les catholiques; une conspiration s'organisa ; il fut décidé que , par tous les moyens , il fallait rempéoher d'officier et l'obliger à quitter la ville. Afin de disposer le peuple à écouter plus facilement les conseils du fanatisme, on imagina pour ce jour -là même une procession solennelle en l'honneur des saints rois polonais Miéceslas et Boleslas. L'évêque de Posen avouait le lendemain que cette procession avait été ordonnée précisément à cause de l'arrivée de Czerski, et qu'en l'ordonnant, il avait cédé aux instances de son diocèse; plus de onze cents personnes avaient pris part à ce complot. Le matin , des placards étaient affichés dans la ville , et Czerski était désigné à la fureur du peuple. L'autorité prussienne prit aussitôt une

résolution énergique ; elle déclara qu'on maintiendrait le libre exercice des cultes, et que la force serait repoossée par la force. On sait ce qui arriva ; rémeute éclata malgré la ferme attitude du pouvoir, des coups de fusil forent échangés, et Czerski, après avoir prêché devant six mille personnes , n*échappa qu'avec peine à la rage de la populace. Un prêtre polonais , M. Joseph Staretschek , indigné de ces violences , abandonna Téglise catholique et passa dans le camp de Czerski; le fanatisme a toujours de ces succès-là. Ce ne fut pas , pour les dissidents, le seul fruit de Témeute de Posen , il y en eut un beaucoup plus précieux : le gouvernement prussien s'était trouvé en lutte avec les catholiques , il avait défendu les dissidents , il les avait pris sous sa protection ; Témeute de Posen renouait donc entre le pouvoir et Téglise nouvelle les relations bienveillantes que Ton croyait rompues.

Cette bienveillance ne devait pas durer longtemps. Une émeute faite contre les novateurs leur avait rendu les sympathies du roi de Prusse ; une émeute faite par leurs amis les leur eqleva de nouveau. Ils perdirent à Leipsick ce qu'ils venaient de gagner à Posen. Ici, Ton put voir trèsrclairement Talliance , consentie ou non , qui existe entre les dissidents et les partis politiques. Ce n'est ni Czerski ni Ronge qui sont en cause dans TafiTaire de Leipsick, ce sont les amis des lumières. Les

amis des lumières voulaient se soustraire au symbole orthodoxe de la cojifessioD d'Aufabourg; le ministre chargé des affaires évangéliques , M. de Kônneritz , répondit que son devoir était de maintenir ce symbole et qu'il serait maintenu. Cette déclaration venait d arriver à Leipsick et les esprits en étaient vivement irrités. On sait combien ces questions de liberté religieuse tiennent au cœur même de la Saxe. Or, le peuple suivait tous ces débats avjec une attention inquiète, et, quand la décision ministérielle fut connue ,. la colère publique , excitée par les fausses rumeurs des révolutionnaires, commença de gronder sourdement. On exploitait les passions de la foule. Le frère du roi , le prince Jean, si connu pour la ferveur exaltée de ses croyances , était l'objet de la défiance universelle. Il semblait que cette décision fût un coup d*état et le premier acte d'un régime de tyrannie. L'exemple des dissidents catholiques qui venaient de déchirer le symbole officiel et d'en créer un nouveau, cet exemple hardi avait éveillé chez les protestants les plus belles espérances; il était cruel de les voir si tôt détruites ! Quelque temps après , unerrevue a lieu à Leipsick, et c'est le prince Jean qui doit y figurer ; tout*à-coup , sans motif particulier, le mécontentement du peuple, marqué d'abord par un silence morne, éclate avec violence ; ce sont des cris tumultueux ; ce sont les T. I. 47

plus fiers et les plus sombres chorals de Luther, ce sont les chœurs des Brigands de Schiller entonnés à pleine voix par une foule enthousiaste. L*émeute s'élance à travers les rues de la ville , et le prince Jean est obligé de fuir. Cependant tout est fini quand l'autorité se montre; elle croit réparer sa négligence en agissant , comme on dit , avec vigueur, et Tordre est donné de faire feu. D'où est venu Tordre? On n'en sait rien encore, mais le sang coule, des citoyens paisibles ont été frappés loin du théâtre des troubles , neuf sont tués , trente sont blessés grièvement , de sorte que le vrai coupable , à la fin de cette journée de deuil , c'est le pouvoir. . C'est une vérité bien vulgaire qu'une faute entraine toujours une faute. Le dangereux système de répression qu'on semble avoir adopté dans la question religieuse date du jour où Ton a ensan-^ glanté les rues de Leipsick. On avait tiré sur le peuple, des citoyens ino£Pensifs avaient été tués ou blessés ; il fallait repousser toute solidarité avec les auteurs de cette violence. Que fait -on? Le ministère publie une proclamation blessante pour la ville de Leipsick ; au lieu de blâmer les perturbateurs , le roi adresse de vifs reproches à la ville tout entière , et achève par là de s'aliéner une cité puissante, libérale, déjà aigrie par Toutrage, et qu'il fallait ramener à soi avec douceur. Puis , quand il est question des malheureux qui ont suc-

combé, un seul mot, ce mot maladroit «t croel : (( Nous déplorons la mort de plusieurs yictimes , peut-être innocentes ! » Doute injurieux, qu;i devait être amèrement relevé par la douleur publique! Or, comment s'expliquer ce manque de mesure chez un roi naturellement bon et vénéré de son peuple? N'avait-il pas cédé aux conseils irrités de la Bavière? C'est une conjecture qui n'est que trop permise. Le cabinet de Munich avait un grand in*térèt à entretenir l'irritation de la cour de Dresde ; par là il attirait vers sa politique un des pays protestants de l'Allemagne du nord. Le roi de Saxe , roi catholique . au V milieu d'une- population protestante, a les yeux naturellement dirigés vers la Bavière ; il se tournait de ce côté surtout depuis les événements de Leipsick. M. le baron de Beust, ministre de Saxe à Munich , était entouré de conseillers violentS:qui lui répétaient: « Recommandez l'énergie, et qu'on fasse feu sur cette canaille. » Nous croyons savoir que notre ambassadeur, M. de Bourgoing, a tenu un tout autre langage à M. de Beust; il s'est appliqué à détruire Feifet de ces mauvais conseils ; il lui a dit de recommander au ministère saxon le calme , la prudence , cette prudence si nécessaire dans toutes les questions religieuses , et indispensable surtout à une dynastie dont la religion n'est pas la religion nationale. Ces sages paroles arrivaient très à propos ; la cour

de Dresde était toujours irritée ; on prétend que le ministre de la guerre, M. le général de Nostitz , avait dit, en parlant des amis des lumières : Il faut les broyer, sie zermalmen. Quelques jours après , comme il passait dans la rue , des gens du peuple , le reconnaissant , criaient : Voilà le broyeur ! Des troupes cependant arrivaient chaque jour à Dresde ; tout semblait annoncer une collision prochaine, collision terrible , car la dynastie saxonne y jouait son existence , et Tantique hostilité du Nord et du Midi allait mettre l'Allemagne en feu.

Vers la même époque, au mois d*août, il se passa en Prusse un événement d'une médiocre importance , mais qui montre bien le progrès de ces mouvements religieux ou politiques auxquels on n'osait déjà plus opposer une résistance ouverte. Malgré une défense expresse , les dissidents s'étaient réunis dans une église de Waldbourg , en Silésie. Quelle mesure devait*on prendre? L'affaire fut portée au conseil des ministres. M . de Bodelschwing fut d'avis qu'on ne pouvait reculer. Il fallait , disaitil , que l'ordonnance royale fût respectée; il fallait absolument les faire sortir de l'église , dût-on employer mille baïonnettes pour les y contraindre. C'était aussi l'avis de M. de Savigny. Alors le ministre de la guerre , ]){I. de Boyen , si respectable par son âge et sa longue expérience , se leva et dit : « Vous demandez mille baïonnettes , et moi

je vous déclare que je ne vous en accorderai pas une seule pour une mesure aussi désastreuse. » M. de Boyen fut vivement soutenu par un membre du cabinet, M. deFlottwell, qui s'écria : « Point de guerres de religion , et que Dieu nous garde d'en donner jamais le signal ! »

Le roi de Prusse est allé à Munich au mois d'août ; il n'est pas probable cependant que Tin* fluence du roi Louis ait été grande sur ^Frédéric* Guillaume ; il y a trop de rivalité , trop d'aigreur entre les deux cours. Je crois volontiers que le séjour du roi de Prusse à Munich , s'il se fut prolongé , eût été favorable aux différentes sectes reli^ gieuses. On m'assure , en effet, et ceci ne m'étonne pas , que Frédéric-Guillaume , en quittant la Bavière , avait l'intention bien arrêtée de donner à ses sujets une complète liberté de conscience, eine volkommene Geioissensfreiheit; ce seraient là ses paroles mêmes. Ce qu'il y a de certain , c'est que les réunions de Stolzenfels devaient être plus efificaces que les entrevues de Munich , et que l'influence du prince de Metternich sur Frédéric- Guillaume a été plus rapide et plus forte que ne le sera jamais celle du prince Louis. Comment ne pas reconnaître l'esprit de la cour de Vienne dans la politique suivie en ce moment? On parlait hier d'accorder une liberté absolue de conscience, et tout-à-coup on restreint les libertés présentes.

Remarquez pourtant un fait bien expressif ! Les dissidents catholiques continuent d'être traités avec indulgence , les vieux luthériens ont été reconnus comme une église distincte ; il n'y a que les amis des lumières qui soient interdits et poursuivis partout. On a vu que le plus grand danger était là. Danger ou non , c'est là du moins la question capitale, le grave et terrible problème qui résume tous les autres. Que demandent les

amis des lumières ? L'abolition d'un symbole que la loi civile leur impose , le droit de décréter eux-mêmes leur croyance , par conséquent la révision du contrat qui unit le spirituel et le temporel. Ce qu'ils veulent, presque tous les partis le veulent comme eux ; ce qu'ils demandent au nom de la libre pensée , d'autres le demandent au nom de la foi ; chacun y espère son triomphe. Ce problème a pris des proportions formidables, et c'est là en effet que se porte toute l'attention des hommes d'état. Ces nouveaux catholiques si infatués de leur célébrité d'un jour, les voilà oubliés désormais; il n'est plus question d'eux, M. Ronge est allé récemment à Stuttgard pour y présider un concile! Quel concile ! quelle misère ! Les nouveaux catholiques pourront être défendus ici , tolérés là ; ils pourront se répandre en Prusse et pénétrer secrètement en Bavière , peu importe ce qu'ils feront , leur œuvre est finie ; ils n'auront servi qu'à frayer la route ,

ET LA BÉVOLUTION. 363

sans le savoir, au parti redoutable qui maintenant occupe tout seul la scène. Nous avions cru nous occuper d'un schisme au sein du catholicisme: or, ce que nous rencontrons, c'est la discorde des églises protestantes , c'est une guerre ouverte entre la conscience religieuse de tout un peufde et son église officiel le. La Chambre des députés du royaume de Saxe est saisie en ce moment de ces questions périlleuses. Quand la Prusse poursuit avec rigueur les amis des lumières , elle proclame aussi par cela mêûie qu'elle sait maintenant où est le débat. Et pourquoi sévit -on contre les amis des lumières? Pourquoi ne poursuit - on pas les piétistes , les rationalistes , les vieuœ luthériens , tous ceux enfin qui demandent avec eux la séparation de l'Église et de l'État? Parce que de tous ces partis celui-là est le plus hardi ; parce qu'il est guidé dans, ses demandes, non par la foi religieuse, comme les autres ) mais par une audace toute révolutionnaire; parce qu'enfin il entraîne à sa suite tous les libéraux , tous les esprits ardents , tous ceux qui convoitent .ces garanties constitutionnelles sans cesse promises et sans cesse ajournées. Or, de telles rigueurs sont une mauvaise réponse à des ques-tions devenues si pressantes , et il faudra bien que la Prusse , comme la Saxe , s'efforce de résoudre pacifiquement ces problèmes et de •concilier* tous les droits. •

Nous avons exposé dans leur ensemble les difficultés sans nombre qui viennent de se révéler si brusquement au -r delà du Rhin. Maintenant, est-rce à nous de conclure? Et nous appartient-il de proposer une solution à de si graves embarras ? Qu'on nous permette seulement de résumer notre opinion. La crise où est engagée rAllemagne est une des plus périlleuses qu'elle ait depuis longtemps traversées ; elle embrasse tout , la religion , la philosophie, la politique. Or, sur chacun de ces points, la situation est celle-ci :

Le catholicisme a été ébranlé par une révolte insignifiante au fond , mais qui a fait éclater dans mille endroits la haine de Rome et de secrètes tendances à une religion nationale. Au sein du protestantisme, la crise est bien autrement grave; on peut dire que la difficulté tout entière est là : voilà pourquoi le problème s'agite à Dresde et à Berlin , tandis que Munich et Vienne n'y sont intéressés que d'une manière indirecte. Or, toutes les pétitions , tous les systèmes qui sont ici aux prises peuvent se réduire à deux : les uns demandent la séparation de l'Église et de l'État , ils veulent une liberté absolue de conscience , et que toute religion puisse s'établir sans entraves. On comprend que

cette prétention est monstrueuse. Les autres veulent bien Tunion de l'Église et de TËtat , ils la désirent même , mais ils disent à l'Ëtat d'instituer une religion appropriée à Tesprit du temps et aux lumières toujours croissantes ; ils citent Texemple de Frédéric-Guillaume III , qui , en organisant de sa propre autorité l'église évangélique , a établi , en effet, un précédent tout-à-fait révolutionnaire. De part et d'autre, les exigences sont insoutenables et le problème insoluble. Si l'État choisit une des communions actuelles pour en faire la religion officielle, les autres communions seront opprimées, les griefs seront toujours aussi vifs , on n'aura remédié à rien. D'un autre côté , l'Ëtat peut-il donner une liberté absolue et rompre tous ses liens avec l'Église? Cette théorie ne soutient pas l'examen. En attendant une solution définitive, il y en a une , transitoire , il est vrai , mais déjà bien féconde. Ne séparez pas absolument le spirituel et le temporel, mais élargissez les liens qui les unissent. Entre une union presque complète, comme celle qui existe en Prusse , et une association qui laisse à chacun sa liberté , la différence est importante. Eh bien ! la première réforme à introduire , ce sera sans doute d'enlever à l'Église les registres de l'état civil. Par ce moyen , ceux qui repoussent la communion dans laquelle ils sont nés ne sont plus soumis à un symbole de foi que réprouve leur

mieux creuser soi-même un lit à ce flot de Topinion publique , à ce flot désormais irrésistible , et qui , toujours plus irrité , se cherchant une issue , va se jeter avec fureur là où personne ne pouvait se défier de lui ? Cette constitution tant promise n*est-elle pas, en ce moment, plus nécessaire que jamais? N'est-elle pas le moyen le plus sûr et le plus urgent pour conjurer tant de périls? Quand on étudie de près l'agitation religieuse dont nous venons de tracer l'histoire, c'est la conclusion à laquelle on est amené comme malgré soi , et nous souhaitons bien vivement ne pas nous tromper dans nos espérances.

Septen^re 1845a

LE PAETI COHSTITOTIOiniEL EH PRUSSE.

FKâDiKIC-GCILLAUMB IT. 8E8 ACTBS ET SB8 DISCOURS. LE OÉCBBT DE 1841. — POLEMIQUES DB8 JOURNAUX. ~ L*£gOLB BISTOBIQUB ET L*ÉCOLB PHILOSOPHIQUE. — M. STAHL, M. STRECKFUSS ET LES ÉGBIYAINS BADICAUX. — FORCES DU PARTI CONSTITUTIONNEL. ~ FRÉDÉRIC-GUILLAUME lY ET LE PRINCE DE METTBBNICH.

La question constitutionnelle qui préoccupe si vivement la Prusse, et, avec la Prusse, F Allemagne tout entière, présente en ce moment un objet d'étude assez sérieux pour qu'on puisse l'examiner avec fruit. Ce ne sont plus seulement des vœux lointains , de vagues désirs qu'il s'agit de signaler; ce sont aussi des faits, des événements graves. Il y a long-temps sans doute que la Prusse convoite ces destinées constitutionnelles qui lui ont été annoncées en 1815; jusqu'ici pourtant , elle attendait sans trop de peine. Tant

que Tancien roi vivait , elle semblait craindre de troubler la vieillesse d'un monarque vénérable et qui avait dignement partagé, aux plus mauvais jours, les souffrances de la patrie; elle ajournait donc depuis vingt-cinq ans ses libres espérances. Aujourd'hui, tout est bien changé : à ces désirs patients ont succédé , depuis Tavènement de Frédéric-Guillaume lY, les réclamations les plus énergiques. Or, ces demandes sont si pressantes , la certitude de triompher est si forte , que déjà , devançant l'époque ou la constitution prussienne sera enfin publiée , les différents partis se préparent ; bien plus, ils sont formés dès à présent, ils sont en armes, et la discussion s'est ouverte comme au sein d'une assemblée représentative.

C'est en 1840 que Frédéric - Guillaume IV est monté sur le trône. On comprend que tout ce qui s'est passé depuis cette date ait dû singulièrement encourager les publicistes. Quand un pays entier est mûr pour une de ces révolutions intérieures , les événements qui surviennent , grands ou petits , ne font que hâter le dénouement inévitable vers lequel tout conduit les intelligences. En ce moment même, l'agitation religieuse et les problèmes infinis qu'elle soulève au sein des églises catholique et protestante , ne semblent-ils pas être une cir-^ constance décisive , un avertissement irrésistible ? Le ministère saxon ne peut conjurer tous les périls

qui menacent le culte évangélique qu'en s'adressant aux Chambres , en délibérant avec elles , en leur soumettant les pétitions qui se succèdent sans relâche. La situation de la Prusse est plus difficile encore ; c'est dans rAllemagne du nord , c'est à Berlin , à Halle , à Breslau , à Koenigsberg , qu'a éclaté, avec le soulèvement des nouveauoo catholiques, la discorde des églises protestantes. Assurément , si , depuis un an surtout , on a pu croire et annoncer très-haut qu'une constitution serait prochainement octroyée à la Prusse, ces bruits sont maintenant plus fondés que jamais. Aussi, voyez comme les différents partis se dessinent avec plus de netteté ! Le monde des publicistes offre tout l'aspect d'une assemblée politique ; celui-ci représente le centre droit , celui-là est le chef du centre gauche. Il n'est plus permis, à Berlin , de demeurer neutre en ces vives questions. Des voyageurs qui viennent de passer un an loin de leur pays, retrouvent, au retour, une société émue , passionnée , et sont obligés de choisir leur drapeau. En un mot, la vie politique, avec ses mouvements et ses inquiétudes , existe enfin dans ce pays, et peut-être est-il permis de répéter, à propos des libertés nouvelles , ce que M. Mignet a dit de la convocation des Ëtatsgénéraux en 89 : Quand le ministère prussien déclarera que la Prusse est un pays constitu-

tionnel , il ne fera que décréter une révolution déjà faite.

Je dis que cette révolution est déjà faite dans les esprits ; je dis que les partis se forment et se combattent , comme si la Chambre était ouverte à Berlin et que les chefs eussent déjà inauguré la tribune. Cela n'empêche pas assurément de reconnaître les difficultés sérieuses qui s'opposent encore à l'accomplissement du vœu public. Quelles sont les dispositions de Frédéric-Guillaume lY? Quel obstacle le parti constitutionnel doit-il rencontrer dans rinfluence de l'Autriche, dans l'habileté si redoutable du prince de Metternich ? Voilà, certes, des questions graves. J'essaierai d'indiquer ou en est aujourd'hui l'Allemagne; j'essaierai de découvrir dans le caractère de Frédéric-Guillaume, dans la politique du cabinet de Vienne , les chances diverses qui peuvent préparer ou retarder le succès du parti constitutionnel. Examinons d'abord ce parti lui-même, sachons bien quelles sont ses forces , donnons- nous enfin ce spectacle que j'annonçais tout-à -l'heure , le spectacle d'un pays qui , impatient , avide des libertés promises, n'attend pas l'heure ou ces libertés doivent lui être accordées , et suscite par avance des représentants pour délibérer comme à la tribune. C'est là l'intérêt véritable de la situation. Je n'ignore pas quelle large part est laissée

ET LA HÉVOLUTION. 273

à Faction de la diplomatie ; mais , ne l'oublions pas cependant , nous ne sommes plus au temps où la diplomatie toute seule règle et conduit les affaires humaines. Ce n'est qu'avec le concours de l'opinion qu'elle peut agir efficacement; il lui est ordonné de tenir un compte sérieux des idées , de l'esprit public , du mouvement de la société. C'est ce mouvement , toujours plus vif, plus hardi , que je veux interroger à Berlin , avant de connaître ses chances de succès ou de discuter les oppositions qui le menacent.

L'avènement de Frédéric - Guillaume IV, en 1840, est une date féconde dans l'histoire contemporaine de la Prusse. L'esprit public , longtemps endormi , se réveilla ; il y eut comme un frémissement généreux dans toute TÂliemagne du nord ; mille espérances , mille projets animèrent les cœurs : on eût dit l'aurore d'une journée glorieuse. D'où venait ce réveil joyeux, cette vie soudaine? De deux causes particulièrement. D'abord, le nouveau roi devait s'attendre aux sérieuses réclamations que le respect du peuple avait épargnées à son père. Si la nation prussienne avait craint d'affliger les derniers jours d'un vieillard éprouvé si souvent , les demandes , longtemps contenues , pouvaient enfin se faire entendre; 1840 devait acquitter les promesses de 1815. Ce n'est pas tout : au moment où le roi de

Prusse montait sur le trône , des bruits de guerre se répandaient; la France, trahie par TEurope, lui jetait un défi par les voix irritées de la presse , et TÂllemagne se croyait menacée. Au milieu de cette crise, le souvenir de 1813 se réveilla avec plus de vivacité : or, quand on vit bientôt que la paix européenne ne serait pas troublée , Tenthousiasme si ardemment excité ne fut pas perdu ; les esprits se tournèrent vers le gouvernement prussien pour réclamer d'une voix plus ferme les libertés intérieures qu'attendait te pays.

Cette coïncidence de l'avènement du nouveau roi et de la crise politique de 1840 n'est pas un fait de médiocre importance et qu'il soit permis de négliger. Aussi bien Frédéric-Guillaume parut se prêter de bonne foi à ce rôle qu'on exigeait de . lui ; il aimait à rappeler lui-même ces guerres de 1813 dont le souvenir est si cher à nos voisins; les noms des hommes éminents de cette époque , les noms de Munster, de Stein , de Hardenberg , étaient continuellement dans sa bouche , et il avait prononcé, en des occasions solennelles , cinq ou six discours très-vagues, très-indécis, mais dont les formes religieuses avaient singulièrement séduit la candeur allemande.

Il disait à la ville de Koenigsberg: « Je m'engage , à la face de Dieu et devant tous tes témoins qui m'entendent , je m'engage à fonder le bien-être ,

la prospérité , l'honneur de tous les états qui composent mon royaume. Tournons-nous donc vers Dieu , ajoutait - il , vers ce Dieu qui sacre les princes , qui leur concilie le cœur des peuples , et qui en fait des hommes selon sa volonté suprême , propices aux bons , terribles aux méchants. » Quelques jours après, à Berlin, il s'écriait, en présence des nobles du royaume venus pour le féliciter : « Je sais , Messieurs , que je tiens ma couronne de Dieu seul, et qu'il m'appartient de dire : Malheur à qui la touche ! mais je sais aussi « et je le proclame devant vous tous , je sais que cette couronne est un dépôt confié à ma maison par ce Dieu tout-puissant ; je sais que je dois lui rendre compte de mon gouvernement , jour par jour, heure par heure. Si quelqu'un d'entre vous demande une garantie à son roi , je lui donne ces paroles; il n'aura ni de moi , ni de personne sur la terre , une caution plus solide. Oui , ces paroles me lient plus fortement que toutes les promesses gravées sur le bronze ou inscrites sur les parchemins, car elles sortent d'un cœur qui bat pour vous, et elles prendront racine dans la foi de votre âme. )>

Ces accents si germaniques , ces paroles fort indécises , comme oq voit, mais empreintes d'une loyauté sincère, enthousiasmèrent les esprits. L'enthousiasme fut bien plus vif encore le jour

oh le roi , sur le balcon de son palais , s'adressa à toute la foule , et sembla résumer tous ses précédents discours dans une allocution solennelle adressée au pays tout entier. Il terminait ainsi : « Que de sources de larmes dans le chemin des rois ! et qu'ils sont dignes de pitié, si le cœur et Tesprit de leur peuple ne leur prêtent une vigoureuse assistance ! Aussi , Messieurs , dans la ferveur de Tamour que je porte à ma noble patrie et à mon glorieux peuple , je vous adresse à tous , en cette heure si sérieuse ,, cette sérieuse question . Si vous le pouvez, comme je lespère , répondez«y en votre nom et au nom de ceux qui vous ont envoyés. Chevaliers, bourgeois, paysans, et vous tous, parmi cette foule innombrable, vous tous qui pouvez m'entendre, voici la question que je vous adresse : Voulez-vous , en cœur et en esprit, en paroles et en actes ; voulez-vous , avec la fidélité sainte d'un cœur allemand , avec Tamour plus saint encore d'une âme chrétienne, voulez-vous m'aider à maintenir la Prusse telle que je Tai décrite tout-à-rheure , telle qu'elle doit être pour ne pas périr ? Voulez-vous m'aider à développer plus richement chaque jour les ressources vivaces qui ont fait de ce pays , malgré son petit nombre d'habitants, une des grandes puissances de la terre ? Ces ressources , vous les connaissez ; c'est le sentiment de l'honneur, la loyauté, l'amour de

la lumière , Tamour du droit et de la vérité , et Tardent désir de toujours marcher en avant, avec Texpérience de Tâge mûr et Théroique intrépidité de la jeunesse. Or, ètes-vous bien résolus à ne point m'abandonner dans cette tâche, à y persévérer au contraire, à vous y obstiner avec moi dans les bons et dans les mauvais jours ? Répondez-moi donc par le son le plus clair et le plus joyeux de la langue maternelle , répondez t moi avec acclamations : Oui ! »

Les acclamations si franchement sollicitées éclatèrent ; la foule immense qui se pressait sous le balcon et dans toutes les rues d'alentour, répéta ce oui solennel dont le roi lui donnait le signal. Cette joie naïve se propagea rapidement; lesjour^ naux en furent remplis ; les esprits les plus sévères cédèrent à l'enivrement universel, et un publiaciste , moins confiant aujourd'hui , M. Charles Brùggemann , faisait remarquer très- gravement que ce chiffre 40 avait toujours été favorable à la Prusse : c'est en 1640 que le grand-électeur est monté sur le trône; en 1740 , ce fut le jeune et brillant prince qui devait être Frédéric-le- Grand ; que ne devait-on pas attendre de 1840 et de l'avènement du nouveau roi ! Je m'arrête. Ce singulier rapprochement montre assez avec quelle candeur s'éveillaient les espérances publiques.

Ces espérances étaient-elles bien légitimes? Las

paroles mêmes que nous venons de rapporter justifient * elles complètement cette ferveur de Topinion? Non, sans doute. Les esprits, plus calmes aujourd'hui , ne trouvent guère , en relisant ces discours , qu'un mélange assez confus de principes qui se combattent. Le roi parle très*bien des ressources vivaces de la Prusse , de sa mission , qui est de marcher dans les voies du monde moderne : il fait sonner courageusement ces mots de jeunesse, d'intrépidité, d'héroïsme; mais en même temps il n'oublie pas de proclamer que sa couronne lui vient de Dieu, et quand il s'écrie : « Malheur à qui la touche ! », il semble donner une promesse formelle aux envoyés de la noblesse , et ajourner indéfiniment les projets de constitution. Ou bien, s*il n'y renonce pas tout-à-fait ^ l'afieetation avec laquelle il apostrophe ces trois ordres , chevaliers , boui^eois , paysans , fait pressentir sa pensée secrète et semble annonça" l'espèce d'organisation féodale qu'il voudrait établir. Quand nous parcourons à présent ces documents de 1840, nous y découvrons surtout des révélations sur l'esprit du roi; cet esprit, nous le voyons déjà très-élevé , très-distingué à coup sûr, brillant et original, mais imprudent, mobile, fantasque, et , s'il faut le dire , peu propre au maniement de la chose publique. Nous reviendrons tout-à'-l'heure sur ce sujet , quaùd les ai^tes du nouveau gouver-

nement auront mieux éclairé pour nous le caractère de Frédéric - Guillaume IV. A cette date de 1840, an n'était pas si instruit, et, grâce à la sympathie populaire , grâce à cette ouverture de cœur, si prompte encore chez les Allemands , on ne vit d'abord que le côté éclatant , le ton sincère et généreux des promesses royales.

Certes , les paroles du nouveau monarque étaient pleines de séductions ; mais quand il fallut s'entendre , quand on prétendit réaliser ces espérances si belles , on fut bien vite désabusé ; les difficultés éclatèrent presque aussitôt.

Le 7 septembre 1840 , dans l'assemblée extraordinaire convoquée pour rendre hommage à Frédéric-Guillaume , les députés de Roenigsberg , après avoir complimenté le roi , lui rappelaient respectueusement les promesses de 4815 , et ils ajoutaient : « Fidèle , comme toujours , à sa royale parole , Frédéric -Guillaume III , le père, l'ami du peuple , commença l'ceuvre qu'il avait annoncée , et , donnant à la Prusse des états provinciaux, il légua à son successeur l'accomplissement de sa tâche. Confiants dans la bienveillance auguste de votre majesté , nous sommes sûrs qu elle ne tardera pas à constituer le déveiopperaent des ^ts provinciaux , et que , marchant dans les voies de son père , elle jlonnera à ses fidèles sujets cette représentation nationale qui

leur a été promise. » La demande était claire; il n'était guère possible , à ce qu*il semble , d'éluder la question ; pourtant la réponse du roi prolongea quelque temps encore Terreur et la confiance de l'assemblée. Le roi répondit, il est vrai, qu'il n'entendait point ce développement des états provinciaux dans le sens d'une représentation générale du peuple. Il n'admettait , disait-il , qu'une constitution dont les bases seraient empruntées aux traditions de l'Allemagne ; mais il ajoutait que sa volonté était de donner à cette constitution , ainsi fondée sur les souvenirs historiques et sur le droit du pays , tous les développements qu'elle emportait et les libertés les plus sûres. L'assemblée des états accueillit avec empressement cette réponse ; elle y vit la promesse d*une représentation sérieuse , bien différente » par conséquent , de ces états provinciau:)^ , lesquels ne devaient être , selon l'ordonnance de 1815, qu'un essai, un acheminement vers une constitution réelle et tout-à-fait sincère.

La joie ne fut psts de* longue durée. Trois semaines après, le 4 octobre 1840 , une circulaire ministérielle rejetait absolument cette interprétation des paroles royales. Ce fut le signal des hostilités. La circulaire ne disait pas quelle devait être l'interprétatioq^ véritable , elle n'expliquait pas ce que le roi avait promis à son peuple quand il

avait parlé du développement des institutions représentatives. Il était clair toutefois que le roi et les états provinciaux, malgré ces longs discours si brillants , ou plutôt à cause de cela même , ne s'entendaient pas , et la défiance remplaça peu à peu la foi si enthousiaste des premiers jours.

Le ministère cependant s'occupait avec activité du projet annoncé par le roi en termes si obscurs. Puisqu'on avait rejeté l'interprétation faîte par les états, il importait de ne pas laisser trop longtemps l'opinion dans l'incertitude; une décision était urgente. Rappelons ici, en peu de mots, ce qu'avait fait lancien règne , et sachons dans quel état Frédérie-Guillaume trouvait la question constitutionnelle.

Jusque-là , les seuls titres importants des espérances libérales en Prusse, c'était d'abord l'article 13 du pacte fédéral , et puis l'ordonnance du 22 mai 1813. On connaît la teneur de l'article 1 3 : « Il y aura des assemblées d'état dans tous les pays de la confédération. » Rien n'est plus vague à coup sûr, et cette prudente indécision engageait peu les gouvernements. L'ordonnance du 22 mai 1815 est tout autrement expressive. Cette ordonnance, publiée par Frédéric - Guillaume III et contresignée par le prince de Hardenberg, proclame ouvertement qu'une représentation sera donnée au peuple prussien. Toutefois, il y est

dit que le gouveraement veut agir avec lenteur, avec circonspection. Les états provinciaux seront formés d'abord , puis de ces états sortira (on ne dit pas comment) l'assemblée qui doit représenter non plus telle ou telle province , mais le royaume tout entier. Les derniers articles de l'ordonnance annonçaient, en outre, qu'une commission allait être réunie sans délai; c'était à elle que serait confiée cette double tâche , la formation des états provinciaux d'abord , puis de l'assemblée qui siégerait à Berlin. La commission fut nommée le 30 mars 1817 ; elle se réunit sous la présidence du roi actuel , alors prince royal. Les travaux se prolongèrent beaucoup plus qu'on n'avait pensé, et ce n'est que six années après, le 5 juin 1823 , que fut promulguée enfin la loi des états provinciaux. Tels sont, sur ce point, les seuls actes de Frédéric-Guillaume IIL Ainsi , des deux promesses du 22 mai 1815, la première seulement avait été remplie ; il y avait des états provinciaux , mais la représentation générale n'existait pas encore. Nous avons vu tout-à^rheure comment , dès les premiers jours du nouveau règne, l'opinion avait sollicité et espéré avec enthousiasme l'accomplissement de cette œuvre si grave. Eh bien! le 29 février 1841, parut un décret , une proposition , qui forme aujourd'hui , avec l'ordonnance du 22 mai 1815, le document le f\u» considérable, la

base du drok public en Prusse. Le roi avait promis d'étendre , de développer l'institution des états con'formément à l'ordonnance de 1815; or, c'est le décret de février 1841 qui allait réaliser cet enga*geoient. On voit quelle est l'importance de ce titre; il convient de lexaminer avec attention.

Les premiers articles du décret s'occupaient d'abord des états provinciaux et proposaient plu*sieurs mesures qui devaient assurer et étendre leurs droits. La publication des débats était autorisée : il n'était pas permis encore de proclamer les noms des orateurs ; mais les opinions , les discours , pouvaient être rapportés dans les journaux , et ce commencement de publicité était d^à une précieuse conquête dans un pays oh les tribunaux mêmes sont secrets. Cette excellente mesure donnait enfin aux états provinciaux une importance qui leur avait manqué trop long--temps; ces assemblées devenaient ainsi plus populaires, la nation était initiée à leurs travaux , et l'on pouvait espérer qu'il s'établirait entre elles et l'esprit public quelques-^ unes de ces sympathies efficaces sans lesquelles ii n'y a pas de représentation sérieuse. Les travaux des états devaient être aussi plus fréquents , plus rapprochés; les assemblées étaient appelées à se réunir tous les deux ans , tandis que, depuis 1 81 5, il y avait au moins un intervalle de trois ans entre chaque session .

Le décret de 1 841 s'appliquait , comme on voit , à fortifier l'institution des états provinciaux. Or, on n'avait pas seulement promis d'accroître Tim* portance des états, on avait annoncé le projet de former, du sein de ces états provinciaux, une représentation générale du royaume. C'étail là la question brûlante, c'était le problème dont on attendait impatiemment la solution. Le décret de 1841 ne pouvait s'abstenir d'en parler. Voici quelles furent les propositions du gouvernement. On instituait une Diète où les états provinciaux envoyaient chacun un certain nombre de délégués. Cette assemblée siégeait à Berlin , et ses attributions étaient de deux sortes. D'abord , sur tous les points où les états provinciaux avaient émis des vœux qui se combattaient , c'était à la Diète de Berlin de clore le débat ; elle devait oublier les intérêts particuliers et ne songer qu'au bien de la patrie commune. La Diète pouvait aussi être consultée par le gouvernement sur toutes les questions qui intéressaient le bien général , et dans tous les cas où le roi voudrait s'appuyer sur l'avis des hommes éclairés du. pays.

Il est facile de voir ce que vaut le décret de 1 841 , ses mérites et ses inconvénients, les avantages qu'il apporte et les immenses lacunes qu'il laisse subsister dans le droit public. A vrai dire, on n'avait fait qu'une chose : on fortifiait les états

provinciaux; une demi- publicité leur était accordée, et l'institution pouvait jeter dans le pays des racines solides. Ce n'était là pourtant qu'un intérêt secondaire. Le point capital, la question urgente , c'était celle de la représentation du royaume: or, que faisait -on des promesses publiées si haut en deux occasions solennelles? Qu'estce que cette Diète de Berlin? Qu'est-ce que cette assemblée occupée seulement à mettre d'accord les .décisions de chaque province? Les objections naissent en foule ; elles se présentèrent immédiatement à tous les esprits, et on ne les épargna guère à l'œuvre de Frédéric-Guillaume IV. D'abord, quand on réclamait la constitution promise en 1815 , on avait le droit de penser que les députés du pays ne seraient pas choisis , comme le sont ceux des états provinciaux , d'après les principes ridicules qui président à la formation de ces assemblées. On ne réclamait pas trop fortement contre ces divisions de castes, contre les élections par états, contre cette absurde distribution des députés qui ne repose ni sur le nombre de la population , ni sur l'importance du pays, mais seulement sur une division géographique ; on ne réclamait pas avec trop de colère contre ces formes surannées , parce qu'on espérait que la constitution serait établie sur d'autres bases , et que l'esprit moderne pénétrerait enfin dans cette monarchie qui veut com-

mander à l'Allemagne. Eh bien! non, toutes ces espérances étaient trompées; cette assemblée des représentaBts de la Prusse n'était autre efaose qu'une commission choisie dans les différents états provinciaux, et chargée de se décider entre les propositions contraires émanées des états. Du reste, point de droits, aucune garantie, nulle autorité. Le roi pouvait aussi la consulter quand il le jugeait convenable ; mais la principale attribution de la Diète était toujours de réconcilier, s'il y avait lieu , les états provinciaux de la Poméranie et les états provinciaux du Rhin, les députés de Posen et les députés de Koenfgsberg. C'était pour arriver à ce grand résultat que le nouveau souverain avait dépensé dans ses longs discours tant d'onction, d'ardeur, d'enthousiasme, et une si complaisante éloquence !

Le décret de 1841 fut soumis aux états provinciaux et souleva, pour toute la seconde partie, une opposition très-vive. Les villes réclamèrent auprès des états ; elles demandèrent par des pétitions que les promesses de 1 81 5 et de 1 840 fussent rappelées au pouvoir. Breslau , Posen , Koenîgsberg surtout , s'exprimèrent , par l'organe du magistrat, avec une netteté singulière; elles disaient sans périphrases qu'il était impossible d'admettre que le décret du 22 février satisfît aux engagements de la royauté. L'attitude prise à cette époque par

les villes et les états est un fait très-grave dans l'histoire du règne actueL II importait de savoir si l'esprit politique était réellement né en Prusse; en proposant aux états l'étrange décret du 22 février, la couronne semblait mettre en doute cet esprit politique, ce sentiment de la vie publique. L'expérience ne lui réussit pas : il fut constaté, pour tous les esprits clairvoyants, que le parti constitutionnel existait très-sérieusement, et qu'il n'était guère disposé à se payer d'apparences. Les protestations de Breslau et de Koenigsberg resteront comme un des titres importants de la cause libérale : elles auraient empêché la prescription des droits du pays , si cette prescription était possible. Appuyés ainsi sur l'opinion, les états purent discuter avec plus de franchise ; on ne ménagea pas les critiques au projet de loi, des amendements nombreux et très-significatifs furent votés : c'était beaucoup. Je sais bien que ces amendements (cela devait être) furent supprimés par le pouvoir, et qu'un an après , en 1842 , une ordonnance royale , datée du 21 juin , établissait la IMète telle que l'avait proposée le décret dont nous venons de parler ; mais enfin le pays avait vu se former une opposition intelligente, et l'invention du roi de Prisse était jugée sans appel.

Que va-t-il arriver? Quand il verra son œuvre critiquée avec une vivacité si ferme, quelle sera

l'attitude du roi de Prusse? Certes, un si rude échec lui sera pénible ; on peut dire qu'il en sera doublement blessé, car chez Frédéric- Guillaume il y a toujours le savant, le lettré, l'artiste même, sous le roi absolu. Frédéric-Guillaume comptait sur le succès de sa proposition, comme un poète sur e succès de sa pièce nouvelle : or, la pièce , il faut bien le dire, venait d'être fort mal accueillie. Cette blessure faite à son amour -propre lui sera plus cruelle que l'atteinte portée à l'autorité royale. Dès ce moment, la politique du cabinet va changer; à ces communications si bienveillantes de la couronne et du peuple succéderont peu à peu la défiance et l'aigreur. Le 12 mars 1841 , quelques jours après une discussion très-vive soulevée aux états de Posen par le décret du 22 février, le roi répondait aux états en des termes presque menaçants ; il commençait ainsi : a La précipitation avec laquelle vous avez jugé le décret qui vous a été soumis, n'est guère propre à exercer une influence heureuse sur les dispositions bienveillantes qui nous ont inspiré ce projet de loi. » On saisit ici , dès les premiers mots , le ton de ces comipunications singulières. Les états ont blâmé l'œuvre du roi ; le roi reproche aux états la légèreté de leur jugement. Pure querelle d'amour -propre , discussion de poète à critique :

Et moi , je vous soutiens que mes vers sont fort bons*

De telles scènes sont bien loin de nous , bien loin aussi des habitudes des gouvernements du Nord. Cette manière étrange de découvrir la couronne , cette promptitude à se montrer, cette candeur même d'un souverain absolu qui discute sans intermédiaires avec son peuple > et ne craint pas de laisser éclater publiquement son naïf dépit, tout cela était bien nouveau alors. Il y a quelques semaines » Frédéric-Guillaume discutait encore de la même façon, il s'engageait directement dans une controverse théologique avec la municipalité de Berlin. Ces discussions , qui nous ont si fort étonnés, ne datent pas d'hier, comme on voit; elles ont toujours été familières à Frédéric- Guillaume , et , parmi tant de controverses publiques , celle du 12 mars 1841 n'est pas la moins curieuse. Nous reviendrons tout-à-l'heure sur ces singulières habitudes du roi, sur l'influence qu'elles peuvent avoir. Continuons d'abord le récit que nous avons commencé , achevons rapidement cette histoire de la cause constitutionnelle en Prusse.

Après avoir renvoyé à ses critiques le. dédain qu'on avait témoigné pour son œuvre, le royal auteur du décret terminait par des paroles bien dures , bien sèches , bien inattendues surtout. Il annonçait résolument que l'ordonnance promulguée par son père en 1815 n'était pas obligatoire pour lui. La question mûrement étudiée, il

9d0 L'ALLEMAGNE

déclarait n'y avoir rieû découvert qui pût l'engager envers Bon peuple ; il niait même que ce titre pût avoir une valeur quelconque , et être invoqué désormais. « L'ordonnance de 184 5 a été abrogée, disait-il, et la loi du 5 juin 1823 , en constituant les états provinciaux, lui a enlevé à jamais l'autorité qu'on s'obstine faussement à lui attribuer encore. » Une telle décision , après tant de paroles contraires, est un événement bien grave; c'est presque un coup d'état. Ainsi , au bout- de six mois de règne , tout était changé ! les engagements acceptés étaient rompus ! et le parti constitutionnel, si vivement réveillé par Tavènement du roi , si encouragé par ses pathétiques promesses , voyait tout -à- coup déchirer entre ses mains les titres qu'on avait reconnus la veille I

La question était de savoir si ce coup d'état s'accomplirait sans résistance. Chose singulière! à cette date où nous sommes, au mois de mars 1841 , le parti libéral en Prusse se trouve exactement dans la même situation ou il était vers 1823. C'est à partir de 1815 que les réclamations se font entendre , l'année 1817 surtout est signalée par des manifestes très-explicites , puis arrive la réaction anti - libérale qui éclate à la Diète en 1819 et s'impose à toute l'Allemagne; Frédéric- Guillaume III retire peu à peu ses promesses , et y le 5 juin 1888, la loi qui établit les états pro-

ET LA RÉVOLUTION. m

viDcjâux sepable h p}us grand çffprt cl^ ce gouvernement ; la constitution promise est indéfinin^nt ajournée. Voyez maintenant c^ qui s'est passé depuis le nquveau règne. Les espérances se réveill^n^ en 1940; le roi ,et les députés de$ yilles s'entretiennept ^vec ponfis^nce ; de part et d'autre , on parle de concourir à la grande œuvr^ cpfnmune, au développement politique de la patrie; l'ordonnance de 1 81 3 est rappelée avec enthousiasme ; six mois à peine s'écoulent , et voilà cette ordonnance de 1815 contestée par la couroai^ , vpjilà U loi de 1 823 proclamée cqmme l'unique engagement qu'elle accepte 1

Qu'est-ce à dirç? et que vM-ïI se p^^ser? Après la loi de 1823, l'opinion publique avait consenti à garder le silence ; l'émeute de Francfort, la fête de Uambach attestaient bien la colère q^i grondait sourdement , mais les bons esprits , les sérieux défenseurs de la cause libérale avaienjt ajourné lenrs réclamations. Eh bien l Frédéric -Guillaume JV a-t'il compté, en 1841 , sur un nouvel effort de la patience publique? A-t-il espéré que ropinion, si vivement reqduée, contiendrait ses justes plaintes, comme elle avait pu Jl.es contenir» il y a vingt ans, en présence d'un roi vénérable p^rc son âge et sacré de nouveau par l'infortune? S'il a. eu Aette pensée . il n'a pu la garder long --.temps : l'attitude des partis^ certainement , j'wra d^étroflipé bien .vite.

Une nouvelle période s'ouvre ici pour l'histoire de la Prusse sous le règne de Frédéric-Guillaume IV. Ce parti constitutionnel qui, en 1823, s'était résigné au silence, il sera moins modeste cette fois, et une opposition très-vive, très-nombreuse, éclatera de jour en jour. Cette opposition est encore bien confuse, elle ne sait pas très -nettement ce qu'elle désire, elle commet çà et là des fautes graves , elle est surtout compromise par les partis extrêmes ; peu à peu cependant , du milieu de cette mêlée tumultueuse , quand la poussière du premier choc est tombée, on voit se dégager plusieurs groupes , modérés , intelligents , et qui s'avancent en assez bon ordre. C'est dans les {u*emiers mois de 1842 que la presse multiplie ses organes, et commence à devenir une force sérieuse. Voici d'abord la Nouvelle Gazette du Rhin (Neue Rheinische Zeitung) , qui parait au mois de janvier avec un singulier éclat; c'était chose très -imprévue en Allemagne qu'un journal si décidé , une polémique si hautaine et si impitoyable. La Gazette de Koenigsberg donna, vers la même époque, un article très-remarque sur l'état de la Prusse (Uber inlandische Zustaende) , et ouvrit une série d'attaques qui se succédèrent avec vigueur. C'est aussi à ce moment que les Annales de Halle » redoublant de colère, furent obligées de quitter la Prusse, et allèrent se reconstituer en Saxe sous le nom

à' Annales allemandes . La presse, depuis 1842 surtout, occupait donc une place considérable dans l'Allemagne du nord; en dépit de la censure, elle s'était conquis , à force de résolution et de talent , une incontestable influence.

Or, si vous cherchez dans tous ces journaux quel a été le fond de la polémique , et 8ur quels principes a vécu cette opposition si ardente , vous rencontrerez aussitôt la querelle fameuse de Técole historique et de l'école philosophique.

On a souvent parlé en France de ces querelles passionnées, mais sans réussir à les rendre moins confuses. Le roi de Prusse, nous disait- on , appartient à l'école historique; on oubliait seulement de nous expliquer le sens et ta valeur de ces classifications. — Le parti philosophique , <;'est celui qui continue les sévères traditions de Kant et de Fichte. Or, la philosophie enseignée par ces deux maîtres, l'importance immense, exclusive, la vertu souveraine qu'ils attribuent à la raison pure, tous ces principes sublimes et hautains se traduisent , en politique, dans la théorie qui soumet toutes les formes de la société aux pures conceptions de l'esprit. Fichte, continuant l'œuvre de Kant, abolit la nature , le monde , Dieu lui-même ; dans ce grand et effrayant système , il ne reste plus que l'esprit , la pensée , qui refait le monde en vertu de l'énergie qui lui est propre. Eh bien ! transportez

dans les questions politiques ces étonnantes doctrines, ces superbes singularités, comme parle Bossuet, et vous aurez le radicalisme absolu qui veut abolir la société et la refaire d'après le type idéal de la raison. Il importe de se rappeler que Fichte philosophait ainsi au moment oit 92 bouleversait Tuncien monde , et qu'il a salué dans les œuvres de la Convention l'accomplissement de ses théories. Avec Kant et Fichte , le radicalisme phi* losophique menaçait de tout détruire ; il fallait lui opposer une barrière. On sait avec quel éclat, avec quelle verve de génie M. dé Schelling réclama au nom de la nature et de l'histoire contre les philosophes du nord. Le même mouvement s'opéra dans la science politique. Aussitôt une école se forma qui vint substituer aux spéculations de l'esprit et à la recherche des vérités absolues , la religieuse étude du passé. Cette école se rattachait d'abord à M. de Schelling , mais bientôt elle marcha toute seule , et , dans sa violente réaction contre les erreurs du rationalisme, elle tomba dans les erreurs contraires ; on la vit professer le plus profond dédain pour tous les travaux de la pensée pure. L'école historique supprimait la philosophie , comme le rationalisme avait supprimé l'histoirfe.

Peu à peu cette lutte des deux écoles embrassa tout, jurisprudence, religion, politique. — En

théologie , il s'agissait de savoir si l'on admettait le

* Christ absolu ou le Christ historique; je me sers des termes consacrés. Le christianisme historique, c'est Tattacheuient à de certains symboles , c'est la foi à des traditions dont la sainteté ne se discute pas. Les adversaires de ce phr istianisme , au contraire, n'acceptant que Vidée du Christ, professaient beaucoup d'indifférence pour la tradition et l'histoire ; ils la niaient même et l'effaçaient sans pitié, comme le docteur Strauss dans sa Vie de Jéstts. — En politique , il y avait aussi l'état historique et l'état absolu ; la querelle était la même. Ici , on étudiait les traditions comme un livre sacré, on s'eiforçait d'en féconder les ger- Oies immortels , on espérait en faire sortir des richesses inconnues ; là , on méprisait ces vaines expériences, et c'était à la raison seule qne l'on demandait. le type souverain, le divin modèle de la société future.

Ces détails sembleront étranges dans le sujet qui nous occupe; mais nous sommes en Allemagne, et il faut bien nous résigner à entendra parler une langue qui n'est pas la notre. Que le lecteur veuille bien ne pas trop sourire ; tout pela est

* trës*sérieux. Chacune de ces opinions particulières cachait tout un système , et ces systèmes vont bientôt se livrer bataille à visage découvert. Seul^nent , n'est-il pas curieux de voir combien cette

Allemagne nouvelle, malgré tant d'efforts pour atteindre à la vie pratique , reste long*temps em* ' prisonnée dans les formules de l'école? On mettait de la passion à ces querelles d'académie : pour qui tenez^vous? pour le parti historique? pour l'école rationaliste? C'était là, il y a trois ans, toute la question. Entre cette cocarde blanche et cette cocarde rouge, il fallait se décider.

* Ces querelles duraient depuis plusieurs années ; elles se ranimèrent de nouveau en 1 842. On se rappela que Frédéric-Guillaume lY protégeait l'école historique, et aussitôt on attribua à cette secrète influence les changements dont le pays avait à se plaindre. Un des chefs de l'école historique , un de ceux qui avaient appliqué ses principes à la science du droit, M. Stahl , professeur à Ërlangen , avait été appelé à l'université de Berlin et placé dans la chaire d'Edouard Gans , qui venait de mourir. Quelques mois après, c'était M. de Schelling lui-même à qui le ministère s'adressait pour combattre l'école hégélienne. Tout cela semblait le résultat d'une réaction complète , d'un plan sérieusement concerté , et la colère des feuilles libérales devint plus vive que jamais. On sait les difficultés qui attendaient M. Stahl à Berlin : sifflets, charivaris, émeutes d'université, rien n'y manqua; les étudiants de Berlin prenaient parti contre l'état historique, et M. Stahl fut obligé de capituler

avant de monter en chaire. Si M. de Schelling n'eût pas été une des gloires de rAIlemagne , Tillustre rival de Hegel courait peut-être les mêmes dangers que le successeur d'Edouard Gans. C'est ainsi que les divisions politiques s'irritaient d'heure en heure sous ces termes d'école. Imaginez un étranger sans guide, sans préparation, lisant la Gazette du Rhin ou la Gazette de Koenigsberg : il n'y voit que de savantes discussions sur le christianisme historique , et il admire ce peuple chez qui les questions de chaque jour sont si sérieuses , si désintéressées. Quelle erreur! Ce peuple est émancipé de la veille , et derrière ces théologiens qui semblent si graves , derrière ces jurisconsultes aux formules pédantesques, il y a des partis furieux qui sont aux prises. Ce sont ces partis que nous allons voir enfin , quand toute cette fumée pen à peu se dissipera.

A Textrémité d'abord , sous la bannière du droit divin , je place les chefs résolus de cette école historique dont je viens de parler, — M. Haller, M. Haevernick, au premier rang M. Jules Stahl. M. Stahl, avant d'être appelé à Berlin, professait à Erlangen , oii il enseignait la philosophie du droit. Cette prétendue philosophie était surtout dirigée contre les philosophes ; c'était une critique extrêmement vive des doctrines hégéliennes, et cette vivacité, souvent spirituelle, plus souvent

fentasque , originale toujours , excita singulièrement Tattention. Depuis son arrivée à Berlin, M. Stahl s'était occupé de toutes les questions religieuses , et il les traitait de façon à gagner de plus en plus la confiance du monarque : la tentative épiscopale faite il y a quelques années à Jérusalem n'a pas trouvé d'approbation plus ardente que celle du jurisconsulte piétiste. Autour de M. Stahl se rangent les publicistes conservateurs, lesquels, comme lui , ne veulent pas entendre parler d'une constitution. J'ai sous les yeux un manifeste trèssingulier de ce parti ; en voici le titre : La Voiœ des fidèles sujets de Sa Majesté le Roi. Profession de foi des bons Prussiens. L'auteur commenoe par poser en principe que le roi tient sa couronne de Dieu seul, et n'en doit compte qu'à Dieu. «Vouloir mettre des bornes à ce pouvoir absolu , lui demander de se limiter lui-même, c'est agir contre la volonté divine. » Il est impossible d'être plus clair, et la conséquence est facile à tirer. Le parti conservateur, qui se recrute surtout dans la noblesse et les fonctionnaires , a produit plusieurs manifestes de ce genre; le fond est toujours le même, la forme seule varie. Tantôt c'est une théorie bénigne , insinuante : « Le roi est le père du peuple, dit l'auteur; est41 nécessaire que le père de famille partage avec son fils le gouvariïement de la maison? et convient-il que les enfants

ET LA RÉVOLUTION. Sl«

exigent des garanties contre l'administration paternelle? » Tantôt c'est une sorte de sermon métho* diste : a Défiez -vous de ces désirs de liberté, ce sont les conseils de Satan. Vous habitez le paradis terrestre; prenez garde au péché d'Eve. Une constitution! c'est l'œuvre du diable. » Les publicistes du parti conservateur, hâtons-nous de le dire, ne tombent pas tous dans de pareilles sottises ; il y en a qui défendent avec beaucoup d'habileté cette mauvaise cause de l'ancien régime. M. Streckfuss , dan^ un livre estimable , les Garanties de la Prmse (Garantien der preussischen Zusiaende) , a combattu le parti constitutionnel avec un talent sérieux. Il fait rapidement l'histoire de la monarchie prussienne, et montre les ancêtres de Frédéric- Guillaume marchant toujours avec la pensée publique et la guidant quelquefois dans les chemins de l'avenir. Le règne du grand Frédéric lui fournit à ce sujet des réflexions pleines de sagacité. Voilà , selon lui , les véritables garanties de la Prusse ; c'est cette politique élevée , c'est cette situation de la monarchie pruissienne, laquelle s'est fait un besoin de l'intelligence , du progrès des lumières , du développement de la philosophie, a La maison de HohenzoUem , s'écrie M. de Streckfuss , vaut pour la Prusse une charte et une république. » L'auteur conclut en repoussant tont projet de constitution; les états provinciaux lui suffisent.

C'est aussi la conclusion d'un travail que M. Stahl a publié tout récemment sous ce titre : le Principe monarchique ( das monarchische Prinzip ) . La pensée de M. Stahl a cependant subi depuis cinq ans quelques modifications assez graves; elle est devenue plus libérale. Le brillant publiciste repousse aujourd'hui les excès de Haller, son piétisme politique, son fanatisme jaloux pour le droit divin , et ne craint pas de reconnaître la légitimité des espérances qui s'éveillent par toute la Prusse. Ces concessions ont leur importance; elles sont un indice sérieux et presque un document officiel. M. Stahl est trop bon courtisan pour hasarder des paroles qui engageraient mal-à- propos l'école historique et le gouvernement qui la protège. Seulement, prenons garde de nous réjouir trop vite ; si nous demandons à l'écrit de M. Stahl quelques renseignements sur la secrète pensée du pouvoir, la réponse est triste. M. Stahl admet bien une constitution , il veut bien une chambre élue par le peuple ; mais ce sera tout simplement une assemblée consultative, ce sera une constitution moins libérale que la constitution de Bavière. Berlin ressemblera à Munich; l'auteur n'a pas plus d'ambition pour la capitale de Frédéricle-Grand ! Selon M. Stahl, les institutions représentatives ne conviennent qu'aux pays tourmentés par les guerres civiles et bouleversés par les révo-

lutions ; c'est le vigoureux remède des maladies dont ils ont souffert. « Un tel régime, ajoute-t-il, serait fatal à la pacifique Allemagne. »

Tandis que M. Stahl parle ainsi , écoutez ce bruit, ces cris violents, ces déclamations forcenées : c'est le parti démagogique qui répond au parti de la réaction par un déchaînement sans exemple. Plus les doctrines de Stahl , de Haller et de la noblesse de Prusse s'opposaient au légitime développement de la société constitutionnelle, plus la colère des démocrates s'enhardissait chaque jour. Il n'y a pas de pays au monde où Ton sache, comme en Allemagne, se jeter éperdument dans les conséquences extrêmes d'un principe une fois admis. C'est là qu'on se grise avec des formules, comme ailleurs avec des Marseillaises, L'ancien parti révolutionnaire, je le sais bien , celui qui s'était montré à Francfort et à Hambach , est presque entièrement d/ispersé , à l'heure qu'il est. M. Wirth écrit une histoire d'Allemagne; M. Venedey s'est converti aux doctrines pacifiques. Cependant la fièvre s'est portée ailleurs ; elle agite aujourd'hui les questions religieuses, et c'est là qu'elle produit une opposition inconnue jusque-là , et qui ne peut exister que chez nos voisins. Les écrits de Bruno Bauer et de Louis Feuerbach sont bien tristes sans doute dans leur nudité ; eh bien ! figurez -vous les disciples exaltés, les partisans

30â L'ALLEMAGNE

fanatiques de ces grossiers systèmes ; fignrez-vousles surtout en présence de ce parti du droit divin que je signalais tout-à-l'heure. De part et d'autre, ces excès incroyables se valent , et ces hommes , séparés par des abîmes , finissent par se rencontrer sur un point. M. Stahl ne veut pas d'une constitution ; eux aussi , ils la repoussent. Que serait une constitution, je vous prie, pour ce radicalisme absolu, bien décidé à changer la face des sociétés humaines?

Je viens d'indiquer les deux partis extrêmes; c'est dans un milieu plus calme et plus intelligent que se place le mouvement sérieux des bons esprits, la vraie discussion des idées. Il y a plus de trois ans , dans les premiers mois de \ 842 , un publiciste peu connu jusque-là, M. Bùlow-Cummerow , fit paraître sur la Prusse et sur toutes les questions du jour un travail important qui futtrès^remarqué. La Prusse, sa constitution , son administration et ses rapports avec l'Allemagne, tel était Iç titre de ce livre. M. Bùlow-Gummerow s'est placé, par ce manifeste, à la tète de ce qu'on a appelé le centre droit. C'est un Prussien dévoué : il a une foi vive dans les destinées de son pays , il souhaite une constitution pour la Prusse , et pour l'Allemagne une forte unité politique ; mais , quand il exposée son système , quand il discute les théories diverses qui se présentent, sa pensée est incertaine, il

hésite, et se contredit trop souvent. Après avoir fait preuve des intentions les plus libérales, il finit par redouter Tinfluence des assemblées , il craint que le principe monarchique ne soit entamé et bientôt envahi , si la constitution accorde aux chambres une part effective du pouvoir. M. Bûlow* Gummerowne partage pas les opinions de M. Stahl, et les combat même avec vivacité; cependant il arrive presque au même résultat que le professeur de Berlin : les chambres ne doivent être , selon lui , que des assemblées consultatives. Hâtons-nous d'ajouter que M. Bulow-Cummerow étend beaucoup les attributions de ces chambres , et qu'en cela du moins il est bien plus libéral que M. Stahl. Les chambres , il est vrai , ne pourront que donner leur avis, mais cet avis devra leur être demandé, et non pas seulement dans les questions de finances, dans les affaires du budget, mais pour tous les grands problèmes qui intéressent le pays. M. Bûlow- Cummerow s*est recommandé surtout, dans c^ derniers temps, par Tintelligente sollicitude avec laquelle il a suivi les délibérations des états provinciaux. Il a publié Tannée dernière, sous le titre de Dissertations politiques et financières, des résumés fort instructifs , oii sont nettement exposés les travaux des états dans les différentes provinces du royaume. Pour tout ce qui conoerne Tadministratîon et les finances , les écrits de M. Bùlow-

Gummerow, à ce qu'on m'assure, font autorité désormais. Je regrette seulement, dans les matières politiques, l'indécision de sa pensée.

Malgré cette indécision , bien excusable sans doute chez des publicistes qui viennent de naître à la vie politique , malgré ces hésitations très-naturelles, M. Bùlow-Cummerow est digne de représenter le centre droit au milieu des partis récemment formés à Berlin. Or, il devait rencontrer des adversaires , qui , en effet , ne lui ont pas manqué. Voici d'abord M. Steinacker. M. Steinacker n'est pas sujet de la Prusse, il est le chef de l'opposition libérale à la chambre des députés du duché de Brunswick; mais la part qu'il a prise à ces débats, l'influence utile qu'il a exercée , m'autorisent à citer son nom dans ce tableau politique de la société prussienne. D'ailleurs, cette sollicitude d'un étranger pour les questions qui s'agitent à Berlin est un indice expressif de la situation des choses. Ce ne sont pas seulement les destinées particulières de la Prusse qui sont en cause dans ces discussions , ce sont les destinées de toute l'Allemagne. Une constitution peut être octroyée, puis retirée à Brunswick , à Hanovre , à Munich , à Cassel , sans que l'événement ait de grandes conséquences; à Berlin , la question est plus sérieuse. Berlin est la vraie capitale des états germaniques , et ce qu'on y décidera sera décidé tôt ou tard pour

ET LA RÉVOLUTJK)N. 306

le pays tout entier. Voilà pourquoi on ne s'étonne pas , au-delà du Rliin , que le pays le plus intelligent et le plus libéral de la Confédération n'ait pas reçu encore , comme la Bavière et le Hanovre , des institutions représentatives ; encore une fois , ce sera là un événement décisif, et , pourvu qu'il ne tarde pas trop , cette lenteur circonspecte convient à la gravité de la situation. Ne nous étonnons pas non plus que M. Steinacker se mêle à la polémique engagée entre les publicistes de Berlin » et qu'il combatte avec talent les vues de M. Bùlow-Gummerow. 11 représente à ce congrès les désirs de l'Allemagne elle-même.

Si M. Bûlow-Cummerow est le chef du centre droit, les écrits de M. Steinacker sont cités comme l'expression du centre gauche. Â côté de ces écrits, il faudrait surtout signaler les adresses des états provinciaux, les réclamations, les remontrances des magistrats de Berlin , de Roenigsberg , de Goblentz , de Breslau , de Dùsseldorf. Un recueil qui contiendrait tous ces précieux documents for-* merait un excellent manuel bien propre à entretenir dans l'esprit public des traditions fécondes. On a publié récemment un petit livre , ftMTt curieux aussi , où se trouvent réunies , selon l'ordre des dates , les lois et les ordonnances qui concernent la question constitutionnelle. Les pétitions, les adresses de villes , de 1815 à 18SI3 , y ont égale- T. I. 20

ment leur place, ainsi que les opinions de plusieurs hommes d'état , des lettres , des fragments de Munster, de Stein, de Hardenberg. Seulement, pourquoi la dernière partie de ce recueil est-elle si incomplète ? Pourquoi ces mêmes documents , depuis 1840, nous sont-ils communiqués d'une main si avare? Encore une fois , ce sont là les titres les plus sacrés de la cause libérale. Ces remontrances', toujours respectueuses , mais fermes , composent en quelque sorte un concert grave et puissant; c'est la voix publique qui , chaque jour, monte et s'enhardit. A cette voix des villes si l'on ajoute celle des universités, quelle autorité n'aura point cette opposition ainsi appuyée sur les foyers les plus actifs et les plus intelligents du pays ! Or, les universités, si endormies il y a quelques années, commencent à se ranimer enfin. Ce fait est grave et vaut la peine qu'on le signale avec quelque détail ; c'est par là que je terminerai ce tableau des forces du parti libéral.

Oui , dans ce travail politique qui agite l'Ailemagne , on a pu s'étonner à bon droit que les universités aient gardé si long-temps le silence. Ces grandes écoles occupent une place sérieuse dans le pays ; elles renferment l'élite de la nation ; des hommes éminents y ont porté trè^-haut l'histoire et la philosophie du droit; il y a là ce qui manque en France , des facultés des sciences morales , des

cours d'études administratives , mille ressources vraiment précieuses. Ce sont comme les parlements de l'intelligence. Ne semble -t- il pas que tant d'éléments devraient être plus féconds? Personne n'ignore le rôle glorieux des universités dans le soulèvement de 1813. Fichteest le héros de cette époque, et ses Discours à la nation allemande, prononcés au milieu de nos baïonnettes , resteront comme un des plus fiers monuments de l'intrépidité nationale. Cette tâche, commencée en 1 8 1 3 , pourquoi les universités n' osent-elles plus la continuer aujourd'hui? Faut-il, pour les réveiller, de si formidables secousses ? Il est beau , quand un peuple est écrasé , de changer sa chaire en tribune , et de ressusciter ce peuple par une parole toutepuissante ; mais , dans les luttes pacifiques de la civilisation , n'est-<^e pas un devoir aussi impérieux pour les gardiens de la science de surveiller, aux jours difficiles , le libre mouvement du dehors , d'éclairer le travail inquiet des esprits, de lui prêter le secours de la pensée et l'autorité d'une direction efficace?

Quand les Annales de Balle , en 1841 , avaient soumis les travaux des universités à une critique si vive et si impitoyable , les ardents rédacteurs de ce recueil avaient signalé avec raison un mal trèssérieux en effet , le silence des hautes écoles , leur dédain de la vie pratique et l'action énervante

qu'elles pouvaient exercer. Or, ils ne faisaient que reproduire en termes moins mesurés ce que le grand jurisconsulte Thibaut avait dit deux années auparavant avec une raison si hautes De tous côtés , en effet , et c'est là un des signes les plus

> L'émiDent professenr qni , par son manifesle célèbre snr la oécessUé d*ua code civil commnn à toute l'Allemagne CUeberdie Nothwendigkeit eines allgemeinen biinjer lichen Rechti fiir Deutsehlandj^ atail créé en 1814 la distinction de Técole hisloriqne et de récole pbilosophiqae ; le Jurisconsulte , ami de 89 , que les travaux législatifs de Napoléon remplissaient d'enthousiasme; l'éloquent adversaire de Tilluslre M. de Savigny, M. Thibaut enfin, reprenait la discussion en 1839, et s'écriait en terminant: «De jour en Jour, l'enseignement de nos universités répond moins à son but. Il est destiné à préparer la jeunesse au rôle qu'elle sera un jour appelée à jouer dans TÉtat. Il faut donc surtout apprendre aax élèves ce qoi peut leur être utile dans la snile. Il faot se garder de les surcharger de travail , mais bien aguerrir et réveiller

leur esprit Mais nos savants sont possédés de la manie de se

faire une auréole de futiles détails d'érudition ; les meilleurs esprits se perdent dans ce dédale ; nourris d'un savoir inutile , ils ne sont plus accessibles à des études élevées. Il y a une grande ▼érité dans ces paroles de Mallebranche : «Les savants étudient «plutôt pour acquérir une grandeur chimérique dans l'imagination •des autres hommes, que pour donnera leur esprit plus de force »et plus d'étendue. Ils font de leur tète une espèce de garde- «meuble, dans lequel ils entassent, sans discernement et sans

•ordre, ce qui porte un certain caractère d'érudition » Des

savants et des hommes d'état du premier ordre m'ont souvent dit que l'homme formé à la lourde école des antiquaires n'était bon à rien dans la pratique. » — J'emprunte cette traduction à M.Voy, docteur en droit. Voy, son intéressant article : Ce profe$$wr Thibaut et V école historique en Allemagne; Revue de législation et de jurisprudence t T. X, ô« livraison. Voy. aussi les belles pages de M. Leminier, Introduttion générale à l'histoire du droit.

expressifs du mouvement qui s'opère, le pays voyait se manifester des exigences inattendues. Qn peut dire que l'opinion entière, au milieu des incertitudes d'une situation périlleuse, s'adressait naïvement aux maîtres de la science et les mettait en demeure de se prononcer.

Quelques mois après la brillante campagne des Annales de Halle, M. deSchelling, appelé à Berlin, ouvrait son cours par ces remarquables paroles : « Je ne viens point diviser les esprits, je viens les réconcilier; j'arrive en messager de paix dans ce monde déchiré. Ce n'est pas pour détruire que je suis ici , c'est pour édifier, pour construire une forT teresse oii la philosophie habitera sans rien craindre. Or, j'entreprends cette tâche à une époque ou la philosophie a cessé d'être le travail de l'école pour devenir Taffaire de tous. Je suis Allemand , je porte au fond de mon cœur le bonheur et la prospérité de ma patrie ; c'est pour cela que je suis à Berlin , car le salut de l'Allemagne çst dans la science. La philosophie est engagée désormais dans toutes les questions du jour, dans ces vivants problèmes ou il est interdit , ou il est impossible de demeurer neutre. » Voilà de belles paroles, voils^ de magnifiques promesses ; pourquoi donc l'illustre philosophe a-t-il sitôt oublié son programme ? On ne reproche pas à l'éloquent professeur d'avoir appelé les esprits vers ces hautes régions de l'étude

où son imagination et sa pensée se jouent en de brillants systèmes ; on remarque cependant qu'il n'a pas tenu ce qu'il avait annoncé avec tant d'enthousiasme. De profondes recherches sur la mythologie antique n'étaient pas sans doute ce qu'on attendait de lui après cette généreuse profession de foi , et à l'heure oh de si graves problèmes agitaient la conscience publique. M. de Schelling était arrivé à Berlin , il y a quatre ans déjà , au milieu des passions philosophiques les plus vives ; toute l'école de Hegel avait frémi en voyant reparaître , après le règne du maître , le chef d'un système qu'on avait dépassé; il fallait se concilier les esprits , il fallait se créer un auditoire. M. de Schelling prononça alors les enivrantes paroles qu'on vient de lire , à peu près comme les souverains de l'Allemagne, en 1813, avaient inscrit sur leurs drapeaux les mots de liberté et de constitution afin de rallier les peuples contre l'ennemi. Le lendemain de la victoire , on ne se souvenait plus du contrat de la veille ; une fois établi dans sa chaire , M. de Schelling oublia facilement son discours, et la philosophie ne quitta pas l'étude du passé pour les périlleuses épreuves de la vie active. Ce que M. de Schelling avait promis et ce qu'il n'a osé faire , un philosophe de l'école ennemie vient de l'entreprendre avec une singulière franchise. M. Hinrichs a donné , Tan dernier, dans sa

chaire de philosophie à Tuniversité de Halle , une série de leçons sur les intérêts présents, sur les questions les plus vives de la politique allemande, M. Hinrichs appartient à Técole de Hegel, non pas à la gauche hégélienne , à la faction irritée que conduit tant bien que mal M.Arnold Ruge. Non; il est de la première école, il fait partie de ce groupe éclairé , sérieux , ardent toutefois , qui s'était formé autour du maître , et qui, dans toutes les universités prussiennes , à Berlin , à Halle , à Koenigsberg , établissait solidement ses doctrines. C'est aussi là ce qui donne un intérêt nouveau à son curieux livre. Malgré la vivacité toujours croissante de ces luttes , cette ancienne école de Hegel avait jusqu'ici gardé le silence , elle ne sortait pas du cercle que le maître lui avait tracé ; elle craignait de résumer ses conclusions pour les appliquer courageusement à la société moderne , et les journaux de la gauche hégélienne , les Annales de Halle et les Annales allemandes , la traitaient avec un insolent dédain. La Montagne, ce sont les écrivains mêmes dont je parle qui s'attribuaient ces noms , se glorifiait ironiquement d'avoir écrasé la Gironde. Aujourd'hui cependant voici un girondin qui prend la parole. Le livre de M. Hinrichs ne mérite donc pas seulement l'attention à cause des utiles documents qu'il renferme ; il a un attrait plus vif : c'est le manifeste d'une grande

34 s L'ALLEMAGNE

école qui se taisait on ne sait pourquoi , et abaudonnait une trop facile victoire à ses turbulents successeurs. Que ferait Hegel aujourd'hui? On se le demande souvent avec regret. Certes , on peut le croire, il n'aurait pas reculé dans ce développement nouveau des idées , il n'eût pas refusé de donner à la philosophie une direction plus active. Celui qui avait commencé en 181 5 un examen tout scientifique de la constitution de Wurtemberg, eût aimé à reprendre à Berlin ces patriotiques études. Edouard Gans aussi , bien moins circonspect que son glorieux maître , Edouard Gans , si généreux , si ardent , si ^vide de la vie politique , n'eût pas failli à la tâche imposée par les événements. H. Hinrichs, qui entreprend aujourd'hui cette même œuvre, n'a sans doute ni la pensée souveraine de Hegel , ni l'ardeur enthousiaste de Gans , mais la bonne volonté et le talent ne lui manquent pas , et il s'efforce de relever un héritage abandonné. Voilà quel est l'intérêt de son travail.

L'ouvrage de M. Hinrichs est une histoire rapide et assez complète de tous les mouvements d'opinion qui se sont produits en Allemagne depuis le XYIIP siècle. Comment l'éducation du peuple s'est-elle faite sous la discipline des événements? Quelle action ont subie les doctrines religieuses? Quel a été le rôle de la science dans ces révolutions

intérieures? Telles aont les questions auxquelles M. Hinrichs s'est efforcé de répondre. La politique, Téglise, la philosophie, voilà le triple objet de ses audacieuses leçons. L'auteur, il est vrai , remonte un peu plus haut dans son introduction ; il commence en Orient, il continue avec Tantiquité grecque , avec Platon et Âristote, puis il passe de là à Alexandrie ; il arrive enfin au christianisme , traverse à grands pas tout le moyen-âge , et salué avec Frédéric II Tavënement du XVIIP siècle. Il faut pardonner quelque chose à l'ambition de la science allemande. La plus humble cité, au moyenâge, quand elle écrivait son histoire , ne manquait jamais de remonter à la guerre de Troie. Un écrivain allemand qui veut raconter la révolution de Saxe ou de Brunswick , croirait aussi déroger s'il ne cherchait les premiers titres de son récit dans les archives de Babylone ou de Pers^épolis. Je regrette pour M. Hinrichs cette longue et pénible introduction; je crains qu'elle ne nuise à son travail , et que le lecteur ne s'effarouche aux premières pages. La moitié d'un volume, dix ou onze leçons pour un résumé parfaitement inutile , c'est un peu plus qu'il ne convenait à l'économie du livre. Le moindre inconvénient de ces dissertations, c'est qu'on les voit paraître pour la centième fois. Si elles n'apportent rien qui ne soit connu déjà , à quoi bon en charger son travail ? Si elles révèlent

un point de vue nouveau , une lumière inattendue , n'est -il pas vraiment dommage de réduire à la mince condition de préface une si belle histoire universelle?

L'ouvrage commence sérieusement à la onzième leçon , consacrée presque tout entière à Frédéric II ; cette leçon est excellente. Il y a là un portrait irréprochable du grand capitaine , et surtout du sage, du philosophe , du souverain fondateur. M.Hinrichs montre fort bien tout ce qu'il y a d'audace dans la politique de ce prince révolutionnaire» qui a fait asseoir le libre esprit sur le trône ; il explique parfaitement la glorieuse originalité de ce grand règne. C'est par lui , c'est par Frédéric II que la Prusse a été liée à ce système vivace qui lui fait une loi de s'associer à tous les progrès de l'intelligence. En face de l'Autriche , qui redoute la lumière et le mouvement , la Prusse a grandi par son respect de la pensée, par sa foi dans l'action. Or, à qui doitelle ces traditions , ces nécessités fécondes , et , en quelque sorte , cette charte souveraine? A celui qui écrivait en 1731 : « Je souhaite à cette maison royale de Prusse de sortir complètement de la poussière oii elle est restée jusqu'ici ; je souhaite qu'elle devirane le refuge des malheureux , l'appui des opprimés , la providence des pauvres , l'effroi des méchants ; mais si le contraire arrivait, si (ce qu'à Dieu ne plaise!) l'injustice et l'hypocrisie

devaient y triompher de la vertu, alors je lui souhaite, à cette maison royale, une chute plus prompte, plus rapide, que ne l'a été son élévation. » M. Hinrichs a bien fait de rappeler avec force ces beaux souvenirs. Cette ferme et intelligente étude sur le règne de Frédéric est une des meilleures parties de son livre , et un excellent point de départ pour tous les développements qui vont suivre. En effet, les événements des années qui se succèdent ne sont que la conséquence de cette politique hardie. Quand la philosophie prend un si libre essor à léna et à Berlin , quand Fichte écrit les Discours à la nation allemande , n'est-ce pas l'esprit du grand Frédéric qui se perpétue dans la monarchie? M. Hinrichs suit avec beaucoup d'attention les phases diverses de cet esprit; tantôt on lui lâche la bride, tantôt il est comprimé, menacé. L'auteur arrive bientôt à l'histoire contemporaine. Quoique les questions soient brûlantes, il ne redoute pas les détails les plus rapprochés de nous, il n'a pas peur des noms propres. Depuis 1815 jusqu'en 1&43, le mouvement de l'opinion publique en Prusse est longue^ ment indiqué avec ses alternatives de succès et de revers. Nous avons là un tableau complet de ces trente dernières années. Ce tableau , sans doute , pourrait être plus net; l'auteur n'a pas toujours distribué avec art les intéressants matériaux dont

il dispose; tel qu'il est pourtant, avec ses défauts, ses longueurs , sa confusion , c'est un travail utile , plein d'indications précieuses, et le plus curieux des documents pour Thistoire contemporaine de l'Allemagne du nord.

Voilà pour le mérite de l'auteur : ceci n'est rien cependant ; le véritable intérêt de ce livre , c'est que ce n'est pas un livre, mais une série de leçons professées dans une université prussienne en présence d'un jeune et ardent auditoire. Voyez-vous le professeur, le philosophe , discutant en chaire sur les événements de l'année qui vient de finir, le voyez-vous délibérant sur les paroles de Frédéric- Guillaume, commentant les décrets, les ordonnances, les discours delà couronne? Quand il ne professe pas, il publie des brochures; à Pâques, à la Pentecôte , toutes les fois que les salles de T université sont vides , il publie sous ce titre : Écrits de vacances {Ferienschriften), quelques feuilles rapides qui seront bientôt dans les mains de ses élèves. Il ne se lasse point de leur distribuer cette nourriture , et d'engager son jeune auditoire dans les problèmes de la vie politique. Singulier pays , oh peuvent se rencontrer, à côté des institutions de la monarchie absolue , des franchises si grandes et de si étranges libertés ! L'Allemagne est aujourd'hui ce qu'était la France au XVIII® siècle. Quand la pensée s'éveille au sein d'une nation tout

entière , quand ce besoin d'indépendance est entré dans la conscience d'un peuple , ces libres désirs se font jour par toutes les issues, quo data porta. A-t-on jamais pensé plus librement qu'au temps de Voltaire , sous le régime du droit divin , sous ie gouvernement du bon plaisir ? La tribune alors , c'étaient ces brillants salons où se dépensait chaque soir tant d'esprit et de hardiesse. En Allemagne , la fermentation sourde qui agite les peuples éclate, à l'heure qu'il est, partout où elle peut , dans la chaire du philosophe , dans le sermon d'un pasteur rationaliste, dans le discours d'un corps municipal. Tout cela nous parait étrange; soit ! C'est pourtant la conséquence obligée de l'état où est arrivé le pays. Le seul moyen de rétablir l'ordre, ce sera d'accorder la liberté véritable. Donnez à ce libre esprit qui s'emporte la place qu'il doit occuper, faites- lui sa part, établissez enfin les institutions fécondes qui permettent à ces forces vives de se développer régulièrement, sans troubles, sans conflits. En attendant, il est bien que les universités prennent ainsi la parole, l'intervention de ces hautes assemblées parait , à coup sûr, plus opportune que celle de tant d'écrivains sans mission.

Il convient surtout que les jurisconsultes surveillent d'une manière plus efficace ces questions législatives qui se rattachent si étroitement à la

cause constitutionnelle. C'est à eux qu'il appartient de demander la publicité des tribunaux, l'indépendance des juges, la liberté de la défense. Dans une de ses meilleures leçons , dans une étude sur Fichte , après avoir rappelé les intrépides travaux de ce grand citoyen , M. Hinrichs s'écrie fièrement : a Dans ces heures de crise , les savants s*occupaient de leur science ; les théologiens songeaient , comme aujourd'hui, au salut des âmes, sans jamais se soucier de la liberté de l'esprit ; les jurisconsultes enseignaient le droit romain ou exposaient l'ancienne constitution impériale qui n'existait plus , c'est-à-dire que tout le monde se taisait : le philosophe seul osa prendre la parole. » Eh bien ! quelle sera la réponse des jurisconsultes? Ne relèveront^ils pas ce défi? Je sais bien qu'il y a deux ans la chambre des députés du royaume de Saxe a été surtout occupée de ces questions si urgentes ; je sais bien que le ministère , en Wurtemberg, a proposé aux chambres un nouveau projet de loi , approprié aux lumières de rÀUemagne. Dans le grand-duché de Bade aussi , les chambres , Tannée dernière , ont eu à examiner un projet de législation conçu dans cet esprit libéral , et un homme éminent de ce pays, M. Mittermaier, publiait , il y a quelques mois , un ouvrage approfondi sur cette matière. C'est beaucoup déjà , ce n'est point encore assez : la Prusse surtout se doit

à elle-même de protester sans trêve contre Tincroyable administration de la justice. Tandis que les philosophes commentent en chaire les promesses de 1 81 5 et de 1 840 , n est-ce pas aux jurisconsultes de Berlin , de Bonn , de Halle, de Koenigsberg-, qu'il appartient de combattre efficacement la barbarie d'une législation inique et de faire entendre, comme nos vieux parlements , de vigoureuses remontrances? Les universités, nous Tavons dit, sont déjà entrées dans cette voie féconde ; elles s'y avanceront davantage, toujours calmes et fortes. De telles hardiesses peuvent sembler bizarres , irréguliëres; mais, si l'on examine la situation des choses, il faut bien reconnaître le droit de ces savantes assemblées. Ce droit ne cessera que le jour oii il y aura une tribune à Berlin.

Ce ne sont pas seulement les partis libéraux de la Prusse qui réclament ces fortes institutions ; toute TÀllemagne s'y intéresse comme à une cause nationale. Nous avons vu tout-à-l'heure un étranger» un membre de la chambre des députés du duché de Brunswick, M. Steinaeker, prendre une part active aux discussions ouvertes à Berlin; croit-on que dans tous les états constitutionnels il n y ait pas des milliers de cœurs qui battent , et qui désirent pour la Prusse une situation meilleure? Pourquoi donc , malgré les défiances , malgré les antipathies de l'homme du sud contre l'homme du nord,

3â0 LALLEMAGNË

pourquoi donc les problèmes qui s'agitent à Berlin éveilIent-ils par toute rAllemagne une sollicitude si empressée? Il suffit de jeter les yeux sur le» états constitutionnels au-delà du Rhin pour comprendre quel est leur intérêt dans ces grands débats. Sous Frédéric-Guillaume III , dès que la réaction de la Diète contre les idées nouvelles eut entraîné le gouvernement prussien , les libéraux des pays voisins, découragés et à demi vaincus, reculèrent presque aussitôt. Qu'auraient-ils fait sans l'appui de la Prusse? G est là seulement qu'ils trouvaient les traditions vigoureuses dont leur inexpérience avait besoin; c'était de Berlin qu'étaient sortis, avec Stein et Hardenberg , les vœux et les principes de l'Allemagne régénérée. La Prusse conduisait l'armée libérale; si ce chef passait à l'ennemi, la déroute était inévitable. Aussi qu'arriva-t-il ? Rappelez-vous l'histoire des chambres allemandes pendant tout le règne de Frédéric-Guillaume III. Elles se laissèrent enlever, l'une après l'autre, les garanties qu'on leur avait d'abord accordées. On les vit même s'annuler à un tel point, quelles permirent aux gouvernants d'abolir, non plus telle ou telle liberté, mais la constitution même. C'est ce qu'on osa faire , il y a huit ans à peine , dans le royaume de Hanovre. Les sept professeurs qui protestèrent contre ce coup d'état , et qui y perdirent leurs chaires, ont sauvé l'honneur de Goettingue;

mais les chambres de Hanovre , dont T indifférence encouragea l'audace du roi Ernest, furent plus coupables sans doute que le gouvernement qui violait la loi. Or, imaginez une tribune à Berlin, imaginez la vie publique régulièrement constituée , et l'esprit parlementaire se développant avec force au sein d'une cité savante et libérale ; pensez-vous que les députés du Hanovre se seraient endormis si volontiers , et qu'il n'y aurait eu que sept voix dans tout le royaume pour dénoncer l'iniquité commise? Ces chambres, si découragées jadis, semblent se réveiller depuis quelque temps ; d'où vient ce réveil? Il date précisément de l'époque où les espérances constitutionnelles ont reparu en Prusse. C'est depuis 1840, c'est depuis les discours de Frédéric-Guillaume IV, que les réunions des chambres, à Carlsruhe, à Stuttgard, à Dresde, ont présenté un intérêt sérieux. À Carlsruhe, en 1 842 , M. Welcker osa entrer en lutte avec la Diète elle-même; cette vive et brillante campagne était impossible il y a dix ans. Le parti libéral doit donc trouver encore dans les vœux de toute l'Allemagne un secours direct, une assistance efficace. Cette force nouvelle s'ajoutera aux ressources dont il dispose, et légitimera de plus en plus son avènement.

Nous avons indiqué les forces du parti constitutionnel ; que faut-il conjecturer sur le succès de sa

Sn L'ALLEMAGNE

cause? Nous avons signalé le travail de Topinion , le mouvement des différents groupes ; voilà , certes , des garanties sérieuses : quels sont maintenant les obstacles? D'où sortiront les difficultés? Des dis-* positions personnelles de Frédéric-Guillaume IV et de rhostilité déclarée du prince de Metternicb ? Je n'ai que deux mots à dire sur ce point.

On a vu suffisamment par tout ce qui précède quel est le caractère du roi , et le genre de difficultés ou de secours que la cause libérale rencontrera sur les marches du trône. Frédéric- Guillaume IV n'est certainement pas un esprit ordinaire; c'est une intelligence tout-a-fait distinguée , une nature riche , douée des qualités les plus brillantes , ornée de l'instruction la plus variée; seulement, est-ce bien un homme d'état? Pour parler net, il est permis d'en douter. Ce roi artiste, ce brillant dilettante, qui donne des leçons à ses architectes , des conseils à Meyerbeer, des inspirations à Cornélius, est en même temps un érudit, un philo-* sophe, un théologien. On assure qu'il lit Platon et Aristophane dans leur belle langue; il suit sans peine M. de Schelling dans ses spéculations mystiques , et , s'il faut traiter un point de théologie > il cite les Pères, il cite Luther et Melanchton, comme feraient M. Hengstemberg ou M. Tholuck. C'est dans les questions politiques , c'est dans la pratique des affaires qu'il est moins sûr de sa

ET LA RÏIVOLUTION. 323

pensée. Il saura enthousiasmer Tîeck et Cornélius , Meyerbeer et Schelling ; ses ministres seront moins contents de lui et le quitteront lun après Tautre. En réunissant à Berlin cette illustre assemblée de poètes et de peintres , d*artistes et de philosophes , il a obéi à ses nobles instincts « à ses délicates sympathies pour toutes les distinctions de la pensée ; toutefois cet entourage glorieux et si conforme à ses goûts sert en même t^mps sa politique ; on ne saurait accuser de tendances illibérales un souverain absolu qui introduit à sa cour le droit démo* cratique du talent. D'ailleurs, bien qu'il appartienne, nous Tavons dit, à ce qu'on nomme le parti historique, bien qu'il se serve de M. de Schelling contre les hégéliens, de M. Eichhorn et de M. de Savigny contre les rationalistes, bien que la direction un peu mystique de sa pensée l'ait rendu favorable aux piétistes , il est loyal , sincère , impétueux ; il voudrait convaiiicre au lieu de régner. Les rois régnent ; lui , il parle , il fait de longs dis-* cours, il engage des controverses sur les plus graves sujets , se fiant à la facilité brillante de son esprit et à la générosité de ses intentions. Il lui est arrivé plus d'une fois , m'assure-t-on , d'écrire de sa main à des journalistes qui attaquaient sa politique et de les réfuter dans le meilleur style. Il discutait , il y a quatre ans , la question constitutionnelle avec les états provinciaux de Posen ; il a débattu hier un

point de théologie avec la municipalité de Berlin ; ce n'est pas la dernière thèse qu'il soutiendra. G*est un roi très-allemand. Cependant nos voisins deviennent moins Allemands chaque jour, je veux dire moins naïfs » moins confiants, plus difficiles à conduire : or, un roi qui parle si volontiers ne donne-t-il pas des armes contre lui? J'entrevois donc ici deux chances contraires : d'un côté, les dispositions fort équivoques du roi; de l'autre, les encouragements qu'il donnera, sans y songer, au parti qu'il veut contenir.

Il est certain, en effet, que Frédéric-Guillaume est peu disposé à établir dans ses états une constitution vraiment sérieuse. Le rêve de l'école historique , c'est d'organiser l'édifice de telle façon , que les différentes époques du passé , depuis Ârminius jusqu'à Frédéric Barberousse , s'y trouvent comme représentés par étages ; temps primitifs , droit coutumier, féodalité , monarchie, il faudrait unir tout cela et en former l'œuvre que TÂIlemagne réclame. La constitution vraiment germanique serait enfin découverte ; elle ne serait ni anglaise , ni américaine , ni française surtout ; ses pères , ses législateurs, ce seraient les héros de la Walhalla; on n'oublierait que Luther et Frédéric-le-Grand. Nous parlons sérieusement, et nous serons bien surpris si quelques-unes de ces étranges idées ne se retrouvent pas dans le projet de constitution qui se

prépare ; elles ont déjà percé visiblement dans les discours de 1 840. Seulement , les difficultés serontelles résolues alors? Âura-t-on réussi par là à calmer les exigences de Topinion? Il faudrait une singulière confiance pour Tespérer. Cependant, comme Frédéric-Guillaume aura donné par ses discours les gages les plus sérieux , l'opposition enhardie poursuivra toujours son but. Peu importe donc que les dispositions du roi soient aujourd'hui défavorables à la cause constitutionnelle ; les engagements qu'il a pris , ceux qu'il prendra encore , devront modifier tôt ou tard sa pensée , et le mouvement de l'opinion publique l'entraînera , nous l'espérons, dans les voies fécondes de la société moderne.

Le plus redoutable adversaire du parti constitutionnel , c'est bien évidemment le cabinet autrichien , et surtout le politique éminent qui dirige ce cabinet. Personne n'ignore en Europe quelle est l'influence de M. le prince de Metternich. Voilà trente-six ans que le prince est aux affaires ; pendant ces trente dernières, années , si Ton regarde au fond des choses , c'est lui qui a gouverné l'Allemagne. Arrivé au pouvoir en 1 809 , M. de Metternich a assisté à l'enthousiasme populaire de 1 81 3 , aux promesses généreuses des souverains , au soulèvement de toute l'Allemagne ; il est même un de ceux qui ont dirigé ce mouvement des peuples , et

on sait qu'il reçut le titre de prince après la bataille de Leipsick. Puis , dès le lendemain de la victoire , il a laissé à cette noble ferveur le temps de se calmer, et, secrètement, sans éclat , il s'est mis à lutter pied à pied contre cet esprit libéral. Il y a une phrase curieuse prononcée par l'empereur François à l'une des Diètes de Hongrie: Totus mundus stulticitat, et vult habere novas constitua tiones ; $ed vos jam habetis unam constitutionem antiqfÂam, ut non opus $it his novitatibta peregrinis. Eh bien 1 M. de Metternich poursuivait cette folie de constitution , et voulait , par charité , en guérir l'Allemagne. Surveillant à la fois les souverains et les peuples , tantôt il faisait retirer par la Diète les libertés accordées , tantôt il arrêtait les gouvernements dans leurs concessions trop gênéreuses. Il a habilement mis à profit la terreur inspirée par le Tugenbund en 1 81 9 ; l'événement de Francfort , la fête de Hambach , ont été pour lui d'utiles occasions qu'il a saisies le plus naturellement du monde et en dissimulant sa joie. Il s'agissait de lutter contre de glorieux souvenirs, contre les nobles émotions communiquées aux peuples par de grands ministres ; il fallait ruiner l'influence de Stein et de Harbenberg ; il a réussi à force d'habileté et de ruse. Or, voilà maintenant que l'esprit de Stein ressuscite et que tous les cœurs sont agités. Le savant stratégiste ne s'est pas

jeté sur rennemi; il a fait semblant de ne pas le voir, attendant loccasion de le frapper. L'occasion est venue bientôt. Une émeute religieuse éclate, l'église évangélique est tourmentée par une crise profonde : c'est alors que M. de Metternich a vu Frédéric-Guillaume IV.

Certes, la position de M. de Metternich parait puissante, sa politique semble solidement assurée ; eh bien ! non : malgré tant de victoires remportées depuis le congrès de Vienne sur le mouvement libéral des esprits , M. de Metternich a subi , il y a quelques années, Téchec le plus grave; il a été battu dans une occasion décisive, et, si le vieux diplomate se prépare si résolument à de nouvelles luttes, c'est qu'il croit voir chanceler l'œuvre de sa vie entière. Quelle a été cette œuvre accomplie si laborieusement et compromise aujourd'hui? Il faut le dire en peu de mots.

M. de Metternich , en faisant une. guerre si vive aux idées de 89 , poursuivait manifestement deux buts : il voulait ruiner la cause libérale , et en même temps arracher à la Prusse la suprématie qu'elle aurait promptement acquise. La Prusse, depuis Frédéric-le-Grand , représentait la science , la pensée ; elle était comme le cœur énergique de l'Allemagne; eh bien! que le gouvernement prussien fit un pas de plus dans cette voie, qu'il accordât une tribune, aussitôt les successeurs de

Tune après l'autre la double conquête dont il pouvait se glorifier; Tœuvre de toute sa vie croulera. Cette situation de M. de Metternich est bien grave; elle fait pressentir les mille obstacles que sa politique opposera au mouvement constitutionnel. Il est manifeste que l'Autriche est aujourd'hui plus intéressée que jamais à combattre les idées de ré^ forme; battue dans la question du ZoUverein, dépassée par la Prusse , qui s'est placée à la tète de l'unité commerciale , si elle laissait sa rivale s'emparer aussi de la direction politique et devenir le centre de l'Allemagne constitutionnelle, elle descendrait au second rang. Elle luttera donc avec une vigueur désespérée, et le chef du cabinet de Vienne, à un âge où le repos est précieux , sera forcé d'entreprendre une périlleuse campagne pour défendre l'œuvre de sa vie entière , ébranlée déjà profondément et menacée peut-être d'une ruine prochaine. Je le répète , c'est là pour les défenseurs du parti constitutionnel l'ennemi le plus terrible; c'est aussi de ce côté que l'attention se tourne désormais. On remarque déjà, en Allemagne , que le prince de Metternich est bien âgé ; comme on se défie du présent, on espère dans l'avenir; on se dit enfin que le président actuel de la Diète, l'élève, le confident du prince, M.deMùnch-Billinghausen, n'a pas et n'aura jamais sans doute l'autorité du maître qu'il doit remplacer. Je ne sais s'il est

besoin d'ajourner de la sorte les espérances de la Prusse. Si nous avons tracé exactement le portrait de Frédéric- Guillaume , il est très -possible que toute rhabileté du prince de Metternich vienne échouer contre les incertitudes du roi. On assure que Frédéric-Guillaume , dans les réunions de Stolzenfels, a fait de grandes concessions en matière religieuse , mais que , sur la question constitutionnelle, il s'est réservé sa liberté tout entière. Frédéric-Guillaume s*accoutume peu à peu à Tidée d'une constitution, et il ne lui déplaît pas que r Autriche en ait peur. S'il est retenu , d'un côté , par la crainte d'accorder plus qu'il ne doit, de l'autre , l'attention de lEurope dirigée vers lui , l'effet produit déjà par les bruits vagues qui se sont répandus , le désir enfin d'assurer la prééminence politique de la Prusse, tout en ce moment flatte son amour-propre et le dispose à agir.

Je m'arrête ; ce terrain des conjectures est toujours glissant , qu'il me suffise d'avoir indiqué les chances possibles. Aussi bien, quelles que soient les incertitudes du roi , si habile que puisse être l'opposition du cabinet de Vienne , il y a un fait certain , manifeste , et je crois l'avoir mis en lumière : c'est que le parti constitutionnel en Prusse est désormais une puissance redoutable. Le grand changement qui se prépare est déjà consacré au fond des esprits. Quand un peuple est arrivé à

ce point de maturité vigoureuse , les libres institutions que réclame ce peuple peuvent bien ne pas lui être accordées sans délai ; mais il les obtiendra bientôt et nécessairement. En assistant avec émotion , avec intelligence , aux discussions de ses publicistes, en suivant ces débats d'une tribune qui n'existe pas encore, la Prusse a conquis la tribune qu'on lui donnera demain. Que l'opposition continue donc ces luttes politiques , qu'elle redouble de modération et de fermeté, qu'elle grandisse en talent et en persévérance ; le jour où elle réussira , ce ne sera pas seulement la Prusse , ce sera l'Allemagne entière qui entrera décidément dans les voies d'une civilisation nouvelle.

Novembre IMS.

LA DilAMCIB ET L'ATHÉISn.

TIOLBNCBS DE LA PH1L080PHIB HÉ6BLIBHNB. — MM. ARNOLD BU«B BRUNO BAUER, FEUEEBACH BT MAX 8T1RJIBR.

« Qu'est-ce donc qui m'entraîne loin de ces belles vallées ? N'est-ce pas ici un sol classique ? N'est-ce pas ici que Napoléon a vaincu encore une fois la coalition des Barbares ? Les Philistins de ce pays ne sont-ils pas doux , humains , presque aimables? Ne suis-je pas dans une contrée libre de l'influence prussienne, et la liberté de la presse n'est-elle pas inscrite dans ses lois ? C'est précisément tout cela qui me fait fuir... Oui, je fuis, pourquoi ne pas l'avouer? Un joug insupportable pèse ici sur moi. J'en veux à cette magnifique nature, qui a porté une telle race; je sens mon cœur se rétrécir à voir ces hommes (sont-ce des

hommes?) qui ont vendu leur âme et n'ont gardé que leur ventre , qui ne font rien comme des êtres animés , qui ont assisté depuis trente ans , insensibles comme des momies, au mouvement agité du siècle , qui ne craignent pas Voreille de Denys , parce qu*ils n'ont rien à dire que Denys ne puisse entendre , et qui dressent plutôt les oreilles vers le tyran pour savoir ce qu'ils doivent répéter. Tous les peuples rajeunissent par leurs luttes intérieures; il n'y a que le nôtre qui devienne toujours plus lâche, dont la tète soit toujours plus faible et le cœur plus étroit. Cette race inepte, qui, à toutes les époques, a poursuivi ses libérateurs , ne s'est évanouie ni devant le Suédois ni devant le Corse. La voilà de nouveau avec son odieux bagage. La vieille Allemagne pèse comme un cauchemar sur toute poitrine libre. Fuyons ! fuyons I »

Le fugitif qui jette à son pays cet adieu plein de colère est un écrivain sérieux , qui a joué un rôle important dans le travail philosophique de TAllemagne contemporaine. II a été un des plus dévoués disciples de Hegel. Il est encore aujourd'hui , pour un instant, le chef (s'il y en a un) de la tumultueuse phalange qui a prétendu appliquer avec une résolution inflexible les doctrines du maître , et qui , dans les transformations de l'école hégélienne , s'est appelée fièrement la Mon-

tagne. Cette direction pourtant, qu'il avait conquise par son ardente témérité et un talent incontestable , il s'aperçoit qu'il va la perdre ; des révolutionnaires-plus hardis lui marcheront demain sur le corps. Poursuivi par le pouvoir, menacé par ses successeurs , il ne se possède plus. Cette impétuosité, qui faisait sa force quand il menait un parti , se retourne aujourd'hui contre lui-même et l'aveugle. Il semble qu'un vertige se soit emparé de ce fier dictateur d'un jour. La transformation des doctrines de Hegel a été si rapide entre les mains des jeunes novateurs , cette haute métaphysique a été si étrangement remaniée , défigurée, bouleversée de fond en comble, qu'il ne sait plus où en est sa propre pensée. Le voilà qui s'embarrasse et se perd au milieu de ses principes de la veille. Lesquels faut-il garder? lesquels rejeter? Il l'ignore. La nouvelle école hégélienne se trouble avec lui; c'en est fait, elle est comme frappée de folie. Or, ces tristes mémoires, ce douloureux testament de M. Arnold Ruge , Deuœ années à Paru ^ , expriment avec une nudité effrayante la crise de cette philosophie et la situation désespérée de l'auteur. Deux sentiments l'animent , le découragement et la haine , une déception amëre et une colère sauvage. Jamais l'Allemagne, qui devait, selon Hegel, proclamer le verbe de

1 Iwei Jahrê in Paris. 3 B. Leipsig , 1846.

l*aTenir, n'a été plus rudement, plus cruellement flagellée que dans ce livre écrit par un de ses tribuns. Çà et là cependant éclatent encore la pensée élevée, le langage vigoureux de l'habile écrivain ; et je ne sais vraiment s'il faut s'en réjouir , car n*est-ce pas une nouvelle douleur de voir ainsi tant de bonnes qualités perdues par la haine , tant de mérite employé à se calomnier soimême , et l'auteur injurier avec un tel mépris cette langue qu'il parle si bien , cette science de Hegel , dont il a été un des jeunes maîtres , cette patrie enfin , cette mère-patrie qu'on a le droit d'avertir, mais qu'il n'est jamais permis d'outrager ?

Tandis qu'il déraisonne avec passion (ce sera un jour son excuse ) , l'extrémité gauche de l'école commence à divaguer de son côté avec un sangfroid lugubre , avec une logique de glace. Il n'est pas question des doctrines de Strauss , ce girondin resté depuis long-temps en arrière ; il ne s'agit pas même de Bruno Bauer et de Feuerbach , fougueux et subtils tribuns qu'il semblait impossible de dépasser : Bruno Bauer et Feuerbach sont convaincus aujourd'hui de superstition et de pusillanimité. En vain ont -ils prêché ouvertement l'athéisme , ce ne sont plus que des modérés , de^ esprits timides , accusés d'enchaîner encore l'humanité dans des liens qui lui pèsent. Aujourd'hui , le dernier terme de l'audace a été atteint , et la

foi définitive de la révolution philosophique est trouvée ; le docteur à qui appartient cette découverte s'appelle Max Stirner. Feuerbach avait conservé une dernière croyance, il croyait au genre humain ; s'il anéantissait la Divinité , il la remplaçait par rhomme ; homo homini Deus y c'était là son Credo. Or, ce symbole est trop tyrannique encore ; il faut effacer l'ombre même de la Divinité , d'une divinité extérieure , étrangère à l'individu » et qui pourrait lui imposer un devoir, lui demander un sacrifice. Renversons cette dernière idole, cessons de croire au genre humain ; en dehors de l'individu rien n'existe ; homo sibi Deus , pas un mot de plus , voilà l'exacte et suprême formule de la vérité. Tout cela est discuté logiquement , logiquement exposé , avec une intrépidité cynique et une froide résolution qui épouvantent. Spectacle vraiment sinistre qui veut être examiné de près, car c'est là désormais la crise où se débat l'école hégélienne , et cette situation s'exprime dans ces deux hommes avec une netteté singulière : celui-ci irrité , passionné, sincère dans son aveugle emportement; celui-là froid , hautain , logicien sans entrailles , sûr de sa triste victoire, et qui régnera demain sur les ruines de toute une école I

On doit toujours s'enquérir avidement de ce que devient une puissante école philosophique , et les destinées du système de Hegel ont un droit T. I. 22

sérieux à notre attention ; ce qui me touche le plus cependant , c'est Tintérèt inattendu , c'est l'importance décisive que ce sujet emprunte à la situation actuelle. L'ouverture des états-généraux de Berlin , lattitude bizarre du monarque en face des députés du peuple , le discours extraordinaire qui a expliqué les lettres patentes du 3 février , la direction donnée aux débats , tous ces faits sont graves et ne peuvent exercer une médiocre influence sur les partis extrêmes. Personne n'ignore quelles sont en Allemagne les relations de la philosophie et de la politique , combien elles se tiennent et se pénètrent mutuellement. Si TAlIemagne a été, depuis une dizaine d'années , un ardent foyer de doctrines ténébreuses et de passions anti-sociales , si la philosophie est descendue des idéales régions pour abaisser la raison dans un matérialisme éhonté, ce n'est pas la science toute seule qui est responsable de ces folies; j'en accuserai plutôt la politique. Le contraste était trop douloureux entre l'exaltation des intelligences émancipées et l'entêtement des royautés absolues. La pensée étouffait ; elle fut frappée de délire. Je ne saurais expliquer autrement les extravagances grossières, les brutales violences philosophiques qui ont affligé le pays de Leibnitz et de Kant.

Ces violences ne sont pas terminées , elles durent encore, elles dureront aussi long -temps

que les abus d'oii elles sont nées. Le meilleur moyen d'arrêter les théories perverses qui s'emportent dans Tombre ^ c'est de donner aux esprits la complète lumière de la vie publique. Si l'on ne régularise une société oii s'agitent tant de mouvements divers , si l'on n'ouvre les issues , si l'on ne trace les voies , si enfin Ton ne fait pas toute sa part à l'esprit nouveau , ne vous étonnez pas que son exaltation , devenue fiévreuse » aboutisse^ des fureurs' inouïes. Qu'on y réfléchisse bien : les plus généreuses natures succomberont quelquefois aux atteintes du fléau. Gomme elles auront senti plus vivement le contraste que je viens de signaler et l'oppression de la pensée publique, elles seront plus facilement aussi entraînées vers ces doctrines abominables qui sont comme le désespoir de l'intelligence. On ne sait pas assez combien de forces actives sont perdues pour l'Allemagne ; nous voudrions en signaler quelques exemples et faire soupçonner la grandeur du mal. Ne sera-oe pas montrer , par des arguments terribles » l'urgence de ces réformes politiques sans cesse promises et sans cesse ajournées ?

Qu'on veuille donc bien nous pardonner la nudité de ce tableau. Il ne s'agit pas seulement ici de dénoncer les aberrations trop humiliantes pour la dignité de la philosophie ; c'est l'intérêt même des gouvernements de l'Allemagne^ de la Prusse

particulièrement , qui est en cause , et c'est à eux qu'il faut demander, au nom de la science et de la liberté , si une situation qui engendre de telles misères n'est pas condamnée sans retour.

Quand M. Arnold Ruge quitta l'Allemagne en lui jetant la malédiction que je traduisais tout-àl'heure , c'est en France qu'il chercha un refuge pour sa libre pensée.

Écrivain généreux , fondateur d'un journal qui a rendu de véritables services à l'esprit public , M. Ruge aimait passionnément sa patrie. Les Annales de HcUle , et plus tard les Annales allemandes , ont leur place marquée dans l'histoire littéraire et politique de l'Allemagne contemporaine. J*ai eu plus d'une fois l'occasion d'en parler, et j'ai signalé avec empressement les mérites sérieux de cette brillante publication. Pendant près de cinq ans, de 1838 à 1843, le recueil de M. Arnold Ruge a occupé le premier rang dans la presse allemande. Il représentait avec un éclat juvénile les désirs de la génération nouvelle ; il osait harceler à la fois et la science paresseuse des universités et rinspiration endormie de la poésie régnante ; de tous les côtés , il réveillait la vieille Allemagne ,

et devenait enfin ce que fut ohez nous le Globe dans la dernière période de la Restauration. Ce fut là du moins sa gloire au commencement de cette rapide campagne. Bientôt cependant cet esprit de suite , cette fermeté régulière , qui sont encore si rares en Allemagne, firent peu à peu défaut aux ardents écrivains des Annales de Halle. En haine delà réaction qu*ils combattaient, les jeunes défenseurs de la liberté renièrent les principes dont ils avaient le plus besoin. La vieille Allemagne était spiritualiste, et son spiritualisme excessif, en lui inspirant le dédain de la vie active , la rendait égoïste et incapable d'un progrès sérieux. Il fallait rajeunir le spiritualisme , l'associer aux idées nouvelles de réforme et de liberté ; quoi de plus naturel d'ailleurs et de plus légitime? Mais non ; les Annales de Halle se jetèrent dans l'excès opposé. Ce recueil si brillant devint un refuge ou les erreurs les plus antipathiques au génie de l'Allemagne se donnèrent rendez- vous. Un des amis de M. Ruge, son collaborateur le plus méritant, M. Echtermeyer, venait de se séparer de lui , et depuis cette séparation le mal croissait chaque jour. Tantôt je ne sais quel panthéisme subtil dans ses formes et grossier dans ses résultats , tantôt le matérialisme le plus sec , voilà quelle fut bientôt la philosophie des Annales de Halle.

Remarquez , en outre » que tout cela était prêché avec une autorité dictatoriale et comme par une bande de terroristes. On comprend que la faveur publique dut s'éloigner promptement. Quand M. Ruge fut chassé de la Prusse, cette brutale mesure n'indigna personne; deux ans plus tôt, lexpulsion de l'éloquent publiciste n'eut pas été possible. Les Annales de HaUe se reconstituèrent en Saxe (juillet 1841 ) « et prirent le nom d'Annal allemandes; du reste » le journal persistait résolument dans la fausse voie oii« il se perdait. Inquiété sans cesse par la censure , le recueil de M. Arnold Ruge ne fut pas plus heureux que sous l'administra tion prussienne , et deux ans ne s'écoulèrent pas avant qu'il fût suspendu par l'autorité. M. Ruge crut qu'une pétition à la chambre des députés de Saxe réveillerait le zèle de ses amis. Vain espoir I sa pétition , qui , trois ans plus tôt , aurait excité des sympathies si nombreuses , ne trouva pas un défenseur. On voulait bien s'intéresser à l'ardent écrivain ; mais comment prêter assistance à ces doctrines détestables , à cet athéisme cynique , dont les Annales allemandes étaient désormais le rempart? C'est alors que M. Ruge, désespérant de son peuple et de ses amis , commença de maudire cette patrie pour laquelle son âme , aujourd'hui égarée , avait livré jadis tant de généreuses batailles. Il partit , secouant la poussière

de ses pieds , ne voulant rien emporter de cette terre sans courage ; il partit le cœur gonflé , l'esprit plein de haine , et demanda un asile à la France.

Dans de telles dispositions, les éloges que nous prodiguera M. Ruge seront-ils bien sérieux? Devonsr-nous lui être très-reconnaissants de ce subit enthousiasme ? Certes , nous désirons l'amitié de l'Allemagne, et nous pensons qu'une grande victoire sera remportée pour la liberté du monde le jour oii des haines surannées ne troubleront plus l'intelligence de nos voisins. Chaque pas qui nous rapproche est une conquête. Tout écrivain qui combattra les odieuses absurdités du teutonisme , les détestables colères de M. Menzel , les emphatiques niaiseries de M. Léo , tout écrivain , tout publiciste , tout poète qui efiacera , par les moyens qui lui sont propres , cette inimitié impie , aura droit à la reconnaissance des deux peuples et servira la liberté européenne. Une condition pourtant est nécessaire pour que cette tâche soit bien remplie : c'est que l'Allemagne conserve son esprit , comme nous voulons conserver le nôtre. Uiie amitié féconde n'est possible qu'entre des esprits à la fois unis et contraires. Il s'agit d'ailier des forces difiPérentes qui se complètent. Si vous supprimez lune d'elles , pensez-vous faire à l'autre un présent bien précieux? Qui se réjouira de voir *M. Arnold Ruge se jeter dans les bras de la France , en pro-

344 LALLBXÂGNE

noaçant des paroles de haine contre son pays ? Ce n'est pas T Allemagne qui parle ici , ce n'est pas nn parti ; c'est un homme , c'est un esprit irrité , un esprit dont l'imprudente colère fera plus de mal que de bien à la cause de l'union des deux pays et réveillera les vieilles rancunes.

Certes, en toute autre circonstance, nous serions heureux d'entendre cette généreuse glorification de notre génie : « Voici le chemin de la France, le seuil d'un monde inconnu ! A la fin de notre voyage , nous trouverons la grande vallée de Paris , le berceau de l'Europe à venir, la vaste chaudière merveilleuse dans laquelle bout l'histoire du monde. »

Et plus loin , et sans cesse : « Paris est à nous

Paris appartient au monde. C'est ici que nous remportons nos victoires , ici que nous subissons nos défaites. » Ces paroles enthousiastes seraient un symptôme heureux , à une condition , je le répèle , c'est qu'elles partissent d'un cœur allemand. Or, il faut bien le dire , M. Ruge avait renié son pays quand il écrivait ces lignes ; et ce qu'il y a de plus triste, c'est que ce jugement , si dur qu'il soit, ne le blessera pas. M. Ruge se réjouira d'avoir été compris, il s'applaudira d'avoir dépouillé son ca* ractère et de n'avoir plus rien d'allemand , ni dans l'âme ni sur les lèvres. Pour nous, malgré notre fierté naïve , cet enthousiasme factice nous embarrasse un peu. Quand nous songeons aux motifs qui

poussent le fougueux publiciste et à la haine fiévreuse dont ce langage est empreint , nous nous tenons sur nos gardes. S'il faut tout avouer, enfin, ce don qu'il nous fait de lui-même nous inquiète et nous épouvante.

Une réflexion devrait nous rassurer. M. Arnold Ruge est un écrivain de Técole hégélienne , c'està-dire une intelligence très -germanique. Il a beau se révolter contre son pays , il en conservera bien quelque marque ineffaçable. Cet homme que nous gagnons à nos idées n'aura pas perdu pour cela Toriginalité native de sa race, il nous apportera autre chose qu'une maladroite contrefaçon de notre esprit. Hegel a tellement exalté sa patrie, il a donné aux peuples du Nord un sentiment si enthousiaste de leur mission dans le monde , qu'un disciple de cette grande école ne peut oublier longtemps les dogmes du mattre. Ne se souviendra-t-il pas que Hegel, dans sa Philosophie de l'histoire, divise la vie du genre humain en trois grandes périodes, et qu'après l'époque orientale, après l'époque grecque et romaine, arrivé aux premiers siècles de notre ère , il donne fièrement le nom de germanique à cette période qui est chrétienne avant toute chose? Lorsque Hegel exprimait son enthousiasme pour la race allemande, il semblait parfois le prêtre d'une religion ; il comparait son peuple à ces habitants de Samothrace qui étaient investis

du sacerdoce suprême, ou à la famille des Eumolpides qui avait la garde des mystères d'Eleusis. Le disciple d'une philosophie qui a proclamé en termes si magnifiques la mission de TÂllemagne , reniera-t-il toujours sa devise et son blason? Le pays de Luther et de Frédéric-le-Orand , de Goethe et de Hegel , occupe une place trop considérable dans la civilisation européenne , pour qu'un de ses enfants persiste à n'en pas tenir compte.

Voilà ce que nous pensions en voyant l'impétueux écrivain obéir si vite à ses rancunes. Nous avions tort : le souvenir des doctrines du maître ne l'arrêtera pas : il supprimera d'un trait de plume toute cette partie du système de Hegel , et l'Allemagne sera rayée de la carte. « Depuis Athènes et Rome, dit M.Ruge, l'histoire des hommes n'a été que rhistoire de leurs absurdités , et la nouvelle phase de l'humanité régénérée est bien jeune encore. Elle commence avec la Révolution française, car alors seulement on s'est rappelé qu'il y a eu jadis dans le monde des héros , des républicains et des hommes libres. » Le XVHP siècle ne croyait pas qu'il y eût dans l'histoire entière plus de quatre époques importantes : Périclès, Auguste, Léon X, Louis XIY, étaient les maîtres de ces périodes privilégiées. Au contraire , un mérite sérieux de notre temps, c'est l'impartialité de son esprit. Nous ne dédaignons plus, nous ne maudissons plus. Le

ET LA RÉVOLUTJON. 347

genre humain a été absous à ses âges divers , dans ses oeuvres les plus opposées , et , si le grand dogme de la fraternité humaine et de la solidarité de tous les temps doit se réaliser un jour, ce sera la gloire de notre siècle d'avoir contribué plus qu'aucun autre à cette réconciliation universelle. M. Arnold Ruge ne pense pas ainsi. Il est moins généreux , moins large que ne l'était l'esprit nécessairement exclusif de nos aïeux ; il diminue le programme de Voltaire. Troisépoques seulement : Athènes, Rome, la Révolution, voilà l'histoire du monde.

Cette parole est grave : M. Ruge nous apprend par là qu'il a rompu résolument avec l'inspiration de son maître. Une chose vraiment belle dans' la philosophie.de Hegel , c'est l'intelligence qu'il a eue de la continuité des révolutions humaines. Phénomène bizarre I ce puissant architecte d'abstractions a possédé plus que personne le profond instinct de la vie. Nul n'a senti comme lui le mouvement de l'humanité , le développement progressif des idées et des institutions. Ces théories , qui sont aujourd'hui dans le domaine commun , étaient nouvdles il y a quarante ans. Même après Yico , le mouvement était absent de l'histoire , Herder et Montesquieu s'en passent ; la meilleure gloire de Hegel , c'est peut-être d'avoir scientifiquement établixette marche non interrompue de ce qu^il appelle l'esprit du monde , der Weltgeist. Je ne dis pas que le

célèbre penseur de Berlin ait accompli la philosophie de rhistoire , qu'il ait trouvé la loi du développement de Thumanité; non, certes, il s'en faut bien, mais l'idée même de ce développement, le sentiment de cette marche incessante , n'ont été établis par personne avec la même autorité. D'après ce système , et c'est là une belle conséquence , il n'y a plus d'époques historiques sans valeur, il n'y a plus ni déserts ni landes dans la série des âges. Cette théorie gouverne aujourd'hui toute Thistoire , l'histoire politique , l'histoire des lettres et des arts : elle a été appliquée et rectifiée sur tous les points ; ce qu'il y avait de trop impérieux , de trop fatal dans l'enchaînement logique décrit par Hegel , a disparu chez nos historiens , pour laisser place au jeu des volontés particulières et concilier le plan divin avec la liberté de l'homme. Avec cette correction indispensable, la pensée de Hegel est présente au fond de tous les travaux historiques de la France actuelle , et c'est un fait assez digne de remarque dans un pays qui, au siècle dernier, avait mis l'histoire générale en poussière et nié avec une éclatante ironie l 'enchaînement des époques. Cette Philosophie de l'histoire, à la fois si amusante et si triste , que Voltaire attribue à l'abbé Bazin , et la Philosophie de V histoire de Hegel , écrites à quarante ans de distance , sont séparées par un intervalle énorme : d'un pôle à l'autre , la

distance est moins longue. Ce que l'abbé Bazin appelle philosophie de l'histoire n'est autre chose qu'un réquisitoire d'une gailé impitoyable contre la pauvre espèce humaine. Pour l'abbé Bazin et pour Voltaire , il s'agit de prouver que l'humanité est toujours dupe, que l'histoire n'a jamais été qu'un amas de fables grossières , et qu'il est impossible de croire à rien , bien loin de croire à un plan providentiel. Le gros du genre humain a été et sera toujours imbécilley voilà pour l'histoire de l'esprit humain ; les plies insensés sont ceux qui ont voulu trouver un sens à ces fables absurdes et mettre delà raison dans la folie, voilà pour la philosophie de l'histoire. Un demi-siècle ne s'éfait pas écoulé depuis que Voltaire avait dispersé de son souMe cruel la sainte poussière des générations, quand Hegel , reprenant la pensée de Vice , trop effacée dans Herder et dans Montesquieu , célébra avec un austère enthousiasme l'esprit universel et ses destinées toujours agrandies. Lequel des deux a raison, de Voltaire ou de Hegel? On peut l'affirmer, ce n'est pas la pensée de Voltaire qui dirige désormais la science; notre siècle croit fermement à la signification sérieuse de l'histoire, et la France a accueilli ces hautes doctrines en y ajoutant la précision de son esprit. Eh bien ! voilà un Allemand qui nous arrive, et, pour nous faire hommage, savez- vous ce qu'il imagine? Il renie , croyant nous flatter.

les doctrines que nous avons reçues de ses maîtres ! Avouez qu'il est piquant de voir un fervent disciple de Hegel se convertir à h philosophie de V histoire de Tabbé Bazin !

Beaucoup de personnes , en France , s'obstinent à juger rÂlIemagne actuelle d'après le tableau qu'en a tracé M™® de Staël. Nos voisins nous adressent souvent ce reproche; ils ont tort pourtant » car, si nous les connaissons mal , ils nous le rendent avec usure. Les esprits sont nombreux , audelà du Rhin , pour qui la France d'aujourd'hui est toujours la France de Voltaire ; et , quand M. Arnold Ruge prétend flatter notre orgueil en reniant l'esprit de notre temps pour l'esprit du dernier siècle, son illusion ne lui appartient pas en propre. Seulement cette erreur, chez une intelligence aigrie , devient plus obstinée et plus fertile en conséquences mauvaises. C'est ainsi qu'ayant supprimé son pays dans l'histoire des idées, il le désavoue avec injure et s'établit en France comme dans la véritable patrie de son âme. De là , dans les éloges qu'il nous prodigue, je ne sais quoi de suspect et de fâcheux. C'est la punition de ces amitiés factices , qu'on n'ose s'y abandonner avec confiance , et qu'elles semblent toujours une arme impie aux mains d'un transfuge irrité. Et dans quel moment M. Arnold Ruge se sépare-f-il de son pays avec une dureté si méprisante? Au moment •

OÙ ce pays travaille noblement à la conquête de ses droits. Il semble qu'il y eût un autre rôle à jouer pour un esprit aussi élevé , pour un cœur aussi ardent que le sien. Certes, c'est toujours un crime d'outrager sa patrie ; mais , quand la patrie s'émeut pour une cause sainte , quand d'une frontière à l'autre le même esprit de réforme , le même espoir de régénération enthousiasme toutes les intelligences , que penser de celui qui choisit une telle heure pour insulter ses frères et se séparer d'eux? Ce subit attachement à l'antiquité républicaine et à la Révolution française est-il bien sincère? Devons-nous être fiers d'avoir conquis ce dévouement passionné? Qu'est-ce donc qui pousse enfin M. Ruge? Est- ce l'amour de cette vérité éternelle qui n'a point de patrie, ou n'est-ce que son orgueil altéré de vengeance? Je ne pense pas que la réponse soit douteuse.

M. Arnold Ruge , tourmenté par sa conscience , prévoit et discute nos objections. 11 rappelle l'exemple de Voltaire, et la moitié de sa vie passée à l'étranger, et son dédain pour les Welches ; il cite ses vers à Helvétius :

Votre livre est dicté par la saine raison; Partez vite et quittez la France.

Il aurait pu en citer beaucoup d'autres sans nous convaincre. Il aurait pu citer cette phrase d'une

lettre au marquis d'Ârgeus : « ËtablUsez-veus à Berlin; la raiaon, Te^rit, la vertu, y ycmt renaître. C'est la patrie de quiconque pense. » Il aurait pu réunir toutes les saillies , toutes les irrévérences échappées à la verve irritée de ce rare esprit , les unes aussi sensées qu'elles sont vives , les autres certainement très -regrettables et trtefâcheuses ; qu'importe après tout? Y a-t-il là une excuse pour M. Arnold Ruge? Je réponds d'abord que la France, à l'époque où Voltaire parlait ainsi , ne luttait pas, comme rAUemagne actuelle, pour la plus sainte de toutes les causes. Je réponds surtout que Voltaire , au plus fort de ses rancunes , n'a jamais été infidèle au génie de la France , qu'il avait les yeux sans cesse dirigés vers Paris-, ei qu'il a poussé le sentiment et même l'outreeuidance patriotique au point de parcourir l'Allemagne sans daigner s'occuper d'elle. Reprocher à Voltaire d'avoir renié son pays , cela n'est p^mis qu'aux écoliers de ce grand et passionné Joseph de Maistre. Évidemment M. Ruge ne sait pas quels alliés il se donne. Bien loin d'abandonner la France , Voltaire la faisait triompher partout. Je ne dis pas seulement qu'il songeait tous les jours au jugement des Athéniens, comme dans cette phrase d'une lettre à Maupertuis : a Je suis comme ces Grecs qui renonçaient à la cour du grand roi , pour venir être honnis par le peuple d'Athènes. i>

Ce n'est point assez ; je dis qu'il emportait le drapeau , et que le séjour dé Voltaire à Berlin était la conquête du Nord par l'esprit français. Klops^tock et Lessing le savaient bien quand ils préparaient contre cette influence une réaction si glorieuse. Je ne conçois pas que M. Ruge oublie ou confonde toutes ces choses. S'il ne reniait pas son pays tout autrement que Ta fait Voltaire , ses amis ne seraient pas si alarmés.

Il semble que je soutienne ici une thèse singu^ Hère. Pourquoi repousser cet homme qui vient à nous? Il y a entre l'esprit allemand et l'esprit français une hostilité sourde, il y a des haines et des rancunes qu'on exploite avec une habileté perfide, et qui empêcheront long-temps encore l'union des deux peuples , cette union si désirable pour la liberté européenne. Pourquoi donc ne pas ouvrir nos rangs à l'éloquent rédacteur des Annales de Halle, au disciple d'une école qui a résumé les prétentions les plus hautaines du génie germanique? C'est là une conquête importante. Que son pays se plaigne, rien de mieux; pour nous, avons-nous le droit de lui adresser ces reproches? Est-ce à nous de lui prêcher l'amour de l'Allemagne? Oui, c'est à nous que ce droit appartient , car de telles œuvres irritent le sentiment national chez nos voisins et éloignent le jour de la réconciliation. Ce n'est pas tout : cette haine T. I. 23

pour son pays va se changer en un système , et , après avoir désavoué sa patrie , il nous enseignera à nous-mêmes que nous devons désavouer la nôtre. Âvais-je tort de me défier de sa passion subite pour la France? Hélas! je ne me trompais pas, et M. Ruge, d'ailleurs, n'a pas voulu entretenir longtemps l'illusion de ceux que son enthousiasme avait pu séduire. Remercions-le d'avoir été si sincère. Au milieu des études diverses que lui inspira son séjour à Paris et qu'il a loyalement reproduites dans son curieux ouvrage , il y a tout un traité sur le patriotisme. Encore une fois, tenons- lui compte de sa franchise ; désormais il n'y a plus d*équivoque possible ; nous savons ce que M. Ruge aime dans notre France et à quelles conditions il change de patrie.

Ce traité est décisif. L'auteur y combat le patriotisme avec une fureur qui révèle toute sa pensée. Ce n'est pas seulement le patriotisme germanique , l'emphase burlesque des teutomanes , que M. Ruge attaque si résolument. Je comprendrais cette polémique dirigée contre MM. Menzel et Léo. Encore sur ce point faudrait-il bien s'entendre ; car, si les théories hypocrites qui confondent la patrie avec le moyen-âge féodal et brouillent à plaisir les idées du peuple, sont insupportables à tous les cœurs droits, comment oublier que la vraie patrie allemande désormais est l'Allemagne moderne, l'Âlle-

magne des penseurs et des poètes , celle qui a fondé son unité dans Tordre des intérêts intellectuels avant de l'établir dans les faits, et qui ne regrette pas le XIP siècle ? Louis Boerne , qui a livré de si rudes et de si brillants combats à la teutomanie , n'a jamais commis la faute de confondre des choses si différentes. Il a attaqué le faux patriotisme au proât du vrai. L'auteur des Couches politiques, M. Prutz , a écrit sur ce sujet une scène fort spirituelle que Louis Boerne eût applaudie avec joie. Le poète , très-bien inspiré cette fois , introduit dans son drame un personnage suspect qui célèbre avec beaucoup d'onction et de componction cette Allemagne si adorée des romantiques , la vieille Allemagne d'Ârminius ou de Frédéric Barberousse. Heureusement son interlocuteur complète la définition et lui crie avec une verve impétueuse : a La patrie de Barberousse I Oui , et de Luther , et de Frédéric. Pourquoi t'arrêter dans l'antichambre? » Rien n'est mieux dit, et l'on ne pouvait indiquer plus nettement l'état de la question . La poser ainsi , c'est la résoudre. Les hommes de cœur que révoltent le patriotisme menteur de M. Menzel et l'enthousiasme rétrospectif de M. Léo , seront-ils assez imprudents pour envelopper dans le même dédain l'Allemagne du passé et cette Allemagne nouvelle, cette vraie patrie de leur âme , au sein de laquelle fermentent tant d'espérances généreuses ? On leur

356 L*ALLEMÂONE

parle du saint empire romaÎD, on se passionne pour les empereurs de la maison de Souabe, et, parce que ces puériles fantaisies ont trompé même des esprits distingués , les voilà qui se découragent et qui rompent avec leurs frères ! N'est-ce pas une puérilité tout aussi coupable? Il serait si facile pourtant de rétablir la vérité et d'opposer à ces vieux noms qui ne représentent plus rien de vivant les héros des générations nouvelles , ces glorieux noms pleins d'encouragements et de promesses ! La patrie d'Ârminius ou de Totila , qui inspire au roi de Bavière une exaltation si divertissante, ne parle point à votre âme ; en penserez-vous autant de la patrie de Leibnitz? Voilà ce que je dirais à tous les esprits généreux qui se révoltent et avec raison contre les inepties du romantisme allemand ; voilà ce que je dirais à M. Arnold Ruge , si M. Ruge n'avait point dépassé les frontières du parti auquel je m'adresse. Ce qu'il attaque , c'est le patriotisme, quel qu'il soit ; c'est l'attachement de Thomme au sol qui l'a nourri, au tombeau de ses pères, au berceau de ses enfants ; c'est la pieuse reconnaissance d'une âme qui se sent vivre dans le passé et dans l'avenir avec la pensée de tout un peuple. Il y a partout , non pas seulement dans l'Allemagne régentée par les absurdes théories de Menzel et de Léo , il y a dans l'ancien monde et dans le nouveau > il y a au nord et au midi un mal qu'il faut

combattre , une superstition q»4I faut extirper : c'est le sentiment de la patrie. A la bonne heure! Cela s'appelle parler net pour un philosophe allemand. On est bien sûr ici de ne pas discuter dans les ténèbres.

M. Ruge a pris pour épigraphe de son traité quelques vers de M. de Lamartine. L'auteur de la Marseillaise de la Paiœ s'est écrié généreusement :

Nations , mot pompeux pour dire barbarie , L'amour s'arrôte-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; La fraternité n'en a pas !

Qu'est-ce à dire? N'est-ce pas là un cri de poète, un élan irréfléchi? L'éloquent écrivain sait bien que la patrie n'est pas une invention de la haine ; il a démenti mille fois cette imprudente parole. Il ne peut oublier que la fraternité du genre humain , loin d'exclure le culte de la patrie , le suppose et l'exige. Les peuples ne seront jamais alliés d'une manière sérieuse , s'ils n'existent d'abord sérieusement , s'ils ne sont en possession d'eux-mêmes , s'ils ne vivent de toute leur vie morale dans ce sentiment supérieur qui s'appelle l'amour de la patrie. Que deviendrait la fraternité entre des fantômes de peuples? On ne s'unit pas dans la mort. A coup sûr, M. de Lamartine , en écrivant ces vers, n'a pas voulu tracer le plan d'un système;

mais voilà le tribun qui arrive et qui déduit de ces brillantes prémisses tout un traité, toute une théorie métaphysique, historique, politique, dans laquelle les impiétés du patriotisme sont magistralement démontrées. Cette superstition qui inspire au tribun une horreur si grande, c'est pour lui un degré inférieur, un degré vulgaire et presque bestial de Tamour; bien plus, ce n'est quune fiction , c'est une hypocrisie : l'amour de la patrie n'est pas possible. Qu'est-ce que la patrie? Une abstraction ; l'amour, dit M. Ruge , veut des réalités. Et de âdit , l'amour de la patrie n'existe pas. Est-ce la noblesse qui aime sa patrie? Toutes les aristocraties d'Europe font cause commune. Est-ce la scrence? Il n'y a plus de frontières pour les idées. Est-ce la classe ouvrière? Est-ce le peuple des fabriques? Nulle part, assure M. Ruge, on n'a plus de dédain pour ces vertus de parade. Où donc trouver ce sentiment du pays? Dans le peuple des campagnes peut - être ; mais c'est l'amour du village, l'amour du sol, c'est-à-dire un grossier instinct de nature, Naturtrieb. Et d'ailleurs les paysans , croyez-en le démocrate , ne sont pas encor(> «3ntrés dans la civilisation. Existences indécises , encore mal détachées de la glèbe , à moitié brutes, à moitié hommes, ils sont les derniers représentants du passé, les païens (pagani) du monde nouveau. Pardonnez-leur si la superstitioa

de la patrie a jeté quelques racines dans leurs sillons grossiers. Ce n'est pas tout : le patriotisme est une religion, et ce seul mot est un arrêt de mort aux yeux du tribun. Toute religion est un état inférieur de Thumanité. Celle-ci règne sur la terre comme l'autre dans le ciel ; toutes deux sont fondées sur une équivoque, sur une abstraction, sur quelque chose qui n'existe pas. Pourquoi l'homme , qui doit se développer librement, s'est-il sacrifié pendant des siècles à la religion du ciel ? Pourquoi se sacrifierait-il aujourd'hui à la religion de la terre? Sacrifice , dévouement , paroles impies, puisqu'elles sont contraires à la liberté! Ce n'est donc pas assez de rejeter l'idée de Dieu , il faut se débarrasser aussi de l'idée de la patrie. Il y a surtout un homme qui est à ia fois le prêtre et la victime de la religion , c'est le soldat. Quand la superstition de la patrie sera détruite , la victime sera sauvée, le prêtre redeviendra homme.

Après ces belles théories , l'auteur examine tourà-tour le patriotisme de chaque pays. Il cherche quel est ce sentiment en Angleterre , en Amérique , en Allemagne, en France. Ici nous ne sommes guère plus épargnés que les autres. Notre patriotisme , on veut bien le reconnaître , est plein d'idées : c'est le souvenir de la Révolution , c'est la conscience de notre mission civilisatrice; mais, sachons- le bien , la Révolution n'a presque rien

ddO . L'ALLEMAGNE

fait. GardoD6*nous de croire qu'elle ait atteint l'idéal du monde nouveau; elle ne Ta même pas entrevu. Deux choses surtout , selon M. Arnold Ruge t sont complètement antipathiques aux principes qu'il prêche : c'est, d'une part, la religion ou la morale; de l'autre , le sentiment de la patrie. La morale oblige en eflfet , et la patrie n'oblige pas moins : or, nous savons ce que M. Ruge pense de toute obligation , et comment il apprécie ce .que le vulgaire honore sous le nom de sacrifice. La morale veut des cœurs purs , la patrie veut des héros ; c'est pour cela que la morale et la patrie sont la ruine de la vraie liberté. Eh bien ! que représentent, selon M. Ruge, les deux principales figures de la Révolutixxn , Robespierre et Bonaparte ? Précisément ces deux fléaux de l'ancien ordre de choses , la morale et l'héroïsme. Un moine et un capitaine, voilà ce qu'a produit la Révolution française ! Vraiment , cette doctrine est originale , et l'auteur doit bien mépriser tous nos historiens. Ni M. Mignet ni M. Thiers n'avaient soupçonné cela. Quant à M. de Lamartine , bien que M. Ruge invoque le patronage de ses vers , je doute qu'il trouve grâce désormais devant ce hardi métaphysicien de la Révolution. Et nous qui pensions en toute candeur que M. Ruge venait mettre au service de la France sa plume et son talent ! On l'a vu , nous n'acceptions pas le ^acrifice de TAUemagne , nous le repoussions dis-

crëtement; nous disions à M. Arnold Ruge : Prenez garde de trop aimer la France, de renier votre patrie , vos maîtres , vos amis ! Quelle n'était pas notre erreur! Au moment où M. Ruge désavouait r Allemagne et proclamait que Paris tenait dans ses mains les destinées de Tavenir, à ce moment-là même il jugeait notre gloire avec toutes les subtilités baroques de la moderne scholastique allemande. Que va-t-il substituer pourtant à ce sentiment de la patrie, quand il Taura détruit, comme il Tespërebien, au fond de la conscience humaine? Un autre sentiment, un autre amour, qui n'a pas encore de nom dans les langues bien faites et que M. Ruge appelle humanismus. Ce n'est pas Tamour du genre humain , ce n'est pas le dogme sublime de la fraternité, notions trop abstraites pour la jeune école hégélienne; qu'est-ce donc? C'est TAwmanismus. Je crois me souvenir que le spirituel auteur de Dupont et Durand a trouvé pour cette idée nouvelle un terme parfaitement approprié, une dénomination adéquate, comme dirait M. Ruge. On se rappelle l'enthousiasme de Dupont quand il expose à son ami ce beau système social dont les éditeurs ne veulent pas, et qu'il lui dépeint les félicités futures de l'Humanité régénérée :

Le monde sera propre et oet comme une écuelle , L'humanitairerie en fera sa g&melle.

L'humanitairerie ! Voilà la traduction exacte de

Vhumanismus de M. Ruge. Hélas! tout cela est plus triste que bouffon , et , malgré tant de sujets de gaîté , l'impression de ce livre est singulièrement pénible. Il est trop évident, en effet, que Tauteur n'est pas libre , qu*il n'est plus maître de lui-même, que cette ferme intelligence, si active hier et si vaillante , est en ce moment troublée et jetée hors de ses voies. Complication bizarre! Ce grand prédicateur de Vhumanismus est très-souvent l'ennemi déclaré des socialistes. Il occupe la limite étroite qui sépare la jeune école hégélienne et toutes les sectes du socialisme moderne. Beaucoup de ses amis ont franchi le Rubicon ; pour lui , il ne sait que faire , il va d'une rive à l'autre et se bat tourà-tour contre les deux armées. Tantôt un noble instinct philosophique se révolte en lui contre la vulgarité des sectes nouvelles , et , comme fait ici M. de Lamennais, M. Ruge signale nettement les conséquences désastreuses de leurs grossières théories ; tantôt la crainte d'être dépassé , le désappointement, l'orgueil malade, font chanceler cet esprit inquiet et lui arrachent des concessions inattendues. Son livre, écrit avec un talent trèsalerte, est un amas de contradictions pénibles. Intelligence troublée, déchirée, M. Ruge. est pour le spectateur réfléchi un triste et curieux sujet d'étude; il porte en lui toute la confusion de la nouvelle philosophie hégélienne.

Un mot encore avant de fermer ce livre. Toutes les discussions de M. Arnold Ruge, toutes ses dissertations sur des sujets très-divers aboutissent à un seul enseignement, V humanismus , Rien de mieux ; mais les arguments qu'il emploie contre l'amour de la patrie ne frappent-ils pas également cet amour de Thumanité dont il attend des merveilles? Si la patrie est une religion , c'est^-à-dire , selon M. Ruge , une chose mauvaise et condamna* ble , le dogme de la fraternité des hommes n'est-il pas un dogme très-religieux aussi? Si Tamour de la patrie est un sentiment hypocrite et une vertu impossible , parce que , selon les nouveaux hégéliens, Tamour a. horreur des abstractions et veut des réalités vivantes , Tamour du genre humain n'est-il pas condamné plus rigoureusement encore par ce noble système? Quoi ! vous ne vous apercevez pas que vous empruntez aux scholastiques les plus barbares un nominalisme grossier et que vos erreurs se retournent contre vous-même? M. Arnold Ruge est trop ému, trop agité, pour tirer une conclusion logique : ne le pressons pas. Quelque autre, soyez-en sûr, s'emparera des conséquences de sa pensée et les développera jusqu'au bout. Sur ce terrain les choses vont vite en Allemagne , et les systèmes se complètent les uns les autres. L'indécision même de M. Ruge convient au caractère général de son livre. Pauvre chef d'école aban-

donné de son parti , dépassé par ses successeurs , que de concessions il a faites et toujours yaiuement ! Sa foi aux idées , son spiritualisme généreux , il les a échangés contre un matérialisme qui n'est pas dans son cœur. Puis il a renié sa patrie et s'est jeté entre les bras de la France. Cette France, à son tour, il Ta repoussée, il a maudit toute patrie , et il a invoqué le genre humain ! Là cependant il s'arrête devant la logique qui Tentraîne. Ame généreuse, esprit égaré, son tourment me rappelle la victime des temps anciens, le malheureux chargé d'expier lea désordres de tous. Personne n'a plus vivement représenté le délire de la nouvelle école hégélienne ^ personne n'en a souffert comme lui, personne n'a plus de droits à une sévérité sympathique.

Cette conclusion que M.Arnold Ruge n'a pas voulu donner à son système, un logicien sans peur, M. Stirner, l'a dégagée résolument. Le livre dans lequel il Ta proclamée paraissait l'année même où M. Ruge écrivait son traité du patriotisme. Ce travail de M. Stirner nous arrive donc très à propos pour qu'il n'y ait pas de lacune dans la science nouvelle , pour que les conséquences s'ajoutent les unes aux autres , et que la pensée du système soit

manifeste. Ce n'est pas moi qui ai confronté ces deux livres ; ils se tiennent , ils sont inséparables. Qu'on ne voie pas dans ce rapprochement un artifice de composition ; M. Stirner continue M. Ruge et termine un enchaînement d'idées, une déduction logique dont le dernier degré est atteint. La jeune école hégélienne accomplit dans le livre de M. Stirner sa période de dissolution et de ruine. M. Ruge et M. Stirner, ces deux noms me suflRsent pour faire connaître aussi sûrement que possible cette suite d'extravagances qui, depuis une dizaine d'années, se développe dans Técole allemande avec une rigueur mathématique.

On ne sait pas en France ce qui se passe à l'heure qu'il est au sein de la science germanique. On ne sait pas combien de folies , combien de systèmes effroyables se sont succédé depuis le livre du docteur Strauss. Il serait difficile, en effet, de connaître une situation si éloignée de nous , et plus difficile encore de l'exposer nettement. Je l'ai tenté plus d'une fois; mais comment se rendre intelligible dans un pareil sujet ? Comment ramener à la précision de notre langue tant d'idées incohérentes et un fatras si pédantesque? Les Allemands se croient bien vifs , bien dégagés , et cette jeune école hégélienne s'est long-temps enorgueillie de je ne sais quelle légèreté d'emprunt; vains efforts ! Ils retombent bien vite dans les

distinguo de la scholastique. J'avais donc renoncé à une entreprise si périlleuse; j'avais désespéré de faire jamais comprendre ce qu'ont produit depuis dix ans Strauss , Bruno Bauer et Feuerbach , quelle révolution ils ont poursuivie et quelles ruines ils ont entassées l'une sur l'autre. Voici cependant que M. Arnold Ruge vient à notre aide. Les mémoires intimes de sa pensée nous donnent le tableau vivant des phases diverses que la philosophie hégélienne a parcourues; bien plus, pendant qu'il publie son livre, M. Stirner en fait la conclusion , M. Stirner atteint audacieusement le dernier terme , la dernière folie de cette école. Désormais les choses sont plus nettes, et il est permis d'en parler. M. Arnold Ruge est un noble cœur en qui se débattent douloureusement les diverses théories de l'école : chez lui , point de détails inutiles , rien que les conséquences pratiques de chaque doctrine; ce n'est pas un pédant qui parle , c'est une âme. En même temps M. Stirner termine cette série de systèmes qui s'enchaînent, et en les résumant tous, en les détruisant tous , il les fait mieux comprendre. Profitons de cette lumière inattendue. Qu'on ne s'efiraie pas ; je n'ai ni le dessein ni le courage de conduire le lecteur au milieu de cette scholastique inextricable. Je serai bref et ne prendrai que le résultat de chaque système. Or, voici en peu de mots quelle fut la marche des idées.

Strauss avait nié la divinité du Christ ; le récit des Évangiles n'était pour lui qu'un tissu de légendes et de mythes populaires, lesquels exprimaient les pensées , les préoccupations , les désirs de Tâme humaine à une époque donnée. C'est ainsi que les héros de la Grèce ont eu leurs légendes , qui renferment toutes un sens caché et sont une vive expression de l'état des esprits à un certain moment de l'histoire. De toutes les légendes, la Judée a fourni la plus belle, la légende religieuse, préparée par le caractère du peuple, par ses traditions, par les mystiques espérances dont il avait le dépôt. L'Humanité, en adorant cette merveilleuse figure du Christ , n'adorait donc que son propre ouvrage. On sait quel fut l'effet extraordinaire de ce livre , écrit avec un calme imperturbable et appuyé sur une érudition de bénédictin : il semblait que l'audace ne pût aller plus loin. Le christianisme, si la théorie de Strauss était exacte , n'était-il pas ébranlé dans sa base ?

Ce n'était là pourtant que le début de la jeum école hégélienne. Cet ouvrage, qui d'abord avait épouvanté TÂllemagne , devait bientôt paraître singulièrement timide. Quel est , en effet , d'après le système de Strauss , le véritable auteur de cette miraculeuse histoire du Christ ? C'est l'esprit humain, c'est la pensée de tous. Qu'est-ce à dire? Il y a donc un mystérieux pouvoir, nommé l'esprit

du genre humain , dont cette histoire est l'œuvre? Expliquer ainsi la naissance du mythe, n'est-ce pas l'absoudre? N'est-ce pas lui donner encore un fondement sacré? Je sens là quelque chose de vague et d'équivoque; cherchons nettement la vérité. Si la base du christianisme est détruite , point de subterfuges , parlons franc et net. Celui qui s'exprime ainsi est un théologien de Bonn , M. Bruno Bauer. M. Bruno Bauer rejette donc sans hésiter cette mystérieuse intervention de l'esprit humain. Les Évangiles ne sont pas l'œuvre de la foule ; chacun de ces livres a été composé par un seul homme , et l'Évangile primitif, celui dont les trois autres ne sont qu'une reproduction , est né librement, spontanément, d'une inspiration particulière à son auteur. Pour comprendre la naissance de ce livre, il suffit d'interroger l'esprit théologique. Qu'est-ce qu'un théologien? Quels sont ses instincts , ses tendances , ses passions ? M. Bruno Bauer, théologien lui-même et naguère encore théologien exalté , soumet ce qu'il appelle l'esprit théologique à une analyse cruelle et injurieuse; selon lui, peu importe au prêtre le moyen qu'il emploie ; sa passion l'aveugle , et , pourvu que sa doctrine se répande , toute invention est bonne. Tel est le résumé de cette critique , et c'est ainsi que Saint Marc, le premier des évangélistes , a écrit l'histoire de Jésus. M. Bruno Bauer retombe

ici dans le voltaîrianisme le plus vulgaire, dans rétroit point de vue aussi pardonnable il y a cent ans que ridicule aujourd'hui ; seulement , le théologien de Bonn n'oublie pas d'envelopper ses doctrines dans là phraséologie hégélienne , ce qui donne toujours un air de profondeur et suppose je ne sais quelle supériorité dont un écrivain français est incapable. Pour nous , que l'exégèse ailemande regarde de si haut , pouvons-nous voir ici autre chose que Voltaire , moins son esprit agile et son âme ardente, Voltaire affublé d'une perruque et d'un gros bonnet? Il y avait toutefois une chose neuve dans la Critique des Évangiles de M. Bruno Bauer, c'était la vigueur de l'attaque et cette lutte à mort avec l'esprit théologique. Quand on vit cet homme d'église flétrir ainsi , non pas tel système ou tel autre , mais le fond de tous les systèmes , la base de toute doctrine , on comprit que Strauss était dépassé et qu'un coup bien autrement terrible venait de frapper les idées religieuses.

Ce n'était point assez : le radicalisme hégélien exigeait davantage. Cet esprit théologique , si rudement terrassé par Bruno Bauer, pouvait se relever en se purifiant. Pourquoi ne profiterait-il pas un jour du progrès des idées? Qui l'empêcherait d'être sincère , après avoir été fourbe ? Une religion nouvelle n'était donc pas impossible ; une religion philosophique , enseignée par des théolo- T. 1. 24

giens sans passion , pouvait succéder aux duperies qui , selon Bruno Bauer, abusent le monde depuis six mille ans. C'était laisser une espérance à l'âme qui cherche Dieu , et vous comprenez comment Fauteur de la Critique des Évangiles , l'ennemi le plus violent de toute idée religieuse , fut bientôt déclaré suspect.

Celui qui se chargea de le détrôner à son tour fut M. Feuerbach, le dialecticien le plus subtil et l'un des plus intrépides novateurs ^e la moderne philosophie allemande. Bruno Bauer, s'il faut en croire M. Feuerbach, a détruit la théologie, mais c'est en théologien qu'il Ta détruite. Son athéisme a quelque chose de fanatique et de superstitieux. Bruno Bauer est le dernier des théologiens, et l'on sent qu'il se débat encore dans les entraves de cette théologie qu'il renverse. Or, rien n'est fait , pense M. Feuerbach , tant qu'on n'est pas hors de cette science maudite. Sortons-*en donc. Ne demandons pas , comme Strauss , quelle est l'origine du mythe de Jésus ; ni , comme Bruno Bauer, quelles furent les préoccupations, les passions, les impostures nécessaires de l'esprit sacerdotal. Laissons là cette théologie stérile, et posons franchement le problème : Qu'est-ce que la religion? Comment l'idée de Dieu naît -elle dans l'homme ? Ce n'est point assez de savoir que la religion chrétienne est morte; se peut -il

t[u*il y en ait jamais une autre? Voilà la grande affaire.

Cette discussion, très -longue et très - subtile , conduit M. Feuerbach à affirmer que la religion n'est autre chose que Tensemble de nos instincts les plus élevés prenant un corps et devenant un système. Ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme , c'est l'homme qui a créé Dieu. L'homme a détaché , pour ainsi dire, la plus noble partie de son âme; il lui a attribué naïvement une existence distincte, et l'a nommée tour-à-'tour Brahma^,. Jupiter, Jéhova , Jésus. En adorant Dieu depuis six mille ans , l'homme est dupe d'une illusion' sublime : il s'est dépouillé au profit d'un être imaginaire. Cette- faculté que possède l'homme de se dépouiller ainsi et de s'adorer lui-même est une des facultés les plus hautes , celle qui met le plus d'intervalle entre l'homme et la brute; mais , pour que cette faculté fût féconde , il faudrait que l'homme religieux sût bien que c'est lui qu'il adore. II ne le sait pas , et de cette ignorance où il est résultent des conséquences pernicieuses ; car , en se dépouillant pour réaliser une création chimérique de la pensée, il se réduit lui-même à n'être qu'une moitié d'homme, un* homme mutilé, un* monstre , un non -être , Unwesefi. De là tous les vices enfantés par l'esprit religieux, delà l'orgueil, de là le fanatisme et la haine.

372 L'ALLEMAGΌ

Que faire pour mettre un terme à tant d'erreurs ? Rétablir Tunité de Thomme que Thomme a brisée sans le savoir , restituer au genre humain ce que le genre humain donnait à un être fantastique. Nous ne détruisons pas le dogme, dit M. Feuerbach , nous l'expliquons , et par là nous lui rendons sa valeur vraie. L'esprit humain a dit partout : Il y a un Dieu! Nous ne repoussons pas cette vérité ; oui , il y a un Dieu , mais quel est ce Dieu? Trompé par l'excellence de son être , l'homme a pris ses idées pures , sa raison , pour une essence supérieure qu'il a appelée Dieu, et à qui il a prodigué de siècle en siècle ses meilleurs trésors. Chaque religion nouvelle n'était que le développement de sa propre nature , et c'était toujours cet être chimérique , Dieu , qui profitait du progrès de l'humanité. Quand le genre humain , après le long sommeil de l'Inde , s est réveillé en Grèce , il ne s'est pas écrié : Je suis libre I il a adoré la sage Minerve et l'intrépide Apollon. Quand l'humanité s'est élevée au-dessus du polythéisme , elle n a pas contemplé avec orgueil l'œuvre immense qu'elle accomplissait , elle n'a pas été fière d'avoir produit Platon , Aristote , elle n'a pas joui de sa grandeur ; toutes ses doctrines incomparables , toutes ses sublimes pensées , elle les a données à Jésus ! Pauvre humanité, si magnanime, si généreuse, toujours dépouillée au bénéfice d'une chimère et agenouillée

devant le- reflet de sa propre gloire ! De cette gra* dation toujours croissante, il résulte que plus une religion est haute , plus Thomme est misérable ; car, si la religion est plus élevée , si le Dieu est plus pur et plus vrai , il ne Test qu'aux dépens de rhomme. La grandeur de Dieu correspond toujours à la misère du genre humain. Dans l'antiquité grecque , la religion était moins élevée et l'homme valait mieux; il était plus libre, plus maître de ses facultés, c'est~à--dire qu'il s'était moins dépouillé pour son Dieu. Restituons donc , dit M. Feuerbach , restituons à l'humanité la pleine conscience de son être. Qu'elle cesse de donner à un être de fantaisie ce qui lui appartient en propre; qu'elle ne fasse plus deux parts de sa nature , qu'elle se sache Dieu !

Certes, exposé ainsi brièvement et réduit à ses résultats précis , le système de M. Feuerbach est monstrueux ; mais l'ouvrage qui le contient (l'Essence du Christianisme, Bas Wesendes Christeiithums) révèle un talent de dialectique incontestable. Il y a , chose étrange ! une subtilité prodigieuse au service de ces doctrines si tristement grossières. Ce talent de l'écrivain, cet appareil scientifique, cette finesse extraordinaire , cachèrent à bien des yeux la banale vulgarité de ces erreurs ; le livre de M. Feuerbach exerça une influence décisive sur les jeunes hégéliens et sur les nouvelles généra-

lions qu'attire chaque année leur drapeau. Aussi bien M. Feuerbach n'est pas un de ces aventuriers qui <mt besoin de scandale : c'est une intelligence austère. Fils d'un des 'plus grands jurisconsultes de r Allemagne , il a été façonné de bonne heure aux sévères travaux de l'esprit , et sa laborieuse jeunesse a donné à la science plus d*un gage précieux. Avant de se jeter dans ces voies extrêmes , il a publié d*excellentes recherches sur la philosophie moderne : Bacon , Jacob Boehme , Descartes , ont été l'objet de ses études spéciales , et son histoire de la pensée métaphysique depuis Leibnitz jusqu'à Kant est une des meilleures productions de l'école hégélienne. L'athéisme , entre les mains de M. Feuerbach, n'était donc pas le paradoxe d'un aventurier impudent : c'était une doctrine grave, exposée scientifiquement par un dialecticien consommé.

Toute la jeune gauche hégélienne s'est précipitée avidement dans cette voie. Depuis longtemps , tout tendait vers ce but ; mais on n'avait pas encore trouvé la formule , l'explication scientifique de la vérité nouvelle : c'était à M. Feuerbach qu'on devait enfin la délivrance de la raison. Quelle reconnaissance ! quel enthousiasme ! Les jeunes hégéliens lui disaient volontiers comme le Psalmiste : Tu es qui restitues mihi hœreditatem meam ! On peut affirmer qu'il y a en ce moment

chez nos voisins une très-nombreuse et très-puissante école d'athées, athées mystiques, qui ont substitué le genre humain à Dieu , ou plutôt , employons leur langage, qui ont rendu à l'humanité son magnifique patrimoine. C'est là le sens net de la grande querelle sur V immanence et la transcendance. Les partisans de la transcendance , ce sont les esprits attardés , enchaînés encore dans les liens de la vieille philosophie, et qui reconnaissent un être étranger à l'humanité et supérieur à elle. Les disciples de ïimmanence , ce sont les hommes libres, qui ont osé dissiper les fantômes et rendre à l'homme l'héritage qu'il aliénait au profit d'une ombre. Ces derniers sont plus nombreux qu'on ne pense. M. Arnold Ruge est leur principal repré* sentant : il a donné son âme comme une proie à cette doctrine cruelle , il en a été le prêtre et la victime ; c'est pour prêcher l'athéisme et le culte du genre humain qu'il a perdu les Annales allemandes. Depuis ce temps , toute sa vie a été un mélange continuel d'enthousiasme et de trouble, de confiance et de désespoir. C'est par lui , enfin , que ces rêves ténébreux sortis de l'école sont devenus, hélas ! une doctrine vivante et mise en pratique.

Est-il possible maintenant d'aller plus loin? Vraiment il ne paraît pas. Bruno Bauer a détrôné Strauss , et Feuerbach a détrôné Bruno Bauer : cette fois , du moins , après un athéisme si résolu ,

il semble qu'on Boit forcé de s'arrêter et que la meilleure volonté du monde ne puisse rien imaginer au-delà. M. Feuerbach et M. Arnold Ruge peuvent s'endormir avec sécurité ; ils ne connaîtront pas leur successeur. Eh bien I nous nous trompons; ce successeur est arrivé, et un seul livre lui a suffi pour établir son règne sur les ruines de ses maîtres. Strauss était bien timide pour Bruno Bauer ; Bruno Bauer était encore un théologien pour Feuerbach ; quant à Feuerbach et à Ruge, quant au fondateur de l'athéisme et à l'apôtre de V humanismus , ils pouvaient se croire à l'abri de tout reproche semblable. Prétention orgueilleuse dont ils seront vite punis ! Voici leur héritier qui les traite de cafards {Pfaffen).

M. Max Stirner, c'est le nom du nouveaurvenu » a exposé ce développement de l'école hégélienne dans un livre dont le titre n'est pas facile à traduire, Der Einzige und sein Eigenthum ^ ce n'est pas seulement V individu et sa propriété , c'est plus que cela : il faudrait pouvoir dire l'unique et sa propriété. L'unique ! oui , car il n'y a qu'un seul être pour M. Max Stirner. Pourquoi M. Feuerbach vient- il nous parler du genre humain? Pourquoi M. Ruge nous prêche-t-il le culte dé l'humanité? C'est le langage d'un capucin : l'humanité n'existe pas ; il n'y a que moi qui existe, moi seul; en

^ Der Einzige %ind sein Bigenihum, i B. Leipsigf , 1846,

dehors de moi , je ne connais rien et ne crois à rien^ Croire au genre humain, c'est croire à une abstraction , à quelque chose au-dessus de l'homme , c'est retourner à la transcendance. G en est fait, voilà le grand mot lâché. Quand Técole hégélienne accuse quelqu'un de transcendance, c'est le coup de foudre parti du Vatican , c'est la bulle vengeresse qui excommunie l'hérétique. Les partis, en 93 , accusaient leurs ennemis de tendre à la dictature et s'envoyaient à l'échafaud ; dans le 93 de la philosophie allemande , les décrets d*accusation ont conservé toute la dignité scholastique : c'est la transcendance qui est le grand crime. Il n'y a pas d'injure, il n'y a pas d'imputation odieuse qui soit plus redoutable et plus déshonorante que celle-là. Qu'en dites-vous ? Le drame se complique : Danton et Camille Desmoulins sont décrétés d'accusation , M. Feuerbach et M. Ruge sont convaincus de transcendance; c'est M. Stirner qui l'emporte. Et, en vérité, je crois que M. Stirner a raison ; je crois très-fermement que M. Feuerbach et M. Arnold Ruge sont coupables, qu'ils reviennent à la transcendance , qu'ils admettent en dehors de l'individu une puissance supérieure dont celui-ci

1 « Dat GôttUehe isi Gottes Sache , dot Menschliche Sache des Mensehen, Meine Sache iit weder dat Gôttliehe noeh das Memchliehe , i$t nîeht da$ Wahre , Gute , Reehle , Freie u. «. to , sondem aiUin da» Meinige , und tie Ut keine allgemeine , eondem iit einzig , wie tch einxig bin» — • Jtftr geht niehti uber Mieh, » S. 8.

dépend. On ne s'arrête pas sur la pente de ces abîmes : ou bien revenez à la croyance universelle; reconnaissez au-dessus de Thomme, Thunianité; au--dessus de l'humanité , le Créateur; au-delà du fini , rinfini avec ses splendeurs et ses mystères ; ou bien , si votre dialectique insensée vous enchaîne , suivez jusqu'au bout votre voie ténébreuse et proclamez avec M. Stirner que l'individu existe seul ! M. Stirner est conséquent, et c'est par là qu'il triomphe. Il est dans le vrai quand il lance contre vous cette terrible accusation qui vous trouble si fort, et, pour moi, sans hésiter, je vote avec lui. Voyez plutôt quelle logique , quelle netteté , quelle assurance imperturbable chez M. Max Stirner ! Ce n'est pas chez lui que les élans du cœur viennent déranger l'enchaînement rigoureux des doctrines. Heureux homme ! il n'a point de scrupules, point d'hésitation , nul remords. Jamais dialecticien n'a été mieux défendu par la -sécheresse de sa nature. Sa plume même ne tremble pas ; elle est élégante sans affectation , gracieuse sans parti pris. Là où un autre serait agité , il sourit naturellement. L'athéisme lui est suspect , comme trop religieux encore; compléter l'athéisme par l'égoïsmeS voilà la tâche qu'il remplit, et avec quelle aisance , avec quelle tranquillité d'âme !

1 Dem Bgoitten gêh&ri die Welt» weil «r keiner Maeht der Wvlt gehOrt, S. 377^

Il commence par indiquer nettement le but qu'il veut atteindre. La philosophie du XIX^ siècle , la dialectique de M. Feuerbach , a très-bien aperçu le Jbut de la science nouvelle , qui est de supprimer la transcendance , c'est-à-dire de ruiner ce pouvoir imaginaire auquel se soumettait le monde. Ce pouvoir^ dans l'état actuel des idées, quel est-il? C'est le cbristianisme. M. Bruno Bauer et M. Feuerbach ont donc vaillamment compris le devoir de la science, ils se sont donné la tâche de détrôner ¥ homme-Dieu; mais ont-ils réussi? Non ; la vieille religion les enchaîne encore. Dans Vhomm^-DieUy ils ont supprimé Dieu et conservé l'homme. Vhumanismttë n'est qu'une métamorphose du christianisme; à la Divinité on a substitué le genre humain : nous n'avons fait que changer de mattre et de servitude. Il y a toujours au-dessus de nous une abstraction réalisée, une autorité illégitime à laquelle il faut que je me sacrifie. Qu'a voulu faire M Feuerbach? Changer un nom. On disait : Dieu; nous disons : l'humanité. La belle conquête ! le beau triomphe ! Où donc est la vraie liberté , et quand cesserai-je d'être dupe^? Et voilà M.Stirner

* a Kaeh der Vemiohtung des Glauben» tcâhnt Peuerbach in die vermeintUeh siehere Bucht der Liebe einzulaufen. ic Das hôehsté » und erstâ Gesetx muss die Liebe des Menschen zum MenscKen sein « » Bomo homini deus est, dies ist der oberste praktisohe Grundsatz, n diess der Wendepunkt der Weltgesehiehte. »«..* Bat man da nicht wieder den Pfaffen P Wsr ist sein Gott ? Der Menseh ! Was dm

qui applique partout , avec une fureur sans exemple , ce principe que M. Feuerbach dirigeait seulemeut contre la Divinité. Plus de Dieu , plus de genre humain , plus de patrie , plus rien au-delà de mon être , pas une idée générale , pas un principe absolu: tout ce qui pourrait gêner la liberté, droit, morale, amour, fraternité, intérêts communs , ce ne sont là que des formes et des déguisements de Dieu; c'est l'ancienne religion qui reparait sans cesse et qu'il faut combattre à outrance jusqu'à l'heure de l'extermination complète. — Cette fois, qu'en pensez-vous? Ce monde sublime de l'idéal, ce royaume des esprits, cette raison universelle qui , depuis Platon , a nourri tant de graves penseurs et ravi tant de poètes et tant d'artistes ; cette continuelle révélation qui console, qui soutient, qui éclaire chaque jour les enfants les plus humbles de la famille humaine; cette transcendance enfin , puisqu'il faut l'appeler par son nom , la voilà supprimée sans retour ! L'individu , resté seul au milieu de ce disert qui ne l'effraie pas , a le droit de s*écrier avec une joie sinistre : Je ne me suis attaché à rien ! (Ich habe meine Sache auf nichts gestellt!) C'est le lugubre chant de victoire qui ouvre et qui termine cet épouvantable livre.

GôtUichê P Daa MemehUohe/ Et itt eben nur eine nsue Religion, n S. 76-77.

Certes, on ne réfute pas de tels écrits. La discussion ne saurait se faire assez petite pour l'individu qui s'emprisonne si étroitement. D'ailleurs, il n y a pas de prise; entre le moi de M. Max Stirner et rintelligence de son lecteur, tout lien est rompu. On ne peut raisonner avec lui qu'au moyen des idées générales , au nom de certains principies , et il a commencé par nier tous les principes et toutes les idées. De M. Stirner à son voisin, le chemin est détruit, la communication est impossible. Je ne puis même comprendre pourquoi il a publié son livre. A qui s'adresse-t-il ? Que veut-il ? Il s'adresse aux hommes et veut les persuader ; il ne juge donc pas cette entreprise chimérique, et elle le serait si sa philosophie n'était pas un mensonge. Il a beau nier les principes et réduire tout à la volonté arbitraire de chacun de nous , cet arbitraire qu'il prêche devient un principe entre ses mains. Vrai ou faux, qu'il m'en accorde un seul, aussitôt tous les autres se relèvent , et ce monde moral qu'il croit ruiné se reconstruit de lui-même jusqu'au faîte. Mais, encore une fois, pourquoi discuter de telles doctrines? Il suffit de les exposer. Je continue.

La théorie de M. Stirner n'oublie rien ; nous avons le code complet de Tégoïsme. Ne croyez pas que ce soit un paradoxe , un abominable jeu d'espril; c'est un système qui embrasse tout, qui

38i L'ALLEMAGNE

prévoit tout , et qui se déduit des prémisses avec une logique irrésistible. La jeune école hégélienne se débattra vainement contre les conséquences hideuses que son dialecticien lui impose. La composition de Touvragecst remarquable, d'ailleurs, par Tordre et la netteté. Après avoir établi son principe , la suppression de tout ce qui n'est pas le moi, M. Stirner discute les différentes écoles philosophiques et sociales qui régnent aujourd'hui. Je ne parle pas de Tancienne religion et de Taneienne métaphysique, choses mortes pour M. Stirner, ennemis déjà vaincus et ensevelis par M. Feuerbach. Ce qui Toccupe, c'est le libéralisme, quel qu'il soit, politique, social, humanitaire; il examine Tune après l'autre ces théories diverses et leur prouve clairement qu'elles sont un faux libéralisme , un libéralisme hypocrite. Elles promettent la liberté et donnent la servitude. La vieille tyrannie tend sans cesse à reparaître sous des formes nouvelles ; tous les partis actuels en sont les représentants. Celui-ci met en avant le droit commun , celui-là la patrie, cet autre l'humanité. Il y a des tribune qui se croient appelés à être les libérateurs de

l'homme parce qu'ils ont écrit : Pereat mundus

et fiai justitia ! La justice ! le droit ! Toujours des abstractions qui prennent un corps, toujours des spectres , des idoles , auxquels on immolera l'individu ! Toujours la religion , l'iniquité ,

rimposture , qui relèvent la tète ! Toujours des capucinades : Dos Pfaffenthum ^ / Ne se trouverat- il pas un homme pour réclamer enfin la vraie liberté ?

On le voit, il n'y a ici quun seul argument, l'argument de M. Feuerbach ; mais il est varié

1 M. Arnold Ruge avait déjà soutenu que Robespierre était un moine; M. Stirner nous prouve, par la simple déduction de ses prémisses, que Robespierre , Saint-Just , Danton , etc., n'étaient que des cafarda , c'est-à-dire (et ces mots ont le même sens dans sa bouche) des enthousiastes , des hommes qui croyaient à une idée , à une idole, à une puissance supérieure, — par exemple, à la Révolution. 11 semble, par momeutâ, que ce livre incompréhensible soit une protestalion contre le fanatisme révolutionnaire. Comment M. Slirner ne voit-il pas que les hommes de 93, en se faisant une idole de la Révolution , n'adoraient que leur propre pensée? C'est là précisément la différence du fanatisme , quel qu'il soit , et de la religion de Jésus-Christ. Pour la première fois, dans l'histoire des religions, Thomme, en se soumettant an christianisme , a cessé de s'adorer lui-même ; et, rentré ainsi dans l'ordre par l'humilité, il y a trouvé le principe d'une mystérieuse grandeur. Ces tribuns de 93, dont M. Slirner repousse le fanatisme, ne faisaient que pratiquer d'instinct le système dégradant formulé aujourd'hui ?par le docteur hégélien. Voici les paroles de M. Stirner : « Dies iit die Herruehaft dwlâhe oder da$ pfaffenthum. Robespierre x. B. , Saint-Just u. 5. w, waren dureh und durch Pfaffen, begeistert von der Idée, Enthusiasten ^ conséquente Rûstxeuge , idéale Mensehen. n S. 100. — M. f rondhon , avec son fameux pamphlet : « Qu'est-ce que la propriété^* n'obtient pas grâce devant M. Slirner. On lui démontre magistralement qu'il est esclave des préjugés chrétiens : « Proudhon^ wie die Communisien, Kûmpfen gegen den Bgoismus* Darum sind sie Portsetxungen und Consequenzen der christlichen Prinxips , des Prinxips der Liebe , der Àufopferung fur ein Àllgemeines , eii» Fr0mdes*n S. 331.

avec un art infini. L auteur l'applique à tout, et cette résolution impitoyable est T originalité de son travail. Le monde moral s'écroule tout entier devant lui. Pendant ce temps il n'éprouve aucun regret : tantôt il sourit comme un homme qui se réveille d'un mauvais songe et qui voit s'enfuir des fantômes détastés ; tantôt , quand l'ennemi est puissant et qu'il croit l'avoir terrassé, il pousse des cris de joie oii éclate je ne sais quelle poésie horrible. Ainsi , après une discussion où il s'imagine avoir dissipé le fantôme de la patrie, après un réquisitoire contre ce sentiment oppressif auquel il faut tant sacrifier, un cri furieux s'échappe de ses lèvres : «Meurele. peuple et que je vive! » et il termine enfin par ces incroyables paroles : « Écoutez! tandis que j'écris ceci , les cloches commencent à sonner ; c'est demain le dixième anniversaire séculaire de la constitution de Qotre chère Allemagne! Eh bien 1 sonnez , sonnez le glas des funérailles ! Les peuples germaniques ont derrière eux une histoire de mille ans ; quelle longue vie ! 0 peuples, couchez-vous dans la tombe pour ne vous relever jamais , et que tous ceux-là soient libres que vous avez enchaînés si long-temps! Mort est le peuple , et moi je vis !.. . Demain , ô Allemagne ! on te portera au tombeau ; les nations , tes sœurs , t'y suivront un jour ; quand elles y seront toutes , quand l'humanité sera ensevelie , alors je serai

libre , je serai joyeux , j'aurai recouvré mon héritage * ! »

L'auteur, dans la première partie de son travail , a donc fait table rase. Maintenant voilà l'individu tout-à-fait libre , le voilà maître de lui-même , et le tableau de sa félicité ne sera pas moins curieux que cette lutte contre le Pfaffenthum. Qu'une plume se soit trouvée pour écrire de pareilles choses , pour les écrire avec tant de sang-froid, avec une si correcte élégance , c'est un mystère incompréhensible. Il faut avoir lu ce livre pour être persuadé qu'il existe. Un de nos écrivains l'a dit : lorsque l'esprit allemand n'est pas dans la nue , il rampe^. M. Stirner s'est chargé de justifier cette sévère parole; il est impossible de traîner plus bas ce noble esprit germanique que tant de poètes et de métaphysiciens avaient accoutumé à l'infini. Gom-

1 nHoreh^ ében da leh diest sehreibe, fangen die Gloeken an zu Utuîen , um pir den morgenden Tag die Fêter de» tauiendjdhrigen Beitandee unseree lieben DeutseJUande einzuklingeln» Ldutet, Idutet seinen Grahge$ang/.., Deutsehes Tolk und deutsehe Vôlkef haben eine Getehiehte von tausend Jahren hinter sieh : welek langée Leben! Geht derm ein zur Jiuhe , zum Nimmeraufstehen ^ aufdast Aile fret werden^ diejhreo lange in Feeseln hielten. Todt ist das Yolk, Wohlauf leh /. . . Fahre tooM , du Traum so vieler Millionen, fahre wohl, du tauiendjdhHge Tyrannin deiner Kinder, Morgen trdgt mann dieh zu Grabe , bald werden deine Sehioestem/ die Vôlker^ die folgen. Sind »ie aber aile gefolgt, $o iit — die Mensehheit begraben, und leh bin mein Eigen^ leh bin der laehende Erbe / • S. 385-286.

9 Edgar Qninet, Allemagne et Italie. T. I, p. 102.

ment faire comprendre à un lecteur français cette exaltation dans le néant? Tout-à-rheure , quand M. Stirner attaquait toute espèce d'idéal , cette lutte impossible donnait à sa pensée comme une apparence de poésie ; il y avait parfois en lui la hardiesse du guerrier, et la témérité folle de son entreprise cachait du moins ce qu'il y a de vulgaire dans ses doctrines. Maintenant que sa bataille est gagnée , maintenant qu'il célèbre sa liberté conquise, la platitude de sa pensée va paraître toute nue. Imaginez toutes les conséquences que renferme cette situation de l'individu resté seul sur les ruines du monde moral ; M. Stirner n'en oublie pas une. Ces résultats, dont la pensée seule vous effraie, le remplissent de joie. Il glorifie l'égoïsme comme d'autres glorifient le dévouement. Qu'on me dispense de présenter ce tableau * . Un des plus beaux résultats de M. Stirner, celui qu'il proclame comme la bonne nouvelle , c'est que , la règle dii devoir n'existant pas , il n'y a pas d'infraction

> Il suffira de citer en noie quelques-uns des principes de M. Slirner : — « Jfem Verkehr mit der Welt , woraufgêht er hinausP Geniesien mil Ich $ie , darum must sie mein Bigenthum »ein , und darum wiU Ich sie getoinnen, Ich wiU nicht die Freiheit , nicht die Gleichheit derMensehen; Ich will nur meine Maeht uber sie, u>iU ste MU meiner Bigenthum, da$ heisst geniesebar maehen* » S. 424.

« So lange Du an die Wahrheit glaubit , glaubst Du nicht an Dich und bist ein Diener, ein religiOser Mensch. Du allein bist dië Wahrheit , oder vielmehr^ Du biit mehr aie die Wahrheit , die vor Dir gar niehti Ml. s S. 473.

possible à cette règle. Qu'est-ce qui fait le pécheur? C'est la loi morale. Si cette loi ue disait pas : Il est bien de faire ceci et mal de faire cela , toutes nos actions seraient également bonnes. Il n'y aura donc plus de mal, plus de péché, plus de crimes. Admirable profondeur de cette science nouvelle! M. Feuerbach se réjouissait aussi d'avoir détruit l'impiété en instituant l'athéisme.

Le vrai mérite de M. Stirner au milieu de tant d'extravagances , c'est qu'il a dit le dernier mot de la jeune école hégélienne. C'est là ce qui fait sup^ porter la lecture de cet étrange manifeste, bien que le froid vous gagne de toutes parts. Par l'excès même du mal, il a rendu à cette patrie qu'il maudit un service immense. Que ce soit là son excuse. Cet athéisme hégélien qui déchaînerait les fureurs bestiales du peuple à l'heure des crises prochaines, se détruit lui-même dans le livre de M. Stirner. Il est impossible que les cœurs égarés ne frémissent pas en voyant cette conclusion de leur doctrine. Qu'a dû penser M. Feuerbach? Je l'ignore.. Quant à M. Arnold Ruge , dont l'âme est le vrai champ de bataille des discussions philosophiques de son pays, il s'agite sous les impressions tumultueuses que ce livre fait naître en lui. Tantôt son cœur généreux repousse avec horreur cet égoïsme sans nom , tantôt il se sent enchaîné par un révolutionnaire plus logicien, et, craignant d'être

dépassé à jamais , il s'efforce de trouver un sens généreux à ces énormités. La théorie de M. Stirner, dit-il , n'a pas de valeur absolue; il faut la prendre comme le manifeste d'une époque; à ce point de vue, elle est irréprochable. En révélant à l'homme son droit individuel et en supprimant tout ce qui limite ce droit , M. Sirner rend chacun de nous plus exigeant et plus avide. Il pousse le cri de guerre, il met le feu aux poudres , il soulève l'innombrable foule de ceux à qui on dénie le droit et la liberté. — Explication menteuse! M. Ruge n'y croit pas lui-même, et M. Stirner la désavouerait immédiatement^ . Le logicien n'a-t-il pas prouvé que le droit ,

* Quelques mots sembleot aatoriser Teiplicalion donnée par M. Rage , ce cri , par exemple : « Que m'importe le droit? Je n'en ai pas besoin. Ce que je pais acquérir par la force, je le possède et j'en jouis. Ce dont je ne puis m'emparer, j'y renonce , et je ne Tais pas , en manière de consolation , me pavaner ayec mon prétendu droit , avec mou droit imprescriptible. » Ich fordere hein R$cht , darum brauche Ich aueh keim anxuerkennen, Wa$ leh nUr xu erxwingên vermag , erxtoinge Ich mtr. S. 375. — Mais c'est le système entier qu'il faut Toir ; et M. Stirner le résume très-net> tement lorsqu'il s'écrie , à la dernière page de son livre : « L'histoire du monde, l'histoire du genre humain n'existe que pour les chrétiens... Pour le disciple que je forme , il n'existe qu'une seole histoire , celle de son propre mot*. Il ne se considère pas comme l'instrument d'une idée , que cette idée soit Dieu , ou l'humanité , ou la patrie , ou la liberté ; son moi seul l'intéresse l Peu lui importe que le genre humain fasse bien ou mal ses affaires. » Dem Chriiten ist die Weltgeichiehte das hôhere , u>eil sie die Geschiehte Chriiti odef\det Mentchenist;demEgoi$ten hat nur teine Geschiehte Werth , weil er nur sieh entmekeln mil , nicht die Menschheitg^ idée, niûht den Plan Gottee , nieht die Âhsiehten der Vonehung ^

considéré comme principe , est une idée religieuse , c'est-à-dire une notion fausse et qui s oppose à la vraie liberté? N'a-t-il pas cru démontrer qu'il y a le droit de chacun de nous , le mien , le vôtre , mais que le droit commun est une chimère oppressive? Je défie M. Ruge de trouver dans le système de M. Stirner une seule pensée qui puisse autoriser le mouvement libéral de TAllemagne. M. Ruge insiste; il y a au moins, répond-il, dans cette exaltation de l'individu et de son droit personnel un appel désespéré à la révolte. Non , il n'y a pas même cette triste excuse. Ce système n'est pas la ruse d'un esprit ardent qui consent à dégrader la philosophie si cela peut soulever les masses furieuses. Encore une fois , la rude franchise de M. Stirner aurait honte de ces justifications hypocrites. Cette force brutale dont vous parlez, qui donc la met en mouvement? Ce sont les idées sans doute, ce sont les croyances, quelles qu'elles soient, religieuses , politiques , sociales ; c'est tout ce qui unit les hommes par un lien puissant et les dévoue à une cause commune. Eh bien ! dans ce monde désolé qu'habite l'esprit de M. Stirner, rien de tout cela n'existe plus ; M. Stirner a tué les idées.

nieht die Freiheit und dgl,.. er lebt $ich oti«, unbesorgt darum , wie gut oder $ehleeht die Mensohheit dabei fahre. S. 490. — ^'oabliez pas dod plas ce cri si audacieaseipent sincère : « Que me fait la liberté da peaple? C'est la mieooe qa'il me faut. » Volkifreiheit itt nieht meine Freiheit/ S. 281 .

Résumons les deux livresque nous venons d'étudier. Appuyés sur un même principe ^ fondés sur l'athéisme de M. Feuerbach , ils aboutissent à des conclusions distinctes , mais qui se tiennent d'une manière étroite et se complètent nécessairement. Le premier combat le sentiment de la patrie pour y substituer l'amour mal défini du genre humain ; le second , plus logique, plus fidèle à la pensée de l'école, repousse même ce vague sentiment de l'humanité, et prêche hardiment la religion du moi : Homo sibi Deus. Voilà ces deux systèmes débarrassés de leur appareil scientifique. Entraînée chaque jour plus avant au fond de ces routes ténébreuses , la jeune école hégélienne a proclamé par la voix de M. Stirner la bonne nouvelle qu'elle promettait au monde. Son Évangile est achevé.

Ce résultat ne sufiit-il pas? Ëst-il nécessaire de prononcer un jugement? Je ne ferai qu'une seule réflexion. Tout-à-l'heure , quand nous avons vu M. Arnold Ruge exalter la France pour mieux maudire son pays , nous n'avons pas accepté ce faux et coupable enthousiasme ; au nom de la France comme au nom de TÂllemagne, nous avons dé* fendu contre M. Ruge le sentiment de la patrie. Nous ne savions pas , hélas 1 jusqu'oii s'emporterait

l'école hégélienne, nous ne connaissions pas le manifeste de M. Stirner. Maintenant, en vérité, nous serions tenté de rétracter nos paroles. Oui , qu'ils viennent à nous! que M. Ruge reprenne sa devise : Nulla salus sine Gallis ! nous ne les repousserons plus. En mettant le pied sur le sol de la France, ils seront guéris de leur folie; toutes ces passions anti-sociales , toutes ces ténébreuses doctrines se dissiperont à la pure clarté du soleil. Quoi ! ils se disent les éciaireurs des idées , et ils éteignent, à la veille de la lutte, tous les sentiments généreux I Ils se proclament les héritiers du XVIIP siècle , et ils ignorent tout ce qu'il y a eu de vie, d'énergie morale , de croyances invincibles sous le scepticisme élégant de cette immortelle époque! Qu'ils viennent donc , et qu'ils voient à la face du jour la laideur de leur pensée.

M. Ruge l'a très-bien dit : la France est le cœur de l'Europe. Rêveurs sinistres, interrogez ce cœur puissant et écoutez sa réponse. Soit que vous nous prêchiez, comme M. Ruge, je ne sais quel vague sentiment cosmopolite fondé sur la haine de la patrie, soit que vous vous enfermiez avec M. Stirner dans un égoisme hideux, vous trouverez dans l'esprit de la France l'énergique condamnation de vos théories insensées. Quel peuple, plus que le nôtre, a aimé le genre humain? Qui s'est dévoué plus souvent pour la cause commune? Mais , pour

se déTOuer, il faut être mattre de soi ; il faut se connaître, se comprendre, s'aimer soi-même, et nulle part, en effet, vous ne verrez mieux associés ces deux sentiments si féconds , l'amour du genre humain et Tamour de la patrie. Quant aux mal* heureux qui espèrent détruire toute croyance supérieure à Thomme , et qui célèbrent Végoîsme comme la seule forme complète de la liberté , ce sont ceux-là surtout qui doivent venir respirer Tair dont nous vivons : ce soufQe seul les rendrait à la vie. Lorsque je lisais le livre de M. Stirner, lorsque tous les liens de Thumanité étaient rompus , et que Thomme , privé de Dieu et séparé de ses semblables , était réduit à son étroit horizon , à son existence d'un jour, à son activité d'une heure, lorsque je voyais enfin ce stupide acharnement à se dépouiller soi-même , je me rappelais combien de fois l'esprit irréligieux de notre XVIIP siècle avait racheté ses fautes par le plus tendre sentiment de l'humanité ; je me rappelais cette magnifique parole qui embrasse dans un immense amour, nonseulement le genre I humain, mais tous les êtres, quels qu'ils soient , tous nos frères inconnus qui habitent au fond de l'espace sans bornes les milliards de planètes. « Si quelqu'un , dit Voltaire , si quelqu'un , dans la voie lactée , voit un indigent estropié , s'il peut le sauver et s'il ne le fait pas , il est coupable envers tous les globes. »

Cette clarté que je demande pour eux, cette purifiante atmosphère que leur donnerait la France , il vaudrait mieux pourtant qu'ils pussent la trouver dans leur patrie. C'est de là qu'est venu le mal , c'est là surtout qu'est le remède. Qui donc a poussé ces natures d'élite à de si indignes extravagances? Quelle est la cause de ce vertige? Pour moi, je n'en saurais douter, TÂllemagne seule en est responsable. Il y a désormais un trop grand contraste, dans ce pays, entre la culture des intelligences et la tutelle oppressive des gouvernements. Quand l'esprit public est depuis long-temps émancipé et que l'État continue de le traiter comme un mineur, quand toutes les issues lui sont obstinément formées, quand on lui refuse le mouvement et l'exercice régulier de ses forces, cet esprit actif, inquiet, s'agitant dans l'ombre où on l'encbaine, est bientôt la proie du délire. Le fléau qui ravage la philosophie allemande n'a pas d'autre origine. Ne cherchez pas ailleurs l'explication de ces monstrueux systèmes; vous ne parviendriez jamais à comprendre comment l'Allemagne, ce séjour de la pensée pure et des sublimes contemplations, est devenue le foyer de l'athéisme.

Ne pensez pas non plus que ce soient là des erreurs isolées : ce serait une singulière illusion. J'ai dit que je voyais là une maladie inévitable dans les conditions présentes de ce pays ; j'ajoute

que cette maladie est contagieuse , et qu'elle frappe chaque année la jeune république des universités. Ni M. Feuerbach , ni M. Ruge, ni M. Stirner, ne sont des aventuriers que le scandale attire; esprits élevés et amis de la science , il n y a point chez eux d'insolentes bravades. J'ose dire qu'ils ignorent leur état , et subissent le mal le plus naturellement du monde. Autour d'eux , cependant , l'épidémie se propage , et les générations survenantes sont décimées. L'athéisme des jeunes hégéliens n'est pas la débauche secrète d'une école honteuse d'elle-même; c'est le drapeau d'un parti qui grossit chaque jour, et qui, se croyant dans la route du vrai , expose ses dogmes avec une candeur sans exemple. Je doute que l'histoire de la pensée humaine ait jamais donné le spectacle d'une situation pareille.

S'il existe des esprits impatients comme M.Arnold Ruge, lesquels , excités encore par des ressentiments hautains , désespèrent de leur patrie , il en est d'autres qui ne sont pas si mécontents et qui comptent avec orgueil les Philistins convertis à l'athéisme. Voici une lettre que j'ai reçue il y a peu de temps , et qui est signée par l'un des hommes les plus distingués de cette école. Elle résume si nettement , elle reproduit avec une si singulière naïveté ce déplorable état des questions philosophiques , que je ne saurais me dispenser d'en citer

quelques lignes. C'est un des chefs qui parle. L'auteur a bien voulu discuter amicalement mon opinion sur l'état intellectuel de son pays, et il ajoute : « Franchement , Monsieur , nous autres Allemands , tout en gardant amitié à votre noble pays qui a fait 1 793 , nous sommes peu à peu revenus de notre admiration pour son génie progressiste. Nous savons que ni Strauss, ni Bruno Bauer, ni Feuerbach , n'étaient possibles chez vous , malgré votre Descartes et malgré la Révolution. Depuis Descartes, vous n'avez pas fait un seul petit pas en avant, mais beaucoup de pas en arrière, à gauche, à droite. Les libraires parisiens ont peur d'imprimer la traduction de Feuerbach. Aujourd'hui , vous avez même peur de Descartes ; vous n'exhumez que le côté faible de son génie, sa triste et mélancolique religiosité , et vous ne comprenez pas le magnifique et héroïque athéisme qui était l'essence véritable de ce grand penseur français ! (C'est le philosophe allemand qui souligne luimême cette phrase, voulant mieux insister sur son étrange découverte. ) Sans rancune, Monsieur, la France est en arrière; l'Allemagne, ayant travaillé trois siècles à absorber en elle le vieux monde fantastique de la religion et de la métaphysique , l'Allemagne , athée aujourd'hui quant à ses sommités et à ses génies culminants , ne tardera pas à réaliser les résultats de sa longue théorie. Je

n'ajoute rien de plus. Je dis seulement que cette bourgeoisie allemande qui crie : Vive la constitution! n*aura pas le loisir de se pétrifier, comme a fait la vôtre, après sa grande victoire de 1789. En outre, nos bourgeois mêmes sont trës-avancës quant aux idées philosophiques, c'est-à-dire athées. Ma mère et mes deux sœurs ont lu et étudié à plusieurs reprises l'ouvrage immortel de David Strauss, la Vie de Jésus. Eh bien! la traduction de ce livre par M. Littré n'a pas été touchée par la main d'une femme française, j'en suis sûr, et les hommes de votre pays ne le cx)mprennent pas

après l'avoir lu. N'est-ce pas lamentable? »

L'enthousiasme de l'auteur pour cette bourgeoisie athée lui fait certainement exagérer les conquêtes de son parti ; il ne faut pas trop le croire sur parole. J'accepte toutefois ce document , confirmé par tant d'écrits , par tant de symptômes manifestes , et je l'oppose au découragement de M. Arnold Ruge. Bien évidemment , M. Ruge a tort ; c'est en Allemagne, ce n'est pas chez nous qu'il ralliera des partisans.

Au-dessus de ces partis extrêmes, TÂUemagne a vu se former, qui en doute? un grand parti constitutionnel , et c'est de ce côté que sont touà nos vœux. Il y a deux ans , quand on refusait d'y croire, nous avons signalé l'existence certaine de ce parti et fait le dénombrement de ses forces ; aujourd'hui

ET LA BÉVOLUTION. 397

qu'il vient de réaliser nos prévisions par une éclatante campagne , nous ne sommes pas disposé à amoindrir son importance. M. de Beckerath , M. Hansemann , M. Mévissen , M. Gamphausen , M. Milde, tous ces fermes caractères, donnent à leur pays des exemples qui ne seront pas perdus. Ils font l'éducation de Tesprit public et laccoutument à la fermeté opiniâtre , au bon sens pratique , à la discipline , sans laquelle il n'y a pas de victoires fécondes. Je ne doute pas que le parti constitutionnel , dirigé par de tels guides , n'arrive à occuper une grande place dans les affaires d'Allemagne. Prenez garde pourtant : si M. Hansemann et ses amis ne triomphent pas , si le gouvernement prussien s'obstine dans la résistance , si l'esprit du moyen -âge avec ses institutions condamnées usurpe pendant quelque temps la place de l'esprit moderne, j'entrevois pour l'Allemagne des difficultés que sa situation philosophique compliquerait d'une façon terrible. Indifférentes aux débats du parlement , les générations nouvelles se grouperaient de plus en plus autour des chefs de la jeune école hégélienne; cette doctrine de l'athéisme, déjà si répandue , déjà sortie de l'ombre des écoles et entrée dans la vie , gagnerait des milliers d'adhérents ; MM. Bruno Bauer, Feuerbach, Ruge, Stirner seraient considérés comme les libérateurs de la raison, et il pourrait se faire que, le jour oii la

constitution serait sérieusement accordée, cette constitution fût repoussée avec dédain comme une œuvre stérile.

Les courtisans disent aujourd'hui que cemorceau de papier serait une oppression pour la royauté ; les démagogues emploieront les mêmes termes et trouveront le contrat oppressif pour le peuple. Où est le danger, où est la lutte vraiment périlleuse désormais ? Ne croyez pas qu'elle soit entre les partisans du pouvoir absolu et les libéraux constitutionnels ; cette lutte-là n'est rien , Tissue du combat est trop manifeste. La vraie lutte, je la vois établie entre le parti constitutionnel et le radicalisme. Jusqu'à présent ce péril a pu être écarté en France , grâce à la marche régulière de l'esprit public ; prenez garde qu'il n'éclate un jour dans les pays allemands. G*est là Tespérance des radicaux, et, en comprimant le parti constitutionnel, on leur rend service , on prépare leur triomphe ! Il suffit de voir leur indifférence pour la belle campagne parlementaire de MM. Hansemann et Beckerath. Que serait une constitution, en effet, pour ceux qui ont rêvé la réforme radicale du monde , et qui ont commencé par détrôner Dieu? Plus vous refusez les satisfactions que réclament les esprits droits, plus vous encouragez les esprits égarés. Privés, d'air et de soleil , ils finiront par se complaire, comme M. Arnold Ruge, dans la maladie

qui les frappe ; ignorants de la vraie liberté , ils

invoqueront la liberté monstrueuse dont M. Stirner a tracé Tirnage !

Que faire donc pour combattre le mal? Répétons-le, un seul remède serait e£Bcace : ce serait l'introduction franche et complète de TÂllemagne dans les voies de la civilisation libérale. Ce désespoir de l'intelligence publique est né de l'étouffante obscurité du régime actuel ; donnez au malade le jour, la publicité, la vie de la tribune; faiteslui enfin sa part , cette part si bien gagnée et si patiemment attendue; alors il se lèvera, et les songes de la fièvre s'évanouiront sans laisser de trace. Quoi! c'est dans une telle situation que l'on conteste au parlement de Berlin ses droits les plus sacrés ! C'est maintenant qu'on veut perpétuer l'esprit féodal , immobiliser les castes et donner à de petites catégories les représentants qu'on enlève à la nation! Ces défenseurs obstinés d'un passé impossible ne savent pas de quelle responsabilité ils se chargent. S'ils comprennent toute leur mission, s'ils veulent bien mériter de la patrie et de la société européenne , ils ne pousseront pas à bout des intelligences égarées. Pour moi, je voudrais que ces pages parvinssent au brillant et bienveillant monarque sur qui l'Europe a les yeux attachés; il me semble que ce tableau des désordres de la pensée chez une jeunesse d'élite serait la plus près-

santç des pétitions. Hâtez «vous, lui dirais-je; sauvez T Allemagne , sauvez le génie spiritualiste , sauvez ces malheureux jeunes gens ! Chaque heure de retard voit éclore peut-être un de ces systèmes qui déshonorent la pensée germanique. Toute cette vie qui abonde dans les générations nouvelles, toute cette ferveur enthousiaste, ne voyez-vous pas qu'elle se perd en orgies, en délires sans nom? Donnez le remède , ô vous qui Tavez ; donnez la liberté et la lumière, pour que TÂUemagne un jour, en versant des larmes , ne vous redemande pas ses légions !

Joillel 1M7.

DU ROHARnsn DES HOUES D'ÉTAT.

VN PAMPHLET TBÉOLOftIQUB. — POETEAIT DE FEAdAEIC - GUILLAUME IV

PAR M. LE DOCTEUE STEAU88.

La littérature militante ^ qui assume une responsabilité si grave , n'a pas toujours satisfait à ses obligations pendant les quinze années qui viennent de s'écouler. Elle a pris trop souvent des allures qui conviennent mal au génie de TAllemagne. Les impiétés sarcastiques de Voltaire et les étincelantes railleries de Paul -Louis Courrier ne sont pas , il s'en faut, les meilleurs modèles pour nos voisins. Quand on a l'honneur de porter la parole au nom des intérêts généraux, quand on veut représenter les droits sacrés d'une nation , c'est plus qu'une faute de puiser sa force ailleurs que dans ï. I. 26

les inspirations mêmes de son peuple. Voilà ie reproche que j'ai maintes fois adressé aux écrivains de la jeune Allemagne : Renoncez, leur disais-je, à ces imitations menteuses, à ces frivoles coquetteries du langage , et songez que tout écrit politique est an acte.

La gravité des circonstances nouvelles rend ce conseil plus urgent. Les publicistes sérieux, d*ici à quelques années , auront de pénibles devoirs à remplir ; s'ils commettent encore les mêmes fautes, ils n'obtiendront jamais Tinfluence à laquelle ils peuvent prétendre. L'Allemagne a produit, au commencement du XYP siècle , un admirable pamphlet qui représente toute une époque et qui a gagné une bataille décisive. Les Epistolœ obscurorum virorum sont un chef - d'oeuvre de polémique , et j'ajoute d'une polémique bien allemande; Frédéric~le-Grand les a comparées aux Provinciales. Si Ulric de Hutten est, à certains égards, le Pascal de l'Allemagne, c'est qu'il a vigoureusement exprimé , à la veille de la Réforme , toutes les antipathies nationales de la race germanique , de même que l'auteur des petites lettres a mis en relief avec un incomparable génie l'éternelle droiture de l'esprit français et son horreur de l'équivoque. Rien de plus français que les Provinciales; rien de plus allemand que le bizarre pamphlet d'Ulric de Hutten. Aujourd'hui, assuré-

ment, il ne faut pas demander à Técrivain politique la gaîté un peu brutale du XVI® siècle ; mais si son œuvre est coquette et maniérée, s'il s'ingénie péniblement à chercher une douteuse élégance, je le récuse : ce n'est pas TÂlIemagne qui a parlé ici. Encore une fois, le premier principe dans ce grand art du publiciste , c'est la haine de tout ce qui est factice.

Or, voici un pamphlet qui me semble irréprochable sur ce point. C'est une œuvre nette et vraie , tout-à-fait étrangère aux prétentieuses contrefaçons de la jeune Allemagne , et d'où s'exhale naïvement je ne sais quelle franche odeur de terroir. Écrite à la veille de la Révolution de février, elle mérite un examen sérieux. Il est difficile , en efiTet , de mieux obéir à l'inspiration germanique; il est difficile de se montrer plus sincère. L'auteur est un savant , et son pamphlet est un travail d'érudition. Il a été professeur et théologien ; son pamphlet sera une leçon de théologie. Point d'apprêt mensonger , point de déclamation théâtrale; rien de ce faux clinquant, si détestable en toute circonstance , et particulièrement odieux dans les lettres politiques. La sincérité, d'ailleurs, ne nuit pas à la finesse; le J)amphlet dont je vais parler est plein d'esprit, et du meilleur. Sous ce boii sens tranquille, sous cette bonhomie professorale, les hardiesses les

plus vives se font jour avec un éclat inattendu , et cette leçon de théologie , avec ses citations judicieuses , avec sa rédaction si calme , pourrait bien être le résultat le plus complet et le plus décisif de toute la polémique libérale pendant ces quinze dernières années.

Quels que soient cependant les mérites de ce pamphlet , il ne saurait plus être proposé en exemple. La révolution de Berlin a changé bien des choses. L'ouvrage dont je vais parler est le dernier des écrits de la veille. C'est pour cela précisément que j'ai cru devoir l'examiner avec soin ; en étudiant cette spirituelle et bizarre composition , nous sommes sur la limite de deux époques , et , si nous y trouvons un excellent résumé de Tancienne polémique , nous y voyons surtout ce qui manque aux publicistes d'hier, et dans quel sens ils doivent se transformer eux-mêmes pour jouer un rôle utile. — Mais allons droit à l'œuvre et à Técrivain : le controversiste qui , à la veille des événements de Berlin , attaquait avec tant de vigueur et d'esprit le représentant couronné de l'école historique , est le théologien célèbre qui a bouleversé la science allemande par sa Vie de Jésus.

M. Edgar Quinet, dans un beau travail tout rempli d'aspirations religieuses * , a très - bien

i Revue des Deux Mondes , U' décembre 1838.

marqué la place de M. Strauss au milieu des controverses philosophiques de TÂllemagne. Ce livre, la Vie de Jésus , qui a éclaté comme un coup de foudre au sein de la théologie, n'a pas dû ce brusque et prodigieux succès à l'audacieuse originalité d'un point de vue nouveau. La Vie de Jésus ne contenait pas une seule pensée fondamentale qui appartint en propre à l'auteur. Tous les grands théologiens , depuis Lessing , ont écrit chacun un chapitre de ce terrible ouvrage. Lorsque l'exégèse allemande, après cinquante années d'investigations critiques, eut ébranlé sans le savoir le vieil édifice de l'orthodoxie, il se trouva un esprit logique et net qui résuma ce long travail d'un demi-siècle et en prononça résolument la conclusion. Voilà l'œuvre de M. le docteur Strauss.

Ce n'est pas nous , certes , qui excuserons jamais un livre où une dialectique infatuée s'acharne à réduire en poussière le plus précieux trésor du genre humain. Qu'il nous soit permis cependant de parler sans indignation d'un homme qui éveille plutôt une sympathie attristée. Cette sorte de contrition involontaire , et parfois ces religieux élans dont les écrits de M. Strauss portent les traces , tout cela révèle une âme sérieuse , une âme qui a débuté par le mysticisme et qui n'a pas encore dit son dernier mot. Au point de vue spécialement littéraire, M. Strauss est une des phy-

sionomies les plus intéressantes que je connaisse. Son grand mérite , c'est une aptitude singulière à débrouiller les discussions les plus confuses. II invente peu , mais il sait comprendre. Nul n*a le regard plus sûr , nul n a plus de sang -froid et de lucidité. Ces dispositions lui promettent une certaine action dans la litt^ature politique , s'il veut bien employer son esprit à vulgariser les résultats de la science. C'est pour un public spécial qu'il écrivait la Vie de Jésw , et son style, hérissé de formules , convenait sans doute et à la matière et aux lecteurs ; mais M. Strauss doit faire autre chose que des dissertations scholastiques : il y a en lui rétofiPe d'un habile et populaire écrivain. Cet office qu'il a rempli auprès des savants de profession , en éclairant d'une lumière inattendue les désastres du protestantisme allemand, il peut le remplir auprès de tous par la précision de sa pensée et la netteté de son langage. Il peut être le rapporteur le plus autorbé , l'interprète le plus actif de ces principes nouveaux que la philosophie allemande a proclamés sous une forme peu accessible au peuple. Il y a quelques années déjà, M. Strauss entra dans cette voie féconde, lorsqu'il écrivit son ingénieuse brochure intitulée : Deuœ Feuilles pacifiques. Peu importe que la jeune école hégélienne ait dépassé l'enseignement de M. Strauss, peu importe que M. Bruno Bauer lui

ait fait un crime de sa timidité ; M. Bruno Bauer est déjà dépassé lui-même par M. Feuerbach, et M. Feuerbach par M. Stirner. Cette situation , bien loin de nuire à M. Strauss , ne doit-elle pas le mettre fort à Taise ? Il tenterait vainement de r^agner le terrain qu'il a perdu, à supposer qu'il eût jamais cette folle ambition^ Qu'il sorte donc de l'école comme il en est sorti pour écrire les Deuœ Feuilles pacifiques; qu'il renonce aux discussions abstruses , et , ne prenant dans les travaux de la science moderne que des résultats clairs et incontestables , qu'il s'adresse , non plus aux savants, mais à l'Allemagne tout entière. Son influence sur ce terrain nouveau sera mille fois plus considérable, et ceux qui croient l'avoir laissé derrière eux envieront la place qu'il se sera faite. Tel est , je le désire du moins , tel est le but que semble poursuivre M. Strauss dans le brillant et ingénieux pamphlet qu'il vient de nous donner. Ouvrons - le donc sans autre préambule ; — le professeur e-st dans sa chaire, l'auditoire est nombreux , et le sujet de la leçon est l'empereur Julien " l'Apostat ^ .

Vous connaissez l'empereur Julien , vous connaissez cet héroïque et ingénieux dilettante qui

1 Der Romantilw auf dem Throne der Cœsaren , oder Julian der Abtrunnige (le Romantiqae sar le trône des Césars ou Julienl'Apostat). Manobeim, 1848.

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prétendit opposer son enthousiasme rétrograde à rirrésistible mouvement de l'humanité? Vous savez quel était son culte passionné de T hellénisme? En vain la religion du Christ avait -elle ouvert à l'esprit de l'homme les routes merveilleuses de l'avenir ; Julien , les regards tournés vers le passé , employait follement ses facultés brillantes à restaurer une civilisation frappée de mort. Il y aurait peut-être quelque chose de touchant dans ce dévouement opiniâtre à une cause désespérée » si ce n'était avant tout un prétentieux amusement de l'esprit. Ne croyez pas, en effet, que Tâme de Julien fût animée d'une piété sincère et profonde ; Julien est un artiste , ce n'est nullement un croyant ; son imagination est en feu , son cœur est libre. Quand son intelligence à la fois éclatante et faible » hardie et puérile , s'obstine à ne point voir le grand travail philosophique du genre humain et la cité universelle qui s'élève ; quand il s'enferme dans l'étroite enceinte du monde grec où le retiennent les enchantements de la culture païenne ; quand il songe à faire revivre toutes les castes , toutes les institutions du moyen-âge; quand il joue au pontife et qu'il s'amuse à rebâtir la cathédrale de Cologne... Mais qu'ai-je dit? C'est de Julien que je parlais. Pourquoi ma pensée , malgré moi , court -elle vers Berlin ? Pourquoi songé- je au moyen - âge ? C'est

que, Julien ou Frédéric - Guillaume IV, peu importe, ils sont confondus avec un art si habile , ils sont si ingénieusement mêlés l'un à l'autre dans le pamphlet de M. Strauss, qu'il serait impossible , en vérité , de faire à chacun sa part. Ainsi , laisseznous toute la liberté dont nous avons besoin. D'ailleurs , nous avons les textes ; textes sacrés , textes profanes, rien ne nous manque; Grégoire deNazianze, Libanius , Ammien Marcellin , Zozime, tous les écrivains du lY^ siècle nous ont livré leurs secrets , et notre érudition est aussi fine que sûre , aussi spirituelle que hardie. Gardez - vous donc bien de vous récrier si un anachronisme nous échappe ; il y a des anachronismes qui sont plus vrais que l'histoire. Encore une fois , c'est de Julien que nous devons nous occuper, de Tempereur Julien-l' Apostat et delà cathédrale de Cologne. Voyez d'abord l'espèce de satisfaction , à la fois malicieuse et candide , exprimée par M. Strauss à la première page de sa leçon. « C'est de l'empereur Julien , mes chers auditeurs , que j'ai promis de vous entretenir aujourd'hui. Cette tâche vis-à-vis de vous est , je ne dis pas moins difficile , mais certainement moins embarrassante que jamais. Deux motifs , en effet , me rassurent : le premier, c'est que vous connaissez déjà l'histoire de Julien ; je n'ai plus besoin de vous raconter en détail tous les événements de sa vie et de son règne ; je puis

me placer au point de vue le plus élevé , et de là vous signaler les circonstances auxquelles nous devons , selon moi , nous attacher particulièrement , si nous voulons nous former une opinion sérieuse sur ce remarquable persoimage. Mais c'est le second motif surtout qui me cause une satisfaction singulière ; je suis bien sûr que personne dans cet auditoire ne se signera quand je prononcerai le nom de Julien - TÂpostat ; je suis bien sûr que personne n'éprouvera réellement une respectueuse terreur , ou ne se croira obligé de la feindre. Je m'adresse donc à des esprits complètement désintéressés , qui n'opposeront aucun préjugé hostile, soit avant de m'entandre, soit dans le cours de ma leçon , au jugement que je veux établir. » M. Strauss n'a pas toujours été si heureux, et ce contentement naïf ne manque pas d'une piquante hardiesse sous la plume du théologien qui a écrit la Vie de Jésus. Ses premiers ouvrages ont soulevé des contradictions passionnées ; celui - ci ne rencontrera que des lecteurs froids et réfléchis ; c'est ce qu'il désire avant tout. Sans doute , il n« s'attaque plus aux croyances du christianisme orthodoxe , le sujet est infiniment moins grave; mais ne fût-il question que du roi de Prusse, M.Strauss prend ses précautions. Choisissons , s'est - il dit , une figure historique par qui soit représentée la situation d'esprit que je

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dénonce, et choisissons - la dans des conditions telles que personne ne se croie intéressé à la défendre. Nulle passion fâcheuse ne viendra se dresser entre mon auditoire et moi , et la controverse sera féconde. Voilà un pamphlétaire bien allemand , si je ne me trompe , hardi et circonspect tout à la fois. Il poursuit gravement son but, et, pourvu que la discussion puisse porter ses fruits, il cachera son arme, s'il le faut, et renoncera aux brillantes aventures de la polémique.

Quelles sont donc ces idées dont -M. Strauss désire si sérieusement le triomphe ? Deux ou trois idées fondamentales qui en contiennent beaucoup d'autres : la haine du passé , quand le passé s'obstine à revivre; la haine de tous les apostats du présent ; la haine , enfin , pour employer le mot allemand qui résume tout cela , la haine éternelle du romantisme.

On appelle romantique , chez nos voisins , cette futile et dangereuse école qui , en politique et en religion , dans la littérature et les arts , a cru que le vrai , le juste , le beau n'existaient pas ailleurs qu'au fond du moyen -âge. Dans le domaine de l'art, cette école a rendu quelques services précieux , et c'est là ce qui a long - temps embrouillé la question. Le romantisme , cela est bien certain , a eu un admirable sentiment des inspirations du peuple ; il a éveillé le goût des littératures primi-

tives , et la poésie , épuisée par les abstractions , a trouvé dans ces sources rafraîchissantes une jeunesse inattendue. Cependant les écrivains distingués de cette école ont fait payer bien cher à l'Allemagne Tinfluence heureuse qu'ils avaient exercée sur une partie restreinte des études littéraires ; ils ont engourdi les âmes , ils ont éteint peu à peu ce fier sentiment de la vie qui avait animé depuis Lessing un si grand nombre d'intelligences supérieures. Aux héros de la pensée et de l'art, à cette grande famille oii brillent Fichte et Schiller, Herder et Jean- Paul , Goethe et Hegel, on a vu succéder, vers le commencement de ce siècle , un groupe d'esprits brillants et malades , de songeurs mélancoliques , de mystiques illuminés, qui osèrent dédaigner la grande époque dont nous sommes les fils , et qui se plongèrent tout enivrés dans un moyen - âge menteur que construisait leur imagination éblouie. De là une direction fatale imprimée aux lettres ; de là , sur bien des points, l'afiaissement de Tintelligence publique. Ce furent les Annales de Halle qui , vers 1840, attaquèrent le plus résolument cette tendance et en dispersèrent pour jamais les derniers représentants. Toutefois , chassée de la poésie, la superstition du passé se réfugia plus haut. N'est-ce pas cette même année, en 1840 , que le romantisme politique monta sur le trône avec Frédéric-

Guillaume IV ? Dès-lors , la simple critique littéraire ne suffit plus. Il fallut , une fois pour toutes, attaquer la réaction en face; il fallut , dans la politique et dans la religion, poursuivre, Tépée de feu à la main , les fantômes détestés du moyen-âge. Tous les écrits sérieux de la presse politique allemande , depuis huit ans , ont vécu sur cette idée , et le pamphlet de M. Strauss réi^ume aujourd'hui cette longue discussion avec un calme , une netteté , une supériorité invincibles.

Avant de commencer son portrait de Tempereur Julien , M. Strauss explique très-ingénieusement une difficulté bizarre dont on n'avait pas encore le secret. D'où vient que , dans Tappréciation de l'Apostat , tous les historiens modernes aient changé de rôle ? D'où vient que Julien ait trouvé tant d'indulgence auprès des écrivains de Téglise et tant de sévérité chez les philosophes?

Au XVIIP siècle , le piétiste Gottfried Arnold , dans son Histoire ecclésiastique , se porte le défenseur de Julien , et au contraire le philosophe Gibbon , tout en louant les qualités éminentes du neveu de Constantin , ne dissimule nullement la répugnance profonde qu'il éprouve pour sa personne. De nos jours , on s'est beaucoup occupé de Julien , et le même phénomène s'est reproduit. Un historien philosophe , un des adversaires déclarés du mysticisme , Schlosser , qui aurait dû , ce

semble, apprécier dans Julien la hardiesse d'un esprit libre, prononce sans hésiter le jugement le plus sévère sur TApostat. Voici un exemple plus frappant encore. Il y a en Allemagne deux théologiens célèbres qui sont les dévoués soutiens de Torthodoxie : M. Neander et M. Ullmann ont toujours été sur la brèche pour la cause du christianisme» et tous deux ont interrogé avec amour les temps primitifs de TÉglise. M. Neander a publié une étude très-complète sur Julien et son siècle ; M. Ullmann a donné une excellente monographie de Saint Grégoire de Nazianze. Cette fois l'épreuve est curieuse ; voilà Saint Grégoire et Julien en présence pour la seconde fois , voilà les deux ennemis aux prises. C'est Saint Grégoire , on ne Tignore pas , qui a lancé à Julien les plus terribles invectives ; c est lui qui , annonçant la mort de ce Jéroboam , la mort du dragon et de Y impie » invitait tous les peuples de la terre et tous les anges du ciel à entonner ensemble un immense cantique d'actions de grâces. Or, M. Neander et M.Ullmann ont- ils répondu à l'impérieux appel de l'évêque de Nazianze? Bien loin de là ; M. Neander a pour Julien la plus affectueuse tendresse, et M. Ullmann , iafidèle sur ce point au héros de sa monographie , devient aussi le défenseur de l'Apostat que Gibbon traite si mal.

C'est une chose singulière , en vérité , que ce

changement de tous les rôles. Est-ce à dire pour-* tant que M. Neander et M. Ullmann aient réussi à dissimuler le vrai caractère de Julien ? Non , certes. Dans les éloges même qu'ils lui décernent le plus sincèrement du monde , tout esprit droit verra sans peine ce que la philosophie réprouve chez le brillant héros du paganisme frappé de mort. Comment TApostat est -il justifié par M. Neander et M< Ullmann ? De la même manière , disent-ils, que chaque vérité féconde suscite des précurseurs , de même aussi toute religion qui meurt produit encore des partisans opiniâtres , lesquels font des efforts inouïs pour introduire Fesprit nouveau dans les formes^ condamnées de cette civilisation qui s'écroule.. Le mérite de Julien, c'est d'avoir essayé avec tant d'éclat la transformation spirituelle du vieux monde. Mais , répond M. Strauss , cette apologie est un peu vague ; traduisons-la dans notre langue moderne : le grand mérite de Julien, c'est d'avoir été un romantique. Qu'est-ce que le romantisme, en effet, si ce n'est l'absurde prétention de ressusciter ce qui est mort ? Eh bien ! que ce mot^à nous suffise : voilà le secret de ces contradictions qui nous étonnaient tout-à-l'heure. C'est parce que Julien est le héros par excellence du romantisme , qu'il a été blâmé par les philosophes et réhabilité par les théologiens de nos jours. Il y a donc eu des romantiques au lendemain du

vieux monde , comme il y en a aujourd'hui au lendemain de l'ancien régime. Le . christianisme naissant a trouvé en face de lui des esprits brillants et faux qui voulaient restaurer le paganisme , de même que Tère de la liberté moderne a rencontré des imaginations frivoles qui ont cru pouvoir restaurer le moyen-âge et la féodalité et les royautés de droit divin. La Prusse n'est pas le seul pays qui ait été condamné à ce triste et singulier spectacle ; le trône de Prusse n'est pas le seul qui ait été occupé par ces hommes obstinés à renier leur époque ; le monde a vu un de ces romantiques sur le trône des Césars , et , quel que soit son héroïsme , ce A'est pas seulement l'Ëglise , c'est la philosophie et l'humanité tout entière qui ont eu raison de l'appeler Julien-l'Apostat. Telles sont les conclusions que prend M. Strauss au début même de son pamphlet ; écoutons maintenant le plaidoyer.

II y a dans Julien trois personnages distincts qu'il faut interroger tour-à-tour : le pontife , l'empereur et l'homme. Ces trois personnages sont également romantiques , je me sers toujours du terme consacré en Allemagne, et dont la signification est suffisamment établie, je pense, par tout ce qui précède. Voyons d'abord le pontife, voyons le fervent adorateur du polythéisme , car n'est - ce pas le caractère qui nous frappe le plus dans l'exaltation bizarre de l'Apostat? Ce n'est point

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par politique, comme on Ta dit, que Julien était attaché au culte des Grecs; c'est la direction de sa pensée qui le conduisit là tout naturellement ; c'est «on romantisme qui fit de lui un dévot. Or, Julien était si manifestement romantique, comme tous ceux qui s'opposent , en Allemagne , au libre mou«vement de Tesprit humain et qui tournent le dos à rayenir> il était si bien d'accord avec Frédéric- Guillaume lY et ses anciens ministres, que leurs paroles en maintes circonstances sont exactement les mêmes. M. Strauss indique ces piquantes res^semblances avec la plus ingénieuse habileté.

Élevé dans le romantisme d'Alexandrie, comme Frédéi'ic - Guillaume IV dans l'école historique > nourri de Jamblique et de Plot in , comme Frédéric- Guillaume était nourri de ia pensée de Schelling, Julien dut bien souffrir lorsque Constantin abjura les croyances païennes. M. Strauss dépeint trës^ bien l'irritation contenue du jeune prince et les projets qui fermentent dans cette fausse et ardente imagination, Constantin et Frédéric-Guillaume III sont favorables aux doctrines nouvelles ; c'est chez eux une affaire de politique assurément bien plus qu'une sympathie sérieuse , mais enfin le christianisme est la religion de l'empire, et Hegel est tout *- puissant à Berlin. Quels scandales! quelles impiétés! Où sont les dieux de la Grèce? Que sont devenues les institutions du moyen -^ âge? Ah!

quand le jeune prince romantique sera monté sur le trône, quand il se nommera Tempereur Julien ou Frédéric -Guillaume )Y, tout changera subitement. Une volonté enthousiaste arrêtera la folie des révolutions. Lihanius et Sdielling seront les maîtres de la science ; Saint Grégoire de Nazianze et la philosophie hégélienne seront expulsés des écoles. Une main souveraine ouvrira le temple de Jupiter Panhellénien , et la grue, si long -temps immobile , se remettra en mouvement pour achever la cathédrale de Cologne.

Le premier soin de Julien et sa préoccupation constante , c'est la restauration du culte. Cette dignité de pontifex mammus, qu'une tradition insignifiante attribuait aux empereurs , lui est plus chère que la dignité impériale. Son empressement à toutes les cérémonies , son respect minutieux des formes oubliées , ses décrets , ses circulaires, tout cela enfin est si étrange, que les païens eux - mêmes ne cachent pas leur surprise. II y a chez lui plus de superstition que de religion véritable , dit Ammien Marcellin : Superstitiosw magis quàmsacrorum legitùnus observator . Ammi^si Marcellin exprime ici en quelques ttttots Téternel esprit du romantisme. On a souvent demandé une explication nette de cette fameuse école historique de Frédéric - Guillaume lY et de ses conseillers MM. Ëichhorn et de Savigny ; hélas ! il y a quinze

cait&ans que cette explication est faite. Demandesla aux actes de Julien , demandez-la aux réflexions si sensées d'Âmmien Marcellin et aux invectives m légitimes de Saint Gr^oire de Na^ianze.

Et remarquez combien cette conformité est évidente ! Le célèbre édit de Julien qui interdit aux chrétiens l'étude et renseignement des lettres grecques, cet édit contre lequel Saint Grégoire cle Nazianze protesta avec une éloquence si vraie , et qui fut blâmé des païens eux-mêmes, a été justifié , chose singulière ! par les théologiens romantiques de notre époque, M. UUmann croit trouver d'excellentes raisons pour absoudre cette odieuse tyrannie. Qu'était - ce que les écrivains grecs, dit M. Ullmann , et particulièrement les poètes? Homère et Hésiode, Eschyle et Sophocle ont écrit les livres sacrés du polythéisme ; Julien devait- il livrer l'explication de ces monuments religieux aux hommes qui n'en pouvaient adopter les croyances? Certes , une telle justification , dans un livre composé à la gloire de l'évêque de Nazianze , serait véritablement incompréhensible, si , du point de vue où s'est placé M. Strauss , toutes les contradictions apparentes ne se débrouillaient pas d'elles-mêmes. M. Ullmann est fidèle ici à la pwsée de son école ; il approuve chez le romantique païen ce que font tous les jours les partisans romantiques de la société du moyen-âge. Si l'on a

le droit de s'indigner parce que l'exégèse du XIX® siècle soumet à une analyse scientifique les écrits de TAncien et du Nouveau Testament , il faut bien , — c'est toujours Tingénieux pamphlétaire qui parle , — il faut bien reconnaître que Julien a eu raison d'interdire aux chrétiens les écoles philosophiques de la Grèce.

Cependant la vérité est plus forte que l'intérêt personnel , et elle arrache à M.Ullmann des concessions qui vont le perdre. Après avoir justiôé la décision de Julien , M. UUmann déclare pourtant qu'à un autre point de vue, à un point de vue bien supérieur, cette décision est mauvaise et condamnable. Les chefs-d'œuvre de la poésie antique , en effet , ne sont pas seulement les livres sacrés des païens, ils ont une vie plus haute, ils sont le patrimoine de l'humanité tout entière, le patrimoine de tout homme qui pense , de toute intelligence éprise du beau et passionnée pour le vrai. Saint Basile et Saint Grégoire de Nazianze ont droit à cette nourriture de l'esprit aussi bien que Libanius et Zozime. « Je vous abandonne tout le reste , s'écrie Saint Grégoire de Nazianze , les richesses, la naissance, la gloire, l'autorité et tous les biens d'ici-bas dont le charme s'évanouit comme un songe ; mais je me saisis de l'éloquence et je ne regrette pas les travaux, les voyages sur terre et sur mer que j'ai entrepris pour l'ac-

quérir ^ . » — Et nous aussi , s'écrie M. Strauss, nous affirmons que les livres du Nouveau Testament ont une immense valeur historique en dehors des intérêts d'église ; croyants ou non , ils nous appartiennent; nous ne regrettons pas nos longues veilles , nos investigations patientes , tous les efforts que nous avons faits pour atteindre la vérité dans ces questions vitales; et, de même que Tédit de Julien n'a pas empêché les chrétiens de commenter Homère , les persécutions des romantiques modernes n'enlèveront pas aux penseurs le droit d'analyser les Évangiles et de les expliquer à la foule.

Nous venons de voir chez Julien le souverain pontife; le roi n'est pas moins curieux à examiner de près. C'est la prétention naturelle du prince romantique de s'attribuer une royauté de droit divin. Julien le fait expressément dans cette épitre à Témisthius où il s'approprie les belles paroles d'Homère : « Le pasteur des peuples a besoin d'une puissance plus qu'humaine, les dieux seuls peuvent l'aider à accomplir toute sa tâche. )) Ce sont les dieux, en effet, car Julien y revient sans cesse, dans VÉpître aux Athéniens , dans le Septième discours y etc. ; ce sont les dieux qui l'ont appelé

1 J'empronle ici réloqaentc Iradaclion de M. Villemain. — Nouveaux mélanges historiques et littéraires* — De Moquencô chrétienne dans le IV* siècle.

An L'ALLEMAGNE

au trône et qui maintes fois lui ont révélé leur volonté dans des apparitions mervmlleuses. Or, ce que Julien disait aux Athéniens, Frédéric- Guillaume lY, en 1849, ne le disait-il pas aux députés de la noblesse qui le félicitaient sur son avènement ? « Je sais , Messieurs , que je tiens ma couronne de Dieu seul » et qu'il m'appartient de dire ; Malheur à qui la touohe ! mais je sais aussi , et je le proclame devant vous tous , je sais que cette couronne est un dépôt confié à ma maison par ce Dieu tout-puissant ; je sais que je dois lui rendre compte de mon gouvernement, jour par jour, heure par heure. Si quelqu'un d'entre vous demande une garantie à son roi , je lui donne ces paroles; il n'aura ni de moi, ni de personne sur la terre , une caution plus solide. » Ainsi , à quinze cents ans de distance , et malgré tant de change^ ments profonds dans les choses humaines, une même situation a dicté un même langage.

N'oubliez pas non plus ce trait si important , ce trait commun à tous les princes romantiques : ils en appellent au droit divin , mais ils n'y croient pas. Ils invoquent un vers d'Homère , une légende du moyen-âge , mais ce n'est chez eux qu'un expé^ dient de l'esprit, au lieu d'une conviction naive. Que d'efiPorts ne font-ils pas pour se donner à euxmêmes cette confiance impossible ! Un peintre de Francfort achève en ce moment même un tableau

singulièMment expressif, dont le plan lui a été indiqué par Frédértc-Guillauœe IV. Dieu est dans le ciel , et la royauté , sacrée par ses mains , siège solenneHement entre la terre et Tempyrée » oomme ces DeuDdiurges alexandrins auxijuels Julien se camparait lui - mêm^. Au - dessous de lui , les mortds sont assemblés par groupes , nobles , bourgeois , paysans , et tous élèvent des regards respec** tueux vers le vicaire de la Divinité. Ah î trois foi» aveugle assurément l'homme qui s'obstinait à chercher sa voie dans le polythéisme, quand la pensée du Christ commençait à régénérer le mcttide; mais non moins à plaindre est celui-là qui , dixhuit siècles après le Christ , malgré tous les progrès de ThitmaAité moderne , malgré toutes les victoires de la philosophie, ferme ses yeux à la lumièi»^ de 89, et prétend reconstituer je ne sais quelle royauté féodale !

Un caractère assez plaisant de cette situation d'esprit dont M. Strauss poursuit toujours Timpi* toyable analyse, c'est que ces princes, en dépit de leurs conférences secrètes avec la Divinité , sont manifestement conduits par des hommes. Julien avait beau se glorifier de l'assistance des "dieux, c'étaient surtout les hommes qui rinsjûraient , c'était l'iécole d'Alexandrie, c'étaient ses maîtres, ^de$ius à Pergame , Maximus à Ëphèse , et Eusebius, et Gbrysantius , et tous ceux qui l'initièrent

aux mystères d'Eleusis. On sait aussi quelle fut ('influence de Técole historique sur réducation de Frédéric -Guillaume lY. M. Strauss s^nale en quelques mots des rapprochements fort singuliers; entre les initiateurs de Julien et les maîtres de Frédéric-Guillaume. L'appel de M. Stahl et de M« de Sehelling à Berlin a été presque un événement pour FAllemagne ; c'était une sorte de révolution dans les universités ; on n'a pas oublié les émeutes des étudiants, la capitulation doM. Stahl ,. et l'on comprendra que la spirituelle érudition de M. Strauss prenne un plaisir très-vif à retrouver les détails de cette histoire dans les biographies. d'Eunape.

Un autre trait encore , aisément reconnaissable chez tous ces princes , c'est qu'ils sont avides de paraître; initiés à des écoles fausses sans doute, mais brillantes , il est naturel qu'ils soient passionnés pour le bruit et qu'ils se donnent constamment en spectacle. Voyez Julien ! il faut qu'il parle, et à tout propos, et avec une abondance intarissable. Ce n'est pas lui quî négligera les occasions de haranguer le peuple, ou le sénat , ou

l'armée ou la municipalité de Berlin, car en

vérité on peut se demander de. qui il est question ici. Â qui appliquer ces amusantes citations de M. Strauss? A qui se rapportent ces escapades continuelles d'une langue intempérante , fttsioris

linguœ , raro admodùm silentis ? dit Âmmien Marcellin. Sérieusement, est-ce l'adversaire du Galiléen que M. Strauss poursuit ainsi? La réponse n'est pas douteuse, et pourtant Âmmien Marcellin donne les détails les plus précis; Julien a pris la parole , il est harmonieux , il est éclatant , et malheur à qui n'applaudit pas! Si son discours ne réussit pas à Ântioche , Antioche tombera dans la disgrâce du souverain. Encore une fois, où sommes-nous? Est-ce à Ântioche , est-ce à Koenigsberg qu'on a eu Timprudence inouïe de ne pas goûter cette royale éloquence? L'incertitude continue, lorsque M. Strauss raconte les légèretés sans nombre de Julien, ses contradictions de chaque jour, ses décrets rendus , révoqués, repris de nouveau, cette mobilité enfin qu'on n'excuse que ehez les dilettanti.

Mais ces détails, si personnels qu'ils soient déjà, ne suffisent pas à M. Strauss. Sa science est impitoyable. Il vient de demander à Âmmien Marcellin et à Zozime , à Eunape et à Saint Grégoire de Nazianze, les renseignements les plus nets sur les prétentions religieuses et monarchiques de Frédéric-Guillaume IV; ce n'est pas encore assez. Derrière le pontife et le souverain il y a l'homme. Continuons donc l'enquête et arrachons aux témoins leurs derniers secrets. M. Strauss veut pénétrer dans l'intérieur de l'accusé , il veut

4i6 L'ALLEMAGNE

s'asflMÎr à son foyer, prendre place à sa table, il veut surfNresidre les habitudes^ les gestes et jusqu'aux grimaces du personnage. Cette fois, yrta»^ ment , ce sont les espiègleries de l'érudition ; après cette étude à la fois si sérieuse et si spirituelle, M. Strauss , arrivé au bout de sa tâche , ne veut pas renoncer aux friandises de son sujet. C'est donc sous le masque de l'empereur iuliim qu'on nous donnera le portrait en pied de Frédéric- Guillaume, et c'est Saint Grégoire de I^zianze qui dessinera hardiment la silhouette, «c Cette chevelure inculte , ces épaules démanchées , ces yeux hagards , ces jambes vacillantes , ce nez insoiem^ ment retroussé, les ridicules contorsions de ce visage , ces éelats de rire subits et immodérés , cette manie de remuer la tête sans motif, cette parole saccadée, ces questions brusques, précipitées, inintelligentes, et ces réponses si sem-r blables à ces demandes », tous ces signes avaient frappé Saint Grégoire de Nazianze quand il éta^ diait avec Julien dans les écoles d'Athènes. Dessiné avec une verve éloquente par le théologien du IV® siècle , ce portrait a dû frapper aussi M. Strauss. Heureuse fortune de l'éruditqui trouvait ainsi toute &ite, et par la main d'un si illustre évèque , la plc^ vive , la plus <}harmant6 , la plus cruelle page de son pamphlet !

Est-ce tout enfin? La comparaison est-elle «enée

ET LA RÉVOLUTION. 48t

assez loin ? A force d'interroget tous les écrivains du IV^ siècle, Tauteur a-t-il obtenu decegrantl jury unç sentence assez décisive , et se contente-t-il de sa victoire? Non ; il frappera un dernier coup. Julien et Frédéric^uiltaume IV sont vaincœ ; eh bien ! pour rendre la défaite de Tennenii plus humiliante encore, M. Strauss va relever Julien , et le romantique moderne restera seul sâr la place.

Quelle différence , en effet , malgré tant de rapports manifestes, quelle différence fondamentale mtre Julien et Frédéric - Guillaume ! Les deux princes romantiques se ressemblent par leur aveugle h^ine des idées nouvelles et par Fabsurde essai d'une restauration du passé ; mais ce passé qui enchaîne la brillante imagination de Julien , comme il est supérieur à cette société inique , à cette théocratie du moyen-âge, à cette féodalité insolente dont Frédéric-Guillaume a rêvé le retour! Ce qui enthousiasme Julien , c'est le passé sans doute , mais un passé plein de gloire ; c'est T'adolescence héroïque et éternellement aimable du genre huflnain ; c'est cette l>elle civilisation des Hellènes, à qui Platon et Sophocle ont assuré une gloire impérissable. Voilà pourquoi l'enthousiasme de Julien , bien que ce soit un enthousiasme à l'envers > conserve encore dans ses erreurs quelque chose d'éclatant et de hardi. Julien est un romantique, mais c'est aussi un h^os. Son imagination est plus

convaincue que son cœur, mais cette imagination lui inspire des vertus sérieuses. Il a vécu aussi sobre que Gincii\natus , aussi chaste que Scipion , aussi laborieux que César, et il est mort avec la courageuse sérénité de Socrate. Sans doute, reprend Tauteur, les prétentions de Julien nous sont odieuses , à nous , fils du présent et qui marchons vers un avenir dont Taurore s'illumine d^à ; Julien s*opposait à la marche de THiimanité, nous devons donc le haïr. Toutefois , si Ton met à par^ cette question générale, et que Ton veuille bien ne considérer un instant que les deux systèmes placés ici en présence , alors , entre cette belle liberté du monde antique et le joug étouffant du moyen-âge , nos sympathies peuvent-elles rester incertaines ?

Un mot encore , s'écrie M. Strauss, un dernier mot avant de terminer. Les chrétiens ont défiguré la glorieuse scène de la mort de Julien. Ils l'ont montré furieux , blasphémant le ciel et jetant ce cri de désespoir : Tu as vaincu , Galiléen ! N8ytxy2xac^ Toîkàaa [ Ce mensonge a un sens vrai ; il contient une prophétie générale que doit recueillir l'histoire. Cette prophétie, consolante pour nous et lUjBnaçante pour nos adversaires, la voici : c'est que tous les Juliens , ou , en d'autres termes , tous les hommes qui voudront ressusciter une société morte, tous, si bien doués et si puissants qu'on

les imagine, tous seront vaincus par le Galiléen , c'est-à-dire par le génie de l'avenir.

Tel est le pamphlet de M. Strauss, telle est cette œuvre ingénieuse et hardie qui résume avec une netteté singulière toute la polémique libérale des journaux allemands depuis une dizaine d'années.

Quelle que soit la gravité des événements qui viennent de s'accomplir en Prusse, je ne pense pas que cette leçon de théologie ait rien perdu de son importance. Les questions qu'elle traite se renouvelleront sous mille formes , et les principes qui doivent sortir de cette discussion sont les principes qui ne sauraient périr. En supposant même que la Révolution de mars fût de nature à faire triompher définitivement les principes que repoussent les hommes d'état du romantisme, la prédica^ tion de M. Strauss s'adresserait encore à une foule d'esprits en Allemagne. Après la mort de Julien (si l'on me permet de suivre la comparaison dont M. Strauss a tiré si bon parti ) , lorsque le christianisme devint la religion de l'empire, tout ne fut pas fini parce que le brillant adversaire des idées nouvelles avait disparu du champ de bataille. Pendant plus d'un siècle et demi, l'école qui avait formé Julien continua sa résistance insens^ée et suscita des intelligences supérieures qui se dévouèrent à cette cause perdue. N'est-il pas à présumer aussi

iSO LALLEMAGNE

que la résistance de l'école hiBtoHque- survivrait à la dernière défaite de Frédéric-Guillaume?

Cette école est puissante : elle compte dans ses rangs des écrivains d'élite , et les préjugés nationaux ont été SI souvent exploités par elle , que son influence s'exerce sur une fraction nombreuse du parti libéral. Que de fois , et avec quelle habilité perfide, n'a-t-on pas excité contre nous la défiance des meilleurs esprits ! C'est cette défiance qui fait la force de l'école historique. C'est de ce mauvais sentiment qu'on s'autorise lorsqu'on ose combattre le légitime ascendant de la Franco, lorsqu'on proclame tant de vides et fastueuses théories sur l'é/^met)^ germanique, sur les institutions nationales , sur la nécessité de n'emprunter à personne et de ne demander qu'au passé de l'Allemagne tous les progrès de l'avenir. Quoi donc! parce que la France a été le Messie de la raison , parce que son héroïque histoire semble lui approprier les éternels principes de la justice et du droit, vous teniez ces principes pour suspects ! Je sais bien que cet aveuglement des écrivains libéraux était entretenu par les craintes de guerre , et qu'en repoussant l'influence française , on en voulait surtout à notre vieille humeur conquérante. L'admirable attitude de M. de Lamartine rassurera les esprits. Un grand pas est fait , mais tout n'est pais fini : on ne renonce pas en un jour à des pr^ugés

ET LA KÉVCAUTION. 434

devenus des systènies. Il faudra prêcher toAg*-^ temps ; il faudra mettre à nu , sur toutes les questions religieuses , politiques, sociales , les prétentieuses erreurs de Téeole historique. Voilà ce que M. Strauss vient d'indiquer. Cette dramatique étode, cette personnification de l'école rétrograde dans deux types si vrais et si vivement dessinés, saisira les intelligences. C'est une pensée hahile d'avoir fait condamner Frédéric-^Guillaume IV pat Saint Grégoire de Nazianze , M. Stahl et M. Léo par la primitive Église, et le moyen* âge par le Galiléen .

Toutefois, s'il y a encore de l' à-propos dans l'esprit général de ce pamphlet, il n'y en a plus dans la forme. Ces allusions ingénieuses , cette fine stratégie , ces hardiesses savantes et circonspectes, tout cela serait puéril dans la situation qu'une première victoire vous a faite. Beaumarchais disait à l'un de ses adversaires : « Vous rôdez, vous glissez» vous minez et contre-minez ; puis , bien et prudemment escorté, vous n'arrivez à l'ennemi que sous la contrescarpe et le chemin couvert. » N'estce pas le tableau assez fidèle de ce genre de guerre auquel s'amuse l'érudition de M. Strauss ? Mais Beaumarchais ajoute : « Et moi , semblable au Tartare,, à l'ancien Scythe un peu farouche, atta^* quant toujaurs dans la plaine , une arme l^ère à la main , je combats nu , seul , à découvert » et

438 l/ALLEMAGNE

lorsque mon coup siffle et part , échappé d*un bras vigoureux , on sait toujours qui Ta lancé, car j'écris sur mon javeiot : Caron de Beaumarchais. » Faites ainsi dorénavant. Et ce n'est pas seulement un conseil littéraire que je donne à M. Strauss; la question est plus sérieuse : il s'agit de substituer à la discussion théologique la polémique vraiment libérale , celle qui combat la visière levée, celle qui s'exprime au nom de la raison dans le langage de tous. On a trop imité dans ces derniers temps TÂU lemagne du XVI® siècle , et les formes de la vieille controverse ont déguisé la physionomie vraie de la pensée moderne. Il est temps de renoncer enfin à tout cet attirail du pédantisme. Plus de voiles, plus de déguisements; dégagez -vous des formes surannées ; que la controverse religieuse retourne au fond des écoles , et que l'esprit de ce siècle délie enfin la langue de l'Allemagne.

Combien d'inconvénients, en effet, dans ce mélange de théologie et de politique ! Pour que l'ingénieux pamphlet de M. Strauss puisse faire son chemin , il faut le débarrasser des erreurs qui gênent sa marche et qui lui fermeraient bien des esprits. Le premier mérite de ces sortes d'écrits est de se rendre accessibles au plus grand nombre. M. Strauss l'avait très-bien compris d'abord , et le sujet qu'il a choisi est une de ces questions générales qui appartiennent, non pas à une école , mai$

à tout homme qui pense. De quoi s'agit-il ? Il s'agit de savoir si le passé a un droit contre le présent et ravenir,'si la restauration des choses mortes est menaçante pour la liberté, s'il est possible enfin d'arrêter cette impulsion souveraine que Dieu imprime à l'intelligence de l'homme. Le problème est net, et le bon sens de tous y verra clair. Je regrette seulement que M. Strauss n*ait pas laissé de côté bien des arguments techniques, et surtout certaines théories particulières à son école. Il y a chez lui le publiciste et le théologien ; que le théologien prenne garde de ne pas nuire au publiciste, ou plutôt que le théologien s'efface et que le publiciste parle seul. Si M. Strauss avait donné à sa polémique une direction plus droite, s'il avait parlé le langage de la liberté et de la raison , il n'eût pas été entraîné à reproduire dans un écrit politique toutes les bizarreries, toutes les erreurs .d'une école suspecte. Pourquoi mêler, par exemple, à une discussion toute populaire les conclusions inacceptables de la nouvelle théologie hégélienne? Quand M. Strauss met en présence l'étroite société du moyen-âge et les grands principes de la pensée moderne , il est dans le vrai , et son enseignement va droit au but. Mais pourquoi identifier le christianisme et le moyen-âge? Pourquoi les enchaîner violemment , et, parce que l'un est mort, proclamer l'éternelle déchéance de l'autre? Pourquoi T. I. 28

surtout nous donner comice résultat de cette étude le panthéisme sensuel de quelques docteurs égarés? La jeune école hégélienne applaudira. Est-ce là tout ce que voulait M. Strauss? Ëst*ce au nom d'une secte qu'il a pris la parole ? Je lui attribuais , je l'avoue , un dessein plus élevé.

M. Strauss a nettement expliqué ses sympathies pour l'hellénisme de Julien, et il a très-bien vu ce qu'il y a d'éternel dans la civilisation antique. Je crois qu'il devait au christianisme la même impartialité. Quand le christianisme parut , le monde païen renfermait deux éléments très-distincts : une religion morte , et cette noble culture de l'esprit qui survécut à de vaines formes religieuses et entr^ avec gloire dans le patrimoine de l'homme. Cette vérité était reconnue par les Pères de l'Église, quand ils protestaient si éloquemment contre l'édit de Julien qui leur défendait l'étude des poètes et des philosophes de la Grèce. Ils sentaient bien que cette culture intellectuelle leur appartenait aussi , et ils se gardaient bien de rompre avec la tradition du genre humain. Faisons de même, nous qui devons tant à l'Ëglisô du moyen-âge; ne lui refusons pas cette justice qu'elle n'a pas refusée à l'antiquité païenne. Séparons ce qui a péri et ce qui est le trésor immortel de I ame. D'un côté sont les formes vieillies, les institutions condamnées, les coutumes impies des temps barbares ; de l'autre ,

€6 qui fie passera , ce qui ne se voilera jamais , ia sainte et incorruptible lumière de la religion de Jésus.

Être en communion avec l'âme du genre humain, connaître son rôle dans le monde et s'y conformer avec amour, voilà le grand devoir qui renferme tous les autres. La vie véritable est à ce prix. Rappelons-nous ces belles paroles d'un poète Idlin, inscrites par Herder à la première page de sa Philosophie de l^ histoire :

.V * Quem te Deus essô

Jussil et humanâ quâ paille locatus es in rô Disce

Hors de là , il n'y a que les caprices insensés et les passions mauvaises. Telle est l'excellente pensée qui fait le fond même du pamphlet de M. Strauss, et c'est par elle que son enseignement sera fécond. Oui, le publiciste a dit vrai , les apostats, ce sont ceux qui renient leur époque , ceux qui refusent de participer à la vie générale , ceux qui déchirent le mandat donné par la Providence à tous les enfants d'un même siècle. Dans le passé, assurément, les apostasies sont plus ou moins coupables, selon qu'elles viennent des erreurs de l'éducation , de la timidité du cœur ou de l'orgueil de l'intelligence; mais, à mesure que les sociétés s'avancent vers l'idéal de justice qu'elles doivent réaliser ici-bas, à mesure que l'Humanité acquiert une conscience

plus claire de ses destinées , les apostasies n'auroiit plus d'excuses. Ëvitons-les donc , et sachons surtout qu'il en est de plus d'une sorte. Celle qu'a dénoncée M. Strauss est certainement pleine de périls ; il y en a de plus funestes encore. Si c'est renouveler Terreur de Julien que de prétendre nous ramener au moyen-àge , c'est une entreprise bien condamnable aussi de vouloir renverser ces sublimes principes spiritualistes qui , aujourd'hui comme toujours , travaillent à la liberté du monde. Nous croyons, d'après l'ingénieux écrit de M.Strauss, qu'il faut surveiller avec soin les romantiques , qu'il faut empêcher le retour de la société féodale et la parodie du Saint-Empire ; mais nous croyons qu'il n'importe pas moins de s'opposer aux plagiaires du vieux matérialisme. Repousser les uns et les autres , si cette double lutte nous était imposée , ne serait-ce pas obéir encore aux enseignements du hardi publiciste? Ne serait-ce pas combattre , sous deux formes différentes , cette apostasie dont il nous a inspiré la haine?

Mai 1M8.

DU ROHAITISIE FOUTiaUE ER BITIÈBE.

PORTHAIT DE LOUIS I" ROI PR BAVIÈRE. — SA VIE. — SES POéSIEB. — LA WAIII.UALLA. — IMFLCENCE l)E SOK B&GME.

Quelques années avant 89, un petit prince d'Atlemagne , se sentant à l'étroit dans l'héritage de ses aïeux, abandonna son château solitaire et vint chercher fortune en France. C'était moins un prince qu'un gentilhomme , bien qu'il appartint à la famille des électeurs de Bavière. Frère cadet d'un des plus minces souverains de son pays , il eût vécu sans honneur au fond d'une principauté obscure ; il quitta son frère , le duc de Deux-Ponts, et nous offrit son épée. C'est vers la France, en effet, que le poussaient tous les instincts de son âme; il chérissait la liberté et la philosophie. Louis XVI le mit à la tète du régiment d'Alsace, mais il est

permis de croire que ce noble esprit cherchait autre chose que cela dans le pays de Montesquieu et de Rousseau. II lui était doux de vivre au foyer des idées ; il aimait ce pays , dont Frédéric-le-Grand et Joseph II venaient de montrer au monde la bienfaisante influence; il entretenait, enfin, dans sa pensée ce ^rave enthousiasmée, cette sagesse tolérante , cet amour de la justice et du droit qui gouverna toute sa vie. La France Ta bien récompensé de ces sympathies généreuses. Si la Révolution, dans ses premiers jours, a du briser Tépée du co^ lonel de Louis XVI , elle le retrouvera plus tard el lui donnera un trône. C'est le hasard qui le fit duc de Deux-Ponts en 1 795 et duc de Bavière en 1 799 ^ 9iais c'est le vainqueur d'Austerlitz qui, en 1805, créa pour lui un royaume. Ce jeune colonel au service de ta France, ce souverain sacré par Napoléon, c'est Maximilien-Joseph , premier roi de Bavière.

Alaximilien-Joseph eut un fils qui lui ressembla bien peu. Nous n'avons pas eu d'ennemi plus décidé que le roi Louis. Ce n'était pas, à vrai dire, une inimitié politique; c'était uae sorte de jalousie fiévreuse , c'était une de ces haines mesquines et tenaces qui semblent une monomanie ridicule , au lieu d'être le fier sentiment d'une âme libre. Pour le fils de Maximilien-Joseph, la France était le pays maudit. Nos grands hommes, notre glorieuse histoire, tout ce qui nous marque d'un signe sacré

vm\ yeux du monde , tout cela était supprimé d'un trait de plume par ce redoutable Teuton. Bien qu'il aimât les arts, il ne cachait pas son aversion particulière pour Corneille et Poussin , pour Lesueur et Molière , pour Delacroix et Lamartine , et il était manifeste qu'il avait des grie£s personnels contre la tangue de Pascal. Les. monuments qu'il a fait construire, les ordonnances qu'il a signées, ses poésies mêmes (car c'est un poète) ont proclamé assez haut cette haine de tous les instants. Les con-^ damnations dont il nous a frappés sont inscrites partout, dans les bibliothèques et dans les musées, sur les fresques des églises et dans les galeries des châteaux. La pierre et la couleur , sous les ordres de ce grand protecteur des arts , ont été employées mille fois à nous calomnier sottement, et les édifices dont il a embelli sa capitale ont tous ce sin^ gulier caractère, qu'on pourrait les prendre pourun long et prétentieux pamphlet à l'adresse de la France.

Nous voici loin de Maximilien- Joseph. D'oii vient donc le contraste si frappant de ces deux hommes? Entre le père et le fils , entre le premier et le second roi de Bavière, quelles circonstances inattendues ont changé si complètement la situation des choses ? Ces circonstances seraient fort sérieuses , en vérité , si le roi Louis n'avait pris plaisir en quelque sorte à parodier les sentiments les plus.

vrais. Entre Maximilien-Joseph et le roi Louis il y a les guerres de 1 81 3 , il y a la révolte si légitime de r Allemagne contre le despotisme de Napoléon. Certes , de tels événements suffisent bien pour justifier le soulèvement des états germaniques et la rupture des plus solides amitiés. Lorsque Maximilien-Joseph , avant la bataille de Leipsick , renonça à Talliance de Napoléon » il reprenait sa vraie place. L'Allemagne était en péril ; avonsnous le droit de nous plaindre parce que nous avons trouvé notre allié de la veille dans les rangs de nos adversaires ? Cependant ces guerres de 4813 , ces guerres nationales dont le motif était sacré , amenèrent des résultats bien funestes aux peuples allemands. Lorsqu'ils s'armèrent contre le despotisme de l'Empereur, ils ne surent pas prendre toutes leurs précautions, et la victoire se tourna contre eux. En vain les peuples et les rois s'étaient-ils juré une étroite alliance dans de solennels engagements; en vain des droits politiques avaient-ils été promis à rAHemagne en échange du sang versé pour l'indépendance des couronnes: le contrat devait être4échiré bientôt par ceux qui en retiraient le profit. La loyauté était d'un côté, la ruse de l'autre. Qu'arriva-t-il? Le fait est si connu que c'est presque un lieu commun d'en parler : tandis que la nation se dévouait pour la patrie commune, toutes les royautés de l'Allemagne

poursuivaient dans Tombre un autre but qu'on se gardait bien d'avouer ; ce n'était pas seulement TEmpereur , c'était la Révolution qu'elles espéraient abattre. De 1 81 3 à 1 84 5 , la Révolution , en effet , a été vaincue : c'est de là que datent toutes les défaites de l'esprit libéral et cette longue honte trop patiemment subie jusqu'au réveil de 1830.

Yoilà les circonstances au milieu desquelles s'est formée l'éducation politique et morale du roi Louis, voilà les influences mauvaises qui ont égaré cette capricieuse et puérile imagination. On l'a vanté comme un de ceux qui , ayant le plus souffert de l'abaissement de l'Allemagne sous Napoléon, s'associèrent le plus ardemment aussi aux généreux efforts de 1813; on aurait dû le signaler plutôt parmi ceux qui puisèrent dans cette fatale époque une haine irréconciliable pour les idées modernes. Chez un esprit faux , chez une intelligence frivole et entêtée , cette haine produisit bientôt des parodies bouffonnes. Le fantôme du moyen-âge évoqué avec passion pour combattre' le génie des temps nouveaux , je ne sais quelle réaction monacale organisée dans la science et dans l'état, Tart détourné de ses libres voies et devenu-, sans le savoir, un instrument d'oppression ; un dilettante , en un mot , se faisant fort d'arrêter l'esprit humain avec des tableaux romantiques et des cathédrales coquettes : tel est le spectacle donné à l'Allemagne,

Ht L»AIXEMAGNB

viugt-huit années durant, par le dernier roi da Bavière, par ce bizarre et prétentieux souverain que nous avons vu , le 20 mars 1848 , se détrôner lui-même par ses scandales et dépo^r sa couronne au milieu de la réprobation et de la risée publiques. Tant que le roi Louis fut l'héritier présomptif du trône de Bavière , et même pendant les commencements de son règne , on ne vit que ïa première partie de son rôle. Il était un des combattants: de 1813 , il avait chanté le soulèvement de T Allemagne , et on lui savait gré d'avoir désiré une place dans ce groupe généreux ou brillent les noms d'Arndt et de Rùckert,de Théodore Koerner et de Max Schenkendorf. I.e teutonisme se confondait alors dans les meilleurs esprits avec les idées libérales, et cette confusion explique bien des méprises qui seraient aujourd'hui sans excuse. C'était aussi le teutonisme qui mettait à ressusciter les traditions de TÂllemagne un empressement beaucoup trop passionné pour être toujours, clairvoyant. Comme on avait senti durement les misères de la patrie divisée , et comme Tunit^ n'apparaissait encorequedans un éloignement bien obscur, c'était au passé qu'on la demandait. Cet idéal de l'Allemagne forte et puissante sous une loi commune, le présent ne pouvait le réaliser; en attendant les miracles de l'avenir, il fallut chercher cette grande image dans le trésor des temps-

évanouis. Il y eut un instant oh des milliers d'âmes se réfugièrent, avec un entraînement aveugle, dans la foi du Saint-Empire. Plutôt que de ne pas jouir de cette unité imaginaire , les esprits s'en albîent 4 reculons dans le fond. le plus ténébreux des vieux siècles , et ne s'arrêtaient qu'à Ârminius. Ârminius et Totila , Othon et Frédéric Barberousse, tel* furent pendant quelques années le& héros d*ua pays qui avait signalé son action dans les temps modernes par Luther et Frédéric-le-Grand. Quelle que fut d^ailleujrs h différence de leurs convictions^ $i éloignés qu'Us fussent les uns des autres en religion et en politique, tous ces esprits, en quête de l'unité, ne se sentaient pas mal à l'aise sous cette étrange bannière. Protestants et catholiques , libé-^ raux et réactionnaires , peuples et rois , toute l'Ai- Jemagne enfin retournait au moyen-'âgev Les art& se rendirent complices de cette incroyable confusion de toutes les idées, et la poésie , l'érudition , la philosophie elle-même en portèrent l'empreinte.

Ainsi, ce mouvement national de 1813 , qui aurait pu servir si énergiquement la liberté allemande, contenait tous les éléments d'une réaction illibérale et fournissait aux ennemis de la Révolution des ressources inespérées. Il ne faut pas attribuer aa roi de Bavière ce savant machiavélisme : il Ta trouvé tout fait, tout préparé du moins par des circonstances^extraordinaires. Ce n'est pas lui qui

U4 LALLEMAGNE

a ouvert cette voie , oh , quinze ans plus tard , son beau- frère Frédéric -Guillaume |IV devait le rejoindre et le dépasser : Tun et l'autre , ils sont les 61s de ce mouvement confus , de cette révolte moitié mystique, moitié libérale, qui avait éclaté contre Napoléon , et toute leur politique a été de prolonger autant que possible Taveuglement de FAUemagne. Quand rhéritier de Maximilien-Joseph monta sur le trône, il commença aussitôt sa tâche; il ne le fit pas sans doute , comme son beau-frère plus tard, au nom d'un système bien arrêté : c'étaient surtout des caprices et des puérilités fantasques ; mais les conséquences n'en furent pas moins désastreuses, et si Frédéric-Guillaume IV, en 1840, plia les sciences les plus sévères, la théologie , l'histoire et la philosophie, à l'exécution de ses desseins, Louis I®*", dès 1825, fait servir l'art de Raphaël et de Phidias à l'étouffement de la pensée.

Aujourd'hui , certes , après tant d'escapades et de tentatives insensées , nous n'avons aucun mérite à signaler cet esprit réactionnaire du roi Louis , et nous devons excuser les publicistes qui, de 1813 à 1825, se trompèrent si naïvement sur le carac^ tère du jeune prince; mais, il faut le dire aussi, jamais on ne vit de méprise plus complète. Quand Louis P^ remplaça sur le trône le bon et honnête prince qui était le dernier représentant de l'esprit français en Allemagne^ son amour des arts, son

ET LA RÉVOLUTION. 4i5

enthousiasme d'antiquaire , ses voyages en Grèce et en Italie étaient rappelés sans cesse comme des promesses fécondes. C'étaient de nobles instincts , après tout , qui animaient sa pensée , bien qu'il se disposât à en faire un très-fâcheux usage , et Ton ne vit d'abord que ces goûts studieux et délicats ; tous les esprits étaient charmés. L*iIlusion dura long-temps; puis, quand TAIlemagne commençait à se désabuser, la réputation du roi Louis s'établissait chez nous et inspirait une confiance sans bornes à l'opposition la plus généreuse de la Restauration. En 1829 , quatre ans après l'avènement du roi Louis , le Globe saluait par des éloges sincères les premières poésies du monarque. Je les transcris ici comme un document curieux. Les' éloges du Globe reproduisent exactement Topinion qu'on se faisait alors du nouveau roi et tout ce qu'on attendait de cette éducation brillante.

m Au milieu des rois de l'Europe , pour la plupart vieux et peu amis des idées nouvelles, il en est un jeuue et

confiant aux lumières et à la philosophie de son temps. Son éducation n'a rieu eu de l'éducatiou des cours. Il a vécu simple étudiant dans les universités, parmi les sa-^ yants et les artistes, couru le continent en curieux et en poète , cherché partout de Texpérience et des inspirations généreuses. HEn un mot , il a étudié pour être roi , comme pour exercer un art ou une science ; parlons mieux , pour remplir un sacerdoce. Son âme religieuse et tendre s'est élevée de jour en jour à une plus haute intelligence de ses

i46 L^ÂLLEMAGNË

devoirs ; il s'est préparé par )a raéditaiion. Aussi , à peine monté sur le trône, il a jeté sur la Bavière un éclat nourveau. L'Allemagne a reconnu en lui le véritable prince allemand ; elle Pavait vu jadis souffrant avec elle de ses misères, frémissant de son esclavage, encourant la disgrâce de Napoléon. Quand Théroïque jeunesse des universités renouvelait le spectacle donné jadis par la France contre rétranger, et suivait ses maîtres; philosophant et chantant des vers au feu des bivouacs ou au milieu des batteries, le prince Louis de Bavière prenait de loin, et presque captif, part à tous les dévouements; il enviait Koerner mourant sur le champ de bataille. Puis, dans de plus tranquilles jours, espérant la liberté comme le dernier sujet des rois dont il allait être bientôt l'égal , il sonpirait, rêvait les réformes, les économies, et, toujours cultivant les arts, allait se récbaufiCer en Italie quand la langueur gagnait son âme et que de tristes mécomptes l'accablaient. Livré à la dévotion , à des pratiques sévères , il en appuyait sa foi , mais sans renoncer aux libres élans, aux poétiques ardeurs d'une religion toute philosophique et toute de sympathie pour l'humanité. Ainsi s'est passée sa jeunesse, entre le patriotisme, les arts et la piété. Chaque jour, comme une prière, comme un délassement, comme un acte de bon propos pour l'avenir, quelques vers s'échappaient de son cœur. 11 traçait, en courant, l'histoire de sa vie morale. Le jour venu de monter sur le trône^ il s'y est montré ce qu'il était la veille. Seulement, ce qui n'était qu'un rêve, une pensée, s'est tourné en action. Une économie sévère, des réformes inespérées ont remplacé le luxe un peu imprévoyant de l'excellent Maximilien son père; la liberté de la pensée , l'égalité des cultes ont reçu une sanction nouvelle; Munich est devenu une ville d'arts et de sciences : un musée riche et de jour

en jour agrandi , une université qui compte Schelling à la léle de ses philosophes, des bibUolhèques magnifiques, des règlements sages et lout-à-fait propres à réformer le^ mœurs sauvages des étudiants, ont appelé dans ses murs rélite de la jeunesse allemande. Le roi Louis a créé au midi une rivale de Berlin, et lui-même, au milieu de ce monde savant qu'il anime , auteur libre et sans prétention , se soumet du haut de son trône à la critique; il lui offre avec confiance son journal de bonnes pensées , car c'est ainsi que se doit nommer ce livre , et c'est ainsi qu'il faut le lire. Ce sont les pages d'étude d'un bon roi K »

Il est impossible, assurément, de décerner un plus magnifique éloge, et , si le portrait est exact , le roi Louis est bien coupable d'avoir renié une vocation si belle; mais non : si regrettables qu'elles puissent être, les fautes du roi ne sont pas tout-àfait aussi graves qu'on pourrait le croire d'après ce brillant tableau de sa jeunesse. Rétablissons la vérité. Nous n'avons pas un intérêt de polémique, comme l'écrivain du Globe, à découvrir dans celte Europe réactionnaire de 1829 un homme sur qui fonder nos espérances; nous n'avons pas besoin d'opposer, bon gré mal gré, une juvénile et généreuse image à l'absolutisme entêté et aux royautés caduques. Les faits sont là , les documents sont nombreux , et il nous est permis d'être vrai. Étudions le roî d'abord , étudions-le dans cq journal de bonnes pensées, beaucoup plus complet , et surtout

> U Globe, n août 18:^9.

beaucoup plus clair aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Nous nous demanderons ensuite si les qualités et ies défauts du poète ne se retrouvent pas dans cette ville de Munich, qui est une de ses œuvres aussi, et qui serait certainement la meilleure s'il n'avait eu le très-grand tort de la marquer partout à son image.

Les Poésies du roi de Bavière ont été recueillies en 1 839, et ne forment pas moins de trois volumes ^ . Nous avons là Thistoire complète de la pensée du prince, depuis les premières et rapides inspirations de la jeunesse jusqu'aux sentiments rétrogrades qui dirigèrent bientôt toute sa conduite. Ce sont d'abord des chants de voyage, des impressions poétiques recueillies en Italie et en Grèce, et dans lesquelles s'exhale un noble amour de l'art. Celui qui devait un jour travailler si follement à je ne sais quelle restauration du moyen-âge, ne craignit pas alors d'exprimer ses sympathies pour cette belle antiquité dont le libre et fier génie sera l'éternelle nourriture des âmes fortes. J'y trouve quelques accents virils inspirés par les ruines de la Grèce. En présence des temples détruits , sur les débris d*une civilisation amoureuse de la beauté , le poète s'écrie avec une tristesse sentie :

« Âh I la demeure du beau est détruite. Le pays des

' Gedichte Lwiwitjs des Ertten y Koenigs vonBaiern. 3 vol. in-8". Munich.

Hellènes n'est plus que ruines et décombres. Jamais nous ne le verrons plus , ce magnifique monde de Part ; jamais le chœur des sages ne recommencera son enseignement f les enfants de la Grèce sont depuis long-temps courbés sous le joug, et ces chants du poète , ces chanls sortis des entrailles de l'homme, c'est en vain que l'oreille attentive et inquiète cherche à les saisir encore. »

Puis, après ces plaintes, exprimées souvent en de nobles vers , il fait entendre un généreux appel aux artistes, et cherche à enflammer leur courage. — « Pourquoi tant de soupirs? pourquoi d'inutiles regrets? Demandons à ces ruines le secret de la divine beauté qui les décorait jadis. C'est à la nature, c'est aux sources fécondes du sentiment que ces immortels artistes ont dû toutes leurs merveilles ; nous aussi , tâchons de sentir comme eux , ouvrons nos cœurs aux impressions fécondes de ce magnifique univers, et ce qu'ils ont fait, nous pourrons le faire à notre tour; le prix appartiendra au plus vaillant d'entre nous. » Ces pensées n'ont rien de très-neuf, mais elles sont exprimées avec une émotion vraie , et , depuis que le roi Louis a manifesté tant d'opinions si différentes , ces vers , datés de 1808, ont acquis une piquante valeur dont le poète ne se doutait pas.

Que faire en 1 808 , lorsque Napoléon commandait à l'Europe et que le roi de Bavière était un de nos plus fidèles alliés? Servir dans les armées de la

France ou se réfugier dans l'étude. Le jeune prince prit bientôt ce dernier parti , et cette époque , en effet, serait son plus sérieux titre à Testime de tous, si son amour de TÂIIemagne n'avait dégénéré plus tard en une sotte haine de la liberté. L'étude de l'art et de courageux appels à rAllemagne , voilà ce qui remplit les poésies du roi Louis de 1805 à 1813. Il faut citer au premier rang les Élégies italiennes y et je distingue surtout d'assez belles pièces sur Tivoli , sur la Via Appia , sur la campagne de Rome. Ce qu'il y a de piquant, c'est que le poète , au milieu de ses réflexions attristées par le spectacle des ruines , ne songe pas une seule fois à célébrer la seconde période de la puissance de Rome, la croix remplaçant le glaive, le catholicisme succédant à l'empire. On ne reconnaît guère dans ces franches inspirations d'un jeune cœur ce ridicule romantisme, ce faux amour du moyen-âge dont le roi fera si bien son profit. S'il eût chanté le même sujet vingt ans plus tard , nul dout« qu'ail n'eût emprunté bien des lieux communs à l'école de Goerres et de Frédéric Schlegel. Les vers du prince doivent donc un certain, intérêt à lour sincérité. La forme en est bizarre, elle est heurtée-, saccadée ^ elle a déjà quelques-unes de ces prétentions tudesques , de ces coquetteries barbares , qui iront grossissant chaque jour, et dont je parlerai tout-à->rheure; mais on est moins choqué de ces

mensonges du langage , tant on est reconnaissant pour la franchise de la pensée !

Au reste , si le poète songe peu à la Rome catholique, c*est qu'il est tout préoccupé de la chute des puissances humaines. Ce désert de Rome , ces ruines désolées, le silence de cette grande cité de la mort, tout ce qu'il voit enfin le console de rabaissement de TAIIemagne. Il y a parfois dans ces élégies lamentables des cris furieux contre la France : « Rome a été la maîtresse du monde par la force, et c'est par la force qu'elle a péri. Toi aussi , ô Paris , tu crouleras un jour ! » — Et comme pour fortifier en soi ces sinistres espérances , il s'en va toujours de ruines en ruines, de décombres en décombres, il s'en va remuant la poussière des héros dans les tombeaux abandonnés , et répétant aux échos sa psalmodie monotone : « Les plus grands empires sont morts , cette cendre que je foule aux pieds a été la souveraine du monde. » — Je ne sais, mais, en dépit du lieu commun , il j a là quelque chose de bizarre et de saisissant. Les circonstances historiques, assurément, donnent à cette poésie un je ne sais quoi qui n'appartient pas à l'auteur; le résultat cependant n'en est pas moins dramatique ^ et c'est une scène originale que la mélancolique vengeance de ce jeune prince errant , comme Hamlet, parmi les fosses d'un cimetière, et récitant les litanies des morts pour injurier Napoléon.

Après ia chute de l'Empire, pendant les dix années qui précèdent son avènement au trône , le premier soin du prince est de mettre à profit, comme nous l'indiquions plus haut, la victoire de TAlIemagne. C'est ici que commence pour lui le romantisme, c'est-ànlire cet esprit dont il sera le chevalier parfois si ridicule.

Depuis le commencement du siècle , une réaction , utile à certains égards , s'était produite dans l'imagination des artistes. Les compositions enfantines de maître Stéphan de Cologne, les naïves œuvres des deux Van Dyck , de Jean Hemmiing , de Lucas de Leyde, de Wohlgemutb et d'Albert Durer, tous les vieux monuments de l'art germanique avaient été remis en honneur par une école passionnée , et de jeunes peintres renouaient avec amour cette tradition interrompue depuis trois cents ans. Le prince royal de Bavière comprit bien quel parti l'on pouvait tirer de cette renaissance du moyen -âge national , et l'archaïsme fut adopté aussitôt par la contre-révolution.

On voudrait trouver dans les poésies du prince quelques indications complètes sur ce romantisme qui devient tout-à-coup un instrument politique si bien approprié à ses desseins. Malheureusement , ce qu'il a jugé à propos d'exprimer par ses actes et ses ordonnances , il ne l'a point dit en vers. C'est grand dommage pour nous. Je lis dans son recueil ,

à la date de 1818, une seule pièce assez instructive qu'il adresse aux artistes allemands à Rome. Ce sont surtout les deux plus éminents , les deux maîtres , c'est Cornélius et Owerbeck , qui ont inspire le poète ; il les compare à Saint Paul et à Saint Jean. Cornélius , avec la fougue impétueuse de son talent , c'est le grand et hardi Saint Paul ; Saint Jean , ce sera Owerbeck , grâce à la sérénité affectueuse , à l'inaltérable douceur de ses mystiques pensées. Quelle que soit Temphase de la comparaison , ces éloges feraient plaisir dans la bouche d'un prince, si l'on ne voyait trop les intentions secrètes du royal protecteur. Un peu plus loin , en effet, il les appelle des hommes d'état. Hommes d'état! voilà un mot qui le trahit. Seulement , pourquoi ne pas achever? Pourquoi ne pas dire qu'il espère en cette renaissance de l'art du moyen-âge, afin de détourner les âmes des préoccupations du présent , et de leur cacher la société du XIX® siècle ? Encore une fois, le poète est sobre en ces matières. Vraiment on ne le croyait pas si diplomate , et l'on est tout désappointé de ne pas rencontrer plus de renseignements sur l'impulsion qu'il a donnée aux idées romantiques. Ni le style, ni les pensées ne semblent conformes à cette restauration du moyenâge qui l'occupait manifestement ; les allures de son langage n'ont pas changé, et l'auteur ne s'est nullement approprié cette forme naïve que Clément de

Brentauo et ses amis avaient dérobée aux artistes des vieux siècles.

C'était pourtant l'époque où il réunissait déjà autour de lui tous ces esprits distingués , tous ces brillants élèves de Dûsseldorf , qui devaient remplir Munich des reproductions du passé. C'était le temps où il concevait l'idée d'élever un tetnple aux grands hommes de la patrie allemande , et où il gâtait résolument cette belle inspiration en favorisant les plus obscurs personnages du X® siècle aux dépens des héros du monde moderne. D'où vient donc que ses écrits, sur ce point, portent si peu l'empreinte de sa pensée? Ne nous en plaignons pas ; ce silence , après tout , est un fait significatif. Il me parait évident que le royal écrivain ne croit guère à ces théories mystiques dont il daigne faire l'application dans l'Ëtat. Un jour, en 1840, on verra monter sur le trône de Prusse un prince qu'une instruction spéciale aura préparé à ce rôle de restaurateur du passé , et qui le remplira , pourquoi le nier? avec un cartain enthousiasme. N'en demandez pas tant à l'héritier du trône de Bavière , au poète dilettante, au vaniteux protecteur de Cornélius et d'Owerbeck. Cette généreuse ardeur qui éclate dans ses premiers vers , qu'était-ce autre chose que le feu de la jeunesse? Â mesure que son intelligence se fait mieux connaître , nous voyons clairement ce qu'elle ren-

ferme et de quelles vanités puériles est composé ce talent dont on nous promettait des merveilles. Le prince Louis , dès la fin de son premier volume , ne nous apparaît plus que comme un bel esprit sceptique , un grand seigneur blasé et prétentieux ; dépouillée de cette franchise qui en était le seul attrait, sa poésie n'est désormais qu'un stérile bavardage, tout -à- fait indigne d'une critique «érieuse.

Voyez-le quand il monte , en 1 825 , sur le trône de Bavière ! C'est la troisième période de sa carrière poétique , et son recueil ici nous fournit tous les renseignements désirables ; nous n'avons que l'embarras du choix. Le hardi poète ne dissimule aucune de ses antipathies contre cette royauté constitutionnelle que lui a léguée son père; ce sont des lamentations sans fin sur l'importunité des affaires , sur la prose qui étoufie la poésie et les arts. Adieu à l'inspiration, adieu du moins à ce qu'il appelle ainsi , car, pour cette frivole intelligence , il n y a rien de poétique dans le spectacle des choses présentes , et le travail des peuples , le progrès de l'humanité , le grand héritage enfin de la Révolution , tout cela ne vaut pas les plates ruines d'un bel esprit! Adieu donc pour toujours aux pensées élevées , aux rêves généreux ! Les représentants du peuple sont là qui ramènent son imagination sublime aux vulgaires soucis de la réalité.

Oui , les députés vieunent troubler le roi , la bête vient tuer V esprit. C'est le roi lui-même qui emploie sans façon ces métaphores aimables; mais citons-le tout entier, c'est bien le moins qu'on lui doive. La pièce porte ce titre : A propos de la session de la Chambre en 1831 .

« Le champ de la poésie est en friche , et PHippocrène. nous est fermée. Le monde est envahi par Ta prose ; la poésie ne le bercera plus. Le monde est à la fois endormi et éveillé , froidement , tristement ; plus de poésie , plus de rires joyeux.

» Tout ce qu'il y a de haut, tout ce qu'il y a de magnifique ici-bas a disparu. Un rude sentier nous conduit désormais à travers un désert. Le cœur ne sentira plus comme il a senti jadis ; aucune illusion ne le nourrira plus. Le joyeux domaine des chants est devenu muet y Pâme est opprimée par les choses vulgaires.

» Oui , désormais tout désir, toute action est basse el se traîne dans la poussière. Rien ne s'élève au-dessus de l'uniformité de la vie commune. La béte est devenue un maître insolent , et elle fait mille efforts pour tuer l'esprit. i»

On sait que les poètes médioeres ont coutume de se plaindre de la barbarie du siècle : canimus surdis, c'est le lieu commun éternel ; mais il faut avouer que le roi Louis a su rajeunir d'une façon assez piquante les vieilles banalités de ses confrères. L'esprit tué par la bête est une image qu'il a su très-bien placer, et ce petit mot , comme dit Molière , en dit beaucoup plus qu'il n est gros.

D'autres pièces encore , la Vie du roi , le Vosu intime de mon âme, continuent ces révélations sincères sur les infortunes politiques du monarque. Nous ne nous plaindrons plus de sa diplomatie ; il est impossible de montrer plus de candeur et de s'exécuter plus complètement. Il ne faudrait pas cependant chercher à découvrir un système dans ces confessions publiques du roi de Bavière. Il ne faut pas chercher une pensée politique , un dessein , une théorie quelconque au fond de ces doléances perpétuelles ; ce qu'il y a de certain , c'est qu'il s'ennuie. Une constitution , si peu libérale qu'elle soit, ce n'est pas seulement un fardeau à porter, c*est un ennui profond qu'il faut subir. La liberté, le droit , les grands principes sociaux qui enthousiasment les cœurs , ah ! fi ! bagatelles que tout cela ! Vile prose, vous dis-je! Et voilà le sublime poète qui recommence ses plaintes dans le langage de Cathos et de Madelon , de Jodelet et de Mascarille. Il est parfois assez belliqueux, et il s'enhardit jusqu'à défier son ennemi. Son ennemi, vous le savez, c'est l'esprit du temps, der Zeitgeist; c'est cette force morale , ce génie invisible qui est le soutien de chacun de nous , mais qui ne pardonne guère à ceux qui renient ses inspirations. Le roi de Bavière n'admet pas ce principe, et il s'écrie avec une audace toute chevaleresque : « L'esprit du temps n'est terrible que pour celui qui en a

peur; marchez droit à lui , le fantôme s'évanouira ! » Une autre fois, quand les peuples se demandent avec douleur ce qu'ils ont gagné en 1813, il leur répond durement qu'ils ont fait leur devoir, et que c'est bien assez. Une page plus loin , c'est un hymne à l'empereur Nicolas , et le poète entasse les pins grotesques hyperboles dans ce panégyrique incroyable. Nicolas est le chérubin à Vépée de feu, le noble guerrier béni du ciel , l'envoyé du Tout- Puissant , le rempart du christianisme. La terre , par toutes les voico du genre humain ^ et le ciel, par tous les chœurs des anges , lui crient de marcher à son but et de s'emparer de la Turquie. Ce n'est pas que l'empereur Nicolas ait aucune ambition conquérante ; loin de là , son regard est tourné vers des choses plus hautes (Auf hôheres gerichtet ist dein Blick). Telle est la politique intelligente, telles sont les heureuses inspirations du roi Louis. On ne s'étonnera plus que son rôle d'homme d'état , s'il l'interprète toujours de cette façon, lui cause un incurable ennui. Pour moi, je commence à comprendre ce que signifient ces perpétuelles invocations à la fantaisie, à l'idéal, et particulièrement celle où je trouve ces mots : « Je vis dans un .nuage; aucune illumination supérieure ne vient visiter ma pensée, et, bien que je ne sois pas mort, la vie s'est retirée de moi. » N'aurais-je pas eu tort tout-à-l'heure de blâmer dans les plaintes

du roi Louis les hyperboles bizarres et les affee> tations des précieuses ridicules? C'est peut-être sa franchise qu'il fallait louer.

L'ennui donc , voilà le dernier mot du poète dans toutes les pièces qui se rapportent à sa vie politique ; ennui impitoyable » ennui mortel , si le prince n'avait des remèdes dont il usera largement. Il y a un Opéra à Munich , et l'Opéra ne manque pas de belles aventurières pour qui vont fleurir tous les sonnets du roi-poète. J'en demande sincèrement pardon à mes lecteurs , ce sont là d'étranges détails domestiques , mais je suis bien forcé d'en dire quelques mots puisque le roi Louis en a rempli son livre. Le roi nous a conviés luimême à l'étude de son cœur, et il en fait les honneurs avec la plus complaisante hospitalité. Condamné à la royauté constitutionnelle , ce pauvre poète invoquait sans cesse l'idéal qui devait le transporter loin de ce monde vulgaire ; l'idéal n'est pas venu , mais voici les danseuses de l'Opéra. L'une après l'autre , elles passent dans ses vers , depuis celle qu'il a rencontrée à Palerme , et dont le nom lui inspire de si sérieux calembours. Elle s'appelait Candéla , et le monarque lui adressait ce distique :

<K Oui , Gandéla est bien ton nom ; au milieu de la nuit de la débauche qui enveloppe la scène, tu brilles, ô Candéla , de toute la lumière de Finpocence I »

Pourquoi donc n'a-t-il pas consigné aussi fidèlement tous les noms à qui s'adressent ses élégies sensuelles? La liste serait intéressante, et la postérité aimerait à connaître les Dubarry qui , depuis Candéla jusqu'à Lolla Montés , ont tenu une place si considérable dans la monarchie bavaroise. Les noms manquent , mais les vers ne manquent pas , et , parmi ces milliers de lettres sans suscriptions , il y a de quoi choisir pour toutes les situations amoureuses. Stances platoniques , épttres enflammées , désirs , triomphes , regrets , le clavier possède toutes les octaves , et le virtuose s'y joue avec une singulière prestesse. S'il n'y a rien à louer dans la mélodie du maestro, on ne saurait nier dli moins la dextérité de ses doigts. C'est précisément ce qui m'empêche d'en rien traduire ici ; aucune de ces pièces n'est supérieure à l'autre; c'est par le nombre , par l'accumulation , si je puis ainsi parler, c*est par l'interminable liste de ses amours que le roi de Bavière a voulu intéresser ses admirateurs.

Voici cependant quelques strophes d'une inspiration vraiment originale. Elles sont destinées à la reine , et l'auteur les a placées (c'est cette place qui est un coup de maître) au milieu même de ces stances et de ces épîtres adressées à des créatures qu'il n'ose nommer :

a Tu ne m'as point méconnu, bien que la foule me

méconnaisse , ô la plus digne , ô la meilleure des femmes qui ait jamais vécu I Aussi je porte légèrement le destin qui m'a été envoyé. Quand le soleil parait , toute autre lumière s'efiface. Toutefois, si je n'avais aimé d'autres femmes, je ne t'aimerais pas autant; je ne connaîtrais pas toute la beauté de la plus noble des âmes. Tu es l'idéal de ton sexe. Pleine de cœur, tu forces les cœurs à t'ho-

norer comme un être auguste; le sommet du chêne

est parfois agité par les vents qui passent , mais sa racine demeure inébranlable dans le sol : ainsi mon amour pour toi. 9

La cime du chêne , c'est le cœur inconstant, le cœur fragile du roi de Bavière ; les souffles qui Tagitent, ce sont les aventures de passage, ce sont ces fantaisies aussi nombreuses en effet , aussi rapides que le vent des montagnes ; mais le sol noui^ ricier (c'est la reine) tient fortement les racines de Tarbre. Que dites-vous de ce mélange? N'est-ce pas un chef-d'œuvre de goût , un pur modèle des convenances exquises? Et cette apologie imprévue : a Je t'aimerais moins si je ne les avais aimées! » Ce n'est pas seulement une excuse pour le passé, il y a là tout un système ; nous pensions lire les confessions d*un libertin , et nous rencontrons de la poésie morale.

Il y a neuf ans que ce recueil a été publié ; les vers les plus intéressants ne s'y trouvent donc pas. Il faut espérer que le roi Louis profitera des loisirs qu'il s'est faits pour nous donner ses plus récentes ,

ses plus curieuses impressions. L'étrange épisode qui a terminé son règne ne peut être oublié dans un journal qui reproduit assez exactement les principales phases de sa destinée. Qui sait ce que la postérité cherchera tout d'abord dans les poésies du monarque? Ce seront peut-être les aventures du roi Louis et de Lolla Montes. N'est-ce pas, en effet, un des événements les plus inattendus de ce règne? N'est-ce pas alors que le pouvoir des jésuites , si redoutable jusque-là, a été tout-à-coup renversé? On sera empressé de connaître tous les secrets de cette péripétie; on voudra savoir comment ce prince, l'un des restaurateurs du moyen-age, nous a fait subitement assister aux scènes édifiantes du XVIIP siècle. Quoi donc ! nous vivions au milieu des moines blancs et noirs, nous n'apercevions autour de nous que de jolies petites églises gothiques, de mignonnes églises byzantines et des statues à la mode du XIP siècle , de prétentieuses études d'archaïsme sur des fonds d'or ; nous étions transportés au sein d'un moyen-âge musqué, paré, enluminé , et tout-à-coup , sans la moindre transition , voici venir M"*® la marquise de Pompadour, qui chasse les jésuites et protège les libres penseurs. Certes, du moyen-âge au XVIIP siècle, du règne des moines au règne des courtisanes de Louis XY, le saut est brusque, et jamais, sur aucun théâtre , la brillante danseuse n'avait obligé

son partner à de si rapides évolutions. Par malheur, si le moyen-âge est un anachronisme, le XVIIP siècle, sur ce point-là surtout, appartient aussi à un passé qui ne doit plus renaître. Les patriotes allemands refusèrent cette insolente protection, et les patriotes firent bien. Il leur parut que k liberté serait souillée par une donation impure , et que ce péché originel la marquerait longtemps d*un signe funeste. J'ai sous les yeux une brochure de M. Venedey, qui exprime avec vivacité la plus honnête , la plus énergique répulsion pour cette indigne victoire. Mieux vaut une déroute en efiet , mieux vaut tomber sous son drapeau que d'obtenir ainsi un triomphe de hasard , grâce aux caprices d'une courtisane. Cette réclamation si légitime est très -fièrement et très- noblement présentée par M. Yenedey dans son loyal pamphlet, la Danseuse espagnole et la Liberté allemande * . L'écrit de M. Venedey contient même d'assez curieux détails sur la conduite de certains journaux de Paris en cette délicate occurrence. Sa protestation ne trouva pas en tout lieu .le plus favorable accueil ; on ne voulut pas comprendre ses scrupules. Il y eut à ce sujet des conversations intimes que M. Venedey rapporte tout au long , et qui méritaient vraiment de nous être conservées : — a Qu*importent les moyens , disait-on , si la liberté

^ Die spanisehe Tanxerin und die deutsche Freiheit» Paris, 1847.

en profite? Et d'ailleurs les moyens sont-ils si condamnables ? Pourquoi ne pas accepter les réformes des blanches mains d'une femme plutôt que des mains sanglantes du peuple?» — Et si le loyal publiciste insistait : — Nous ne pourrions jamais nous entendre , lui était-il répondu ; vous appartenez à Tancienne morale. « 0 roi Louis! qu'en dis-tu? s'écrie M. Yenedey . Ce sont les disciples de Fourier qui te prennent sous leur protection , toi , le fondateur de la Wahlhalla , toi qui as passé ta vie à bâtir des églises et à suivre des processions ! Et au nom de quels principes, le sais-tu bien? Au nom de la nouvelle morale ! » Mais ce n'est pas de nos socialistes que je voulais parler; retournons en Allemagne , où l'ancienne morale prévalut encore, Dieu merci! chez les défenseurs de la liberté. Les émeutes qui ont expulsé Lolla Montes parlent assez haut. Cependant les écrits des publicistes et les événements de la rue n'éclairent qu'une partie de la question ; le roi Louis , je le répète , nous doit de nouvelles confidences , et le quatrième volume de son recueil nous donnera sans doute tous les documents désirés sur les orageux scandales au milieu desquels s'est évanouie sa gloire.

Après cette fidèle analyse des poésies du roi Louis, est -il bien nécessaire d'en apprécier la valeur? Cette analyse elle-même est un jugement qu'on a compris. Je parlerai seulement du style,

dont l'originalité mérite une attention particulière. C'est un idiome tout nouveau , brisé , coupé , haché. La concision y est poussée à un tel point , que les éléments les plus essentiels de la construction grammaticale y sont intrépidement supprimés ; il y a des milliers de phrases ou vous cherchez vainement un verbe. Faut-il reconnaître à ce signe le grand homme d'état , le laborieux politique forcé de ménager un temps précieux? Ou bien serait-ce d'aventure une affectation de germanisme , serait-ce une imitation savante de la raideur gothique? On sait qu'il y a une coquetterie tudesque fort à la mode depuis la découverte des Niebelungen et les guerres de 1813 ; barbarie et subtilité, raideur et affectation , tout cela s'y trouve en des proportions habilement combinées et compose un bizarre mé^ lange très-cher aux teutomanes. Or, le roi Louis est de cette école ; c'est un Allemand du temps d'Arminius, sans préjudice du moyen^âge et des ballets de l'Opéra. Il dit Teutsch et non pas Deutsch , et il y attache la plus haute importance. Pourquoi n'y aurait-il pas une signification profonde dans ces barbaries étudiées? Question grave que je ne déciderai pas ; mais , tudesque ou non , rien ne ressemble moins à cette franchise du langage, à cette souplesse naturelle qui, chez les vrais poètes, est de tous les temps et de tous les pays. Il y a un siècle , l'empereur de la Chine faisait des vers : T. 1. 30

s'ils étaient meilleurs ou pires que ceux du roi Louis, je l'ignore; ce que je sais bien, c'est que Voltaire lui donnait des conseils , qui , aujourd'hui encore, ne manquent nullement d'à-propos :

Reçois mes compliments , charmant roi de la Chine. Ton trône est donc placé sur la double colline I On sait dans TOccident que , malgré mes travers, J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers. David même me plut, quoiqu'à parler sans feinte, Il prône trop souvent sa triste cité sainte, Et que d'un même ton sa muse, à tout propos, Fasse danser les monts et reculer les flots. Frédéric a plus d'art et connaît mieux son monde ; Il est plus varié , sa veine est plus féconde; 11 a lu son Horace , il l'imite , et vraiment Ta majesté chinoise en devrait faire autant.

C'est un peu de cette variété et de cette souplesse qu'on désirerait dans les vers du roi Louis. On n*ose lui recommander de lire Horace; la race tudesque ne doit pas s'humilier ainsi devant la race romane. Qu'il lise simplement les Niebelungen, ou Goethe, ou Schiller, ou bien encore Uhiand, modèles bien allemands , à coup sûr ; il y apprendra que la poésie véritable est le jet spontané , la vivante création d'une intelligence émue , et non la froide et barbare contrefaçon d'une littérature morte.

Ces prétentieuses barbaries de style sont plus frappantes encore dans le second ouvrage du roi Louis , dans le livre consacré aux glorieux hôtes

de la Wahlhalla ^ Le royal fondateur de ce magnifique Panthéon ne s'est pas contenté de l'honneur sérieux que lui valait cette bonne pensée; il a prétendu rivaliser lui-même avec les artistes chargés de reproduire l'attitude et les traits des héros; il a voulu leur donner des exemples de Tart primitif, des leçons de style tudesque , et corriger ce qu'il pouvait y avoir de trop vivant dans leur inspiration. Prenez garde, ce n'est pas le livret d'un musée , c'est toute une collection de portraits. Nous avons là maintes statues taillées dans un idiome aussi dur que la pierre, aussi anguleux que les vieilleries gothiques. C'est gris , c'est raide , c'est taillé à angles droits , c'est de l'archaïsme le plus affecté qui se puisse voir. Le premier portrait est celui d'Àrminius ou d'Hermann. J'essaierai d'en traduire une partie. « Il savait vaincre, no» en profiter (aujourd'hui encore les Allemands ne le savent pas). C'est vainement que les tribus germaniques, sur la rive gauche du Rhin, attendirent leur délivrance. Elles s'abandonnèrent à l'ennemi. Les Allemands étaient déjà divisés (leur péché originel, comme aux Grecs). Hermann fut trahi par son beau-père. Ségeste livra sa fille , femme d'Hermann, aux chaînes des Romains. Ce que n'avaient pu les armes, les Romains l'essayè-

1 Wahlhalla*s Genossen geschildert durch Kocnig Ludwig den Ersten von Baiern, den Griinder Wahlhalla^s. la-8». Munich.

rent par la ruse; ils armèrent Allemands contre Allemands (ce qui arriva tant de fois). Le combat fut mêlé d'alternatives diverses. Hermann sauva sa patrie contre l'allemand Marbod comme contre Rome. Il est mort pour les Allemands. Son nom immortel. » Telle est la gothique statue qui ouvre . cette galerie bizarre. Je ne sais si Ton devinera , sous une traduction , toutes les singularités de la forme, c'est le texte même qu'il faudrait lire; la langue française ne peut rendre ces étranges coups de ciseaux , ces brisures , ces échancrures , tout ce qu'il y a de saccadé , d'abrupt et de puérilement informe dans cet idiome.

Et ne croyez pas que le roi Louis réserve ce procédé aux héros de la Germanie primitive ; cette couleur locale, malgré sa puérilité et sa laideur, aurait du moins l'apparence d'une excuse; ce serait une galerie tudesque à laquelle on serait bien libre de préférer l'admirable tableau de Tacite, mais qui pourrait offrir un sens et une intention quelconque. Non , c'est le vrai style , c'est la grande langue germanique , la seule qui convienne pour célébrer dignement et les rudes barbares qui coupaient la framée dans les forêts vierges , et les plus profonds penseurs , les plus ingénieux poètes du XVIIP siècle. Après Hermann , voici Velléda , cette belle et mystérieuse Velléda , dont Tacite a dit : Vidimus sub divo Vespasiano Veledam diù aptid

plerosque numinis loco habitam. Voici Hermaorick, voici Tévêque des Goths Ulpbila, voici Alaric et Ataulf, voici Odoacre et le grand Théodorik, voici Totila , Alboin , Witikind , enfin les voici tous grotesquement affublés de la prose barbare du roi Louis. Jusque-là , on peut bien accepter la mise en scène. Sous les Othon passe encore , et mèine , si l'auguste poète y tient beaucoup , jusqu'à la fin du moyen-âge; mais quand le monde moderne commence , en vérité la parodie est trop forte , et ce n'est plus qu'une galerie de caricatures. Figurezvous Goethe et Schiller, figurez-vous Jean de MùUer et Lessing sous ce déguisement gothique !

Il y a une chose plus curieuse et plus extravagante encore que le livre lui-même, c'est l'admiration qu'il a inspirée à certaines gens. En vain la risée publique avait-elle fait justice de tant de puérilités , il s'est trouvé un critique , un savant , un archéologue enthousiaste qui a composé un ouvrage tout exprès pour mettre en lumière les secrètes beautés de ce nouvel idiome. Est-ce la complaisance d'un savant trop naïf? Est-ce la servilité d'un courtisan? Décide qui pourra , voici le fait : M. Charles Zell, autrefois conseiller ministériel du grand-duc de Bade , aujourd'hui professeur d'archéologie à l'université de Heidelberg , vient de publier une étude complète sur les inscriptions latines , comparées aux éloges historiques que contient le livre

du roi de Bavière. M. Zell se demande quel est fe vrai style des inscriptions, quelle est la forme la plus belle, la forme classique des éloges, et, parcourant rhistoire littéraire depuis les monuments antiques jusqu'aux Portraits des hôtes de laWahlhalla, il conclut que le roi Louis a retrouvé un art qui s'était perdu. Tout cela est accompagné de notes, de citations , de dissertations , et , pour couronner ce laborieux panégyrique , l'auteur traduit en latin quelques-uns de ces incomparables éloges. Voilà le Barbare sous la toge romaine, et chacun peut admirer la conformité parfaite des éloges du roi Louis avec les plus belles œuvres de Tépigraphie antique. Ce livre a paru Tannée dernière, et la critique érudite Ta apprécié avec toute la gravité convenable. En vérité, si M. Charles Zell n'était pas un homme si bien en cour et un si sérieux archéologue, on serait tenté de croire que c'est là une des meilleures satires dirigées contre les ridicules du roi de Bavière ; mais qu'importé l'intention si le résultat est le même? Pour moi, je sais un poète qui partage Tavis de M. Zell. On connaît les aventures d' Atta-Troll , racontées par M. Henri Heine avec une gai té si fantasque et une si étincelante poésie. Lorsque l'ours d'Henri Heine est tué par les balles enchantées de Lascaro , le poète lui doit une sépulture, et il convient de placer sur la tombe du héros une de ces inscrip-

lions qui résument toute une vie. Or, c est au roi de Bavière que M. Henri Heine s'adresse tout naturellement :

« Un jour, le roi de Bavière lui élèvera une statue dans le panthéon Wahlhalla , avec cette inscription en style de sa façon wittelsbachienne :

» Atta-Troll, ours sans-<;ulotie , égali taire sauvage, époux estimable, esprit sérieux, âme religieuse, haïssant la frivolité.

» Dansant mal , cependant ! portant la patrie dans sa velue poitrine. Quelquefois aussi ayant pué. Pas de talent, mais un caractère. »

On voit que M. Henri Heine est de l'avis de M. Charles Zell. Pourquoi donc M. Zell a-t-il oublié rinscription funéraire d'Atta-Troll dans ses savantes études?

Ces Portraits de la Wahlhalla ne sont pas seulement le spécimen très-curieux d'un art nouveau, ils contiennent les vues de Fauteur sur les plus grands siècles et les plus glorieux enfants de l'Allemagne. C'est une histoire des races germaniques , non pas en madrigaux comme cette histoire romaine dont parle Mascarille , mais en statues , en statuettes , en bustes , et dans la forme que je viens d'indiquer. Cela vaut bien la peine qu'on l'examine de près.

J'ai déjà dit avec quelle complaisance l'auteur s'occupe des Germains primitifs ; s'il y en a pour qui l'éloge soit mêlé de paroles amères , soyez sûr

que ce sont les Francs de la première race, les Francs neustriens , ceux qui s'allièrent aux populations gallo-romaines et jetèrent les premiers fondements de la France. Dans une belle scène de son Attila, Corneille célèbre en termes magnifiques ces origines de la patrie :

Un grand deslin commence , un grand destin s'achève ; L'empire est prêt à choir, et la France s*élève.

C'est sans doute ce grand destin qui irrite l'auteur, et les glorieux chefs du Y® siècle paient au roi Louis les dettes de Napoléon. Le fait est que Clovis est fort mal traité. En revanche, les Carlovingiens sont loués franchement et sans parcimonie. On voit que l'auteur connaît les beaux travaux de la critique historique du XIX® siècle; il sait que la seconde race fut une seconde invasion germanique, et que de Pépin-le-Bref à Hugues Capet c'est la conquête qui triomphe.

Quand il arrive au moyen -âge, empereurs et poètes sont glorifiés avec amour. Othon-le-Grand et Frédéric Barberousse occupent dans leurs niches toute la place qui leur est due ; Frédéric II luimême , ce terrible mécréant , Frédéric II est amnistié , et nulle parole fâcheuse ne vient amoindrir reloge. Il est visible que le grand-juge est disposé à l'indulgence. N'a-t-il pas autour de lui tous les poètes et tous les artistes , tous les cœurs naïfs et

toutes les âmes fortes qui ont brillé, pour Thonneur du genre humain , dans cette dure et inique société du moyen-âge? N'a-t-il pas Wolfram d'Eschembach, Walther de Vogelweide, et le chantre inconnu des Niebelungen , et Tarchitecte de la cathédrale de Cologne , et le vainqueur de la Wartbourg, Henri d'Ofterdingen , et la chère Sainte Elisabeth?

Il sera peut-être plus embarrassé avec les héros du monde moderne. Voici d'abord Gutemberg. « Depuis son invention, s'écrie l'auteur, il n'est pas plus facile d'arrêter la pensée qu'il ne le serait d'arrêter la lumière. » Belles paroles et pleines de promesses , si l'on ne tirait immédiatement cette conclusion bien maigre : « Aucun empereur de la Chine ne pourra plus détruire les fruits de l'esprit et empêcher la prédication de la vérité. » Cela dit , l'auteur s'arrête. Quoi donc! serait-ce là l'unique conséquence de la découverte de l'imprimerie , et la liberté de la presse serait -elle réservée par privilège aux courageux missionnaires du fleuve Jaune? Rendons justice au roi Louis : quelquesuns des hommes éminents du XYP siècle ont une digne place dans sa galerie. Je ne parle pas seulement d'Albert Durer et de Pierre Vischer, d'Ërasme et de Copernic; mais Jean Reuchlin, Franz de de Sikkingen , Ulric de Hutten lui-même , Ulric , ce joyeux et redoutable railleur, sont loyalement

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installés dans l'attitude qui leur convient. Le sentiment de la patrie a triomphé ici des mesquines et ténébreuses rancunes. II y en a une pourtant, il y a une de ces haines que ni la patrie ni la vérité n ont pu vaincre; dans cette galerie si longue oii tant de noms obscurs sont admis , on cherche en vain le nom de Luther. Sa place n'est pas vide , comme celle de Marine Faliero dans la grande salle du palais des doges; sa place n'y est pas. L'histoire d'Allemagne n'est pas toujours très-claire ; retranchez le moine de Wittemberg , cette histoire sera inintelligible. C'est ce qu'a fait le roi Louis dans un monument qui doit dessiner à tous les yeux , qui doit éclaircir pour tous les esprits la tradition confuse de la patrie allemande. Je ne lui demanderai pas pourquoi , supprimant le chef de la Réforme, il fait grâce à Sikkingen et à Ulric de Hutten, pourquoi il admet les disciples sans le maître , les soldats sans le général . Ce n'est pas la raison qui a conseillé cet ostracisme ; ce n'est pas la raison qui le justifierait ; on ne discute pas avec les passions d'une secte.

Mais continuons , traversons rapidement les nombreux inconnus du XVIF siècle; j'ai hâte de saluer les grands poètes et les grands philosophes qui, depuis l'ardent Lessing, ont si vigoureusement associé T Allemagne aux glorieux progrès du monde moderne. Hélas! l'assemblée est triste.

cette assemblée qui eût pu être si nombreuse et qui sera en définitive la vraie gloire de l'Allemagne. Goethe et Schiller sont présents, mais Schiller regrette son courageux ami Fichte , et Goethe s'étonne de ne pas voir auprès de lui le grand et puissant Hegel. Comment expliquer aussi labsence de Jean-Paul? Cette compagnie n'eût-elle pas mieux valu pour eux que celle de M. Scharrnhorst, ou du prince Barclay de Tolly, ou du comte Diebitsch Sabalkanski, illustrations de remplissage, fausses fenêtres , si je puis ainsi parler, dans les symétriques compartiments de cette galerie?

La conclusion naturelle de notre étude , chacun la formulée déjà , c'est que de bons instincts , de nobles et généreuses dispositions , ont été pervertis chez le dernier roi de Bavière par sa haine de la société moderne. Sa place est parmi les païens du monde nouveau , parmi les hommes qui ont refusé d'ouvrir les yeux à la lumière de 89 , comme les païens de l'antiquité s'obstinèrent, pendant plus de cinq siècles , à ne point voir l'immense révolution introduite dans le monde par l'enseignement du Christ. Le bien détourné de sa voie, le bien mis au service du mal , voilà aussi , j'en ai peur , voilà le principal caractère de Munich , c'est-àdire de l'œuvre la plus sérieuse et la plus considérable du roi Louis.

Quand on parcourt cette curieuse ville de Munich

dont le roi Louis a fait le sanctuaire de Tart allemand, quand on voit de près tant de zèle, tant d efforts , des richesses si généreusement employées, une protection si délicate accordée aux artistes, on voudrait glorifier le prince qui a consacré cette noble cité aux plus beaux travaux de l'imagination humaine. Eh bien! non. Le premier sentiment qu'on éprouve, après un étonnement légitime, c'est un profond sentiment de tristesse. Là , en effet , aucun de ces grands spectacles , aucune de ces leçons fécondes que Tart doit donner à la pensée. Si Ton excepte deux ou trois hommes supérieurs, les peintres de Munich peuvent être de fort habiles érudits, ce ne sont pas des artistes. Occupés à reproduire les types des anciennes écoles, oubliant que ces écoles ont été jadis l'expression spontanée d'un temps qui n'est plus , ils se passent volontairement des ressources les plus essentielles de l'art, ils renoncent au sentiment de la vie. Gomment cette activité stérile et cette agitation dans le néant ne produiraient-elles pas sur les âmes sincères l'impression la plus pénible? On trouve à Munich le souvenir de bien des esprits éminents. Cornélius , qui y a laissé tant de vigoureux témoignages , et Owerbeck , qui y compte de si nombreux disciples , sont deux réputations européennes ; M. Schnorr est une imagination forte , servie par un talent exercé , et Ton ne peut oublier,

ET LA RÉVOLUTION. ill

quand on lès a vues, ces hardies peintures des Niebelungen qui décorent les appartements de la reine; M.Schwanthaler est un dessinateur plein de fierté et un statuaire de premier ordre ; on vante avec raison chez M. de Klenze un des plus habiles architectes de ce temps-ci. Quelques noms encore peuvent être cités avec honneur ; mais que dire de ces ateliers oii des praticiens sans nombre se condamnent à un éternel plagiat? Que dire de ces prétendus artistes qui font mille efforts ingénieux pour éteindre en eux-mêmes la moindre étincelle de la vie , et s'enferment obstinément dans une atmosphère de mort? Quel jugement porter sur des hommes, les plus indépendants qui soient au monde, sur des hommes à qui appartient le libre domaine de Tinvention , et qui se soumettent , comme ceux-là, à une servitude qui les anéantit? Non , je ne puis croire que le roi Louis ne soit pas responsable de cette direction désastreuse , de ce dilettantisme monacal. Il y a trop de rapports entre la conduite du souverain et cette déviation systématique de Tart. Les peintres de Munich s'imaginent obéir à un système; ils obéissent, sans le savoir, à un mot d'ordre. Le système qu'ils invoquent est parfaitement trouvé; il est ingénieux, il est subtil, il a donc mille attraits pour ces intelligences allemandes à qui l'inspiration , quand elle est franche, ne parait jamais assez

profonde; seulement, dans les fausses profondeurs , dans les voiles confus de ces théories menteuses, ils ne voient pas l'esprit caché, ils ne voient pas l'influence mauvaise qui plie à son gré l'imagination des artistes et conduit leur main sur la toile. Je ne parle pas ici de cette influence trop manifeste qui dicte aux peintres certaines proscriptions injurieuses pour la France; je ne fais pas allusion à M. Schmidt ( un exemple entre vingt ) qui , chargé de peindre le Parnasse dans une des salles du palais royal de Munich , n'a pas jugé qu*un seul poète français fut digne de s'asseoir à côté des écrivains secondaires de l'Italie, de TAngleterre et de l'Allemagne. Ce sont là des rancunes vraiment trop vulgaires, et la complaisance avec laquelle certains artistes y prêtent la main ne vaut pas l'honneur d'une protestation sérieuse. De telles inepties sont parfaitement à leur place dans la capitale du souverain qui fait des ordonnances pour défendre aux élèves des lycées la langue de Descartes et de Pascal. Encore une fois , ces mesquines vengeances ne valent pas qu'on y réponde ; non , je parle de cette subtile et mortelle influence qui détourne les artistes de leur mission virile, qui les empêche de créer librement , et , sans avouer tout haut ses projets , accoutume l'esprit aux énervantes séductions du moyen-âge.

Le dilettantisme du roi de Bavière a beau réunir dans ses musées de magnifiques monuments de Tart grec, ses peintres ont beau interpréter Homère et Sophocle, comme ils reproduisent Giotto et Albert Durer ; dans ce bizarre syncrétisme , c'est toujours ie moyen-âge qui domine , ce sont les fonds d'or byzantins , ce sont les personnages du XII® siècle avec leur maigreur systématique et leur prétentieux archaïsme. Certes , quand on étudie à Florence ou à Pise les premières écoles italiennes, il est impossible de ne pas en être ému ; il y a dans les Vierges de Siméon Memmi , dans les Scènes religieuses de Gozzoli , il y a surtout dans les Paradis de Fra Angelico da Fiesole une naïveté vraie qui nous enchante. Quand les églises de Bruges ou la Pinacothèque de Munich nous dévoilent les trésors du vieil art germanique , les juges les plus sévères sont charmés. Quel mélange de force et de douceur dans les tableaux d'Hemmling ! Quelle grâce incomparable dans les compositions de Wohlgemuth! Ces œuvres sont pleines de Témotion sincère qui les a dictées , et c'est cette sincérité qui en fait la vie. Au contraire , lorsque vous visitez , à Munich, l'église de Tous-les-Saints , ces froides reproductions d'un type qui n'a de valeur que par le sentiment et d'où le sentiment a disparu , cette naïveté hypocrite, ces beaux mensonges dorés, tout cela vous afflige et vous blesse. Ne croyez-vous pas entendre

tous ces anachorètes murmurer sous leurs fausses auréoles ? « Arrêtez , disent-ils , les battements de vos cœurs , déposez le fardeau trop lourd de (a pensée moderne , et venez avec nous recommencer le moyen-âge ! »

Ces conseils du découragement ont été trop bien entendus, et si Tart, ^ Munich, avec de si brillantes renommées et des ressources si considérables , a produit des résultats attristants, la science aussi , malgré les nobles esprits qui la représentaient, a peu à peu abdiqué sa mission. Chacune des universités allemandes a une physionomie particulière ; l'université de Munich , depuis ses premiers débuts , a toujours été le refuge des lutteurs fatigués , ou la demeure de ces intelligences paisibles qui s'efforçaient d'échapper par le mysticisme aux rudes labeurs du temps présent. C'est là que Jacobi et Baader ont rêvé ; c'est là que s'est retiré Schelling quand Hegel eut pris sa place sur le trône de la philosophie ; c'est là enfin que. le vieux Goerres , après une vie de passions impétueuses et de luttes gigantesques, est venu mollement s'endormir du sommeil des mystiques. Baader et Jacobi , Schelling et Goerres , ces nobles penseurs , qui sont les seules gloires de l'université de Munich , ne sont , après tout , que ses hôtes , et , dans ce riche domaine de la philosophie , Munich n'a rien produit qui lui appartienne en propre.

ET LA RÉVOLUTION. iS\

Chose étrange! si paisible que fût leur mysticisme) si grande que fût leur aspiration vers le repos , ces belles intelligences ont effrayé plus d'une fois le pouvoir qui les avait accueillies ou appelées. Baader avait été installé à Munich pour être le chef d'une croisade religieuse contre la philosophie du Nord ; personne , en effet , n'avait plus nettement dénoncé certaines tendances funestes des grandes écoles d'Iéna et de Berlin. Il finit cependant par devenir suspect à un pouvoir qui lui demandait moins le vivant esprit du christianisme que les formalités mortes et les étroites puérilités du moyen-âge. Jacobi était trop audacieux aussi; Schelling, dès qu*il a pu le faire, dès qu'il a senti la flamme s'agiter xine dernière fois sous son front blanchi , Schelling est parti pour Berlin. Et Goerres n'a-t-il pas été obligé de redoubler de violence , en mainte occasion, pour faire oublier les grandes polémi-* ques de sa libérale jeunesse? Toujours le bien détourné de son but, toujours cette fatale influence que j'ai signalée !

Je ne voudrais pas être injuste, je serais désolé qu'on vit la moindre amertume dans mes paroles. Cette ville, je l'ai dit, contient des ressources considérables, et c'est précisément le mauvais emploi de ces ressources qui appelle un blâme énergique. Serait-on exigeant avec une cité vulgaire? C'est le vrai mérite du roi Louis d'avoir fait de Munich un

centre à qui l'on peut demander beaucoup; c'est la faute immense de son règne d'avoir si mal dirigé les ressources qu'il créait, d'avoir en quelque sorte défiguré et perverti son œuvre. Songez à ce que pouvait faire un prince qui n'eût pas voué une haine absurde à la société moderne ! Je ne sais pourquoi, en voyant tant de promesses perdues, je me rappelle les beaux vers que M. de Lamartine adressait, en 1833, au prince royal de Bavière, à celui-là même qui , depuis le 20 mars dernier, a remplacé sur le trône le dilettante dont nous venons de juger les œuvres. Le prince Maximilien voyageait en Grèce, comme son père trente années auparavant, et M. de Lamartine lui disait:

Pèlerin inconnu des vieux sentiers du monde , Quitter Pombre et la paix des foyers paternels , Se laisser dériver aux caprices de l'onde Vers tous les bords lointains qu'un nom fit éternels ;

Saluer d'une larme à travers sa ruine Le temple de Minerve au lumineux fronton ; Sentir battre un cœur d'homme au roc de Salamine , Rêver des songes d'or sur le cap de Platon ;

Écouter le destin , sur l'airain de ses pages Des peuples et des dieux sonner le jour fatal , Ou remuer du pied , dans la poudre des âges , Ce que l'aile du temps jette du piédestal ;

Toucher du doigt le vide et l'étroit de la vie , Confesser sa misère et goûter son néant ,

Et dire à chaque pas, sans regret, sans envie :

Ce monde est comme nous, petit ! Dieu seul est grand !

Du voyageur obscur voilà chaque journée : De poussière en poussière il s'égare à pas lents; Le flot porte sans bruit son humble destinée , Et le reporte au gîte avec ses cheveux blancs !

Mais vous, enfants des rois que l'avenir regarde, Quand vous voguez devant ces bords aux grands échos , La gloire du passé se rallume et vous darde Quelqu'un de ces rayons qui brûlent ies héros.

Voilà ce que leurs pas ont laissé sur la route I Tous ces rivages morts vivent de leur vertu ; Toi qui passes comme eux devant leur cendre , écoute La terre qui te dit : Que me laisseras- tu?

Quand l'homme obscur finit son court pèlerinage, Sous l'herbe du cercueil il dort impunément; Mais la terre de vous demande un témoignage, Et la tombe d'un roi doit être un monument.

Voilà de nobles conseils. Il y a trente ans, quand Louis P^ alors prince royal , parcourait Tltalie et la Grèce , en ouvrant son âme aux impressions des grandes choses , il méritait de pareils encouragements , et il semblait digne de ce langage. Aujourd'hui , c'est ce langage même qui le condamnerait , car sa vie répond mal à ce noble programme; il a commencé sa tâche et il Ta reniée ; il a posé la première pierre de son monument el il Ta mutilé lui-même. Puisse son héritier profiter au moins de cette leçon I

Ces réflexions sont aujourd'hui plus opportunes que jamais. Les avertissements n'ont pas manqué aux rois depuis le 24 février ; Berlin et Vienne ont accompli leurs révolutions , et l'Allemagne tout entière tend à se réorganiser sur un plan nouveau. Sans doute il est difficile de prévoir ce qui résultera un jour de ces mouvements extraordinaires ; TÂllemagne elle-même hésite, et à des secousses profondes on voit succéder subitement une sorte de tranquillité. C'est qu'il est impossible de rien précipiter en face des questions sans nombre qui se dressent tout-à-coup à chaque victoire nouvelle. Que peut devenir l'Allemagne? Elle poursuit deux grandes choses , la liberté et l'unité ; mais c'est l'unité qui semble la préoccuper avant tout. Elle sait bien que l'unité est la condition de la liberté véritable , ex unitate libertas , et que la fondation de la patrie commune est la première , la plus urgente conquête dont elle ait besoin. Or, quelle que soit la forme possible de cette unité tant désirée , de quelque manière qu'elle se constitue , que ce soit par des luttes intérieures , ou à la suite d'une guerre européenne , ou par la conciliation si difficile des intérêts contraires , il y aura toujours un immense avantage pour chaque royaume à ne pas demeurer en arrière dans les voies de la liberté et de la justicOt Si ce n'est pas l'empire, en ce moment du moins , qui est mis au concours , c'est

bien certainement le salut de chaque état et son degré d'influence dans la constitution de l'avenir. Il y a quinze ans, un ingénieux publiciste, M. Saint-Marc Girardin, s'exprimait ainsi à propos de la Bavière : a Condamnée à l'inaction et à l'impuissance par le voisinage de l'Autriche, la Bavière s'adonne aux beaux-arts , qui consolent et embellissent la vie , qui ne donnent pas la puissance mais qui donnent la gloire , et qui , de cette manière , commandent le respect. Munich devient une nouvelle Athènes , et , quelle que soit la chance des destinées politiques , Munich ne peut être rayée de la carte des États indépendants , sans que , grâce à sa nouvelle splendeur , l'attentat ne paraisse plus injuste. Le roi de Bavière a mis son royaume sous la protection des arts : cette protection vaut bien celle de la force. Grâce aux beauxarts , Munich ne peut plus devenir une ville de province ; elle a les proportions et l'éclat d'une capitale ^ » Cette conclusion serait très-légitime si le jugement qui la prépare n'exagérait avec une excessive indulgence la valeur donnée à Munich par le roi Louis. Le spirituel voyageur avait vu Munich en 1 833 , au nu)ment où de brillants édifices s'élevaient de tous côtés , où les basiliques et les musées sortaient du sol par enchantement , oh les ateliers des peintres et des sculpteurs étaient

1 Notice» polit, et littér. sur V Allemagne, p. 34. T. 1.

remplis par une jeunesse enthousiaste , et cette ferveur universelle l'avait ravi; mieux informés aujourd'hui , nous savons tout ce qui manque à Munich pour être protégée par les œuvres de l'esprit contre les périls de Tavenir.

La meilleure protection de Munich , ce sont les travaux de sa Chambre des députés. Si défectueuse que fût l'organisation constitutionnelle dans les états méridionaux, l'Allemagne n'oubliera pas que l'opposition y a souvent lutté avec bonheur contre mille obstacles , et qu'elle a maintenu , comme un exemple fécond , le droit de la parole libre. Les Chambres de Bade et de Wurtemberg peuvent citer de glorieuses campagnes ; la Chambre des députés de la Bavière a aussi de nobles souvenirs à invoquer. Tels sont les éléments vivaces d'où sortira la fortune de ce pays. Il faut , en un mot , que le nouveau roi ose adopter résolument une politique tout opposée à celle de son père. Cette étude nous a montré des erreurs bien funestes dans la pensée du roi Louis , et , à côté de cela , de bons instincts malheureusement tournés à mal» d'utiles créatious peu à peu dénaturées par un déplorable système ; c'est là, j'en suis sûr, le portrait exact du roi de Bavière. Eh bien ! qu'on rejette ses erreurs , et aussitôt tout le bien qu'on lui doit pourra porter des fruits. Certes, une diplomatie timide ne peut plus alléguer le périlleux voisinage de Vienne ;

voilà TAutricbe engagée dans les grandes voies de la société moderne. Âppuyez-vous donc franchement sur la vérité ; au lieu de dénaturer la science et Tart, laissez-leur le libre développement qui les fera rentrer dans la vie ; loin de vous condamner en toutes choses à ce stérile plagiat du passé, faites une alliance hardie avec les forces du présent , avec les immortels principes de 89; brûlez enfin ce qu'adorait l'ancien règne, et adorez ce qu'il avait brûlé : c'est à ce prix -là seulement que Maximilien II réparera toutes les fautes et fera prospérer toutes les créations utiles de Louis P^,

Juin 1M8.

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