llacliettc, Les fjrands écrivain^ de La Franc
ryioiVes, mais que les moins doctes peuvent lire avec intérêt. S'ils la négligeaient, par peur ou défiance des pages imprimées en petits caractères, ils y perdraient des choses d'un véritable prix, d'abord, et surtout les Additions à Dangeau, c'est-à-dire du Saint-Simon plus vif, plus primesautier, plus hardi, plus dédaigneux des convenances grammaticales et autres, et qui fait paraître le Saint-Simon des Mémoires presque correct et presque mesuré; puis des fragments de papiers inédits qui ne contiennent pas seulement des redites éloquentes, mais de nouveaux traits de mœurs et de caractères; enfin des pièces diverses tirées des dépôts de l'État ou des collections particulières, pièces toujours instructives et souvent attrayantes, comme ces extraits de la correspondance de Tessé qui enrichissent le troisième volume. M. de Boislisle nous offre en passant l'occasion d'étudier un type de grand seigneur diplomate, très fm sous sa grâce légère, d'une finesse native et originelle (il est du Mans) encore aiguisée par le commerce de la cour, qui démêle et déjoue les intentions fuyantes du duc Yictor- Amédée. Savoisien et Manceau sont aux prises, et le jeu du Manceau, pour être plus élégant et plus courtois, n'est pas moins habile que celui de son adversaire. Le comte de Tessé a même dans le secret de sa correspondance de jolis coups de griffe, et parfois de cruelles morsures qui laissent poindre le moraliste <it le satirique à tiavers le courtisan diplomate.
« Je suis convaincu, écrivait Montalembert, en traçant le programme d'une édition critique des Mémoires, — programme que M. de Boislisle s'est appliqué à réaliser — , je suis convaincu que ni la gloire, ni la véracité de Saint-Simon n'ont à redouter cette épreuve et qu'il en sortira avec plus de succès qu'aucun autre historien moderne. » L'espérance de Montalembert n'était pas vaine. Lorsqu'on songe à l'étendue et à la diversité des matières embrassée's par les Mémoires, h tout ce qui s'y presse de faits et de personnages, on s'étonne que les erreurs ou les omissions n'y soient pas plus nombreuses. L'honneur en revient, dit-on, au Journal de Dangeau qui lui fournit la suite et le détail des faits. Oui, sans doute, Saint-Simon ne s'est pas fait faute de le consulter, de le transcrire, à l'occasion, comme il sait transcrire, et c'est même chose assez piquante de voir le même écrivain quaUfié à la fois d'historien romanesque et
de plagiaire de Dangeau. Avouez qivun reproche atténue l'autre ; qu'il y a, à tout le moins, un fonds de réalité solide dans les Mémoirçs, que leur auteur n'est pas entièrement la dupe et le jouet de sa verve, puisqu'il sait l'asservir au pas à pas, au « tous les jours » du minutieux annaliste. Il est vrai qu'il ne s'en tient pas h cette fade gazette de cour, qu'il y ajoute ce que Dangeau aurait été fort embarrassé d'y mettre, le génie du moraliste et du eintre, le libre jugement d'une âme indépendante, :t c'est justement par là, n'en déplaise aux amateurs de la vérité sèche, décente, officielle, qu'il a été plus vrai, osons dire plus exact que Dangeau. Il n'y a pas, en effet, qu'une seule manière d'être inexact. On peut l'être autant et plus par défaut que par excès d'esprit, par indigence que par richesse d'imagination, par respect timoré des convenances que par emportement de franchise. Cette cour ardente aux plaisirs et aux affaires, dont Bossuet disait : « qu'il n'y avait rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué », cette cour que Saint-Simon nous a peinte en traits de feu, en retrouvez-vous quoique ombre dans le Journal de Dangeau? Quoique son auteur semble voué par situation et par caractère à l'admiration perpétuelle, sa chétive imagination n'est pas seulement émue de ces splendeurs et de ces enchantements qui faisaient de Versailles un lieu de tentations exquises où les plus purs se sentaient troublés. Des
personnages sans vie ou plutôt des noms, des titres, des fonctions peuplent vaguement cette chronique en vingt volumes; pas un rasage ne s'y dessine, pas un regard n'y brille, pas une voix n'y vibre.
Ces altières ou vives beautés qui se succèdent pendant un demi-siècle pour le perpétuel enchantement de cette cour, les Mortemart avec leurs attraits nobles ou tendres, leur marche de déesses sur les nuées, leurs figures « formées par les plus tendres amours » ; les souplesses et les caresses d'oiseau de la duchesse de Bourgogne se jouant autour du fauteuil du roi, ou ses ébats de vierge folle dans les nuits claires et tièdes de Trianon; les grâces décemment animées des Noailles, des Bournonville, tout s'écUpse, tout s'efFace dans le Journal^ tout, jusqu'à l'image de cette charmante chanoinesse que Dangeau eut la fantaisie hardie d'épouser en secondes noces, quoiqu'il fût déjà dans son arrière-saison, et c'est chez Saint-Simon, chez madame de Sévigné, chez madame de Caylus qu'il faut aller chercher la fille d'honneur de la dauphine avec sa taille de nymphe serrée d'un ruban couleur de feu, son visage frais comme le jour, et sa pureté d'ange qui se rit des jouvenceaux <ie cour et déjoue les malins pronostics. De cette ravissante Lœwenstein, Dangeau ne nous dit autre chose que la bonne fortune qui lui échut un jour, dans une loterie imaginée par le roi, de gagner les quatre lots d'argent oui étaient de cinq cents louis.
72 ÉTUDES SUR LA SOCIÉTÉ FRAXr.AlSE.
Le trait est exact, nous n'en doutons pas, mais il n'illumine pas une physionomie.
Vous vous rappelez la saisissante peinture que Saint-Simon nous a laissée des sentiments divers excftés dans les cabales ennemies par la maladie et la mort du fils unique du roi, ces appétits de pouvoir et d'honneurs^ qui dévorent l'âme des courtisans, ici frustrés de leur proie, désespérés, abîmés, là, soulevés et emportés par une espérance plus forte que la poh tique, que les bienséances, que le long usage des cours ^ tâchant de gémir, de pleurer, mais, quoi qu'ils fassent, se trahissant, éclatant, étincelant à travers les larmes. Ces douleurs, qui ne sont que de l'ambition trompée ou le voile hypocrite de ravissements intimes, se tournent chez Dangeau en une affliction générale et banale qui déborde de Meudon à Versailles. de Versailles à Marly, et est tout entière excitée par la parfaite bonté de Monseigneur. Ah ! la vertueuse cour et l'exact Dangeau! Pas une note discordante dans cette édifiante élégie ! Pas un coin où placer, par exemple, le joli dialogue de Saint- Simon et de la duchesse d'Orléans, lorsque tous deux, sur le bruit d'un mieux passager de Monseigneur, se désolent à Tenvi de le voir se tirer d'aftaire « à son âge et à cette graisse », et déjà se le ligiH'ant guéri, debout, plus prudent et plus sain que jamais après ce péril et cette dépuration de la petite vérole, envisagent l'avenir avec un
cynique et plaisant désespoir, en n'y découvrant plus pour l'héritier du trône une seule chance de maladie sérieuse, pas même une pauvre petite indigestion à défaut d'apoplexie foudroyante.
Est-ce à dire que Saint-Simon soit un satirique étroit et passionné qui ne voit partout que calculs et que manèges, et qui supprime avec les émotions désintéressées le meilleur de notre nature? Non, je reconnais à des signes infaillibles que sa peinture n'est pas mutilée et mensongère; j'y surprends ces tendresses humaines qui sont aussi vivaces que les instincts égoïstes et qui se font jour jusque dans les centres les plus actifs de l'ambition et de l'intrigue. Je vois Louis XIV quittant enfin sa majesté, s'affaissant sur le seuil de la chambre où son fils agonise, et, sur le point de retourner à Versailles, écartant d'un geste douloureux la berhne de Monseigneur, qu'il aperçoit en face de lui. Tandis que la duchesse de Berry porte écrit sur sa face l'amer désespoir de ses rêves brisés, que la duchesse de Bourgogne, comprimant sa vive espérance, déploie tout l'art du mouchoir pour rougir et mouiller décemment ses yeux, leurs maris pleurent de vraies larmes, « des larmes de nature » et, loin de la foule, caché dans son arrière-cabinet, le duc d'Orléans, qui a tout à gagner à la mort de Monseigneur, donne libre cours à ses sanglots. Surpris et raillé par Saint- Simon, qui ne s'attendait pas à cette attitude, ce
sceptique, ce débauché qui n'avait pu, avec tous ses ^dces, venir à bout de tuer son cœur, se déclare souverainement plaisant et ridicule, mais hors d'état de ne pas l'être : « Le sang, dit-il, la proximité, l'humanité, tout touche et les entrailles s'émeuvent. »
La ressemblance avec la vie, qui est un signe de vérité, n'est pas moins frappante dans les portraits tracés par Saint-Simon que dans les tableaux d'ensemble analogues à celui que je viens de rappeler. Ils peignent la nature humaine dans l'infinie diversité de ses figures, de ses humeurs, de ses conditions, et jusque dans ses caprices les plus bizarres : c'est une foule, où chacun est soi. La plupart des peintres ont leurs types de prédilection et ne sentent toute leur verve que pour les reproduire. Saint-Simon ne connaît pas ces préférences qui ne sont après tout que des bornes du talent : puissant et souple comme la vie, il la saisit et la fixe dans toutes les formes qu'il lui plait de revêtir. Ce sentiment de la réalité vivante est si impérieux en lui qu'il tient ses passions, ses préjugés comme en échec et en atténue sensiblement les effets.
On sait son mépris pour les hommes de robe,
l'intense volupté dont le pénètre le spectacle de& disgrâces ou des dégoûts qui les atteignent. Eh bien! ces robins détestés, honnis, si vous voulez apprécier la riche diversité de leurs mérites, c'est dans les Mémoires que vous en trouAcrez la plus séduisante image. Sans doute, vous y rencontrerez quelques impertinents « pommés », quelques « fagots d'épines » (la magistrature avait ses fats et ses hérissés), mais l'impression finale qui vous reste de ce grand corps est une impression de talent, d'esprit, de grâce noble dans le langage et les manières. Ce ne sont pas seulement Jes personnages illustres de la robe, les d'Aguesseau, les Lamoignon, les Caumartin que Saint-Simon nousreprésente dans leur pleine lumière ; il éclaire d'un jour inattendu et charmant des caractères et de*s figures qui n'ont pas moins d'attrait pour avoir moins de célébrité ; il nous fait sentir comme le souffle d'esprits exquis, qui se dissipaient, sans lui, tout entiers. Lisez la page qu'il a donnée au souvenir de Le Hacquais. Le Hacquais, dites-vous? Qu'est-ce que cela, Le Hacquais? Un simple avocat général à la cour des aides, un bourgeois de Paris qui a fait l'admiration du plus infatué des grands soigneurs et a mérité de lui ces délicates louanges :
On ne pouvait avoir plus d'esprit, un tour plus fin et en même temps plus aisé avec beaucoup Je fiidce et de réserve, et avec cela salé : volontiers caustique, gai, plaisant, plein de saillies et de réparties, éloquent
jusque dans son silence. Ses lettres étaient charmantes et, pour peu qu'il se trouvât à son aise, de la meilleure compagnie du monde.
Sur la fin de sa vie, sa piété croissante émoussait sa verve, bridait sa langue ; le chancelier Pontchartrain l'appelait son muet. « Quand ce muet faisait tant que de dire quelque chose, c'était avec un sel et une grâce qui ravissaient. »
Parmi les lointains ancêtres de ce tiers état dont les derniers venus atteindront à toutes les grandeurs, s'appelleront Royer-CoUard, Périer, Guizot, Thiers, citons encore un modèle d'intégrité, de lumières, de politesse, Honoré Courtin. Intendant des finances, il s'appauvrit par passion d'équité, et dédommage de ses deniers les contribuables qu'il croit lésés par une inégale répartition des impôts ; diplomate, il est de l'école des Servien, des Lionne, de ces bourgeois qui, ne pouvant s'illustrer que par leur valeur propre, ne ménageaient ni la peine, ni le mérite, et nos archives conservent avec ses dépêches les multiples témoignages de l'activité, de la pénétration, de la souplesse d'esprit qu'il déploie dans les cours étrangères, et de sa franchise avec le roi et ses ministres. Ce généreux serviteur des intérêts français était en outre un homme de cour accompli, ayant toutes les manières du plus grand monde, avec un tact qui se souvenait de son état et qui lui était une grâce de plus. Il brille au milieu de la fleur des
courtisans, est admis dans les assemblées d'élite, aux heures réservées, a a et couche à Marly, dont les barrières ne s'étaient Jamais abaissées devant les gens de son espèce, et il arrive que Louis, l'apercevant à son souper, l'attaque, le pousse, goûte sa xire et fine riposte et que la conversation se prolonge, nourrie et légère, entre le grand roi et rhomme de rien. La scène n'est pas tout à fait aussi originale que celle de Louis XI Y découpant à MoUère une aile de poulet, mais elle est piquante encore, et elle a de plus le mérite de n'être point imaginaire.
Ce qui ajoute à la saveur de pareils récits, c'est de les trouver sous la plume de l'ennemi né de la bourgeoisie, qui semble n'en pas apercevoir la portée. Ces lignes de démarcation, qu'il s'obstine à maintenir entre les classes, voici que de son propre aveu, la nature s'enjoue très irrévérencieusement. L'esprit, en effet, souffle où il veut, sans s'inquiéter des systèmes où nous prétendons enfermer la réalité, et ce ne sont pas seulement les préjugés anciens qu'il ruine ou ébranle, mais des erreurs de plus fraîche date, j'entends nos classifications de moralistes ou de physiologistes toujours artificielles par quelque C(3té. Nous nous représentons volontiers aujourd'hui le seigneur et le bourgeois de l'ancien régime d'après certains types : l'un rassemblant dans son élégante personne tous les mérites brillants et légers; l'autre, plus compact, plus pesant, mais cachant et accaparant sous ces formes ingrates les quaUtés supérieures de
l'intelligence. Parcourez la galerie des portraits de Saint-Simon, vous êtes averti presque à chaque pas de la témérité de votre théorie. Vous considérez, par exemple, l'un de nos plus habiles diplomates, Caillières, « un très bon homme, extrêmement sage et sensé, qui aimait l'État, et qui était fort instruit, fort modeste, parfaitement désintéressé, et qui ne craignait de déplaire au roi, ni aux ministres pour dire la vérité », et vous souriez d'un air entendu à ce personnage, vous vous tenez pour à peu près certain de son origine. Si Saint- Simon ajoute que son extérieur était désagréable, que les dames du bel air ne pouvaient s'y accoutumer, mais que cet extérieur disparaissait des qu'on V entretenait de choses et non de bagatelles, vous n'hésitez plus et vous saluez dans Caillières avec une satisfaction mêlée d'orgueil le type du tiers état. Pure illusion : Caillières était le fils d'un gentilhomme de Normandie. C'est dommage, mais qu'y faire?
Vous rencontrez dans l'une des résidences royales :
Un gros homme épais, tout d'une venue, plein de babines et de bourgeons, avec une vilaine lippe d"où sortaient deux défenses qu'elle ne pouvait contenir, une grosse et large ganache, des jambes d'éléphant, tout ongoncé et tout d'une pièce, lent en toutes ses action? et en sa parole, avec l'air le plus grossier, le plus posant, le plus bœuf qu'on pût voir...
Vous vous écriez de surprise à la vue de ce
manant fourvoyé à la cour, et croyez déjà voir les valets le pousser à la porte. Vous n'avez pas pris garde à l'ordre du Saint-Esprit qui brille sur sa poitrine : ce manant a nom duc de Ghaulnes, et cette masse informe cache les plus rares dons de l'esprit, particulièrement les hautes qualités du négociateur et de l'administrateur.
M. Taine peint ainsi la cour, dans ses études sur l'ancienne France :
Hommes et femmes, on les a choisis un à un; ce sont tous des gens du monde accomplis, ornés de toutes les grâces que peuvent donner la race, l'éducation, la fortune, le loisir et l'usage; dans leur genre ils sont parfaits. Il n'y a pas une toilette ici, pas un son de voix, pas un tour de phrase, qui ne soit le chef-d'œuvre de la culture mondaine, la quintessence distillée de tout ce que l'art social peut élaborer de plus exquis.
Cette brillante peinture n'a qu'un tort, c'est d'être idéale, et Saint-Simon, par cela seul que ses portraits portent la vigoureuse empreinte de la réalité, a sur ce point moins de préjugés que M. Taine. On était, en effet, de la cour par sa naissance, par son rang, par ses charges et non par les grâces de sa personne, heureusement pour le duc de Chaulnes et quelques autres. Les laideurs dûment titrées et chamarrées ont leurs libres entrées à Versailles, sans qu'aucun huissier ait mission de les consigner à la porte. Voici venir le comte d'Auvergne, court, ramassé, râblé comme
un sanglier; Roquelaure, au nez camard, au geste bouffon; Monaco, gros comme un muid et myope à ne pas apercevoir la pointe de son ventre. Le grotesque atteint parfois jusqu'à l'horrible, et, loin de se cacher, s'étale, fait la roue, a des airs folâtres ou lascifs. L'abbé de Yaubrun, qui a la taille d'un nain, les jambes tortues et inégales, court, ou plutôt sautille après les dames. Vous rêviez du personnage charmant de l'abbé de cour, d'un Rohan, d'un PoUgnac et vous vous heurtez à ce « -silain escargot », Mézières (qui sera tout à l'heure heutenant général), avec son visage de grenouille, son corps de squelette, une bosse par devant, une autre par derrière, la tête enfoncée dans la poitrine au-dessous des épaules, la poitrine effrayante à voir respirer, Mézières, ainsi bâti, se regarde dans tous les miroirs, attaque toutes les femmes et nous ne voyons pas qu'un ordre exprès du roi lui interdise l'accès de la cour, en sa qualité de monstre. On soutient sa vue sans défailUr, même on l'épouse, et ses filles, que Saint-Simon ne nous a pas décrites, trouvent des maris de qualité. Ce qui blesse le plus l'idéal aristocratique caressé par notre imagination, ce n'est pas que le grand seigneur soit laid, même affreux, c'est qu'il soit vulgaire. Monstre, si l'on veut ; mais bourgeois, mais peuple, non pas ! La chose arrivait cependant, quoique invraisemblable, puisque Saint-Simon, qui voit tout et dit tout, ne peut traduire l'air et
l'allure de certains genlilsliommes qu'en prenant ses termes de com[»araison dans les professions les moins nobles. Parmi les dieux et les héros qui peuplent l'Olympe, il aperçoit, qui le croirait? des crieurs d'enterrement, des maîtres d'école, des apothicaires. C'est son propre beau-frère, M. de Brissac, qui, basset, grosset, enluminé, avait l'air d'un plat apothicaire. Un duc et pair, ô scandale! confondu avec M. Fleurant, vous savez, M. Fleurant, qui n'avait pas 1 habitude de parler à des \isages! Mieux valait encore être quahfié, comme M. de Nogent de « manière de cheval de carrosse ». N'attendez pas de Saint-Simon plus de ménagements pour les femmes bien nées et mal tournées. Tout à l'heure ses descriptions respiraient l'ivresse de la beauté et de la grâce; maintenant elles rivalisent de verve hardie, bouffonne, avec les caprices, les bizarreries que la nature se permet quelquefois chez les races les plus affinées. La galerie des glaces reflète des corps radieux et aussi des formes étranges, et vous y rencontrez des marquises qui ne sont guère que « des quarts de femme, des façons de biscuit manque >k des duchesses qui ont la taille d'un soldat aux gardes et la voix de leur taille, d'autres grandes dames façonnées ou fagotées en « vendeuses de marée et en crieuses de chapeaux ». Je m'arrête de peur qu'on ne se récrie contre ces insolentes vérités et qu'on n'accuse Saint-Simon de calomnier les corps avec les âmes.
Saint-Simon peint et ne calomnie pas. Quïl soit prévenu jusqu'à la passion contre tel ou tel personnage, tout le monde est d'accord sur ce point. Mais ses préventions, par la véhémence même avec laquelle elles s'affichent, nous avertissent de nous mettre en garde, et de plus, comme nous l'avons déjà remarqué, elles ne le dominent jamais si complètement qu'il ne lui échappe quelques traits de vérité louangeuse, même sur ses ennemis les plus détestés. Si l'on excepte quelques peintures poussées au noir par l'effet de ses animosités personnelles, Saint-Simon trace de la société de son temps un vaste et mouvant tableau où la lumière et les ombres se mêlent comme dans la réalité même.
On s'obstine à ne voir chez lui que les personnages corrompus et malfaisants : il y a aussi les autres, et ses Mémoires nous offrent des gens de cour qui ne rampent pas, des serviteurs du roi et
de l'État capables et désintéressés, des prélats austères, de grandes dames belles et sages et des seigneurs qui ne croient point déroger en n'aimant pas d'autre femme que la leur. Ici encore Saint- Simon, parce qu'il est un peintre fidèle de la vie, ne flatte aucune de ces opinions excessives, soit de droite, soit de gauche, qui exaltent ou dénigrent l'ancienne société française, et je renverrais volontiers à la lecture de ses Mémoires ces politiciens trop ingénus ou trop ingénieux qui font dater les honnêtes gens en France de l'institution du suffrage universel.
Ajoutez qu'il n'est pas de ces moralistes qui dépensent tant de verve à décrire le \dce qu'il ne leur en reste plus pour peindre la vertu, et qui rendent ainsi les monstres très attachants et les saints très fastidieux. 11 cherche, il embrasse au contraire les belles âmes avec la même ardeur qu'il s'acharne sur les âmes perverses, et il déchire les voiles dont elles aiment à s'envelopper, pour en faire reluire la pure splendeur. Un Vauban, un Boufflers, un Catinat nous apparaissent épris de devoir, d'honneur, de bien public, et jettent sur une monarchie absolue comme un reflet des vieilles vertus romaines. Tandis que chez ce petit chafouin de cardinal Dubois tous les vices font un bruit et un combat continuel à qui restera son dernier maître, une paix sereine possède Tâme épurée de l'abbé de La Trappe, et les grâces qui lui
étaient coutumières ne peuvent quitter son visage exténué par Tàge, la maladie et la pénitence. Ici» d'incroyables audaces de pinceau pour égaler la dégoûtante corruption d'un Yendôme ; là, des suavités et des délicatesses exquises pour rendre la pureté et la candeur presque enfantines qui s'unissaient chez les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers à de riants et lumineux esprits. Vous êtes écœuré des fadeurs d'un Polignac et des souplesses d"uii d'Antin : voyez Chandenier, un Rochechouart, se ruidir contre une disgrâce imméritée avec une énergie invincible aux prières, aux menaces, aux persécutions. Il ne plie ni devant Mazarin, ni devant la reine-mère, ni devant le roi, et son cœur indompté ne cède qu'au lit de mort et devant Dieu, par humilité chrétienne. Vous qui brisez l'unité de notre race et ne peuplez les armées de l'ancienne France que d'ofliciers de cour, aussi présomptueux qu'incapables, sans vous demander par qui tant do victoires ont bien pu être gagnées, comptez, je vous prie, les années, les services, les blessures du comte de Montai; observez son attitude, lorsqu'on lui refuse le bâton de maréchal, lorsqu'on l'ajourne, lui, octogénaire, à la promotion prochaine, et dites-nous si ce seigneur-là vous parait avide de faveurs anticipées, si les temps nouveaux comptent beaucoup d'impatients de cette espèce.
Montai était un grand vifilhml de quatre-vingts ans
qui avait perdu un œil à la guerre, où il avait été couvert (le coups. Il s'y était infiniment distingué et souvent en des commandements en chef considérables. Il avait acquis beaucoup d'Iionneur à la bataille de Fleurus et encore plus de gloire au combat de Steinkerque qu'il avait rétabli. Tout cria pour lui hormis lui-même.
Je regrette que le cadre d un article ne me permette pas d'étudier quelques portraits de femme et de combattre cette assertion toute gratuite que Saint-Simon a moins décrit que flagellé ses contemporaines. Qui donc a peint, sous de plus \ives couleurs, leurs vertus, leurs attraits, leur esprit? Il y a même, dans ses Mémoires, un groupe de laides qui deviennent charmantes à force d'être spirituelles, et qu'il fait bon regarder autant qu'écouter. Il s'en faut que la sévérité de mœurs de Saint- Simon le transforme en un rude ou aigre censeur : il observe les tendres entraînements avec la curiosité éveillée du moraliste, il les raconte avec le ton courtois de l'homme du monde et la bénignité d'un mari sûr de sa femme, et qui se sent en dehors de la tourmente. Certains esprits austères ou chagrins pourraient même lui reprocher d'admettre trop vite, pour des attendrissements trop répétés, les circonstances atténuantes, de regarder comme telles les attraits enchanteurs de la femme et les dehors ingrats du mari, de prendre enfin trop aisément son parti de tout ce qui peut arriver de fâcheux à ce dernier. Ce qui est vrai, c'est que la
beauté, la grâce, la verve le captivent, le désarment, le font presque passer à l'ennemi. Que peuton lui demander déplus? Qu'il ne conserve que les attraits et supprime les faiblesses? C'était aux femmes à commencer, et à supprimer la matière de ses médisances. L'historien des mœurs ne fait pas les mœurs, il les reçoit toutes faites, et c'est pourquoi les sociétés qui sont désireuses d'être peintes en beau feront bien de travailler elles-mêmes à perfectionner l'original.