Uu vol. iu-8, Hlon
4 ÉTUDES SUR LA SOCIÉTÉ FRAiNÇÂlSE.
Madame de Sévigné entraîne avec elle à la postérité tout ce qui a tenu quelque place dans son cœur ou dans sa pensée. Tout vit dans ses lettres, de quelque lieu qu'elle les date, de Paris, de Versailles, de Bretagne ou du coche d'eau de Tours à Nantes. Même les plus cliétifs personnages, dont la vie s'est humblement mêlée à la sienne, sont Tenus jusqu'à nous, portés par son heureux génie. En pleine sohtude des Rochers, elle trouve autour d'elle à observer et à peindre. Pitois, son jardinier, si sage en ses propos, si naïf en ses compUments ; Picard le domestique citadin et raisonneur, (( le garçon du monde qui aime le moins à faner » ; la vive Jeannette, la petite-fille de la bonne femme Marcille, qui fait office de secrétaire et de partenaire, et croque à belles dents, entre le reversis et la correspondance, force beurrées et pommes Alertes ; la Bretonne Jacquine, avec laquelle se joue, comme un jeune chien, le laquais de l'abbé de Coulanges, et qui sort du jeu le bras rompu, le poignet démis et poussant des cris lamentables; tout ce petit peuple, écbappé de l'office ou de la ferme, est encore aujourd'hui en pleine lumière par la grâce toute-puissante de madame de Sévigné et l'efïct de sa riche et hixuriante sympathie.
Que sera-ce donc de ses proches, de la chair de sa chair, des enfants de madame de Grignan ? Dés leur entrée dans la vie, elle leur fait fête; elle les enveloppe de ses soins, de ses caresses, de sa gaieté, de
sa joie. Quel entrain et quelle verve grand'maternelle! et quel charme elle communique à ces vulgaires détails, si fastidieux sur d'autres lèvres! Marie-Blanche, le premier-né de madame de Grignan, languit au sein d'une jolie nourrice à laquelle il ne manque que du lait; vite elle lui fait troquer cette délicate beauté contre une robuste paysanne : point de façons, mais de belles dents, des cheveux noirs, un teint hâlé et du lait... « comme une vache ». Vraiment ces contemporaines de Racine ne marchandent pas leur expression et disent ce qu'elles veulent dire.
Elle voit la petite étiolée refleurir et croître sous ses yeux; sa grâce opulente et informe l'émerveille, et elle la rend par un trait d'une familiarité et d'une fraîcheur ravissantes : « C'est une pataude blanche comme de la neige et qui ne cesse de rire. » Bientôt la pataude se dégage, sa lèvre s'abaisse, son visage prend du tour, son menton se dessine ; il est à peindre. Le son de sa voix est charmant. Voulez-vous l'entendre ? Un fragment de lettre retrouvé par M. Capmas nous montre l'enfant en tête h tête avec sa grand'mère, un jour de Noël, et lui faisant part de ses impressions :
Voilà votre fille au coin de mon feu, avec son petit manteau d'ouate. Elle parle plaisamment : et titata, tetita., y totala.
L'éloquence de ses gestes n'est pas moindre que
celle de son langage et les jeux, les mines, les caprices de la mignonne créature nous sont décrits dans leur vive succession et leur grâce toujours nouvelle :
Elle fait cent petites choses, elle caresse, elle bat, elle fait le signe de la croix, elle demande pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, elle hausse les épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le menton, enfin elle est jolie de tous points I
Pauvre Marie-Blanche! C'est dans ces jours trop -site écoulés qu'elle donna et reçut ses meilleures, ses seules caresses! « Je suis maman tout court, écrit madame de Sévigné, et de celle de Provence pas un mot. » La maman de Provence, en frustrant sa fille de sa part d'amour, ne lui fit connaître que les tourments de la jalousie. Elle l'enferma dès l'âge de cinq ans et demi à la Visitation d'Aix, et de peur de contrarier sa vocation lente à venir, l'y oublia. A seize ans, mademoiselle de Grignan y prit le voile ; à soixante-cinq ans, elle y mourut : telle fui sa courte histoire. Une A'ive et charmante aurore, une sourde tristesse, puis le silence et l'ombre du cloitre. Du moins, le sourire de sa grand'mère a brillé sur le matin de sa vie et l'éclairé encore. Marie-Blanche, quoique moins connue, moins populaire, si l'on peut dire, que Pauline de Simiane, qui tient dans la correspondance une si large et si aimable place, éveille une délicate et durable syinpalhie.
Son cadet, le marquis de Grignan, l'héritier des grandeurs des Adhémar, est l'objet de toutes les complaisances maternelles. Madame de Sé^igné ne vient ici que par surcroit ; elle est la maman de Bretagne, mais, même dans ce rôle secondaire, elle a pour le marquis des tendresses et des grâces incomparables où s'épanche l'abondance de son cœur et de son imagination. Elle lui témoigne son dévouement du plus loin qu'il est possible. Au temps où il n'est qu'une espérance, moins encore, un simple vœu, elle trouve le moyen de lui être utile. « Avez-vous dit l'oraison pour le marquis? » écrit-elle à sa fille en 1671, et l'art tout moderne de vérifier certaines dates fixe justement à ce mois le point de départ du marquis de Grignan. Une fois informée, avec quelle solUcitude et quelle impatience elle attend son entrée en ce monde! Il y entre enfin, avec beaucoup de solennité, en vrai fils de gouverneur. La Provence, dont les états se
trouvent réunis, le tient sur les fonts. M. Masson a retrouvé l'acte de baptême et Ta publié presque intégralement dans le texte de son livre, ce dont nous l'aurions peut-être dispensé pour notre part. Rien de précieux comme l'inédit, quand il apporte avec lui intérêt et lumière. Mais que nous apprennent tous ces noms apposés audit acte et les procureurs Maillanes et Beaudisnar; et Juliany, l'assesseur d'Aix, et Durove, et Curet et Dupuy, consuls de Salon, de Sisteron, de Tarascon, et Bonnonaud, consul d'Ollioules ? etc., etc. C'était à l'appendice qu'il fallait loger toutes ces reliques municipales. Sauvons-nous, si vous voulez bien, de cette pluie de consuls et de ces témoignages d'allégresse officielle, et courons aux Rochers, où Aient d'arriver la bonne nouvelle, où le vin coule à une lieue à la ronde, où l'on va souper comme pour la veille des rois (n'est-ce pas un dauphin qui vient de naître?), où Pitois, qui n'est ni procureur, ni assesseur, ni consul, mais jardinier de son état, s'avance, la pelle sur l'épaule, pour faire son compliment, à sa bonne maîtresse : « Madame, je viens me réjouir pas moins, parce qu'on m'a dit que madame la comtesse était accouchée d'un petit gars. » Voilà les signes de la vraie joie et de la vraie popularité, et en même temps, grâce au crayon de madame de Sévigné, voici debout, devant nos yeux, l'un de nos chers ancêtres rustiques, avec son attitude, son langage, son accent. Je sais bien que Pitois
LE MAROnS DE GRIGNAN. d
ii'ost pas inédit, comme Bonnonaud d'Ollioales, mais il est de ceux qu'on aime à revoir dès qu'on a fait leur connaissance.
Le petit marquis n'a pas, comme Marie-Blanche, la bonne fortune de passer ses premiers jours auprès de madame de Sévigné, mais son portrait et son histoire n'y perdent rien. Elle l'aime, elle le voit, elle le peint à distance, car elle le devine à travers les lettres un peu « séchettes » de madame de Grignan ; elle jette sur les descriptions que celle-ci lui adresse de Provence son mouvement, sa verve, sa flamme et lui renvoie son fils plus vivant qu'elle ne l'a reçu. Les folles saillies se croisent avec les brillants coups de pinceau et éclatent de la plus piquante façon à propos de la bouche, du nez, des cheveux, des goûts de l'enfant. « Il est blond, vous aimez les blondins; voilà qui est bien honnête. » Et quelques mois plus tard, sur la nouvelle d'une autre teinte qui lui arrive sans transition : « Je le croyais blondin ; vous me l'avez vanté comme tel. Quoi, sérieusement? il est brun? ne vous trompez-vous pas? J'ai envie de vous mander que votre fille est devenue blonde. » Il aime le vin? Vivent ses pays d'origine et le joU mélange « d'un brin de Bourgogne et de Bretagne avec la sagesse des Grignan ».
L'année suivante, elle se rend en Provence; la grand'mère et le petit-fils sont présentés Tan à l'autre ; les cœurs se donnent, et dès lors les let-
très datées des Rochers ou de Paris ont, à l'endroit du pichon, une vivacité nouvelle; la tendresse y a des tons plus câlins, plus coquets, plus provocants : « Bonjour, le pichon! — Ah! mon pichon, je voudrais bien le baiser ! — J'embrasse le petitmarquis : dite s -lui qu'il a encore une autre maman au monde, je crois qu'il ne se souvient pas de moi. »
Aux doux propos elle mêle les sages préceptes, et sa tendre prévention ne lui ùte rien de sa clair- A'oyance ni de sa fermeté. Elle combat résolument chez le cher petit homme les imperfections de toute espèce, imperfections de la personne, de l'esprit, du caractère. En apprenant que sa taille se déforme, elle a un retour charmant sur les grâces qu'il annonçait dans son maillot, mais elle songe moins à les pleurer qu'à les refaire, s'il est possible, avec le secours de l'art, et l'obstination de sa tendresse se marque dans ce mot énergique daté de Paris : « SU y a un lieu où on puisse le repétiir, c'est ici. »
Elle lui veut l'âme aussi droite que le corps, et sollicite le pardon de toutes les fautes ingénument avouées. De sa timidité, c'est elle-même qu'elle accuse par un complaisant et secourable aveu; mais elle promet qu'il répudiera le legs de sa grand'mère et qu'il n'aura pas plus tôt échangé les jupes contre les chausses qu'il ne méritera plus d'être froqué. « Ils sont des filles tant qu'ils sont en robe », écrit-elle de ce style riant et frais qui
est sa langue courante; et, s'élevant comme d'un bond à une mâle éloquence qui sied à la fille des Chantai, elle prend en main l'honneur de son petit-fils, et montre ses craintes puériles se transformant bientôt en généreuse pudeur. « En croissant, s'écrie-t-elle, au lieu de craindre les loupsgarous, ils craignent le blâme, et de ne pas être estimés autant que les autres, et c'est assez pour les rendre braves et pour les faire tuer mille fois : ne vous impatientez donc pas. »
L'impatience, voilà le trait caractéristique de l'afTection maternelle dans ce temps et dans cette classe. Le souci de l'avenir gâte ou détruit la joie du présent. Il faut mûrir sesfils en toute hâte pour la cour et pour le champ de bataille, et les y envoyer grossir le renom et les honneurs de leur maison. Madame de Sévigné finit elle-même par se laisser gagner aux [pensées 'amhitieuses de sa fille; elle parle, sans sourire, de, la figure considérable (lu marquis ; elle le voit déjà gouverneur de Provence, à tout le moins colonel, et il a six ans. Elle rencontre, en allant à Vichy, un bambin du même âge, un fils d'officier, façonné aux mâles exercices, délibéré, adroit, résolu, aussi rigoureux qu'agile à manier le mousquet et la pique, et elle le cite avec admiration pour aiguillonner son dauphin de Provence. Oui s'attendait à rencontrer madame de Sévigné parmi les partisans dos bataillons scolaires, de batailons, il est vrai, de sang
LE MARQUIS DE GRIGN'AN. i:^
choisi, et recrutés parmi les dauphins? Du moins veut-elle que son petit-fîls n'appartienne pas tout entier au maître d'armes et au maître de danse, et elle s'efforce de sauver, entre ces deux importants personnages, une petite place pour le précepteur.
Elle sentie faible de ces éducations seigneuriales : le corps gagne en force et en souplesse, le cœur s'aguerrit et s'exalte, la tête reste vide. Elle entend qu'on meuble, et de fort bonne heure, celle du marquis : c'est besogne de mère autant que de précepteur, et elle presse madame de Grignan de s'amuser à cette raison naissante. Ses instances sur ce point, pour être si vives et si répétées, devaient être peu efficaces. Le temps manque — peut-être aussi le dévouement — à la gouvernante de Provence, le goût au fils, et il lui manquera toute sa vie. A treize ans il fait sa rhétorique : c'est tôt pour lire Tacite et Démosthène, et l'on risque à ce commerce hâtif de dégoûter à jamais fenfant des fortes lectures. Madame de Se vigne marque habituellement de maintes sailUes chaque étape de cette jeune carrière; ici nous en trouvons une charmante, mais unique. « Je baise le rhétoricien que je défie, malgré sa rhétorique, de me persuader que je ne l'aime pas fort tendrement. »
On glisse sur le rhétoricien, on s'arrête sur le danseur ; sans doute il met plus d'esprit dans un menuet que dans un discours, et cet esprit-là commence et pousse les grandes fortunes. Dès 1680,
il faisait les délices de la Provence : la ville d'Aix se pâmait devant le fils de ses gouverneurs « hardi, de bonne grâce, regardant son pied, faisant les petits sauts, relevant la tête, jetant le coin de sa perruque ». Mais tout cela n'était qu'un prélude, la petite guerre avant la grande. En 1G85, il paraît à Versailles, il doit danser dans une mascarade d'Indiens. Quel événementl quels soins! et quelles angoisses! Tout est prêt, enfin; ses habits, ses grâces, ses ronds de jambe. Mais voyez la malechance ! Charles II ne s'avise-t-il pas de choisir juste ce moment-là pour mourir? Mourir la veille d'une mascarade ! Madame de Sévigné, mal informée au fond de sa Bretagne, est, à la date fixée, debout, émue, l'âme et les yeux tournés vers la galerie des Glaces, battant des mains aux élégantes prouesses de son marquis! Émotion et admiration perdues! La mascarade avait été supprimée, ou plutôt remise, car le moyen d'arrêter une jeunesse lancée dans le plaisir, en plein feu de carnaval! On se dépêcha de pleurer notre bon frère d'Angleterre, et la joie comprimée éclata de plus belle. Le petit (irignan fut digne de sa race, il lit merveille au bal et la récompense fut proportionnée à sa peine et à son mérite : il eut un regard du roi et ce billet de sa grand'mère :
Mon marquis, je veux vous liais( r et me réjouir avec vous <\o vos prosix'ritf'S. lu joli |t"lil Indien, (|ui danse
juste, qui lève la tète, qui est hardi : cette idée a fort plu à mon imagination.
Ce compliment est plein de grâce ; mais quelle épithète pourrait égaler le charme et le prix d'un regard du roi? M. Masson dit ici avec justesse et \dYacité : « Toute l'éducation, les treize ans de l'enfant n'ont eu que ce jour-là pour but, et dans ce jour, que ce regard. » On tremble h l'idée que le roi eût pu se détourner et se moquer. L'année 1692 vit une catastrophe de ce genre, et les Mémoires du temps en ont conservé le souvenir. Au bal donné pour le mariage du duc de Chartres avec une fille de madame de Montespan, le fils du marquis de Montbron manqua la cadence, et malgré ses généreux efforts, ne put la rattraper. Jupiter en perdit sa majesté, et son rire entraîna celui de tout l'Olympe : le danseur s'enfuit éperdu et de longtemps ne reparut à la cour.
Il faut montrer le soldat après le courtisan, il faut faire ses premières armes sur le Rhin comme à Versailles. En 1688, il se répand un bruit de guerre qui fait tressaillir les cœurs; Monseigneur va faire le siège de Philippsbourg : toute la jeune noblesse s'élance sur ses pas, impatiente de se signaler sous les yeux de son futur roi. Nous raillions tout à l'heure certains effets de Téducation noble, l'assurance, l'élégance prématurée et consommée de ces poupées de cour; voici un autre genre de précocité qui ne prête pas à rire, et qui a son prix dans tous les temps et sous tous les régimes. C'est encore la môme aisance, la même grâce, mais intrépide, mais héroïque, sous le feu du canon, ou bien c'est la passion, la soif du péril et des élans d'indomptable audace. « Gardez vos deux petits garçons, tant que vous le pourrez, écrit madame de Sévigné à madame de Guitaut, car, quand ils seront à la chair, vous ne les pourrez non plus retenir
({uo de petits lions. » A Plulippsbourg, il faut que le maréchal de Duras, sur un ordre formel de Louvois, défende aux volontaires de donner à tous les assauts, les attache à un régiment spécial, leur assigne leur tour de se faire tuer. Vauban, si avare de Thumble sang des soldats, ne peut empêcher ces généreux étourdis de prodiguer le leur. L'exemple d'ailleurs leur vient de haut, s'ils avaient besoin d'exemple. Monseigneur, d'humeur si calme, si apathique, ne se possède plus lorsqu'il est en face de l'ennemi et Vauban doit le saisir à bras le corps pour l'écarter du chemin des boulets. Notre marquis, attaché au glorieux régiment de Champagne, y fait bonne et martiale figure ; il porte allègrement les fascines, rit aux boulets qui passent, enregistre les incidents du siège avec le sang-froid d'un vieil officier, et envola son journal au cheA^alier de Grignan qui lui répond en l'appelant non plus mon neveu, mais mon. camarade.
Tout marche à souhait pour le mousquetaire, et néanmoins, madame de Grignan, il faut le dire à sa louange, en éprouve moins de ravissements que d'angoisses. Cette superbe est enfin touchée au cœur; la mère se réveille et se sent prise d'une pitié poignante pour cette tendre jeunesse jetée en proie aux travaux et aux dangers de la guerre. Elle avait bien essaj'é de sourire, à l'annonce de la campagne qui allait s'engager; mais déjà se
trahissait au travers de sa lière résignation la secrète blessure.
J'ai un fils, écrivait-elle à Bussy, qui s'avise d'avoir dix-sept ans; on dit que c'est le bel âge, non pour plaider, mais pour aller à la guerre, et c'est ce qui m'oblige de souhaiter qu'il fût plus vieux pour soutenir les fatigues, ou plus jeune pour n'y être pas exposé, mais c'est un mal à quoi il n'y a pas de remède.
Elle ne se fait point à ce mal ; ses joues s'amaigrissent, ses yeux se creusent, son cœur est rongé par des dragons; le fils est à Tlionneur, et la mère est à la peine.
C'est le moment où madame de Sévigné redouble de confiance, d'entrain, d'humeur guerrière, exalte la fortune et les exploits du marquis, pour jeter quelque baume sur la plaie qui saigne. Elle fait bravement campagne avec son petit-fils pour le protéger, le célébrer, pour le ramener triomphant et entier. « J'ai Phihppsbourg à prendre », répond-elle aux invitations qui pourraient la détourner de cette rude besogne. Elle prend Phihppsbourg, et après Philippsbourg, il lui faut i)rendre encore Manheim, et àManhoimelle reçoit un éclat (le])ombe sur l'épée et la hanche du mousquetaire. L'heureuse contusion, qui a si bien choisi sa place, dans de bonnes chairs, et s'est arrêtée à point ! La mort possible, la mort effleurée et la gloire pour une éraflure!
Cette contusion, reçue sans pAhr, d'une manière toute froide et t<tule iwqtosi'e, fait un ])ruil ('U(»rnie;
LE MAKQUIS DE GKIGNAN. l'-»
elle est commentée dans cent lettres, enregistrée par Dangeau, louée par madame de Maintenon; elle précède le mar([iiis à Versailles, et lui vaut, à son arrivée, un concert de louanges exquises. Ah ! l'aimable et sympathique société française, si bien faite pour aiguillonner les jeunes courages et leur donner le goût des horions, même moins à fleur de peau! Naturellement, c'est madame de Sé^dgné qui a le prix pour la grâce enthousiaste de Taccueil. Qui n'a lu, dans l'une de ses plus charmantes lettres, la brusque arrivée du fripon ; le petit-fils voulant baiser les mains de la grand'mùre, la grand'mère, les joues du petit-fils ; celleci à la fin Aictorieuse, prenant possession de la tête de ce vaillant, la baisant à sa fantaisie, et demandant presque à voir la contusion, n'eût été la place? Fi des façons respectueuses en pareil jour! Est-ce que Louis XIV lui-même ne s'est pas jeté dans les bras de Monseigneur qui voulait lui embrasser les genoux ? On a beau incarner en soi la majesté royale; on a dans les veines de ce bon sang gaulois qui est le moins gourmé do toute l'Europe et qui n'a jamais été complètement figé par l'étiquette. J'oubliais leplusjoh trait peut-être de cette lettre fameuse, un véritable trait de grand'mère, parce qu'il est à la fois plein de malice et plein de bonté, et que la bonté y passe encore la mahce.
Au reste, ma chère enfant, s'il avait retenu vos
leçons et qu'il se fût tenu droit, il était mort; mais, suivant sa bonne coutume, étant assis sur la banquette, il était penché sur le comte de Guiche, avec qui il causait : vous n'eussiez jamais cru qu'il eût été si bon d'être un peu de travers.
Une fois en possession de son petit-fils, madame de Sévigné le garde le plus longtemps qu'elle peut, rhébergeant à frais communs avec le chevalier de Grignan, et si sa fille s'avise de faire quelques cérémonies sur la dépense, elle la rassure avec un souvenir de La Fontaine, et nie que ce roitelet soit un pesant fardeau. Pas si roitelet pourtant! Il déploie, à table, un brillant appétit, et il invente, pour le satisfaire, des ruses dont on lui sait tout le gré du monde. Tournez la tête, dit- il à sa grand' mère : elle la tourne « tout sottement », et lui de souffler d'une main leste une côtelette et une compote de pommes.
Le mousquetaire, on le voit, se refait de sa contusion, et en même temps il profite de la société de ses hôtes pour se tremper le cœur et se poUr l'esprit. L'oncle « fait vibrer les grosses cordes de l'honneur et de la réputation », et, de plus, lui recommande une dépense sage, modérée, et d'éviter
les airs de qu'importe; la grand'mère lui enseigne le tact, la présence d'esprit, l'art de parler, de répondre, de se taire à propos. Quant aux lectures, il continue de n'y point mordre. Sa jeunesse est plus avide d'action que de réflexion; « elle lui fait du bruit ». Il apprend le monde et la vie, à la française, en s'y mêlant. Il voit la belle compagnie, mange aux bonnes tables, applaudit Andromaque, assiste à Sertorius, converse avec Lamoignon et Pomponne, riposte au duc de Chartres, et se distingue des évaporés par l'air de modestie et de vérité qu'il garde dans ses récits, comme par son goût décidé pour le métier de soldat.
Nous le retrouvons, peu après, capitaine de chevau-légers dans le régiment de son oncle; il mène une fringante compagnie qui a été levée et équipée par madame de Grignan en personne ; elle l'a composée avec une sorte de coquetterie materternelle, a choisi tous les chevaux et si bien assorti leur robe et leur taille qu'ils ont l'air coulés dans le même moule. Il entre en campagne dans le corps du marquis de Boufflers, et est impatient de se signaler à la bataille comme à la parade.
Des exploits du nouveau capitaine, Boufflers se tait, Dangeau négUge tenir registre, mais ils n'échappent pas à madame de Sévigné qui n'a pas besoin d'être sur le théâtre de la guerre pour savoir comment les choses s'y passent. De sa terre de Bretagne, elle suit et décritjes événements qui
s'accomplissent sur les bords de la Moselle et distribue la gloire avec une charmante partialité. Dans le brillant assaut donné au château de Kocheim, elle ne distingue à travers la fumée du combat qu'un seul héros, le sien : elle se plaît à le peindre bouillant, furieux, ot même un peu féroce, d'autant plus féroce quïl est plus imberbe et elle sonne en son honneur une triomphante fanfare.
Ce marmot! entrer l'épée à la main, et forcer un château, — et enlever onze ou douze cents hommes l Représentez-vous un peu cet enfant devenu un homme^ un homme de guerre, un brûleur de maisons !
Un tel foudre de guerre ne pouvait rester longtemps capitaine. On dit déjà : ce joU petit colonel, et l'on ajoute, parlant à la mère : « A^ous y touchez du bout du doigt. » Justement son oncle le chevalier, perclus de rhumatismes, était mis en demeure de vendre son régiment. Tout parlait en faveur du marquis. « Des exemples, son nom, le mérite de père et d'oncle, le sien personnel, tout cela le mettait à la tête de cette belle troupe », tout» excepté la pénurie chronique des gouverneurs de Provence. Le chevaUer fit un effort suprême ; il acheva de payer ce qu'il devait encore sur son régiment, et en fit cadeau à son neveu. Restait ti trouver l'argent pour équiper le colonel, pour ses chevaux, sa table, son jeu.
On s'abattit sur les oncles d'Église, sur M. d'Ar-
les, sur M. de Carcassonne (le métier d'oncle célibataire était rade sous l'ancien régime). Mais ces prélats avaient l'esprit pacifique et ne donnaient volontiers que leurs prières. Ils se dérobaient à l'envi. Arles bâtissait; Carcassonne, sous prétexte de méditation, sommeillait. Il faut arracher l'un à sa léthargie, l'autre à sa truelle. Madame de Sé- A'igné, toujours sur la brèche, ne s'y épargne pas et dirige contre leur escarcelle un feu croisé de supplications et d'épigrammes. « Quelles tètes ! bon Dieu! » s'écrie-t-elle avec une pitié mêlée de colère, et elle continue de heurter à leur porte,, en se vantant d'avoir toute honte bue et de montrer un front d'airain.
Ce n'était pas seulement l'argent qui manquait au nouveau colonel, mais aussi quelque chose qui ne s'emprunte pas, l'expérience, l'autorité et le tact nécessaires pour mener un régiment de douze compagnies et s'imposer aux vieilles moustaches. Il est plus facile de hâter les grades que la raison ; l'enfanl reparaissait dans le colonel, avait des caprices (jui blessaient la dignité d'autrui, compromettaient la sienne et l'exposaient à d'amers déboires. <( Il n'est pas cuit », disait madame de La Fayette, et madame de Se vigne lui souhaitait encore quelques petits bouillons au coin du feu. Les privilégiés expiaient ainsi leurs privilèges, et c'était jiislicc; mais c-e (pii était i>lns fâcheux, c'est que le l)i('ii |)iil)lic pâlissait de la précoce fortune
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de quelques-uns. La discipline tour à tour trop molle ou trop tendue énervjiit où fatiguait l'obéissance; le soldat n'était pas dans la main de son chef; l'officier devenait narquois, rétif, parfois même éclatait, et, pour échapper aux conséquences funestes d'un moment d'humeur, passait à l'étranger, ou pis encore, à TcHnemi.
A défaut de maturité, le marquis paya de bravoure, et ce ne fut pas sa faute s'il n'eut point de part aux actions brillantes de Fleurus et de Staffarde. Des marches et des contremarches, sans gloire, sinon sans fatigue, tel fut le lot de son régiment. Avec la meilleure volonté du monde, madame de Sévigné n'y peut trouver matière à louange, mais, par contre, les victoires auxquelles elle aurait voulu l'associer sont arrosées d'un sang si abondant et si généreux qu'elle bénit Dieu de son inaction. Son admiration se ranime, sans se mêler de bien^ives alarmes, à l'occasion du siège de Nice, où le jeune colonel, affamé d'honneur, est accouru en volontaire. Elle trace de ses travaux et de son attitude un portrait où la martiale élégance du gentilhomme est comme encadrée dans la beauté de la nature méridionale : les grâces du héros s'y mêlent à celles du site et du cUmat. Ce n'est plus le brûleur de maisons de Kocheim, c'est l'officier correct de Versailles, portant fascines à petits pas (ainsi le veut le bel air) sous la mitraille de la place, « et quelles fascines I
toutes d'orangers, de lauriers roses, de grenadiers; ils ne craignent que d'être trop parfumés ». Voilà de ces traits qui n'abondent pas dans les bulletins militaires (nous ne leur en faisons pas un reproche) et qui éclairent la physionomie d'un siège.
Cependant le marquiade Grignan avait vingt-trois ans accomxjlis et il n'était pas encore marié. Cela n'aurait rien de surprenant de nos jours, mais les maris de l'ancien régime n'étaient pas aussi mûrs, aussi cuits que les nôtres, pour parler comme madame de La Fayette. Ils péchaient même par l'excès contraire, et n'étaient pas moins verts que les colonels, ce qui faisait que certains ménages n'allaient pas mieux que certains régiments. Les parents voulaient-ils ainsi préserver leurs fils des désordres de la jeunesse, régler leur vie en la fixant? La préoccupation eût été bien bourgeoise. Ils ne songeaient qu'à sauver leur nom et leur race, à ne plus les laisser à la merci de la maladie ou d'un coup de mousquet. Il fallait se dépêcher de donner femme à ces adolescents, en avoir des petits, selon l'expression échappée à la pétulante franchise de madame de Sé^igné, et les renvoyer à leur régiment.
28 ETUDES SUR LA SOCIETE FRANOAISEc
Si le marquis était encore célibataire, c'était la faute non des siens, mais des héritières qui s'obstinaient à fuir l'insigne détresse des Grignan. Il avait dix-huit ans à peine que sa grand'mère s'inquiétait déjà de l'établir. M. Masson nous a donné la hste de toutes les filles convoitées, enveloppées par elle et non capturées. La liste est complète, trop complète même, car elle est enrichie d'une veuve, madame de Nogaret, qu'elle n'eût jamais voulu infligera son petit-fils. « Ce beau rêve, écrit M. Masson, parlant de ladite veuve, s'envola encore. » Ce beau rêve avait trente-sept ans, peu d'attraits, moins d'écus encore. Madame de Nogaret, lorsqu'elle était encore mademoiselle de Biron, n'avait pu trouver un mari — le premier et l'unique — que par l'énergique intervention de Monseigneur et le commandement exprès du roi. « On disait qu'elle avait été belle », écrivait à propos de cette épousée déjà très mûre la maUcieuse madame de Caylus. Le dernier éditeur des Lettres de madame de Sévigné, par une erreur excusable à distance, a continué de faire fleurir cette beauté depuis longtemps fanée et appesantie, et l'auteur du Marquis de Grignan a suivi ce guide presque toujours infaiibble. Yoici l'origine de la méprise : lorsque M. de Nogaret, fils de madame de Gauvisson, succombe à Fleurus, madame de Sévigné, qui surveille attentivement les hasards des batailles, entrevoit un brillant parti pour son petit-fils, mais c'est la sœur du défunt,
mademoiselle de Cauvisson, qu'elle a en vue, non sa femme. La femme héritait du nom seulement; la sœur, croyait-on, de tous les biens de la famille. On se trompait, pour la sœur; les biens, étant substitués, allaient à l'oncle du mort, ce que voyant, mademoiselle de Cauvisson alla où allaient les biens et épousa bravement son oncle, malgré son âge et sa très vilaine figure : madame de Sévigné en fut pour ses frais d'imagination.
On va, ou plutôt, on tombe de la noblesse à la robe, des Cauvisson et des Lavardin, qui s'échappent, aux d'Oraison et aux d'Ormesson qui ne semblent pas moins avisés ni moins prévenus contre les terres grevées d'hypothèques. « Mademoiselle d'Ormesson a cent mille écus bien juste », écrit madame de Sévigné non par dédain, comme le croit M. Masson, mais par badinage, en faisant les yeux doux à la rondeur de la dot, et le jeune d'Aguesseau, le voisin de Tautre coté de la rue, qui passe le ruisseau et souffle l'héritière au marquis, ne fait pas en cela montre d'un si grand désintéressement. Après la robe, la finance, la suprême et inévitable étape des grandes maisons besogneuses! Lorsqu'on voit les Grignan harcelés par les dettes criardes, réduits « à se tirer des pattes » de madame lleynier, marchande à la toilette, qui fait deux fois le voyage de Paris à Grignan pour toucher le prix de ses fournitures, et qui ne remporte que des marques de pitié railleuse accompagnées sans doute de
quelque commande nouvelle, on peut tenir le marquis pour voué à une fille de fermier général.
C'est mademoiselle de Saint-Amant qui eut l'honneur de payer les emprunts accumulés par le faste des gouverneurs de Provence, et il faut avouer que ceux-ci eurent la main heureuse : il était difficile de trouver de plus grands hiens relevés de quaUtés plus sohdes. Mademoiselle de Saint-Amant avait même cette nohlesse et cette pohtesse de façons que l'ancienne société tenait pour vertu, et nous ne savons sur quels témoignages l'historien du marquis de Grignan l'a peinte comme timide, rougissante, presque honteuse d'elle-même. A côté d'une belle-mère hautaine jusqu'à l'insolence, en face d'une société moqueuse et frivole, une âme fière et pure devait être tentée de se replier sur elle-même, de s'y retrancher contre le ton et les mœurs qui la blessaient. Dignité n'est pas gaucherie, et la jeune marquise savait, au besoin, avoir l'attitude qui convenait à son rang, regarder en face, sans émotion ni surprise, les splendeurs de la cour. Madame de Grignan, qui n'est pas suspecte de complaisance, nous la montre se tirant à son honneur de la redoutable épreuve d'une présentation à Versailles et y portant, selon son habitude, « un air sage et noble qui ne s'embarrasse d'aucune nouveauté >).
vu
Peut-être aussi M. Masson s'exagère-t-il la profondeur du dégoût que les maisons nobles éprouvaient pour les mariages de cette espèce. Il croit entrer dans leurs sentiments en qualifiant la mésalliance de monstruosité, de tare, de tache que toute l'eau des mers ne pouvait laver. Les gens de qualité le prenaient sur un ton moins tragique et parlaient de la chose avec l'aimable désinvolture qu'ils mettaient à la pratiquer. Ils disaient : « Sauter le bâton de la mésalliance, fumer ses terres » ; et si l'on sautait l'un avec grâce et fumait copieusement les autres, on se croyait quitte envers les plus grognons de ses ancêtres. La duchesse de Bouillon, par exemple, n'y mettait pas de fausse pruderie. (' Mon petit lingot d'or », disait-elle famihèrement à sa bru, une bru de deux millions. L'orgueil de race avait fini par s'apprivoiser avec une monstruosité devenue presque quotidienne et avalait le dégoût sans faire la grimace, tout au plus avec une petite moue dédaigneuse.
Tant pis pour ces nobles si peu jaloux de l'intégrité de leur race, répond M. Masson; ils seront châtiés dans leurs descendants en vertu des lois de l'atavisme; ce mélange avec un sang \i\ abâtardira leur courage héréditaire, et le jour où l'on A'erra quelque gentilhomme pàUr à la vue d'une épée, c'est quime goutte de sang de laquais lui sera remontée au cœur. Cette théorie, très contestable, de la force du sang, outre qu'elle est un peu dure pour les gens de maison, nous paraît avoir le tort grave de diminuer la responsabiUté de nos actes en la transportant à tel ou tel de nos ascendants. Tirez-en les conséquences immédiates et c'en est fait de nos mérites et de nos démérites. Qu'un manant s'avise d'avoir du cœur et nous pourrons soupçonner quelqu'une de ses bisaïeules d'avoir eu un regard de gentilhomme ou mieux encore. Voyez-vous tel coquin, pris la main dans le sac, alléguant une goutte de sang malencontreuse et s'écriant : « Ce n'est pas moi, c'est mon grand-père :
C'était un homme de fiiiauce. »
Tous ces ancêtres, que Y ou croyait bien morts, revivraient dans notre sang mêlé et coupé décent façons, nous obséderaient de leurs vertus ou de leurs vices, se disputeraient le gouvernement occulte de notre personne : on ne serait jamais sûr d'être chez soi, ni soi-même. Il v a là matière à une
lunlaisie plus littéraire que psychologique, où il convient de se jouer avec un sourire. Ainsi fait M. Renan dans le récit de ses Souvenirs d'enfance. Il s'y montre tiraillé entre le Gascon et le Breton qui s'unissent, ou plutôt se querellent en lui, et il impute au Gascon, qui a bon dos, toutes les audaces et tous les caprices de sa pensée. Il parvient même à découvrir, dans ses origines les plus reculées, un peu de Lapon, qui complète sa formule ethnique : cette formule, ajoute le spirituel écrivain, « représente, d'après les lois de l'anthropologie, le type parfait de l'imbécillité et du crétinisme », et nous voilà rassurés sur l'infaillibilité de la théorie.
Puisque je suis entrain de quereller M. Masson sur quelques points de son livre, je lui reprocherai aussi les couleurs un peu railleuses dont il a peint le marquis dans ses dernières années. Pourquoi, sans preuves suffisantes, nous le montrer s'enfoncant et se gâtant dans les déUces de sa nouvelle fortune, oubUant les siens, s'adonnant à la table et à la danse, s'engraissant et papillonnant tout ensemble? Ce pauvre marquis! sa grand'mère n'est plus là pour le défendre, pour le raconter et le faire aimer par les grâces de son récit. Elle n'a survécu que d'un an à son mariage, et le jour où son cœur et sa verve se sont glacés, il semble que la vie charmante dont elle animait tous les siens se soit en partie éteinte. Celui qu'on ne trouve plus
dans sa correspondance brusquement close, on le cherche alors dans de froids documents, dans quelques misérables vestiges; on ouvre ses deux malles d'armée, on inspeCcC sa garde-robe, on soulève et soupèse son justaucorps de pinchina à boutons d'argent, ses robes de chambre de satin garni de taffetas vert ou de brocard à fleurs d'or, on compte ses cravates, ses coiffes de nuit, que sais-je encore? et là-dessus, on conjecture, on imagine, on compose un mélange de roman et d'inventaire. L'éloquence de cette garde-robe mihtaire et civile languit, ce me semble, auprès de celle de madame de Sévigné, et, pour une seule de ses saillies je la céderais volontiers tout entière, y compris les six serre-tête et tous les Unges à barbe . Elle-même, d'ailleurs, avec sa vive imagination, nous aurait aussi donné les robes de chambre et quelqu'un dedans. C'est ce quelqu'un qui nous échappe dans la fin de sa courte vie. Son histoire tient en quelques lignes : une promotion de brigadier, une mission d'étiquette à la cour de Lorraine, une vaillante attitude à la bataille de ïlochstcdt, puis la maladie, la petite vérole, qui le prend et le tue à Thionville, au seuil des grandeurs rêvées par les siens. Tant d'application, de soins, de démarches, d'efforts g('néreux et hâtifs, et pour unique récompense une mort obscure h l'écart du champ de bataille, une tombe ignorée, un nom éteint! Son épitaphe, du moins, nous reste, écrite par Saiiil-Simon, un juge
dont la louange vaut double : « C'était un galant homm"e, et qui promettait fort. » Il vécut assez, sinon pour devenir célèbre, du moins pour être beaucoup aimé, vivant et mort. Nous avons montré comme il le fut de sa grand'mère. Sa mère le pleura très humainement, plus pour lui-même que pour le nom qu'il emportait dans la tombe, et s'éteignit quelques mois plus tard, frappée du même mal. Quant à sa femme, Saint-Simon nous a peint son deuil en quelques traits inoubliables. C'est un portrait d'une saisissante beauté morale que celui de cette veuve, jeune, riche, marquise... et Française, qui demeure abîmée tout le reste de sa vie dans une douleur muette et sohtaire : il fait un étrange effet dans une galerie de femmes du xviii° siècle. (( Elle fut une sainte, mais la plus triste et la plus silencieuse que je vis jamais. Elle s'enferma dans sa maison, où elle passa le reste de sa vie ; peut-être une vingtaine d'années sans en sortir que pour aller à l'église, et sans voir qui que ce fût. »
Nous n'avons pas ménagé à M. Masson les contradictions et les réserves, et nous serons d'autant moins suspect en rendant témoignage au vif intérêt de son livre. Il a vu nettement le point essentiel du sujet : l'éducation d'un fils de grande maison, et il l'a mis en pleine lumière. La préoccupation de l'exactitude et de la précision des faits, un goût même un peu trop complaisant pour des documents plus nouveaux qu'instructifs n'excluent
pas chez lui le soin et le talent de la mise en œuvre. Nous lui reprocherions plutôt un excès d'entrain, une véhémence parfois intempestive, qui passionne son jugement ou tourne à la satire oratoire, et qui frappe comme une dissonance au milieu des gens et des choses du xyu"" siècle. C'est surtout en parlant de cette époque qu'il convient d'observer la mesure dans le jugement et dans le style, qui est son esprit même. Cette mesure, que tous ses écrits nous enseignent, n'estelle pas d'ailleurs une partie même de la vérité et ne s'impose-t-elle pas à ce titre aux esprits les plus soucieux de l'exactitude scientifique? Ce qui, du moins, excuse chez M. Masson la virulence de ton empreinte dans quelques pages de son livre, c'est qu'elle vient d'une générosité de sentiments qui s'afTecte et s'irrite des fail)lcsses de nos passions et de nos préjugés, et que, même en excédant un peu les bornes du goût et de la stricte équité, elle garde une verdeur morale agréable h la conscience des honnêtes gens. Au surplus, un jugement venu de haut, et qui \à loin, recommande son œuvre plus vivement que nous ne saurions le faire à l'attention des lettrés: l'Académie française l'a distinguée dans la foule des Uvres sérieux qui se disputent chaque année l'honneur de son suffrage et lui a décerné Tune de ses plus flatteuses récompenses.